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Le Courrier d’Aix – 1951-05-05 – La Vie Internationale.
Le Temps de la Réflexion
L’affaire Mac Arthur revient de sa phase émotionnelle vers une appréciation plus réfléchie. De même, la démission de M. Bevan et de ses collègues, la première surprise passée, est jugée avec une certaine sévérité par l’opinion travailliste elle-même. Dans les deux cas, ce sont les faits qui décideront. L’offensive communiste en Corée a jusqu’ici confirmé les vues du département d’Etat. C’est une répétition de la ruée en masse de l’automne sans intervention de tanks ni d’aviation. Elle est aisément contenue et avec les moyens actuels a peu de chance de réussir. Les temporisateurs auront raison.
Un Exposé du général Marshall
Marshall a exposé avec netteté la politique américaine, telle qu’il était aisé de la deviner. L’important pour les Etats-Unis est de ne pas se laisser entraîner dans une guerre illimitée avant la réalisation du programme d’armement et le renforcement des défenses européennes. Le tout est de gagner du temps. Si les Soviets de leur côté, comme il semble, n’osent pas courir le grand risque, l’Amérique pourra contenir la pression des rouges en Corée, et maintenir en Asie un « équilibre mouvant » en attendant d’être assez forte pour imposer une décision. Si cette politique réussit, l’affaire Mac Arthur se résoudra d’elle-même.
Diplomatie
Du côté diplomatique, on ne parle plus guère du marathon qui continue au Palais Rose. Gromyko a essayé par des injures de faire perdre patience aux délégués occidentaux pour les rendre responsables d’une rupture. Mais ceux-ci se sont contentés d’offrir de nouvelles propositions repoussées comme les précédentes. La séance continue. Mais on sent bien que l’ère des conversations est près de sa fin.
Les Conséquences de l’Affaire Bevan
L’affaire Bevan et consorts a eu d’heureux effets. Elle a montré aux Travaillistes les dangers d’une diplomatie partisane et de l’isolement déjà trop accentué de l’Angleterre, tant à l’égard des Etats-Unis que de l’Europe. M. Morrison, s’appuyant sur ce mouvement raisonnable, est venu à Paris parler du plan Schuman et a fait des avances à Washington. L’affaire des pétroles de Perse a donné à réfléchir à tout le monde. La petite guerre à laquelle se livrent depuis 30 ans les puissances occidentales autour des puits du Moyen-Orient est en passe de mal tourner pour toutes. Un point commun des trois grandes démocraties devrait s’imposer partout pour faire respecter des intérêts profondément solidaires.
L’affaire Bevan a été la cause aussi du voyage en Europe de Charles Wilson, l’organisateur de la mobilisation économique aux Etats-Unis ; ceux-ci ont compris qu’ils ne pouvaient laisser courir l’accusation lancée par Bevan et d’autres, d’accaparer les matières premières pour pouvoir fournir aux Américains des canons et du beurre, tandis que les Européens seraient privés des deux. Wilson est venu à Paris et à Londres pour voir comment alimenter les usines des pays européens, et accélérer leur réarmement qui ne démarre pas vite, en France du moins, cela sans que soit abaissé le niveau de vie des citoyens qui ne le supporteraient pas.
Le réarmement, bien que la nécessité en soit assez généralement sentie de plus en plus en Angleterre comme en France et même en Allemagne, se heurte à une lassitude excusable. Le plan de défense atlantique comporte de plus une coopération militaire avec les Etats-Unis qui se traduit, par force par une sorte de discrète occupation, et par nécessité également à une pression politique. Comme nous le disions, il faut dans tous les pays menacés par le bolchévisme des gouvernements acquis à une collaboration sincère. Il faut préparer de bonnes élections. Tout cela demande un doigté et une souplesse auxquels on n’était pas accoutumé au pays du dollar. Le temps n’est plus où l’on pouvait dire : « J’achète ou je cogne », le Mac Arthurisme est un peu la survivance de cet état d’esprit « middle west »… Dès qu’un pays prépondérant est obligé à une politique planétaire, il faut qu’il mette l’équité et la mesure avec soi.
Vers la sagesse
Il semble d’ailleurs que dans bon nombre de pays l’opinion écoute plus volontiers les voix raisonnables. Le Japon a voté très sagement, plébiscitant en quelque sorte l’administration Mac Arthur. L’Australie a retourné ses ministres au pouvoir. Les électeurs allemands en Rhénanie ont indirectement approuvé le plan Schuman, l’effondrement des communistes qui n’ont pas eu 5% des voix ayant profité plus au Centre qu’au socialisme. C’est pour Schumacher et sa haine contre la France, un échec dans un pays justement occupé par nous et voisin de la Sarre. En Italie, malgré les tiraillements et les progrès du néofascisme, la coalition gouvernementale paraît moins menacée qu’en mars. On prépare les « municipales ». Tito lui-même met de plus en plus d’eau dans son vin, sourit à la Grèce et à l’Autriche. Il se propose même de protéger l’Italie si on lui en donne les moyens. Les Italiens vexés l’accusent de faire la cour aux dollars.
En Perse
Reste l’affaire persane qui est sérieuse : le chef des nationalistes s’est imposé comme premier ministre, et le Shah a dû s’incliner. Les Anglais élèvent le ton, et les Américains qui prêchaient la modération et craignaient de se compromettre en soutenant les Britanniques qui sont violemment haïs en Perse, vont être obligés de prendre parti. Mao Tsé Tung que Bevin ménageait si bien vient à son tour de s’approprier les biens de la Compagnie pétrolière anglaise qui opérait en Chine. Le pétrole est le nerf de la guerre comme de la paix ; les réserves limitées en sont âprement disputées et la consommation s’enfle à un rythme effrayant. Le temps du petit jeu des influences genre Lawrence est passé. La leçon doit servir à Londres.
CRITON