Criton – 1951-04-28 – Politiques Intérieures

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Le Courrier d’Aix – 1951-04-28 – La Vie Internationale.

 

Politiques Intérieures

 

La démission de M. Bevan fixe un terme au Gouvernement travailliste anglais. Les élections ne pourront être reportées au-delà de l’automne. Comme il advient souvent dans un parti qui sent le pouvoir lui échapper, une scission se produit. C’est de l’intérieur que vient ce coup de grâce, plutôt que de l’opposition. Les partis socialistes dans tous les pays portent en eux des lignes de cassure. Il y a toujours une gauche et une droite.

En Angleterre, c’est l’antagonisme entre les politiciens directement issus du syndicalisme comme Bevin et Bevan et les intellectuels d’éducation aristocratique comme Attlee et Morrison. L’attelage s’est brisé quand les éléments populaires ont vu venir le moment de passer à l’opposition avec un programme qui peut flatter les masses : Hostilité au réarmement, résistance à l’influence américaine, priorité pour le maintien des conquêtes sociales.

 

Causes de la Scission

Le parti travailliste jouait de malheur : la maladie de Cripps, la mort de Bevin, l’état chancelant d’Attlee lui-même, et maintenant la défection de l’aile gauche. Mais il était surtout affaibli par la pression discrète mais de plus en plus active des Etats-Unis. Une défense efficace de l’Occident ne peut être organisée que si les pays participants s’accordent sur une politique commune et un idéal commun, c’est-à-dire sont gouvernés par des hommes qui en matière économique et sociale ont des vues concordantes.

Le monde libre ne survivra qu’avec un programme d’ensemble accordé aux mesures particulières à chaque pays. C’est ce que les Etats-Unis cherchent à obtenir dans la communauté atlantique. Avec le socialisme au pouvoir en Angleterre, ce but était irréalisable.

 

La Conférence de Torquay et la Fraction Pacifique

Le dernier conflit en date eut pour théâtre la Conférence de Torquay qui vient de s’achever par un échec, au moins en ce qui concerne les relations anglo-américaines. Les Etats-Unis ont refusé d’abaisser leurs tarifs douaniers si les Anglais ne renonçaient pas de leur côté à la préférence impériale. Par ailleurs, les Américains viennent de conclure avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande un pacte du Pacifique dont l’Angleterre est exclue et qui avait pour but de rassurer les deux Dominions sur les conséquences du réarmement du Japon.

Cette communauté du Pacifique qui s’ébauche parallèlement à l’Atlantique et qui comprendra les Philippines et sans doute l’Indonésie, soudera au continent américain cette partie de l’empire. Le fait que les deux Dominions avaient renversé leurs gouvernements socialistes a pesé sur leur décision.

 

Le Plan Schuman

Le Plan Schuman a été signé. Reste à le mettre en œuvre. Les Etats-Unis y tiennent essentiellement malgré l’opposition qui s’agite de tous côtés. Mais les Anglais qui tiennent le contrôle de la Ruhr ont là un atout majeur qui peut tout empêcher et dès la signature ils n’ont pas manqué d’en user. Ils ont cherché, avant que la ratification ne soit accordée par les divers parlements, de faire sentir que sans leur concours, il n’y avait juridiquement aucun moyen d’aboutir, ce qui est incontestable, et ils ont refusé d’acquiescer sans discussion à la demande de la France de lever toutes les restrictions imposées à l’Allemagne en matière de production et de répartition du charbon et de l’acier. Mais les Etats-Unis ont les moyens d’imposer leur volonté. Par leurs tarifs douaniers, ils tiennent la clef des exportations anglaises dans la zone dollar ; on a vu qu’en Perse, ils ont pouvoir de régler la source anglaise du pétrole. Ils commandent aussi le débit de la concurrence japonaise.

Leur intention n’est nullement de ruiner ou de soumettre l’Angleterre, bien au contraire, mais ils veulent en finir avec une opposition dangereuse pour l’unité du monde libre. Les Conservateurs revenus au pouvoir trouveront l’indispensable compromis.

 

L’Offensive en Corée

La brusque offensive des communistes en Corée montre aux Américains que la controverse Truman-Mac Arthur n0a au fond aucun sens. Il n’y a pas à choisir entre deux politiques : ce sont les Soviets qui imposeront ce choix selon qu’ils interviendront ou non, ou simplement s’ils lancent l’aviation rouge sur les arrières américains. Ridgway fait exactement ce qu’aurait fait Mac Arthur. Si les communistes se contentent comme jusqu’à présent de se ruer sans soutien aérien, il les contiendra aisément. Sinon, il bombardera la Chine et la guerre s’étendra par étapes. Moscou a sans doute déjà décidé.

 

La Réforme Agraire en U.R.S.S.

Des événements considérables ont lieu en Russie sur le plan social auxquels on n’accorde pas assez d’attention. La révolution bolchévique est entrée dans sa dernière phase : la collectivisation de la terre. Après de longues luttes au sein du Politburo qui ont abouti au limogeage d’Andreïev, il a été décidé que la paysannerie en tant que classe allait disparaître. Jusqu’ici, les paysans des Kolkhoses travaillaient par équipes, le plus souvent familiales, habitaient dans leur isba, cultivaient un petit lopin de terre à eux, élevaient quelques bêtes et ne donnaient qu’une partie de leur temps – 180 journées – à la corvée kolkhozienne.

En somme, leur condition était pratiquement la même qu’au temps du servage, sauf que le maître ou l’intendant était remplacé par le directeur de la ferme collective et que les biens dont ils avaient la jouissance étaient moins étendus qu’alors – un hectare au maximum. Mais cela était encore trop.

Dans la région de Moscou, pour commencer, les villages vont être supprimés, les équipes familiales aussi. Les paysans vont être assimilés aux travailleurs industriels. Ils vivront dans des baraquements (provisoires bien entendu), groupés en petites villes et consacreront tout leur temps au travail obligatoire dans des exploitations immenses organisées comme des usines. Il n’y aura plus qu’un seul type d’existence, celle d’ouvrier, exception faite pour les bureaucrates, les militaires et les privilégiés.

Si Karl Marx revenait inopinément des enfers, il trouverait réalisé en Russie le monde capitaliste tel qu’il le prévoyait de son temps et que Dieu merci, l’évolution naturelle a conduit en sens opposé. Tandis que dans tous les pays capitalistes ou même socialisants, la propriété individuelle se développait à tel point qu’aux Etats-Unis un tiers des familles possèdent leur maison et que la plupart des « fermiers » exploitent leur propre sol ; qu’après la réforme agraire imposée au Japon par Mac Arthur, 89% des terres sont cultivées par le paysan propriétaire, il n’y aura plus en Russie qu’un gigantesque trust qui, comme le prophétisait Marx, après avoir englouti les autres, a transformé tous les habitants en prolétaires sans défense comme sans droits, attachés à l’usine et à la glèbe, dirigés par la bureaucratie, surveillés par la police, enrégimentés dans l’armée pour des guerres à l’autre bout du monde et pour des raisons qu’ils ignorent.

Cette évolution logique du bolchévisme me remet en mémoire une amusante parodie de Tolstoï par Paul Reboux. Il imaginait que pour tirer du ruisseau des filles perdues, on les établissait dans une sorte de couvent où devait s’entreprendre leur rééducation morale. Mais les exigences de la nature obligeaient bientôt les organisateurs à ouvrir la porte aux visiteurs, et comme il fallait nourrir la communauté, on dut percevoir un petit péage et, en fin de compte, pour que tout allât commodément, on en vint à solliciter les clients. Et la façade du monastère s’orna d’une magique lanterne. Ainsi vont les révolutions.

 

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