ORIGINAL-Criton-1951-04-21 pdf
Le Courrier d’Aix – 1951-04-21 – La Vie Internationale.
Après le Coup d’Éclat
Huit jours après l’éclatement de la bombe Mac Arthur, on peut encore se demander s’il était opportun qu’elle fut lancée. Elle n’a eu aucun effet, comme on pouvait s’y attendre, sur la propagande soviétique pour qui Truman et Mac Arthur sont tout un. Elle n’a pas davantage rallié la politique britannique à la ligne du Président. Après une courte satisfaction, le Foreign-Office a continué d’opposer au ferme refus de l’apaisement par Truman, les propositions déjà formulées pour une conférence à Cinq, la restitution de Formose à la Chine rouge, et la participation du Bloc communiste au traité japonais. Morrison semble plus que Bevin porté à accentuer les divergences entre Londres et Washington.
Répercussions en Amérique
L’affaire Mac Arthur est surtout une bataille pré-électorale. L’homme de la rue a au début pris parti contre le Président pour l’homme qui incarne la force américaine et l’autorité pour l’imposer. Les excès de langage des leaders républicains et la défection de quelques-uns ont depuis partagé plus équitablement l’opinion. Après quelques manifestations spectaculaires, l’orage s’apaisera ; le prestige de Truman en sera-t-il renforcé ? On peut en douter. Les Américains lui reprocheront d’avoir sacrifié un grand chef sous la pression de l’étranger, et surtout de l’Anglais dont la cote est assez basse aux Etats-Unis.
En réalité, c’est le Pentagone qui a voulu reprendre la main en Extrême-Orient et l’Administration qui se voyait interdire d’exercer un droit de regard sur le Japon où Mac Arthur était tout puissant. Ce pouvoir absolu couvrait bien des abus. Cependant, au Japon même, Mac Arthur était admiré ; chose curieuse, il représentait aux yeux des Nippons une sécurité pour l’avenir et un gage de résurrection. Il était devenu un allié. On craint que celui-ci étant parti, l’Alliance américano-japonaise ne soit sacrifiée à l’Europe, et surtout aux intérêts britanniques.
Le Jeu Russe
Dans un article très autorisé, Robert Guillain parle de la « Prudence de la Russie dans le grand jeu asiatique. Il montre, comme nous l’avons vu ici exposé, que les Soviets ont toujours craint de prêter aux Chinois un appui qui les aurait rendus maîtres de l’Asie du Sud-Est. Si tentante que pouvait être une victoire en Indochine, au Siam, en Birmanie qui aurait donné au Bloc soviétique les matières premières enlevées aux Occidentaux, si tentante qu’eut été la destruction du corps expéditionnaire américain en Corée et peut-être, le ralliement du Japon au communisme, les Russes ne se sont jamais compromis.
Mac Arthur avait probablement raison de croire que la destruction du réduit Mandchourien n’aurait pas déclenché l’intervention soviétique. Les Russes préfèrent une lutte lente où les Occidentaux s’enliseront et où la Chine s’affaiblit. Et le départ de Mac Arthur a dû être un soulagement pour Moscou ; car le moment approchait où les Soviets auraient été contraints de donner à la Chine une aide coûteuse.
Les Américains de leur côté semblent aussi pressés d’en finir. Ils ont besoin de l’appui de l’opinion mondiale. Pour cela, il faut conserver une attitude que l’O.N.U. puisse approuver et rester disposés à des négociations de paix. L’État-major américain, de son côté, cherche à gagner du temps pour achever la préparation militaire. C’est pourquoi, malgré l’échec de la Conférence du Palais Rose, les Etats-Unis insisteront sans doute pour que se tienne cet été la Conférence à Quatre afin d’atteindre l’automne sans accroc fatal.
Tito
L’évolution de Tito se poursuit. Il vient de demander des armes à l’Occident et de conclure avec la France un vaste accord commercial. Le retournement est accompli et voilà Tito l’allié des anciens adversaires. Il semble même que, sur le plan social sa déviation du communisme stalinien va plus loin qu’il ne l’avait annoncé. Il se dirige plutôt vers Mussolini, vers une sorte de socialisme autoritaire corporatif et policier qui ressemble au fascisme comme un frère, ce qui prouve qu’en politique, le choix des systèmes n’est pas large. Il semble même avoir pris une subite admiration pour les méthodes américaines. En tous cas, la chaine méditerranéenne se trouve sérieusement soudée.
Les Événements de Perse
On a peut-être exagéré la gravité des événements d’Iran. La nationalisation des pétroles et la grève des puits, les échauffourées d’Abadan. Que Moscou y ait poussé, c’est certain, mais on n’a fait que profiter d’une occasion de désordres. L’affaire s’arrangera et cette énorme source de pétrole qui dépasse à elle seule la totalité de la production soviétique, continuera de couler vers l’Occident.
Parmi les causes du conflit, il ne faut pas négliger la rivalité anglo-américaine. On se souvient que l’an passé les compagnies américaines ont dû céder aux Anglais dans les questions du paiement en Sterling des carburants importés en Grande-Bretagne. Les Anglais avaient en Perse un contrat draconien qui leur laissait le pétrole à un prix dérisoire tandis que les Américains en Arabie payent des redevances énormes aux roitelets du pays. Il est probable qu’après la nationalisation, les Anglais payeront leur pétrole au prix mondial.
Les Américains ont cherché à mettre le Gouvernement britannique en difficulté et il est probable qu’en échange de dollars que les compagnies américaines avanceront à la Perse pour compte anglais, elles tireront quelques précieuses concessions de part et d’autre.
Un Discours Churchill
On attend avec un vif intérêt le discours que Churchill prononcera le 8 mai aux Etats-Unis et qui aura le même retentissement que naguère celui de Fulton. Churchill voit avec inquiétude la politique isolationniste du Gouvernement travailliste qui se refuse à collaborer aussi bien avec l’Europe qu’avec les Etats-Unis et qui est obligé comme il l’a souligné avec ironie, de chercher des combinaisons avec les Italiens pour conserver un champ de manœuvres sur l’échiquier européen. Va-t-il d’un coup d’audace proposer une fédération atlantique ? On le dit.
CRITON