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Le Courrier d’Aix – 1951-05-12 – La Vie Internationale.
La Destinée Américaine
On ne sait d’où viennent les rumeurs d’un prochain armistice en Corée. Soit que les Soviets changent de pédale dans la guerre des nerfs, soit qu’inquiets de l’encerclement et du réarmement intense organisé contre eux par les Etats-Unis, ils cherchent à ralentir le mouvement et à diviser sur la question de l’effort militaire les Européens déjà réticents, de leurs alliés d’outre atlantique ; soit que la Chine, plus épuisée qu’on ne le pensait par ses offensives à corps perdu, ne puisse plus prolonger la lutte sans un renfort considérable que lui refuse Moscou.
Toutes hypothèses plausibles, à moins que les bruits soient simplement une manœuvre politique de Washington pour enlever aux plans de Mac Arthur leur intérêt stratégique. Si en effet les Chinois cherchent la paix, la question du bombardement des bases de Mandchourie ne se poserait plus.
Le Fond du Problème
On a beaucoup épilogué sur la déposition Mac Arthur, mais il nous semble que Walter Lippmann a touché le fond du problème dans son article sur la « Question du destin américain ». Est-ce que le destin des Etats-Unis est un destin impérial, ou si l’on veut impérialiste, ou bien est-ce d’être le promoteur et le protecteur de la communauté atlantique et de la civilisation occidentale qu’elle représente ?
Cette alternative n’est pas nouvelle. Elle remonte au temps de la guerre d’Espagne en 1898, de la conquête de Cuba et des Philippines. Elle n’est pas davantage près d’être résolue. Les Etats-Unis seront-ils les maîtres d’un empire qu’ils gouverneront pour leur gloire, pour leur profit et celui de leurs vassaux, comme l’ont été jusqu’ici tous les empires, ou, rompant avec la tradition historique, seront-ils les premiers serviteurs d’une communauté de nations libres, grandes et petites dont ils garantiront l’intégrité, le développement et la prospérité ? La pensée de Mac Arthur serait, en faisant la guerre à la Chine rouge, de transformer le Pacifique en un lac américain, de restaurer Tchang-Kaï-Chek à la tête d’une Chine ouverte à l’expansion industrielle américaine et de maintenir le Japon allié, fidèle et soumis.
Ce vaste plan vaudrait selon Mac Arthur, le risque d’une troisième guerre, danger d’ailleurs assez minime à ses yeux. Il est significatif que dans ses discours, le proconsul ait si dédaigneusement parlé de l’O.N.U. et des Alliés, que Truman au contraire considère comme indispensables à la liberté et au salut même des Etats-Unis. Conflit fondamental de tendances, l’une nationaliste qui trouve toujours beaucoup d’appel parmi les masses, qui flatte leur orgueil et le sentiment de leur force, et une générosité, un respect religieux de la personne et de la liberté humaine qui sont aussi profondément américains.
Ajoutons, ce que Lippmann ne dit pas, que dans les consciences des peuples, comme des individus, il y a des accommodements avec le ciel que l’altruisme et l’intérêt bien compris ne sont pas toujours en conflit et que les Etats-Unis, les passions une fois apaisées, suivront une politique susceptible d’assurer à la fois leur expansion illimitée et une certaine liberté aux autres peuples. C’est d’ailleurs ce que Washington a réussi jusqu’ici.
Dans la mesure où les événements dont Moscou seul tient la clef, ne viendront pas changer les données du problème, le département d’Etat a gain de cause dans l’opinion. Si l’affaire Mac Arthur permet à Truman de maintenir une politique de fermeté et de « non apaisement », elle n’ira pas délibérément à provoquer une réaction fatale des Russes.
Tournant de la Politique Anglaise
La nouvelle orientation donnée par Morrison à la politique anglaise s’explicite rapidement. L’affaire Bevan achève de couper le Travaillisme, parti de gouvernement, des « Trade Unions ». Le syndicalisme tend à se désolidariser du pouvoir et à reprendre la lutte professionnelle.
Dans le domaine international, Morrison et Attlee ont reconnu la nécessité de resserrer les liens avec les Etats-Unis. La politique de Bevin favorable à Mao Tsé Tung est abandonnée. Londres a décrété l’embargo sur le caoutchouc à destination de la Chine et a nettement déclaré que la question de Formose ne pouvait être réglée qu’après la cessation de la guerre de Corée et le retour du pays à l’indépendance. A l’O.N.U. Londres soutiendra également les mesures coercitives à l’égard de Pékin.
Au Proche-Orient
Le plus important changement est sans doute l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’intégration de la Grèce et de la Turquie dans le pacte de l’Atlantique. Les Anglais jusqu’ici s’y étaient opposés voulant en Orient et en Méditerranée orientale à eux seuls la défense de ces régions qu’ils avaient d’ailleurs réussi à assurer seuls pendant la dernière guerre. Mais l’affaire des pétroles persans a été un signe d’alarme. L’appui américain est indispensable si Londres veut conserver son approvisionnement en carburant et maintenir son prestige en Moyen-Orient. Les Anglais ont fait mine d’employer la force s’il le faut pour défendre les droits de l’Anglo-Iranian-Company. Cette extrémité serait grave, car elle donnerait à l’U.R.S.S. le droit d’intervenir en Perse avec des forces militaires. Il est peu probable qu’on en vienne là, mais le conflit n’est pas réglé, il s’en faut.
Crise du Socialisme
Un point intéressant était récemment soulevé par le « Times ». Une crise de conscience du Socialisme serait en train de se faire jour : le Socialisme a-t-il eu raison de confondre la collectivité et l’Etat, et de donner à cet Etat tentaculaire tous les pouvoirs et surtout le pouvoir économique ?
Vieille controverse mais qui prend aujourd’hui plus d’acuité à la lumière des résultats. L’Etat n’a-t-il pas contribué à paralyser les initiatives, et surtout en prétendant libérer l’individu des féodalités, n’a-t-il pas constitué de ses propres mains des féodalités autrement redoutables pour la collectivité et qui échappent à tout contrôle ? Réflexions qui ne s’imposent pas seulement en Angleterre.
CRITON