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Le Courrier d’Aix – 1951-05-19 – La Vie Internationale.
L’Europe et l’Asie
A défaut d’événement d’importance, c’est l’affaire Mac Arthur qui occupe le premier plan. Cette controverse dont les termes sont pourtant clairs a été faussée par les commentaires.
Mac Arthur est un militaire auquel les tergiversations et les scrupules diplomatiques des chefs d’Etat paraissent absurdes et nuisibles. Il est convaincu que l’adversaire communiste bluffe et qu’une action massive le dégonflerait, que la victoire acquise, le monde s’inclinerait devant la toute-puissance américaine. L’Etat-Major représenté par Marshall croit au contraire que le but des rouges est d’enliser les Etats Unis de plus en plus en Asie ; l’expérience prouve que dans ces vastes contrées, l’adversaire est indestructible ; les armes modernes y sont de peu de valeur, et qu’au demeurant, le moment de risquer une guerre totale n’est pas venu.
Comme nous le notions déjà la semaine passée, les esprits se calment en U.S.A., et la politique officielle reçoit chaque jour plus d’approbation.
L’Europe n’est pas Sacrifiée
Parmi les erreurs qu’a fait commettre l’attitude de Mac Arthur, la plus grave serait de croire qu’il s’agit d’opposer une politique, Europe d’abord, à une autre axée sur l’Asie et le Pacifique, erreur que commet M. Duverger dans « Le Monde », et contre laquelle Mac Arthur lui-même s’est pourtant levé. Il a précisé même qu’il était favorable à l’0envoi des troupes américaines en Europe, que les Etats-Unis étaient assez forts pour faire face en tous lieux, mais que c’était en Asie qu’un coup décisif pouvait être porté dès maintenant avec succès et à peu de frais. C’est en Asie que se joue le sort de l’Europe.
Le point faible de ces discussions publiques c’est qu’on n’en peut rien conclure faute de savoir quelles sont les forces et les intentions de l’adversaire alors que, sous couleur de liberté démocratique, le monde libre étale les siennes. Mac Arthur a contre lui de s’être trompé en novembre sur les plans des Chinois et d’avoir été pris par surprise. Cela enlève à ses convictions beaucoup de poids. Qui sait si les bolcheviks ne vont pas un de ces jours déclencher contre l’armée américaine l’arme bactériologique à laquelle ils font de périodiques allusions ?
Politique Anglaise
L’Angleterre et le Travaillisme jouent de guignon. Dans n’importe quel pays, il y a longtemps que le gouvernement serait balayé. Mac Arthur, et avec lui l’opinion américaine, a soulevé la question de Hong-Kong et la contrebande qui s’y concentre au profit de la machine de guerre chinoise. Conservateurs ou Travaillistes, personne ne veut renoncer à cette source de devises fortes et il y a pour cela l’habituel argument : Si ce n’était pas nous qui la faisions, cette contrebande, il se trouverait toujours quelqu’un pour s’en charger, autant en profiter nous-mêmes. Cela entretient quand même un certain malaise anglo-américain.
Pétroles Persans
Il n’y a jamais été douteux que l’affaire des pétroles persans s’arrangerait. A regarder de près les choses, elles ne font honneur à personne et l’ingérence de Moscou n’y change rien. Les Persans ont été honteusement exploités par la Compagnie anglaise qui, à coup de pots de vin, a joué des marionnettes de la politique iranienne. Les Compagnies américaines, jalouses d’être évincées de ce pétrole, ont dressé contre les Anglais tous les traquenards, et aujourd’hui encore, guettent la succession. Les extrémistes persans, de leur côté, ont soulevé les passions populaires contre l’étranger pour préserver leurs propres privilèges. Il est rassurant toutefois que les Soviets n’aient, jusqu’ici pas ouvertement profité des troubles.
En tout état de cause l’accord à intervenir enlèvera aux Anglais, sinon leur pétrole du moins un peu de leur indépendance économique. On sent d’ailleurs que Morrison, mieux instruit que Bevin de la véritable situation de l’Angleterre, est prêt à renverser la vapeur. Il va se rendre en Allemagne et à Washington pour s’informer et voir par quels moyens l’Angleterre sortirait avec honneur et profit de l’isolement dangereux où l’a plongé la politique nationaliste du cabinet. Il n’aura fait que préparer les voies, car il est impossible que les élections n’aient pas lieu vers l’automne.
En U.R.S.S.
Il serait bon que l’on répandît dans l’opinion française, à la veille de la consultation électorale, les derniers hauts faits de Staline. Nous ne reviendrons pas sur la destruction des onze mille isbas et la concentration progressive, dans des baraquements, de cent mille paysans condamnés à la condition d’ouvrier agricole à perpétuité dans le même kolkhoze. Un autre incident s’est produit à Moscou sans doute provoqué. Les Juifs réunis à l’occasion de leur fête religieuse ont manifesté et crié leur désir de rejoindre leur patrie. Une protestation publique à Moscou cela ne s’était pas vu depuis trente ans. Le ministre d’Israël affolé porta ses excuses au Kremlin. On lui répondit sèchement que le Sionisme n’est pas de mise en U.R.S.S. ; quelques jours après, le foyer juif qui avait été constitué aux confins du Turkestan et où les Israélites étaient jusqu’ici relégués a été dissous, les réfugiés expédiés en Sibérie, et la rafle a commencé dans toute la Russie où 3 millions de Juifs vivent encore. Beaucoup meurent en route et l’accès à la Palestine leur est interdit.
Enfin, comme chaque année en U.R.S.S. on décrète la baisse des prix en mars et on lance l’emprunt forcé en Mai ; 30 milliards de roubles cette fois et avec des lots de 25.000. Cela représente une retenue de quatre semaines de salaire dans les usines et l’on signale beaucoup de résistance ; ces bons ne sont pas négociables et ne sont qu’un impôt déguisé. Comme par ailleurs la baisse des prix n’a été en général que nominale et n’a été sensible qu’à l’intérieur des grandes collectivités industrielles, que le marché noir a plutôt monté, cette nouvelle ponction va abaisser encore le niveau de vie qui, comme l’ont prouvé de récentes études, est inférieur à celui de 1914. Il est hors de doute que l’U.R.S.S. traverse une crise intérieure dont il est difficile de mesurer la profondeur mais qui explique une relative modération en politique étrangère.
CRITON