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Le Courrier d’Aix – 1951-05-26 – La Vie Internationale.
La Raison du Plus Fort
La guerre de Corée toucherait-elle à sa faim, comme hier la guerre civile en Grèce et le blocus de Berlin ? Les Soviets jugeraient-ils inutile une lutte sans issue à moins de s’y engager à fond ?
Lorsqu’au 26 juin dernier, les Etats-Unis décidèrent de s’opposer à l’agression par les armes, nous avions eu l’impression, toute intuitive, que les joueurs d’échecs du Kremlin s’étaient aussitôt rendu compte qu’ils avaient avancé le mauvais pion. Aujourd’hui, les conséquences de leur geste doivent leur paraître définitivement malheureuses. Echec militaire, déception et irritation de leur allié Chinois, effort fantastique du réarmement américain, renforcement de la solidarité occidentale, perte de force et de prestige des partis communistes à l’intérieur des pays libres, sans compter d’autres inconvénients mineurs dont le moindre n’est pas d’avoir fourni à l’armée américaine un champ d’expérience et d’entrainement de grande valeur tactique. Quant au profit, il n’apparaît guère : le bloc atlantique n’est pas entamé, l’Indochine n’est pas conquise et l’opinion américaine n’est pas, comme la propagande l’assure, lasse du combat.
A Téhéran
Le conflit du pétrole en Perse, offre-t-il aux Soviets des chances de compensations ? L’affaire est grave, mais l’est-elle au point de finir tragiquement ?
En mettant les choses au mieux pour l’U.R.S.S., qu’elle puisse s’emparer des puits d’Abadan, qu’en peut-elle faire ? Les Russes pourraient organiser l’extraction avec leurs techniciens, mais le pétrole resterait sur place – inutilisable. – Pas de flotte de tankers pour le transporter, pas de pipeline possible vers la Russie séparée de la Perse par de hautes montagnes, pas de citernes en nombre suffisant, ni de routes, ni de voies ferrées. Il faudrait des années pour établir des transports réguliers.
Les Etats-Unis soutiennent-ils l’Angleterre pour le maintien de ses droits ? En principe, il semble. Ils n’autoriseront pas les Compagnies américaines à se substituer à l’Iranian Oil Company. Ils demanderont sans doute, s’il y a lieu, à toutes les nations de l’O.N.U. d’en faire autant pour les leurs. Les Persans se trouveront dans l’incapacité d’exploiter leur richesse qui ira se détériorant rapidement. Il faut donc gagner du temps, pour que les passions se calment et que la voix de l’intérêt l’emporte.
Une solution de force serait une faute grave. Il est peu probable que les Anglais y songent sérieusement. Ils seraient mal engagés, et matériellement ils n’en tireraient d’autre profit que de donner aux Soviets l’occasion inespérée d’entrer en jeu. Par ailleurs, abandonner la partie serait également funeste. L’économie anglaise recevrait un coup dont elle ne pourrait se remettre dans l’état déjà précaire où elle se trouve ; le succès des Persans serait d’un terrible exemple pour les autres pays d’Orient détenteurs de pétrole. Les Américains s’en rendent bien compte, mais c’est eux à présent qui conseillent le « wait and see ». Le temps arrangera les choses.
L’Economie Britannique
En tout état de cause, malheureusement, l’affaire des pétroles persans pèsera sur l’avenir de l’Angleterre ; ces pétroles étaient à la base de l’indépendance économique anglaise. En mettant les choses au mieux, leur exploitation future imposera une charge très lourde sur la balance commerciale du Royaume-Uni. Or, cette balance après une courte amélioration est depuis trois mois plus déficitaire que jamais. Les exportations augmentent peu, les importations ont monté de 40% par suite de la hausse des matières premières. Un rationnement de l’essence aggraverait encore la situation. Voici les chiffres : depuis le 1er janvier, le déficit anglais est de 300 milliards de nos francs, dont cent pour le seul mois d’avril, et le programme de réarmement qui prévoit treize mille milliards de dépenses est à peine en train ; on peut calculer la charge supplémentaire s’il fallait payer l’essence en or ou en dollars. On comprend dans ces conditions que le parti Conservateur n’est pas pressé de reprendre le pouvoir. Il n’y a qu’une solution, c’est que l’Angleterre s’intègre à un espace économique aussi vaste que possible si elle ne veut, en désespoir de cause, devenir le cinquantième état des Etats-Unis.
Morrison en Allemagne
Le voyage à Bonn et à Vienne de M. Morrison répond à cette inquiétude. On a été surpris du changement de ton à l’égard du plan Schuman et de l’invitation adressée au chancelier Adenauer de se rendre à Londres. Dans sa réponse, d’ailleurs, le chancelier n’a pas manqué de faire remarquer à Morrison que l’intégration de l’industrie britannique au plan Schuman était aussi essentielle à l’Angleterre qu’aux partenaires européens. La force des choses l’emportera sur tous les calculs égoïstes.
Les Elections Françaises
Les élections françaises passionnent les étrangers plus que les Français. Les conjectures vont leur train. Chacun les formule selon ses préférences.
On s’accorde à compter sur le bon sens et d’équilibre qu’on reconnaît à la France sous son apparent désordre ; on rend hommage à la qualité, méconnue ici, de parlementaires de valeur – au Sénat surtout -. On s’attend à une très forte position du Centre droit, le mélange de radicalisme et de conservatisme qui par-delà nos frontières figure l’essence de la France.
Par ailleurs, l’étranger attache plus d’importance au rôle du parlement français que le Français qui y voit surtout un instrument pour faire aboutir ses revendications personnelles. En politique extérieure, le seul qui nous concerne, son rôle est à peu près nul depuis le dernier conflit. La guerre d’Indochine, le pacte atlantique, la participation à l’expédition de Corée entre autres, se sont faits sans le concours du parlement et même de l’opinion, on s’est incliné devant des nécessités faute d’avoir d’autre solution. Et cela vaut sans doute mieux. Les passions s’en seraient mêlé qui eussent tout gâché.
CRITON