Criton – 1951-06-02 – Ombres et Clartés

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Le Courrier d’Aix – 1951-06-02 – La Vie Internationale.

 

Ombres et Clartés

 

On a prêté, sans trop y croire, une oreille complaisante aux bruits d’un armistice en Corée. Il se peut que la question ait été envisagée à Moscou. Mais tout compte fait, et malgré le dur échec militaire des Sino-Coréens, les Soviets préfèrent immobiliser des forces américaines à 10.000 kilomètres de leur base et laisser pourrir la guerre pour lasser l’opinion américaine.

Les Etats-Unis de leur côté auraient été embarrassés de négocier et préfèrent s’être déclarés prêts à un accord et à rejeter la responsabilité de prolonger l’effusion de sang sur les communistes ; d’autant que les Chinois libérés du fardeau coréen auraient été libres de s’employer ailleurs, ce qui eut compliqué la stratégie alliée.

 

Le Conflit des Pétroles

Du côté persan, par contre, l’optimisme qui était raisonnable, se fortifie ; le temps passe ; les esprits ne peuvent que s’apaiser et les conseils de Washington à Téhéran ont eu leur poids. Les Persans ont trop besoin de dollars pour en priver délibérément le trésor public. Une crise financière inéluctable plongerait le pays dans l’anarchie. Il n’en est pas très loin. Il faut évidemment compter avec les passions populaires attisées par le parti Tudeh affilié à Moscou, mais le Moyen-Orient n’est pas la contrée des grands drames nationaux. Des révoltes, des cris, quelques pillages et tout retombe au silence. Il est probable aussi que le Pakistan, jeune état mal équilibré, use de son influence pour prévenir un bouleversement qui l’attendrait.

De leur côté, les grands propriétaires et les hauts dignitaires de la Perse ne verraient pas volontiers se répandre dans le pays des bandes armées par les Soviets. Ils ont profité habilement de la crainte des Occidentaux de voir la Russie intervenir pour conclure avec les Anglais un marché avantageux. Washington n’y mettra pas obstacle, bien au contraire, et les Britanniques devront s’incliner.

Notons enfin, que les Soviets ont été très réservés jusqu’ici ; à peine commencent-ils à en parler à la radio. D’ailleurs, malgré les excès habituels de langage, la Russie, pour des motifs de politique intérieure, semble jouer la prudence. Ayant en Asie un champ d’agitation assez large, et faute de pouvoir affronter militairement les Etats-Unis, on a de plus en plus l’impression que les Soviets s’en tiendront à une politique de guerre froide, sans accord d’aucune sorte, toujours menaçante, mais sans plus. C’est exactement ce que demandent les Etats-Unis ; gagner du temps, fortifier leur armée, organiser et étendre leurs bases, tenir plus étroitement leurs alliés alarmés par la menace soviétique. Si paradoxal que cela semble, les deux adversaires font conjointement la politique qui les sert le mieux.

 

Les Elections en Italie

Les élections italiennes ont été conformes aux prévisions. La Démocratie chrétienne n’en sort pas affaiblie, et la politique de coalition pratiquée par De Gasperi a permis aux petits partis de s’affirmer sans toutefois être en mesure d’entrer en conflit avec le grand. La minorité socialo-communiste reste forte. Elle a encore une clientèle solide. Cela a obligé les électeurs bourgeois à sortir de leur apathie et de courir aux urnes. Souhaitons qu’il en soit de même en France.

Une participation de 85 à 95% pour des élections municipales est un gros succès pour le Gouvernement et une preuve de civisme des masses. A noter que le néo-fascisme comme le néo-nazisme en Allemagne ne représente qu’une minorité négligeable. Un extrémisme de droite est une constante des démocraties. Nous le savons bien.

 

La Querelle Sarroise

La Question sarroise, un moment calmée, a rebondi avec l’interdiction signifiée au parti démocrate pro-allemand par le président Hoffmann. Les ténors du socialisme allemand, Schumacher et Carlo Schmidt en ont profité pour attaquer l’impérialisme français et faire de la surenchère nationaliste. Adenauer cherche à mettre les circonstances à profit pour exercer un petit chantage sur les Franco-Américains en subordonnant la ratification du plan Schuman à une reconnaissance de la Sarre comme terre allemande.

Il faut dire impartialement que la politique française aurait gagné à être plus claire, puisque l’on pouvait s’accorder sur le rattachement économique de la Sarre à la France, on pouvait laisser les Sarrois libres de leurs autres relations. Il nous semble même qu’il serait plus habile de paraître se désintéresser des problèmes autres qu’économiques. Tôt ou tard, la Sarre se rattachera politiquement au Reich et tout soupçon de pression française pour l’en détourner pourrait bien avoir l’effet contraire. Il eut été préférable de ne pas renvoyer à un traité de paix qui n’est pas prochain, le règlement définitif de cette question et faire signer dans un accord formel par les Alliés et l’Allemagne, le rattachement économique de la Sarre à la France. Un jour tout pourrait se trouver remis en question et l’équilibre de l’Europe en être ébranlé.

La capacité allemande de redressement est en effet plus puissante encore qu’on ne l’imaginait. Pour la première fois en Avril, la balance commerciale de la République de Bonn présente un solde actif. Après le déficit alarmant des derniers mois de 1950, ce redressement est surprenant et en dit long sur les possibilités de la concurrence allemande sur les marchés extérieurs. Cette force ne doit pas échapper à tout contrôle, dans l’intérêt de l’Europe, dans l’intérêt des Allemands eux-mêmes. Car les rivalités économiques moins tragiques que les conflits militaires n’en sont pas moins susceptibles, surtout dans le monde de demain, d’aboutir à des formes de domination aussi menaçantes et aussi cruelles que celles de la force brute.

 

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