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Le Courrier d’Aix – 1951-06-09 – La Vie Internationale.
Optimisme
La guerre froide et la menace d’agression soviétique d’un côté, de l’autre le réarmement américain avec l’état d’urgence nationale, le va-et-vient des militaires, les discours, la controverse Mac Arthur, les manœuvres hebdomadaires sur mer, sur terre et dans les airs, ont créé un état de dépression mentale qui sert magnifiquement le bolchévisme.
C’est d’ailleurs dans le domaine psychologique qu’il a le mieux réussi et ses adversaires l’y ont bien aidé. Comme toutes les psychoses individuelles ou collectives, celle-là est injustifiée en raison. Malheureusement la raison n’y peut pas grand-chose.
Mise au Point
Le curieux, c’est que la peur de la guerre, disons pour préciser d’une guerre déclenchée par les Soviets comportant une invasion immédiate de l’Occident européen et de l’Asie du Sud-Est, a commencé à partir du moment où elle est devenue improbable ; de 1946 à 1950, l’Europe occidentale a été comme une vitrine de bijouterie séparée du cambrioleur par la glace. Un coup de poing suffisait. A ce moment-là, on n’y croyait point. Si les Soviets ont hésité devant une entreprise facile, c’est qu’ils savaient qu’avec le temps, ils subiraient le sort d’Hitler. Cependant même dans ce cas ils pouvaient espérer une victoire morale, car le monde libre n’aurait pas survécu dans l’état où il était à une nouvelle secousse.
Tout a changé depuis, et ce qui était risqué alors, serait aujourd’hui fatal. Avec la guerre de Corée, les Etats-Unis ont déjà un an d’expérience militaire et un potentiel triple. Même compte-tenu des aléas et des retards, la puissance du monde libre va croître à un rythme que les moyens de l’industrie soviétique ne pourront pas suivre. Ce qui ne veut pas dire qu’un conflit n’éclatera point. Mais à ce moment, la destruction du monde occidental ne sera plus possible.
En U.R.S.S.
D’ailleurs, bien des choses ont changé en U.R.S.S. Le parti de la guerre semble avoir disparu. Le parti des compromis économiques et politiques aussi. La ligne qui l’emporte c’est celle de l’autarcie et du collectivisme à outrance, le rideau de fer plus hermétique, la séparation morale des deux mondes plus absolue. Devant une hostilité et un scepticisme croissant du public soviétique, un raidissement doctrinal plus brutal. Notons que le personnel politique de l’U.R.S.S. n’évolue pas. Ce sont toujours à la tête les mêmes révolutionnaires du début, fermés à l’Occident, qui jouent emmurés leur même partie d’échecs, imbus d’un marxisme désuet et purement doctrinal.
Pessimisme
Un autre aspect de la psychose européenne, c’est une sorte de mauvaise conscience, comme si le communisme représentait le progrès et la liberté, la réaction et un sentiment de pessimisme diffus, comme si tout allait mal de ce côté, que l’on n’y commettait que des erreurs et qu’il faille, tôt ou tard, se déclarer vaincus.
Sentiment qui est tout à rebours du témoignage des faits. Il suffirait de vivre une semaine en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, ou en U.R.S.S., d’essayer à l’aide de témoignages historiques de se reporter à la vie de 1914 dans ces divers pays et dans le nôtre, de comparer : on verrait où est le progrès et où est la régression. Sans parler des pays vraiment libres économiquement, les Etats-Unis, ou plus encore le Maroc ou le Brésil. Mettons en parallèle une seconde, Prague ou Budapest 1951, avec Casablanca ou Sao Paulo. Il n’y aurait pas besoin de statistiques pour montrer où la vie circule, se développe et comment, où la richesse et le bien-être se créent. Malheureusement, il n’y a pas l’évidence qui vaille contre des préjugés et la neurasthénie.
Mécontentement
Autre aspect non moins curieux de ce déséquilibre et de ce mécontentement systématique. La guerre de Corée surgit, les prix montent, les matières premières accaparées se font rares, on crie à l’inflation. Inflation dont d’ailleurs on profite largement : activité accrue, hauts salaires, disparition du chômage, bénéfices élevés. Depuis quelques semaines, la marée se renverse ; certains prix de matières s’effondrent, les stocks sortent, le spectre de la pénurie qui devait arrêter les usines, mettre les ouvriers en chômage, tandis que les prix s’élèveraient toujours, disparaît. Croyez-vous qu’on s’en réjouisse ? Point du tout. On voit des faillites, des mines fermées, que n’inventerait-on ?
Aux Etats-Unis où cette psychose sévit aussi, on souhaite la fin de la guerre de Corée, et dès qu’on parle de paix les affaires se ralentissent, on s’inquiète. Et si nous disions que la France est prospère, qu’on y vit bien et même trop bien, un peu en dessus de ses moyens, que la vie y est encore moins chère qu’ailleurs, que les gouvernements de ces dernières trois années ont su choisir entre beaucoup d’inconvénients les moins incommodes on dirait que nous faisons de la propagande électorale pour les sortants.
Bien sûr, d’immenses périls rôdent, qui d’ailleurs ne se réaliseront pas. C’en seront d’autres que nous n’avons pas prévus. Bien sûr, il y a des difficultés insurmontables, des problèmes dont on ne voit pas la solution, des dilemmes insolubles. Mais de tout cela, il y en aura toujours, comme il y en a toujours eu. C’est le propre de l’idéologie de promettre l’âge d’or ; peut-être à ce moment l’homme mesurerait-il vraiment la misère de sa condition, car il faudrait encore mourir.
De ces conclusions banales, tirons seulement deux conclusions : Aujourd’hui, si la sécurité du monde libre n’est pas encore assurée, une agression brusque paraît exclue, le redressement économique du monde libre est un succès qui sans être complet est splendide en comparaison des résultats obtenus en Russie et chez ses satellites, pour ne rien dire de la Chine où règnent la terreur et la misère. Qu’il y ait ou non une Conférence des Quatre, cela ne changera rien à ces faits essentiels.
CRITON