Criton – 1947-04-26 – Epilogue à Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1947-04-26 – La Vie Internationale.

 

Epilogue à Moscou

 

Il semble bien que le sort en soit jeté. On ne s’attend pas à un accord de dernière heure à Moscou. Les Conséquences de cette rupture morale ne peuvent être que considérables. Déjà le premier résultat, le seul de la conférence, vient de paraître : la nouvelle attitude française.

 

L’Accord sur le Charbon et la Fusion des Zones

Depuis la libération, la France a fait l’essai de deux politiques, la première devait être celle d’une grande puissance forte de sa participation à la victoire, de son prestige moral, de son empire ; la seconde, plus modeste visait à tenir une position neutre entre les Grands devenus adversaires, et jouer entre les deux camps la médiation. Nous avons dit en leur temps ce qu’on pouvait penser de l’un et de l’autre. La politique de grandeur succomba sous la dureté des faits. Notre faiblesse économique, la confusion des tendances idéologiques, la fragilité peut-être inconsidérément provoquée de notre empire. La seconde ne pouvait être que stérile, voire dangereuse. Notre poids était trop léger au regard des forces en présence. Loin de nous obtenir les avantages escomptés de « l’honnête courtier », elle nous exposait à tous les coups. L’incident de Moscou, le dernier en date quand Molotof nous refusa la Sarre, est venu achever la démonstration. Force est bien d’en venir à la troisième, celle de la collaboration occidentale. Certes, elle n’est ni sans risques, ni sans inconvénients. Mais la politique est le choix entre des maux. Elle est surtout la seule possible : la logique des faits est plus forte que tous les plans. On aurait évité bien des difficultés en s’y résignant dès 1944 et mieux encore dès 1942.

Un accord a donc été conclu entre la France et les puissances Anglo-Saxonnes en dehors de la Russie sur trois points essentiels :

  1. La répartition des excédents exportables du charbon de la Ruhr ;
  2. L’attribution à la France du charbon de la Sarre ;
  3. La fusion s économique de la zone française d’Allemagne avec la zone anglo-américaine.

Cet alignement soudain de la politique française a surpris un peu l’opinion. Elle n’est pas sans relation avec certaines éventualités à l’intérieur. Les Américains voudront-ils comprendre qu’il n’est pas sans relation avec certaines éventualités à l’intérieur. Les Américains voudront-ils comprendre qu’il n’est pas besoin de changer de berger pour s’entendre ? Du côté Russe, pas de réaction à prévoir.

Il y a cela de bon au Kremlin qu’on n’y est ni sentimental ni rancunier. On tue ses amis, on embrasse ses ennemis, suivant la tactique.

 

Le Traité Anglo-Soviétique

Staline, on s’en souvient, voulait amender le traité d’alliance Anglo-Soviétique. On se demandait ce qu’il y voulait ajouter. Voici la clause : les deux gouvernements s’engagent « à exclure la participation de chacun dans tout bloc ou action engagée contre l’autre sous quelque forme que cette participation puisse être déguisée ». Rien moins que d’exclure toute entente ou action commune entre Anglais et Américains. Aucun gouvernement britannique ne signera cela. Mais Bevin est mis dans l’embarras. Les « rebelles » travaillistes et le grand pontife du parti Laski ont donné de la voix pour que la politique anglaise ne soit pas davantage liée à l’américaine et pour réclamer une entente avec la Russie. Mais Attlee tient bon pour son ministre.

 

Le Prêt-Bail

Les Américains ont répondu comme de coutume à l’intransigeance soviétique en présentant la facture, celle du prêt-bail, assez ronde. Mais les Russes avant de discuter ont réclamé des fournitures pour 16.700.000 dollars promis par les Etats-Unis et qu’on avait oublié d’expédier ? Il s’agit précisément de matériel pour l’industrie pétrolière. Le gouvernement américain ne veut pas renier sa signature et il adjure le Congrès d’ordonner cette livraison. Mais le Congrès en la matière est souverain. S’il refuse, le gouvernement n’en peut mais –désolé évidemment.

 

Et Maintenant

Les Russes, tout au long des débats, se sont efforcés de persuader leur peuple des résultats obtenus. La radio commentait fidèlement article par article les clauses de détail sur lesquelles on s’était entendu. Les autres, disaient-ils, ont été réservés. Ils veulent donner l’impression que la conférence de Moscou n’est pas un échec, mais un prologue fructueux à toute une série de colloques ultérieurs. On parle déjà d’une nouvelle réunion des quatre ministres en juillet. Les Russes se trouveraient fort bien de discussions interminables qui leur permettraient de faire durer le statu quo pendant des années, tirer pendant ce temps le maximum des pays occupés, les laisser peut-être ensuite complètement vidés ou au contraire, s’ils se sentaient eux-mêmes assez forts, les annexer définitivement. Mais que vont faire les Américains ?

Faut-il prendre au sérieux le mot de Vandenberg à propos du prêt à la Grèce et à la Turquie. « C’est la dernière tentative pour faire triompher notre point de vue avant de recourir à la guerre ».

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1947-04-19 – Le Langage de Cassandre

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Le Courrier d’Aix – 1947-04-19 – La Vie Internationale.

 

Le Langage de Cassandre

 

Péril Economique

Ce titre est de M. Lippmann ; le péril dont il parle n’est pas seulement politique, mais économique. Chaque jour, malgré les paroles d’espoir, on se rend mieux compte de l’incapacité des pays d’Europe à réaliser leur reconstruction. Chaque jour, une sorte de gouffre se creuse, plus large entre les besoins et les moyens. Non seulement une aide extérieure est indispensable, même pour l’Angleterre, mais cette aide risque d’être inefficace, comme elle l’a été jusqu’ici, si une large fédération économique des Etats Occidentaux ne se constitue pas au plus tôt, sous l’égide des Etats-Unis d’Amérique. Cette tâche sera d’autant plus urgente que la rupture définitive à Moscou entre les deux mondes paraît bien probable, malheureusement.

 

A Moscou

Cette rupture, on doit le dire, rien de sérieux n’a été fait ni du côté russe, ni du côté américain pour l’empêcher ; l’obstruction de Molotof et le discours Truman ne rendaient pas le terrain favorable. Cette malheureuse conférence de Moscou qui entre dans sa sixième semaine sans le moindre résultat, est peut-être la plus stérile de toutes les rencontres internationales depuis quarante ans, et ce n’est pas peu dire. En dernière heure, a eu lieu enfin une entrevue Marshall-Staline, dont rien n’a transpiré. Ce dernier espoir paraît néanmoins bien léger. Si l’on doit en rester là, non seulement rien n’est résolu, mais toute conversation ultérieure paraît inutile. On en serait arrivé à une rupture diplomatique morale entre les Etats-Unis et la Russie. Une phase nouvelle commencerait, assez analogue à la « drôle de guerre » de 1939-40. Du côté russe, on a pensé que le précédent recul en Perse, suivi aujourd’hui d’une seconde étape, amorcerait une série qui ferait perdre à l’U.R.S.S. son prestige, déjà ébranlé par la misère. Un ou deux milliards de dollars, à supposer qu’on les obtint, ne résoudraient pas le problème économique soviétique. Du côté américain, l’opinion est bien arrêtée : on ne peut pas s’entendre avec les Russes. Il faudrait de fortes évidences pour les faire changer d’avis.

 

Les Débats de Washington

C’est ce qui se dégage des débats qui ont eu lieu au Sénat américain à l’occasion du prêt à la Grèce et à la Turquie. Il s’est dit beaucoup de sottises comme dans tous les Parlements ; mais la plupart des orateurs admettent, d’un cœur d’ailleurs léger, que la 3ème guerre mondiale est commencée. Ils ne voient pas d’issue politique.

 

La Tournée Wallace

Wallace est en Europe : il va prononcer une série de discours contre la politique américaine. Il y a aux Etats-Unis une opinion très nombreuse et très forte en faveur de la politique Truman. Tout comme Elliott Roosevelt, Wallace ne représente que lui-même. Les arguments sont loin d’être négligeables et beaucoup d’aperçus sont profonds : on n’en finit pas avec une idéologie qui présente aux masses plus d’une séduction par l’appel aux armes. Pour répondre au communisme il faudrait organiser la prospérité et montrer par les faits que la méthode américaine l’emporte en résultats. Ces arguments malheureusement ont déjà servi à propos d’Hitler, et avancés par des hommes de même tendance que Wallace. Ils n’ont guère de poids dans un conflit d’impérialisme comme le présent.

 

La Sarre

La nouvelle que les Russes s’opposaient au rattachement de la Sarre à l’économie française que les Anglais et les Américains nous accordaient, a soulevé une vive indignation. A tort d’ailleurs, car on savait depuis longtemps que la Russie refuserait une modification quelconque des frontières de l’Ouest ; les communistes en Sarre étaient les seuls à s’opposer à l’union économique avec la France. La Russie n’a pas agi par hostilité à l’égard de la France. La Radio de Moscou est pleine de sympathie pour notre pays. On nous représente comme des originaux, incorrigibles libertaires dont le génie est plein de promesses encore, mais qui ont cessé d’être en tant que nation d’amis une influence quelconque dans le monde. L’U.R.S.S. ne modifiera en rien son jeu en notre faveur. Une promesse a été faite au peuple allemand, que le jour où il serait libéré des Anglo-Saxons et constituerait une république communiste, son intégrité territoriale lui serait rendue, y compris une bonne part des territoires cédés aux Polonais. Jusque-là, on s’opposera à tout changement favorable aux Occidentaux.

Nous saurons d’ici quelques semaines si la Russie accepte le challenge lancé par les Etats-Unis. Il faudra alors que la France en tire les conséquences qui s’imposent. C’est pourquoi la politique intérieure domine pour nous l’extérieur en ce moment.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-04-12 – Tension

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Le Courrier d’Aix – 1947-04-12 – La Vie Internationale.

 

Tension

 

La Conférence dure depuis quatre semaines. Elle en durera encore deux ou trois peut-être. M. Marshall est devenu patient ; toujours « rien à signaler ». Nous avons épargné à dessein à nos lecteurs le détail des discussions : gouvernement central allemand, réparations, un labyrinthe. Derrière les confuses palabres, un grand drame se dessine.

 

L’Attitude Russe

Malgré leur faiblesse économique, les Russes, non seulement n’ont rien cédé, mais ont intensifié leur effort offensif. Sous prétexte d’une fausse interview de Staline publiée par un journal grec, l’ambassadeur soviétique à Athènes a été rappelé ; les guérillas du Nord ont reçu des renforts. La Russie publie son budget militaire pour 1947 ; treize milliards de dollars quatre fois le budget total de la France, déficits et scandales compris. (Celui des Etats-Unis n’excède pas 11 milliards et demi de dollars !). Même si l’on ne prend pas ce chiffre au sérieux, il est certain que le développement de l’aviation absorbe une bonne partie, sinon la principale de l’activité industrielle soviétique. Dans la lutte souterraine, les derniers faits sont l’incendie des pétroles de Haïfa, la révolte à Madagascar, l’attaque du camp et des stocks de guerre américains en Chine par les communistes. Enfin, les grèves des mineurs de la Ruhr, suivies de grèves de la faim en zone britannique et en zone américaine d’Allemagne ; la grève des dockers de Mannheim devait couper l’arrivée des vivres.

 

Nouveaux Discours Américains

Il faut dire que les Etats-Unis ne sont pas en reste, loin de là. La campagne alarmiste bat son plein. Le danger bolchévique est analysé sous tous ses aspects, avec toutes les ressources de la technique scientifique et publicitaire. On a fait des progrès depuis « l’homme au couteau entre les dents ». Le président Truman, devant les critiques adressées à son fameux discours du 12 mars, l’a répété encore plus nettement, s’il se peut, pour Pâques. On a surtout remarqué l’allusion à la politique d’avant-guerre et à la capitulation de Munich : « Nous avons vu jadis l’agression des faibles par les forts ouvertement par l’usage des armes, secrètement par l’infiltration. Nous savons comment cela finit ». Le sénateur Vandenberg à son tour a apporté l’appui des républicains aux paroles du président.

 

L’ O.N.U.

 

« L’O.N.U., a dit Truman, est impuissante parce que le veto la paralyse. Nous devons suppléer à son activité. Par-là, nous la renforçons au lieu de l’affaiblir », Le veto, en effet, fut une idée de Roosevelt qui craignait qu’en certaines matières l’isolement des Etats-Unis par les petites nations réunies ne profitât à ses adversaires anglais ou russes ; ce veto a servi aux soviétiques à réduire l’O.N.U. à l’impuissance. Il y a plus : le président Trygve Lie fut élu, on s’en souvient, par la Russie et ses satellites contre le candidat des Anglo-Saxon. Très actif et prompt à l’interview,  il a mené depuis contre la politique américaine une guerre très bien dissimulée mais très habile. En dernier lieu quand l’O.N.U. envoya cet hiver une commission d’enquête aux frontières Nord de la Grèce avec le consentement de la Russie, Lie délégua son compatriote et ami le colonel Lund qui passe pour avoir avec Moscou des relations très étroites ; cette commission qui devait servir d’épreuve pour l’activité impartiale et pacificatrice de l’O.N.U. fût au contraire le théâtre d’intrigues invraisemblables où s’opposèrent outre Lund, le représentant russe Lavrichev et le Polonais qui l’accompagnait, au clan adverse dirigé par l’américain Ethridge. La commission coupée en deux groupes n’aboutit qu’à compliquer le désordre.

 

Conclusion

Dans ces conditions Truman dit : « Non seulement nous devons aller de l’avant, mais devancer les événements ». Que prévoir ? On peut toujours espérer un arrangement au dernier jour. Le fait que la conférence se prolonge donne consistance au bruit de négociations russo-américaines. Les Russes consentiraient à évacuer l’Autriche et à rendre à l’Allemagne son unité économique contre un crédit en dollars important. Nous persistons à penser que l’état précaire de l’économie russe imposera des accommodements. Personne ne pense cependant que la trêve soit très durable, et l’idée d’une guerre préventive pourrait prendre force chaque jour aux Etats-Unis.

Ce serait, hélas, dans la logique des événements dont nous essayons depuis deux ans de distraire quelque motif d’espoir.

 

                                                                                                CRITON

 

 

Criton – 1947-04-05 – Piétinements

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Le Courrier d’Aix – 1947-04-05 – La Vie Internationale.

 

Piétinements

 

La Conférence de Moscou est dans sa quatrième semaine. Rien d’essentiel n’a encore été décidé. On mesure ce qu’un échec, même atténué par des promesses de conversations nouvelles, comporte de risque pour la paix. Certes, comme le reconnaissait Staline lui-même, personne n’est aujourd’hui en état de se battre ni moralement, ni matériellement, mais le monde ne peut plus prospérer ni même vivre sans l’espoir d’un apaisement général.

 

Evolution Américaine

Le discours Truman qu’aux Etats-Unis on avait généralement approuvé est aujourd’hui plus discuté. On se demande s’il aura éclairci ou aggravé la situation. Deux sortes de reproches : pourquoi n’avoir pas chargé l’O.N.U. de secourir la Grèce et la Turquie plutôt que de faire assumer aux Etats-Unis cette tâche dangereuse ? En agissant de sa propre initiative et sans consulter les autres nations, l’Amérique encourt le reproche qu’elle adresse aux Russes de pratiquer la politique de force. A cela la Maison Blanche répond : l’O.N.U. n’a pas d’argent, ni d’armes. Son prestige est incertain encore et le veto la rend impuissante. On vient de le voir ces jours-ci encore quand Gromyko a empêché l’aboutissement de la requête britannique qui accusait, preuves en mains, l’Albanie d’avoir miné le détroit de Corfou.

 

Le Plan Lippmann

Seconde critique développée par Walter Lippmann dans un article très remarqué : « Esquisse d’une politique réaliste ». Une croisade, dit-il en substance, est une aventure. Truman « challenge » l’Union Soviétique sans préciser ce qu’il en attend. Même si nous sommes en position de dicter nos conditions, il faut les énoncer et ne pas en rester aux menaces vagues. En fixant nos buts un accord est possible. Notre objet immédiat est d’abord de stopper l’expansion russe. Pour cela, il eut été préférable, au lieu d’armer la Grèce et la Turquie, de dire franchement aux Soviets : « Nous garantissons l’intégrité territoriale des deux pays et nous ne tolérons en Grèce aucune pression politique ou militaire ». En Europe Centrale, nous devons exiger l’évacuation de l’Autriche, de la Hongrie et de la Roumanie. Si les partis communistes continuent à agir dans ces pays, à recevoir des directives et des subsides de Moscou, du moins ne seront-ils pas aidés par l’Armée Rouge. Il faut en outre, une constitution allemande qui répartisse la souveraineté du pays entre les divers états et empêche la formation d’un IVème Reich, susceptible de conspirer contre les Russes ou contre les Américains, suivant les circonstances.

Ces points acquis, les questions de reconstruction seraient plus aisément résolues.

Ce plan Lippmann exprime bien ce que les Américains considèrent comme le minimum indispensable à l’établissement de la paix. Mais peut-on espérer qu’ils l’obtiendront par des négociations ? On se pose alors la question Wallace que nous évoquions en tête de notre premier article : vient-on à Moscou pour s’entendre ou pour s’assurer de gagner la prochaine guerre ?

 

La Lutte Souterraine

Tandis qu’à Moscou on s’enlise, selon l’expression de Marshall, dans des discussions secondaires, la lutte sur le plan politique est plus âpre que jamais. L’épuration des éléments communistes dans l’administration annoncée à Washington commence aussi à Londres ; les services de renseignements seraient truffés d’espions ; la cinquième colonne est partout, dit-on. Les grèves de la Ruhr, les manifestations d’ouvriers contre l’occupation anglaise, le détournement des vivres destinés à la population, sont mis au compte des agents soviétiques. On leur attribue les incendies multiples de navires qui se produisent dans les chantiers anglais et les accidents suspects dans l’aviation, la perte d’un navire américain dans les eaux yougoslaves etc. Les Russes de leur côté accusent les Anglo-Saxons de soutenir les partisans polonais et les bandes ukrainiennes qui viennent d’exécuter le ministre polonais Swierczewski et toute sa suite. Enfin, on s’inquiète à Moscou du projet américain d’établir une grande base navale en Crète pour laquelle 100 millions de dollars sont déjà prévus. La défiance mutuelle n’a fait que s’accroître.

 

Le Sort de Bevin

  1. Bevin devait quitter le ministère des affaires étrangères depuis longtemps. Bien que pressé par l’aile gauche du parti travailliste M. Attlee, nous l’avons vu en son temps, avait très courageusement résisté, mais il était clair que Bevin ne durerait pas longtemps au Foreign Office. Les 70 travaillistes qui viennent de refuser à leur propre gouvernement de voter la loi sur la conscription parce que les « forces armées britanniques ne serviraient qu’à soutenir l’impérialisme américain », ces députés reprochent à Bevin de défendre une politique traditionnelle, celle de l’intérêt national, exactement comme le ferait Churchill, au lieu d’une politique de désarmement et de collaboration avec la Russie qui éviterait à l’Angleterre d’être à la remorque des capitalistes américains. Deux candidats à la succession de Bevin : Dalton, l’actuel ministre des finances, ambitieux, austère, et Morrison qui a la confiance des extrémistes. La politique britannique sera-t-elle modifiée ? En apparence, peut-être, mais il est peu vraisemblable qu’Albion veuille se suicider. Tous les événements montrent qu’une épreuve de force se joue dans le monde, épreuve idéologique autant que militaire qui se manifeste diversement presque en tous points du globe, à Madagascar, en Indo-Chine, en Chine, aux Indes, en Palestine, en Grèce sous une forme plus ou moins sanglante, en Turquie, en Corée, en Pologne , en Iran sous forme politique ; à Moscou enfin sous forme diplomatique.

Tout cela ne forme qu’un seul et même conflit dont l’issue décidera de la civilisation.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-03-29 – Second Acte à Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1947-03-29 – La Vie Internationale.

 

Second Acte à Moscou

 

A l’heure où nous écrivons, les travaux de la Conférence n’ont abouti à aucun résultat. Les pessimistes ont-ils raison ? On ne le saura que le jour où Marshall aura pris son vol vers Washington. Un accord in-extremis serait assez vraisemblable.

 

L’Ambiance

Les Russes, s’ils n’ont rien cédé de leurs positions, ont mis tout en œuvre pour créer une ambiance propice. De somptueuses réceptions dignes des Tsars, un cadre luxueux, des paroles aimables ; le ton des discussions, très différent de celui des précédentes rencontres, n’est jamais acerbe. On est entre Alliés, dit Vychinski avec le sourire.

 

L’Attitude Américaine

Par contre Marshall demeure sobre de paroles ; tandis que Staline a reçu en audience d’abord Bidault puis Bevin, il n’a eu avec lui aucun entretien. Une campagne de presse anti-russe et plus encore anti-communiste a souligné le nouvel acte du président Truman : l’épuration de l’administration de tout élément soupçonné de communisme ou de fascisme. Depuis l’affaire d’espionnage atomique au Canada, il court aux Etats-Unis des rumeurs d’espionnage, de sabotages et de complots d’instigation soviétique. Chaque Américain voit la bombe mystérieuse aborder en pièces détachées sur ses rives, montée en secret par des mains non moins mystérieuses, et précipitant la ville dans la mort. Les officiels appuient cet état d’esprit ; Acheson résume la politique américaine par ce mot : « Partout où les communistes détiennent une parcelle de pouvoir cela constitue un danger pour la sécurité des Etats-Unis ». Cette politique, ainsi affirmée par un sous-secrétaire d’Etat, a été poussée à fond par Truman, parce qu’elle était jugée nécessaire, par l’ensemble des politiques à l’exception de l’extrême gauche libérale représentée par Wallace et de quelques survivants de l’isolationnisme à l’extrême-droite. Elle est appuyée, ne l’oublions pas, par la plus importante des deux confédérations du travail et dans l’autre, celle de Lewis, bon nombre de travailleurs l’approuvent. Le président n’a pas obéi qu’à des préoccupations nationales ; au lendemain de la victoire républicaine, il enlève par son initiative, le meilleur atout à la popularité du futur président. Il prépare une prochaine union nationale qui réunirait en une coalition la majeure partie des démocrates et des républicains pour la grande œuvre de « paix américaine ». Son parti n’aurait pas alors à pâtir de sa défaite électorale.

 

L’Allemagne

On discute à Moscou de l’Allemagne ; chacun, sans conviction, y est allé de son projet, qui n’est qu’un avant-projet, car le véritable, on se garde de le dire. Voici en gros les vues respectives : les Russes ne veulent pas entendre parler de fédéralisme en Allemagne. Ils y opposent deux arguments en apparence contradictoires : l’un, que la séparation en Etats appellerait un nouveau Bismarck ou Hitler pour refaire l’unité allemande au moyen d’une troisième poussée guerrière, l’autre, que le morcellement favoriserait un véritable séparatisme. Chaque Etat d’une Allemagne démembrée chercherait à l’extérieur des appuis. Les Russes ont donné alors leur préférence : la « Constitution de Weimar ». M. Bidault et les Français avec lui ont fait la grimace ; Cette constitution si faiblarde qu’Hitler a pu s’en servir pour tordre le cou à la République. C’est en effet avec une constitution de ce genre qu’un putsch communiste aurait une chance de réussir. Mais Staline ne croit-il pas que le jour où il serait le maître Herr Gottwald ou un autre, arrachant sa livrée rouge, lèverait l’épée pour le « Drang nach osten » ? Les Français s’en tiennent à leur sage projet d’une Allemagne pré-Bismarckienne. Peu de différence au fond entre les projets anglais et américains : Etablissement d’un gouvernement provisoire allemand dont l’unique tâche est d’établir la future constitution du pays. Ce gouvernement serait composé des actuels chefs des « lauder », gouvernements provinciaux. La Constitution ainsi élaborée devrait être approuvée par les Alliés, puis ratifiée dans le délai d’un an par le peuple allemand.

 

La Querelle du Charbon

Tout cela reste confus et loin des réalisations. Notre ministre s’est arrêté sur la question urgente. Celle du charbon, très habilement liée à celle de la capacité industrielle allemande. La France a un besoin vital, pour sa reconstruction, du charbon allemand puisque l’Angleterre n’en exporte plus. D’autre part, plus on élèvera le potentiel de production d’acier de l’Allemagne, moins il y aura de charbon disponible et l’on courra en plus le risque que malgré tous les contrôles, l’Allemagne ne se serve de cet acier pour forger des armes. Il faut réduire le potentiel allemand aux besoins spécifiques de la consommation intérieure et laisser le charbon en surplus pour ses voisins dévastés. Cela ne fait pas l’affaire des Anglais, qui veulent que l’Allemagne se suffise et soit au lieu d’un fardeau un client, ni des Russes qui ne pensent qu’à tirer d’une Allemagne productrice des réparations sous forme d’outillage.

Après un vif accrochage, M. Bevin a cédé au Français. Si Dieu le veut, nous aurons du charbon.

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1947-03-22 – Le Discours du Président Truman

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Le Courrier d’Aix – 1947-03-22 – La Vie Internationale.

 

Le Discours du Président Truman

 

Le 6 août 1945, après la chute de la bombe atomique, nous écrivions : « Une ère nouvelle s’ouvre pour l’histoire : celle de la prépondérance américaine ». Au cours de ces deux années, cette suprématie demeurait confuse : la mort de Roosevelt, la succession, des grèves rendaient indécise l’attitude des Etats-Unis. Depuis quelques semaines, un second acte était visiblement proche et le discours du président Truman n’a fait que donner un retentissement officiel à ses mesures – l’assistance à la Grèce et à la Turquie – que nos lecteurs connaissaient. Ce discours n’en est pas moins d’une importance qu’il n’est pas exagéré de comparer au lancement de la fameuse bombe.

 

Moscou et le Plan Américain

L’heure est admirablement opportune pour deux raisons ; l’affaiblissement de la puissance britannique obligée à des replis spectaculaires en Grèce, en Palestine, en Birmanie, aux Indes ; l’échec, d’autre part, de la reconstruction soviétique, les graves difficultés industrielles et la crise alimentaire qui couvre les trois quarts de la Russie d’Europe ; on peut ajouter la lassitude des peuples abattus par les déconvenues d’après-guerre et les aspirations générales vers la liberté à l’intérieur comme à l’extérieur. En se faisant champions de l’indépendance des petits Etats, les Etats-Unis ne courent aucun risque ; pas davantage à condamner les empires coloniaux. La Russie au contraire, bien que ses colonies soient à l’intérieur, n’est pas à l’abri des nationalismes régionaux, l’exemple de l’Ukraine et peut-être de la Géorgie et du Turkestan, l’indique.

 

La Réaction Russe

Nous avions signalé que cette conférence de Moscou soulevait au Kremlin de vives appréhensions. On savait ce qu’il allait advenir. On savait aussi qu’il faudrait céder. Aussi, contrairement à l’opinion générale, il faut s’attendre, pour cette conférence, à des résultats concrets. Washington a décidé et Marshall ne partira pas les mains vides. Il a d’ailleurs fait savoir que la Conférence serait courte et s’achèverait en deux semaines.

 

La Réaction Anglaise

Elle est assez curieuse : d’abord les officiels à Londres et les journaux ont montré une vive satisfaction. La relève des Anglais par les Américains en Proche-Orient est pour la Grande-Bretagne, réduite en ces pays à une coûteuse et difficile défensive, un soulagement opportun. Puis on s’est ravisé. A emboîter le pas aux Etats-Unis, Londres paraissait renoncer à son rôle et à son prestige. De plus, les paroles sans ambages par lesquels Truman condamnait les méthodes du communisme international, gênaient les travaillistes sur leur gauche. Aussi a-t-on souligné plus tôt que le discours, en mettant en pleine lumière le conflit russo-américain, aggravait la situation internationale déjà tendue et que le rôle de l’Angleterre, malgré le peu d’aménité de Moscou à son égard, était de servir de médiatrice. Nous avons entendu formuler ce même espoir en France. C’était l’idée de notre politique. En fait, les Anglais savent qu’au fond, ils ont, par la force des choses, partie liée avec les Etats-Unis et qu’ils les soutiendront sans trop en avoir l’air pour monnayer si possible leur appui des deux côtés au besoin.

 

Le Plan Américain

Il a le mérite d’être clair. Exclure d’abord la Grèce et la Turquie de la zone d’influence Russe. Arracher à cette domination d’abord l’Autriche, puis la Hongrie et plus tard les pays moins accessibles, la Pologne, la Roumanie ; enfin, si possible, la Yougoslavie et la Bulgarie. En Extrême-Orient, les Américains ayant échoué en Chine, paraissent vouloir abandonner pour le moment le pays à son anarchie, quitte à revenir plus tard en sauveurs, mettant ainsi les Soviets dans l’embarras qui ne peuvent rien pour la restauration économique du pays.

 

L’Allemagne

Reste le problème allemand pour lequel on s’assemble à Moscou. Les Américains savent que sans risquer un conflit, ils ne peuvent déloger les Russes de leur zone, que les Russes ne rendront pas à l’Allemagne volontairement son unité économique et que les négociations sur cette base seront toujours stériles. Aussi leur projet, qui n’a d’ailleurs jamais été encore publié, serait, pensons-nous, au lieu de traiter avec l’Allemagne, de lui retirer sa souveraineté nationale et de confier à l’O.N.U. le rôle du gouvernement central qui aurait pour tâche de coordonner et de surveiller l’activité des gouvernements provinciaux dans une Allemagne décentralisée. Ainsi l’Allemagne retrouverait son unité sans que naisse un IVème Reich et l’occupation par zones prendrait fin pour faire place à une surveillance internationale exercée par l’armée nouvelle de l’O.N.U. que les Américains sont en train d’organiser.

Cela n’est qu’une hypothèse. Nous verrons si elle est fondée.

 

                                                                                                CRITON

 

 

Criton – 1947-03-15 – Premier Acte à Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1947-03-15 – La Vie Internationale.

 

Premier Acte à Moscou

 

« La conférence, écrit Wallace, l’ancien vice-président des Etats-Unis, peut être un des plus grands échecs de l’histoire humaine. Le succès signifierait une paix durable, l’échec une guerre à échéance. Si chaque nation va à Moscou avec l’idée de gagner la prochaine guerre, la conférence échouera certainement ».

En tous cas, contrairement à l’usage, on nous avertit de n’être pas optimiste. Ce serait beaucoup si l’on s’entendait sur le sort de l’Autriche et préparait les voies à l’élaboration du traité pour l’Allemagne qui demandera probablement deux ans …..

 

Le Pacte Quadripartite

Comme préliminaire aux discussions, M. Marshall offre un pacte mutuel de garantie contre toute agression allemande pour quarante ans. Ce plan exposé à Paris y a été bien accueilli. La France, en échange de la garantie américaine, entrerait en partie dans ses vues sur l’unité économique et politique de l’Allemagne.

A Berlin, Marshall a souligné que les Etats-Unis prenaient une part active au maintien de la paix en Europe, et cela de façon durable. Un engagement écrit de la part des Etats-Unis constitue une véritable révolution dans leur politique traditionnelle. 33 ans plus tôt, cet acte aurait évité au monde deux guerres.

 

Les Pactes

Nous sommes décidément engagés dans la voie des pactes : signe d’inquiétude plutôt que de confiance mutuelle : car les vraies alliances comme les meilleures lois sont celles qui ne sont pas écrites ; ce qui fait sourire, c’est de voir avec quelle assurance les nations s’engagent pour 40 ou 50 ans. Imaginons un pacte conclu en 1785 entre Louis XVI et George III pour la même durée ! Contemplé de 1835, il eut semblé ridicule. Et depuis, le monde a accéléré sa course ! On nous annonce donc une alliance Anglo-Belge d’un côté, de l’autre, les Tchèques et Polonais viennent de signer. Bien que chacun s’en défende, cela ressemble plutôt à une ébauche de coalition qu’à un début d’accord général.

 

Balkans

Dans ces régions, les orages se déplacent sans se dissiper. En Hongrie d’abord : l’arrestation par les Russes d’un des chefs du parti des petits propriétaires, Bela Kovacs, a soulevé les protestations, d’ailleurs vaines, des Etats-Unis. Les Russes n’ont pas autorisé la publication de la note américaine et continuent par tous les moyens à imposer à la Hongrie un régime à leur goût. Des mouvements de troupes russes se poursuivent en Bulgarie vers la frontière turque et les détroits. En Grèce, les guérillas ont été renforcées et pourvues d’armes fraîches.

Si les Etats-Unis n’avaient pas marqué leur présence sur ces trois zones de danger, la poussée russe aurait progressé sans résistance : car la situation de l’Angleterre est telle que son prestige n’est plus une sauvegarde pour les peuples faibles … ou affaiblis.

 

Craquements

La situation économique chaque jour empire, et cela partout. L’intervention maladroite et malfaisante des hommes a aggravé les difficultés naturelles.

Ce qui est nouveau, c’est que la patience des peuples s’épuise. Emeutes en Belgique et en Italie, irritation profonde du peuple britannique ; en France …. passons.

Si les finances des Occidentaux côtoient l’abîme, celle des Orientaux y ont chu. La Grèce est en faillite ; les Américains envoient un secours d’urgence. La Roumanie en proie  à la famine, voit agoniser sa monnaie, le lei (il en faut 270.000 pour 1 dollar). En Hongrie, « le pengoe » à peine mort, le florin, son successeur tombe malade. L’outillage industriel de ces pays est tellement appauvri que toute production massive est impossible. La Roumanie même, ne peut plus extraire de pétrole en quantité suffisante à ses besoins !  La Russie, malgré l’intérêt vital que représente pour elle le carburant, est impuissante à fournir les machines nécessaires.

 

L’Ukraine

Dans les divers pays de l’Union Soviétique, la dépression s’accentue au même rythme et selon les mêmes voies qu’ailleurs. Crise de charbon, crise de pétrole, paralysie des transports, manque de main-d’œuvre et d’outillage, pénurie alimentaire, abaissement du niveau de vie. L’agitation en Ukraine, très marquée depuis des mois, s’est traduite par une crise politique : des régions entières dans une situation voisine de la famine, la reconstruction en panne. Le président de la république, un autochtone, a été démissionné par le Kremlin, et Staline a envoyé pour lui succéder son beau-frère Lazare Kaganowitch.

Dans un pays démocratique et fédéral, cette procédure ne manque pas d’originalité ….

 

                                                                                     CRITON

Criton – 1947-03-08 – Avant Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1947-03-08 – La Vie Internationale.

 

Avant Moscou

 

Les Délégations

Les diplomates sont en route : la conférence de Moscou va s’ouvrir. Les Français s’y rendent avec calme, les Anglais sans grand espoir, et les Russes attendent avec beaucoup d’appréhension. Car le choc sera rude avec la redoutable équipe américaine qui comprend trois généraux, Marshall, l’ambassadeur à Moscou, et le général Clay commandant le secteur américain en Allemagne ; quelques civils aussi que les Russes voient sans plaisir, en particulier Dulles dont nous connaissons le langage énergique, considéré à Moscou comme le représentant type de l’impérialisme américain, l’homme des trusts, l’ennemi du peuple, etc…. Dulles est en effet un des dirigeants de la banque Schroeder, l’organisme de Rockefeller qui avait de gros intérêts en Pologne et en Roumanie …

 

Grèce et Turquie

Pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, le gouvernement américain a pris position en Grèce. Non seulement les Grecs seront aidés financièrement par les U.S.A., 350 millions de dollars, mais les Américains ont officiellement fait savoir qu’ils désiraient le maintien des troupes anglaises en Grèce et que, si besoin est, ils paieraient les frais de cette occupation. Les soldats anglais gardant la Grèce pour le compte des Américains, voilà pour un historien de quoi sourire : chacun son tour ! Même attitude américaine à l’égard des Turcs. La Turquie recevra l’aide financière qui lui sera nécessaire, dit-on expressément, pour « le maintien et l’armement de ses forces militaires ».

Voilà deux pions bien fixés sur l’échiquier.

 

L’Incident Bevin-Truman

L’affaire Palestinienne toujours aussi grave contribue, avec les coupures d’électricité, à faire sortir les Anglais d’eux-mêmes. M. Bevin a aux Communes accusé le président Truman d’avoir promis aux Juifs, pour des raisons électorales, l’immigration de 100.000 des leurs en Palestine. C’est à cause de cette promesse, que les négociations alors en bonne voie entre Juifs, Arabes et Anglais ont échoué. Les élections passées, l’Amérique s’est déclarée neutre dans l’affaire comme Truman lui-même l’a répété au fils du roi d’Arabie Séoudite en visite à Washington. Les Anglais n’ayant pu associer les Américains à leur politique vont donc confier le règlement de la question à l’O.N.U. qui, devant le péril de la tâche, a nommé une commission qui se rendra sur place et remettra son rapport en septembre ; Trygvie Lee, président de l’O.N.U. espère que d’ici là, le calice sera détourné. En attendant les terroristes juifs multiplient les attentats et proclament une guerre sans merci, et les Anglais ne pouvant abandonner la place, se font tuer. Il est bien à craindre que cette obstination fanatique des Juifs ne finisse mal pour eux. Anglais et Américains ont trop besoin des Arabes dans leur lutte contre les Soviets pour les mécontenter ; les Arabes sont en outre les plus forts. La cause juive perd moralement du terrain, même aux Etats-Unis que les méthodes terroristes écœurent.

Rien ne peut arrêter les hommes sur le chemin de leur perte !

 

Le Pacte de Dunkerque

Il faut bien en parler. C’est un succès diplomatique pour la France. Car, ce que peu de Français doivent savoir, les Anglais ont renoncé au projet que nous avions exposé samedi dernier de remettre les industries de la Ruhr à des dirigeants allemands. La France a fait de la question une condition sine qua non à la signature de l’alliance. Elle a fait valoir aussi que dans les industries de la Ruhr existaient des intérêts français importants qui devaient être sauvegardés (ceux du groupe de Wendel en particulier) avant tout séquestre ou nationalisation. Le pacte est donc signé pour 50 ans. Instrument diplomatique purement spectaculaire, il contient cependant des clauses économiques qui peuvent être bonnes, si elles sont bien utilisées. La fondation d’une banque Franco-Anglaise pour la reconstruction décidée en même temps peut rendre de grands services. La place nous manque pour exposer toutes les raisons qui ont poussé si fortement l’Angleterre vers cette alliance française que nous avons tant recherchée entre les deux guerres, et pour laquelle nous étions, cette fois, si réticents. On semble revenir d’ailleurs à ce que l’on raillait tant vers 1930 la « pactomanie ». Les Français parlent même d’un pacte à quatre et comme ce mot évoque de fâcheux souvenirs, on l’appellera pacte quadripartite. Comme l’autre ce serait une alliance entre ennemis ; on sait ce qu’il en advient : « Diï omen avertant » !

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1947-03-01 – Le Glas des Empires

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Le Courrier d’Aix – 1947-03-01 – La Vie Internationale.

 

Le Glas des Empires

 

La patience des peuples est mise à dure épreuve, l’hiver aidant. Les négociations internationales ne font aucun progrès, bien au contraire. Les problèmes économiques se compliquent sans cesse. Deux événements ont laissé cette semaine une vive émotion, surtout en France : les projets anglais sur la Ruhr et l’annonce d’une prochaine évacuation militaire de l’Inde.

 

La Ruhr

Le Gouvernement britannique a fait part de son intention de transférer le contrôle des mines de la Ruhr à un séquestre allemand, en attendant la formation d’un gouvernement central allemand : c’est l’exécution anticipée du plan que les Anglais avaient dès longtemps annoncé et qui s’oppose totalement au plan français. Notre gouvernement a protesté contre cette décision. De quel droit l’Angleterre règlerait-elle une question qui est d’ordre international ?

La situation qui résulterait de ce transfert serait plus grave que celle de 1919. Les magnats de la Ruhr à cette époque étaient encore relativement indépendants du gouvernement. La liberté de produire et d’échanger existait encore en Europe ; mais demain, ce sera le gouvernement central allemand qui disposera en fait de la Ruhr. Au fond, il n’est pas facile de savoir qu’elle est l’intention exacte du gouvernement anglais. Ses amères pensées sont très subtiles. Il est bien invraisemblable qu’il veuille rendre la Ruhr aux Allemands. Est-ce pour l’obliger à l’alliance, est-ce un moyen d’obliger la Russie à remettre aux Allemands le contrôle des industries de sa zone, est-ce un moyen de s’assurer la collaboration des partis allemands ? Est-ce même un moyen de permettre aux Américains de s’immiscer dans ce riche bassin, objet de toutes les convoitises, en échange d’autres avantages économiques ?  Ce qu’il y a de sûr, c’est que les intérêts français sont totalement sacrifiés. Ce qui n’a rien de surprenant. Dans ces conditions, l’alliance Franco-Anglaise, toujours pour demain, a des chances d’attendre encore, à moins que notre détresse économique dans les prochains mois ne soit telle qu’il faille en passer par n’importe quelles conditions.

En tout état de cause, on ne voit pas le sens d’une alliance entre deux pays dont les vues divergent si gravement sur les problèmes essentiels 

 

L’Inde

Surprise et émotion. M. Attlee annonce que les Anglais évacueront militairement et administrativement l’Inde en juin 1948. Après l’évacuation de l’Egypte, c’est tout le système colonial anglais qui tend à disparaître. Déjà, la quasi indépendance accordée à la Birmanie avait suscité en France de vives inquiétudes : nos soldats en Indochine seraient les seuls Européens à demeurer en Asie. Cette situation serait rapidement intenable, d’autant que les Américains eux-mêmes quittent la Chine. Les Anglais aux Indes espèrent-ils n’avoir pas à tenir leur promesse ?  Pensent-ils que la guerre civile et l’anarchie les maintiendront ou qu’ils seront rappelés, après avoir été maudits ? Estiment-ils tout simplement avoir le bénéfice du beau geste devant l’inévitable, et conserver plus facilement aussi leurs positions économiques que s’ils avaient, après de longs et coûteux efforts, été chassés de l’Inde.

Le fait brutal est là, la promesse formelle, et cela pour l’Angleterre et la France est extrêmement grave. L’Angleterre sans l’Inde sera ce qu’était la France en 1914, et la France sans l’Indo-Chine et l’Afrique du Nord, l’Espagne du siècle dernier.

Resteraient face à face parmi des peuples en pleine anarchie l’U.R.S.S. et les Etats-Unis. L’U.R.S.S. elle-même qui est un pays extrêmement hétérogène, éclaterait-il à son tour ? Les Russes ont beau proclamer l’indépendance des républiques soviétiques, chacun sait que des haines séculaires séparent les Russes des peuples soumis en Asie et dans l’extrême sud-est de l’Europe, à plus forte raison la Pologne et les pays balkaniques, Bulgarie exceptée. Ce monde slave ne tient que par la force.

Tout cela ne peut que plaire aux Américains qui sont le seul peuple où aucune dissension intérieure n’existe, sauf entre blancs et noirs, le mélange étant tel que l’unité s’est imposée.

 

Un Commentaire

Exposant la situation du monde à la radio, M. Hastings la caractérisait en deux faits. Aujourd’hui, en 1947, le nombre de soldats sous les drapeaux et d’hommes et de femmes à fabriquer du matériel de guerre est plus grand qu’en pleine guerre en 1940. Pour l’Angleterre seule, un total de 1.500.000 personnes ! C’est assez dire que la paix est incertaine.

Second point : qu’est-ce que l’O.N.U. ? A la Société des Nations après 1919, les délégués parlaient la même langue : les mots essentiels, démocratie, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, égalité des droits, liberté de suffrage, le but était commun : la sécurité collective. Aujourd’hui, ces mêmes mots changent de sens prononcés par un Russe ou par un Anglais.

A quoi peuvent aboutir des pourparlers entre gens condamnés à ne pas se comprendre ?

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-02-22 – Crises Intérieures

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Le Courrier d’Aix – 1947-02-22 – La Vie Internationale.

 

Crises Intérieures

 

L’évolution de la situation politique et économique en Angleterre et en France a donné lieu à plus de commentaires que les affaires extérieures qui marquent le pas.

 

La Situation en Angleterre

C’est aux Etats-Unis que la crise anglaise est envisagée avec le plus de sérieux et même d’inquiétudes. On prévoyait des difficultés que rencontrerait la reconstruction britannique ; la méthode employée paraissait critiquable : mener de front de profondes réformes sociales, une défense stricte du change au niveau d’avant-guerre après les ruines et l’endettement consécutifs à six années de lutte, le lancement d’un programme massif d’exportations sans outillage modernisé, le tout dans le cadre des nationalisations paraissait périlleux. On considère à New-York que la pénurie de charbon n’est qu’un aspect d’un éboulement profond de la structure économique anglaise très menacée.

On se demande si le gros emprunt américain consenti aux Anglais ne l’a pas été en pure perte, et si l’Angleterre pourra soutenir à la longue l’effort militaire que ses engagements de grande puissance impliquent, si par conséquent le fardeau de ces obligations ne passera pas aux Etats-Unis.

Des réflexions assez analogues s’expriment sur la France dont la situation est jugée critique.

 

La Politique Commerciale des Etats-Unis

La vague de grèves passée, les Etats-Unis sont plus confiants dans leur propre avenir. Cependant, le problème crucial de leur politique, celui des échanges internationaux en fonction des tarifs douaniers, a changé d’aspect depuis la victoire des républicains aux élections. Les démocrates en effet, étaient partisans pour la reconstruction du monde de l’abolition des barrières douanières, d’échanges multilatéraux aussi libres que possible. En conséquence, les Etats-Unis devraient eux-mêmes ouvrir leur frontière aux produits étrangers en abaissant leurs droits de douane. Mais les républicains sont de tradition protectionnistes, et une vive controverse s’engage entre les deux fractions du parti, ceux qui veulent fermer le marché intérieur et ceux, aux vues plus larges, qui le veulent ouvrir. Ceux-là prévoient, à brève échéance, une saturation de ce marché et l’obligation, pour conserver un rythme croissant de production, de vendre au dehors et de recevoir en contre-partie ce que l’étranger doit envoyer pour payer. Mieux vaut produire à 10% en achetant 20% à l’extérieur qu’à 80% en n’achetant rien.

Tout l’avenir de l’économie mondiale repose sur l’issue de cette dispute, comme le sort de la guerre dépendait du succès ou de l’échec des isolationnistes.

 

Russie et Etats-Unis

A la veille de la conférence de Moscou, la politique russe reste très attaquée. Atcheson, sous-secrétaire aux affaires étrangères a parlé publiquement de la politique expansionniste et impérialiste de la Russie et Molotof a envoyé une note de protestation. D’autres, dont le républicain Dulles, ont été attaqués vivement par les « Izvestia ». Les manœuvres militaires dans l’Arctique ont été âprement critiquées comme une menace de guerre préventive contre l’U.R.S.S.

 

A Berlin

Ce renouveau de polémique a été provoqué par les incidents de la Commission des Quatre Puissances à Berlin. Américains et Russes ont dû rompre, les uns et les autres se refusant de communiquer les renseignements sur leurs zones respectives nécessaires à l’établissement de travaux. On s’attend, sur l’ensemble de la question allemande, à une obstruction systématique des Russes. Leur politique paraît viser en effet à gagner du temps en conservant leurs positions, à lasser leurs adversaires, à reculer l’échéance d’une solution. Cependant le commentateur américain pensait que, bon gré, mal gré, la Russie cédera, car la situation intérieure du pays s’aggrave. La famine sévit dans toutes les provinces méridionales ; elle s’étend en Roumanie où les paysans meurent par milliers, en Bakovine, en Bessarabie et en Moldavie. La crise du carburant est plus aigüe que jamais et les transports se font difficiles. Cette fin d’hiver sera pour la Russie la plus dure depuis 1920, la période de guerre exceptée.

 

La Palestine

Toujours embrouillée, la question du Moyen-Orient ne s’oriente guère vers une solution. Les Anglais ont, pour le moment du moins, renoncé à résoudre le problème palestinien, qui sera, sauf imprévu, renvoyé à l’O.N.U. Il y a quelques signes cependant d’une inquiétude du côté des terroristes ; la menace arabe en est peut-être cause, comme nous l’exposions samedi dernier. On ne voit d’ailleurs pas comment l’O.N.U. abordera l’affaire, car les Etats-Unis se tiennent prudemment à l’écart.

 

La Chine

Le retrait des forces américaines de Chine, la suspension des envois d’armes et de l’appui financier aux gouvernementaux sont amèrement commentés par le maréchal Tchang-Kaï-Chek. La guerre civile continue. « Il faudra, dit-il, réduire les communistes par la force ».

Tâche peut-être nécessaire mai peu facile, coûteuse et longue.

 

                                                                                                CRITON