Criton – 1947-07-12 – Rétrospective

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Le Courrier d’Aix – 1947-07-12 – La Vie Internationale.

 

Rétrospective

 

La diplomatie ne nous avait pas habitués à une hâte pareille. En quatre jours, les conversations de Paris étaient liquidées. Le lendemain partent les invitations à vingt-deux pays d’Europe pour arrêter les propositions à faire aux Etats-Unis. La conférence doit s’ouvrir dès ce samedi : quatre jours aux intéressés pour répondre oui ou non. Certes le temps presse, il y a « famine de dollars » et sous peine d’asphyxie, les importations doivent continuer. Mais s’arrêteraient-elles ? N’avons-nous pas nous-mêmes épuisé nos crédits depuis longtemps ?

 

Bevin

Bevin a mené l’affaire de main de maître ; bousculant les usages, il a imposé le fait accompli. Quand on sut à Londres que Molotof viendrait à Paris, il y eut un moment d’angoisse. Les Russes avaient en effet dix façons de faire échouer le plan Marshall. A elle seule, la participation soviétique pouvait empêcher le Congrès américain de voter les crédits. En tout état de cause, on sait qu’il marchandera quelque temps. Molotof vint donc pour faire traîner les choses, selon son habitude. Mais Bevin le mit aussitôt devant l’ultimatum : accepter en gros le plan franco-anglais ou refuser et partir. La tentative conciliatrice de Bidault le quatrième jour, était de pure forme. Il fallait ménager les partis politiques à l’intérieur. Molotof et ses 91 suivants reprirent l’avion. Londres respirait ; la presse anglaise, malgré les regrets d’usage, ne put contenir sa joie. Le bloc occidental était formé.

Il était d’ailleurs impossible aux Soviets, si l’on y réfléchit, d’accepter les plans français ou anglais ; car les pays étaient invités à mettre en commun leurs ressources, autant qu’à partager les secours ; qui plus est, ils étaient tenus de développer pour le bien de toute l’Europe celles de leurs productions qui manquent aux autres, le charbon en Pologne, par exemple. La Russie se trouvait privée de ce fait de tout ce qu’elle tire de ses colonies intérieures, le courant des échanges eut été complètement détourné : le rideau de fer économique n’existerait plus ; sous une apparence de coopération au bien-être commun, on demandait à l’U.R.S.S. de renverser sa politique.

 

Les Discours

De retour à Londres, Bevin prononça le plus véhément discours de sa carrière :

« Nous n’avons pas de vassaux ; nous ne formons pas de gouvernements ; nous ne nommons pas de premiers ministres. Quant à la diplomatie du dollar, c’est une insanité ». Et plus loin : « Tant que je serai ministre des Affaires Etrangères, j’aiderai le grand continent américain à poursuivre sa mission ». Et en s’adressant à la Russie : « La Grande-Bretagne est capable de perdre patience, un moment viendra où nous dirons : nous en avons assez ».

 

Réactions Russes

Les Russes ne se sont pas mis en frais pour expliquer leur refus. Les arguments sont si spécieux que leurs partisans mêmes ont glissé. Car l’idée d’une aide américaine est chère aux peuples qui souffrent. Les communistes italiens ont même été obligés d’appuyer le plan Marshall. Les Russes vont donc renforcer encore leur emprise sur les pays conquis ; aucun des satellites ne participera à la conférence de Paris. Seule la Tchécoslovaquie a obtenu la permission, on ne sait à quelles conditions.

 

L’Allemagne

Le rideau de fer ne tardera pas à être avancé en Allemagne. On prépare un parlement et un gouvernement allemand de la zone soviétique d’occupation. Le bruit courait que Berlin serait abandonné par les trois autres alliés, ce qui est peu probable, mais significatif. C’est toujours la politique du « j’y suis, j’y reste ». Mais ce n’est là qu’une politique de combat : l’Europe ainsi partagée est inviable. Les Russes ne paraissent guère s’en soucier. De l’autre côté, on voit se réaliser les conditions de l’appui américain : la zone française fusionnera avec les autres, en fait tout au moins ; la Ruhr augmentera sa production et ne sera pas nationalisée.  Peu à peu l’Allemagne de l’Ouest s’intégrera politiquement et économiquement au bloc occidental, si les événements lui en laissent le temps.

 

Chine et Indochine

La question chinoise devient de plus en plus dramatique. Devant les échecs de ses troupes refoulées par les communistes, Tchang-Kaï-Chek voit son prestige s’effondrer. L’anarchie chinoise reparait à la faveur de l’inflation et de la misère. Les inondations ajoutent au désarroi. En Corée, les Américains qui se partagent l’occupation du pays avec les Russes voient échouer tout espoir d’établir un gouvernement démocratique. Pour limiter les dégâts et s’acquitter des promesses faites à la France, les Etats-Unis ont enfin révisé leur politique en Indo-Chine. On sait quelle lourde responsabilité les Américains portent dans les difficultés qui nous ont accablés là-bas. Ils se posent maintenant en médiateurs, après que nos armes ont fait leurs preuves. On s’achemine vers un compromis entre la puissance protectrice et les éléments nationalistes conservateurs. L’Empereur Bao-Daï reviendrait ; l’ancien Viet-Minh, d’Hochi-Minh serait écarté et un substantiel crédit en dollars scellerait le nouvel état de choses. Les Américains ont enfin compris qu’il fallait fermer le pays à l’influence russe ; leur échec en Chine a servi.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-07-05 – Mesures pour Rien

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Le Courrier d’Aix – 1947-07-05 – La Vie Internationale.

 

Mesures pour Rien

 

Dans l’état présent de tension entre la Russie et les puissances occidentales, tension qui s’accroît sensiblement chaque jour, il était bien clair que les entretiens de Paris ne pouvaient aboutir à un accord. La conférence ainsi provoquée ne répondait qu’à des desseins tactiques de diplomatie qui compliquait les problèmes sans les éclaircir.

 

La Note de l’Agence Tass

On avait commencé avec le sourire, comme il convient. Les Russes amenaient une délégation de 91 membres comme pour un travail sérieux. On délibérait à huis clos. Trois jours s’étaient à peine écoulés, que l’agence officielle russe, sans se soucier des promesses de discrétion, publiait une note qui semble mener l’affaire du plan Marshall à une impasse. Cette note repousse d’abord le plan français : celui-ci entendait confier à des comités spécialisés, la rédaction d’un rapport qui établirait les possibilités et les besoins de l’économie européenne dans son ensemble, selon le vœu de Marshall. Les Russes veulent au contraire que chaque pays dresse lui-même la liste de ses besoins. Un programme d’ensemble « favoriserait, dit Moscou, l’ingérence de certains pays dans les affaires économiques intérieures d’autres pays ». On fait comprendre ensuite que ce sont les pays qui ont le plus souffert de l’invasion allemande et le plus contribué à sa défaite qui devraient avoir la majeure partie des secours envisagés. On raconte, ainsi que nous l’avions fait prévoir, que les Russes demandaient 80% des avantages pour eux et leurs satellites. Quant aux pays vaincus, ils devraient être consultés, mais on sous-entend qu’ils seraient servis, s’il en reste.

Par ailleurs, on se rendait bien compte qu’une aide globale à l’Europe impliquait que soit fixé au moins sur le plan économique le sort de l’Allemagne. C’était donc reprendre à Paris les discussions qui avaient échoué à Moscou. C’était poser aussi le problème de l’indépendance autrichienne. Mais pour cela, comme le dit la note Tass, les Etats-Unis doivent être présents aux discussions.

En bref, s’il est toujours prudent de ne pas anticiper quand les Soviétiques discutent, on ne voit pas comment on aboutirait à un résultat, si modeste soit-il.

 

Les Conflits Locaux

Derrière cette mise en scène diplomatique, les Soviétiques continuent à pousser à fond leurs moyens d’action sur tous les pays qu’ils occupent ou pressent de près. Les Anglo-Saxons ripostent comme ils peuvent, mais force est de constater qu’ils ne réussissent guère. Au risque d’être monotone, il faut toujours reprendre notre petite revue habituelle.

 

En Grèce

Tandis que les guérillas armées par les satellites de Moscou accentuent leur action et sont arrivés à encercler Salonique, les Russes ont opposé leur veto à l’établissement d’une commission internationale permanente de contrôle aux frontières troublées de la Grèce. L’O.N.U. qui était officiellement chargée du problème grec et dont le rapport établissait la culpabilité de la Bulgarie, de la Yougoslavie et de l’Albanie dans l’organisation des troubles, est une fois de plus paralysée. A coup de vetos « la belle paralytique » comme on l’appelle, joue un rôle qui tourne au ridicule. Les Américains s’en rendent pleinement compte. Ils ne peuvent cependant pas perdre la face en Grèce et seront un jour ou l’autre obligés d’envoyer des troupes, ce qui au point de vue intérieur serait une mauvaise histoire.

 

En Roumanie

Dans les autres pays occupés par l’U.R.S.S. l’épuration redouble d’intensité et les camps de concentration se remplissent. En Roumanie, en particulier, la répression est si brutale que les Anglais ont envoyé au gouvernement Groza une protestation très vive. Mais cela est bien platonique. Depuis la Saxe où le camp de Torgau a soulevé les appels émus de l’évêque et des pasteurs de Berlin, en passant par ceux de Pologne, de Yougoslavie, de Bulgarie et de Hongrie, pour ne rien dire des Kidnappages d’Autriche, des persécutions antireligieuses en Croatie, et même de l’épuration très vaste entreprise par Kaganovitch en Ukraine ; le même régime de terreur s’étend……

 

En Chine

Tchang-Kaï-Chek en péril a fait appel aux Américains. Il a décrété la conscription et obtenu des armes et des munitions des Etats-Unis pour lutter contre les communistes. Cela prend la tournure d’une autre guerre d’Espagne.

 

En Suède

Enfin, un autre brandon de discorde s’allume en Suède. Les Suédois avaient, on s’en souvient, malgré les protestations américaines, conclu avec la Russie un accord commercial d’une portée assez vaste. Beaucoup d’articles indispensables aux Soviets allaient venir de Suède. Le programme aurait été saboté par les industriels suédois et de son côté l’état-major du pays commence un programme considérable de réarmement : les relations russo-suédoises tournent à l’aigre.

 

Un Appel de Rome

L’Osservatore Romano, organe officieux du Vatican, a publié une série d’articles très remarqués où sont exposés les périls que court la paix :

« Celle-ci, dit-il, n’est pas assurée parce que personne ne veut la guerre ; bien au contraire. Car pour garantir la paix, chacun élève devant soi une muraille de Chine qui, à son tour, inspire des craintes réciproques d’agression, et la guerre peut venir de l’effort désespéré pour se délivrer du mutuel cauchemar ».

Suit un nouvel appel à la sagesse et à la bonne volonté ; peut-il encore être entendu ?

 

                                                                                                CRITON

 

Criton – 1947-06-28 – La Rencontre de Paris

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Le Courrier d’Aix – 1947-06-28 – La Vie Internationale.

 

La Rencontre de Paris

 

Les Russes ont accepté l’invitation de Bevin et Bidault pour établir en commun le plan à proposer aux Américains. Cette nouvelle qui a fait sensation, a été accueillie apparemment avec satisfaction. Certains auraient, en secret, préféré un refus, à Londres surtout. Mais les Russes ont senti le piège et après avoir violemment critiqué le plan Marshall, ils en ont reconnu l’intérêt, sous réserves, toutefois ….

 

Les Raisons de Moscou

Le coup d’Etat en Hongrie, la fuite du premier Nagy aux Etats-Unis, avaient vivement ému l’opinion mondiale. Bevin, suivi quelques jours après par Attlee, avait manifesté leur indignation, et dans un discours qui a fait sensation, le chef des rebelles travaillistes Crossman avouait qu’il s’était trompé sur la bonne foi des Soviets et se ralliait à la ferme politique de Bevin. Aux Etats-Unis, comme bien on pense, les événements de Hongrie ont été exploités à fond. Isolée moralement, la Russie, en refusant de collaborer à la reconstruction de l’Europe avec l’aide américaine s’enfermait définitivement derrière le rideau de fer. Peut-être était-ce ce que l’on désirait au fond dans l’autre camp. C’était alors laisser le champ libre aux Anglais en Europe Occidentale et perdre tout contrôle sur l’ouest de l’Allemagne et l’arsenal de la Ruhr. Mais l’effet d’un tel refus aurait surtout été désastreux dans les pays conquis, Yougoslavie, Pologne, Roumanie et Bulgarie où l’opposition, malgré des persécutions farouches, reste forte, où la misère croit, où la population voit en rêve la pluie de dollars. C’eût été enfin perdre tout contrôle sur la Tchécoslovaquie qui ne pouvait pas refuser les secours américains.

 

La Conférence

Donc Molotof sera à Paris. Il est peu probable qu’il y fasse une obstruction systématique comme à Moscou. Bevin et Bidault, pressés par le besoin, sont décidés à aboutir. On sait à Washington que pour l’économie européenne, chaque jour compte, tant l’effondrement menace. Molotof n’aura aucune peine cependant à retarder la préparation du plan sans faire pour cela preuve de mauvaise volonté. Il présentera les besoins russes en chiffres exorbitants qui obligeront à des rabais ; l’essentiel serait d’effrayer le Congrès américain, qui décide souverainement, par des charges excessives et de retarder jusqu’en 1948 un vote sans lequel rien ne peut être entrepris.

 

L’Opposition aux Etats-Unis

Car il ne faut jamais perdre de vue que les propositions Marshall sont faites par un gouvernement démocrate dont les décisions dépendent du bon vouloir d’un Congrès Républicain. Déjà l’inévitable M. Hoover, soutenu par la fraction la plus obtuse du parti républicain, alerte le contribuable américain qui en dernier ressort doit payer les secours à l’Europe. Ils voient la situation en comptable. On va avancer de l’argent à fonds perdus à des gens qui ne remboursent jamais. M. Hoover en sait quelque chose qui fit prêter à l’Allemagne par les hommes d’affaires de son parti, quelques milliards de dollars qu’ils perdirent en 1931. Il faudra donc présenter les besoins européens avec tact non en dollars, ce qui effraye, mais en machines et en blé, ce qui plaît aux producteurs d’outre atlantique. En définitive, nous pensons que les Russes s’arrangeront pour montrer l’insuffisance des crédits américains et laisser les pays satellites sur l’impression que ces secours sont stériles. Les espoirs des peuples seraient déçus, c’est là l’essentiel.

D’autre part, il serait assez curieux de voir les Etats-Unis avancer quelque chose aux Russes alors qu’ils vont, sous prétexte de préserver les ressources nationales, suspendre leurs exportations de pétrole en U.R.S.S. !

 

Les Grèves

Tout cela est fort intéressant surtout pour les pays au bord du gouffre qui attendent d’un secours leur salut, mais ne change rien au fond de la lutte chaque jour plus âpre entre les deux blocs. Les Bolchévistes continuent, sur le plan des grèves, à remporter partout des succès. Ils tiennent par là en France et en Italie le sort de la monnaie, et par là de l’édifice social même. En Angleterre, la production de charbon diminue, des grèves sporadiques éclatent, l’absentéisme recommence.

 

Le Labour Bill

Aux Etats-Unis, la cause révolutionnaire vient d’être servie par la nouvelle loi sur les relations du travail et de l’entreprise dite Taft Hartley Bill, qui restreint les pouvoirs des associations ouvrières et soumet le droit de grève à des restrictions sérieuses. Poussés par le groupement des industriels qui les fait élire, les Républicains avaient hâte de voter cette loi : ils l’ont fait malgré le veto du président Truman.

Malgré une certaine hésitation du public hostile aux grèves, mais soucieux de toutes les libertés, le résultat ne s’est pas fait attendre : mineurs et dockers quittent le travail, et les bateaux pour l’Europe peuvent attendre.

 

L’Invasion de la Chine

Bevin nous avait prévenus que la situation en Extrême-Orient allait vers le pire. Le gouvernement Tchang-Kaï-Chek, depuis qu’il a été abandonné par les Américains, se désagrège et les défaites militaires se succèdent. Les communistes font de rapides progrès ; la Mandchourie est reconquise. A l’autre aile, les Mongols qui sont doublés par les Russes ont envahi le Sin-Kiang, sur lequel veillaient naguère les Américains. En quelques bonds ils menacent le Sud de la Chine. Tchang-Kaï-Chek proteste en vain. On sent que là-bas quelque chose s’effondre…

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1947-06-21 – Le Plan Marshall

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Le Courrier d’Aix – 1947-06-21 – La Vie Internationale.

 

LE  PLAN  MARSHALL

 

L’offre américaine d’aide à l’Europe a fait diversion à la dépression des esprits. La situation internationale vient d’être jugée avec beaucoup de gravité au parlement britannique. A la suite du coup d’état russe en Hongrie, de l’insolente réponse de Molotof aux demandes d’enquête, le mot danger de guerre a été prononcé. Ceux qui jugent nos chroniques pessimistes trouveraient à la lecture de ces débats matière à réflexion.

 

Le Plan Marshall

Il se résume ainsi : « Proposez, nous payons ». Les plans seront sans doute difficiles à concilier, mais il y a une volonté de faire vite ; la crise est pressante et sans l’aide américaine, le prochain hiver serait fatal à ce qui reste d’Europe.

 

Les Origines du Plan

La politique inaugurée le 17 mars par le discours Truman, l’aide à la Grèce et à la Turquie avait soulevé des critiques et des inquiétudes. On n’oppose pas à la menace d’expansion soviétique une croisade ou un défi, on propose un plan. Que veut la Russie ? Maintenir l’Europe dans la misère, le chaos économique, les rivalités politiques. Elle cherche à contrecarrer tout ce qui pourrait ramener la prospérité. Eh bien, cette prospérité, c’est nous Américains qui l’imposerons. Ainsi présenté, le plan Marshall a reçu en Angleterre et aux Etats-Unis une approbation sans réserve. D’abord parce que l’Américain moyen croit que la mission de son pays est de ramener l’abondance sur terre ; cela flatte son amour-propre et ses sentiments religieux. Ensuite parce que la hantise de ce même Américain est une nouvelle crise économique. Or, les prophètes la voient venir en 1950, si d’ici là, les clients du vieux continent ne sont pas remis sur pied et en mesure de payer de leurs produits les achats qu’ils font aux Etats-Unis. Ce qui plait également c’est que ce plan pour la prospérité est généreux et essentiellement pacifique. L’Américain ne voudrait pas passer pour provocateur. Enfin, l’offre faite à la Russie de coopérer achève d’apaiser toutes les consciences en rendant raison à M. Wallace lui-même.

 

Le Rôle de l’Angleterre

Pour l’Angleterre et M. Bevin, l’offre faite au Royaume-Uni de prendre en main la direction du plan est un gros succès.

Les Etats-Unis paraissaient jusqu’ici peu favorables à la constitution d’un bloc occidental inspiré par l’Angleterre. C’était rendre à ce pays son rôle traditionnel d’arbitre en Europe et ajouter considérablement à sa puissance. C’était aussi risquer entre les mains du gouvernement travailliste, de voir se constituer un ensemble économique à structure socialiste préjudiciable au commerce américain. A peine le Plan Marshall annoncé, M. Stassen, candidat républicain à la Présidence, a réclamé pour la Ruhr le maintien du régime capitaliste. Il est évident que des négociations secrètes se poursuivaient depuis quelque temps entre Américain et Anglais, que des concessions mutuelles ont été faites, des assurances précises données par les Anglais en matière économique. Par contre, en accordant aux Britanniques la direction des affaires européennes, l’Amérique leur enlève toute possibilité de se désolidariser d’elle en cas de conflit. Devant la gravité de la situation, c’est certainement l’argument qui l’a emporté. Jamais en effet les relations  anglo-américaines n’ont été si étroites ; l’opinion anglaise en quelques semaines s’est complètement retournée. On est loin maintenant du manifeste : « Restez à gauche des rebelles du parti travailliste ».

 

L’Accueil en France

Les Français ont reçu l’offre américaine avec beaucoup d’empressement ; la situation en effet ne souffre aucun retard. La visite de M. Bevin à Paris, les entretiens d’experts, tout montre que l’affaire sera menée rondement, que tout était prêt, que la France agira  en plein accord avec les Anglo-Américains.

 

L’Attitude Soviétique

L’U.R.S.S. voit naturellement dans le plan une manifestation de l’impérialisme du dollar, un moyen de coloniser l’Europe par l’argent. L’U.R.S.S. a été invitée, sommée presque, de dire oui ou non d’ici au 23. On s’attend à un refus ; mais ce n’est pas certain, Molotof peut vouloir s’immiscer dans la discussion pour retarder l’application des mesures à prendre et si possible les faire échouer. On sera bientôt fixé.

 

Le Congrès de Zurich

Le Congrès international des Socialistes à Zurich a été le triste reflet du chaos européen. Le parti socialiste gouverne cependant en Angleterre, en France, en Belgique et en Scandinavie. Il est très puissant en Hollande, en Suisse, en Italie. Il a la majorité en Allemagne et une minorité solide en Autriche et en Hongrie. Il s’est montré cependant impuissant à constituer une internationale agissante. On n’a même pas pu se mettre d’accord pour l’admission de la social-démocratie de M. Schumacher. Le délégué polonais s’est montré hostile, et plus nationaliste que socialiste. Les Français hésitent à tendre la main aux socialistes allemands qui leur semblent recouvrir un nouveau pangermanisme, par contre, la peur de mécontenter les communistes a paralysé plus d’une délégation. On a voté pour Nenni contre son concurrent Saragat anticommuniste. L’internationale socialiste en est encore à chercher sa voie ; il y a un demi-siècle que cela dure ; aussi, que de capitulations en cours de route !

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-06-14- Alarmes

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Le Courrier d’Aix – 1947-06-14 – La Vie Internationale.

 

ALARMES

 

L’histoire se répète. Comme Hitler en 1938-39, les Soviets réalisent dans les pays qu’ils occupent et ceux qu’ils peuvent manœuvrer par leurs partisans, des coups de force. Procédé dangereux. Car la peur, après avoir soumis les faibles, alerte les forts qui s’organisent. L’Union Soviétique joue en ce moment contre l’opinion mondiale. Souhaitons qu’elle y réfléchisse.

 

Le Drame Hongrois

Les mêmes faits se reproduisent partout. En Hongrie le coup d’Etat est achevé ; le nouveau Quisling s’appelle Dinnyés. Le malheureux Bela Kovacs arrêté par les Russes, a été soumis au régime qui conduit aux aveux spontanés, celui que Zinoviev autrefois inaugura avec ses camarades. Kovacs, dans une confession puérile, accuse ses partenaires politiques, le premier Nagy et tout le parti des petits  propriétaires et s’accuse lui-même d’un complot contre la république, d’espionnage contre les Russes, etc…. Comme si un parti au pouvoir pouvait conspirer contre lui-même ! Mais on sait que la vraisemblance n’est pas nécessaire dans ces sortes de confessions.

 

En Europe Occupée

En Bulgarie, même sort au chef de l’opposition Petkov, arrêté et impliqué dans le traditionnel complot. Les aveux suivront. En Croatie, c’est l’ex-collaborateur Kvaternik qui se confesse pour discréditer le leader populaire Matchek réfugié à Paris. En Roumanie, les arrestations ont été si nombreuses que l’ordre règne comme à Varsovie. Mais de nouveaux orages se préparent. Ce sont surtout les socialistes qui sont visés : le duel socialo-communiste risque d’être fatal aux socialistes de Pologne, de la zone russe d’Allemagne et d’Autriche et même de Tchécoslovaquie. Déjà en Pologne, les chefs socialistes qui faisaient partout parti de la coalition gouvernementale sont traqués. En Tchécoslovaquie, le double jeu du subtil Benes menace de finir mal : bien que le chef du gouvernement soit un communiste, le parti sent venir la défaite aux prochaines élections. Un coup d’état se prépare pour mettre la main sur la police et l’administration et corriger les votes en temps opportun.

 

En Autriche

L’Autriche est l’épicentre du conflit. Car les Américains sont sur place et peuvent réagir. Le chef communiste Fisher dont les troupes sont d’ailleurs infimes a sommé au nom des Soviets le chancelier Figl de démissionner le cabinet Grüber pour lui substituer une coalition où il figurerait et dont l’orientation serait pro-soviétique. On sait de quels moyens de représailles disposent les Russes qui ont saisi les puits de pétrole et les principales industries comme biens allemands. Les Américains laisseront-ils les Autrichiens céder ? Et s’ils ne cèdent pas, la misère peut pousser le peuple à une vaine révolte. On voit le danger. Il est si clair que le Sénat américain ne prendra pas de vacances cet été, paraît-il.

 

France et U.R.S.S.

Les relations, depuis Moscou, ne font que se tendre. A Paris, les émigrés russes, grisés par la victoire, étaient passés de l’opposition à la soumission au régime ; leur journal s’était fait l’écho de l’ambassade. Mais voici que certains émigrés, d’anciens et de nouveaux, résistent et publient un organe antisoviétique. Querelle d’Eglise aussi : le nouveau synode docile à Moscou excommunie les dissidents de Paris. Et la radio soviétique accuse le gouvernement Français. Même animosité sur la Sarre. La France remanie les frontières du territoire avec l’acquiescement tacite des Anglo-Saxons. Les Russes contestent ce droit.

 

L’Allemagne

L’organisation française se poursuit dans le silence le plus discret. Le territoire de la Sarre a été délimité pour donner à son unité économique le plus d’efficacité : certaines communes ont été rétrocédées aux pays allemands limitrophes ; d’autres ont été incorporées dans le territoire. On a créé un mark sarrois distinct du mark allemand pour éviter un afflux malsain de capitaux germaniques que nous aurions dû revaloriser. Enfin, on prépare en secret le transfert de la capitale de notre zone, de Baden-Baden à Mayence qui se trouvera toute proche de la nouvelle capitale des zones anglo-américaines : Francfort. Ce qui évitera une fusion proprement dite mais permettra de la réaliser en fait tout en conservant à notre direction certains privilèges.

 

Le Plan Marshall

Le nouveau prêt-bail a changé d’aspect depuis le récent discours du ministre Marshall. Il ne s’agit plus d’un prêt séparé à chaque nation dans le besoin, mais d’un crédit collectif dont les intéressés  fixeront eux-mêmes les modalités et l’étendue. Ce qui signifie que c’est aux pays européens de s’entendre pour répartir entre eux les secours et faire en sorte qu’ils en tirent un mutuel profit. Si l’on comprend bien ce plan encore un peu vague, une entente européenne sur le plan économique précèderait l’octroi et la répartition des crédits. On s’explique alors pourquoi M. Attlee a nettement dit qu’il ne solliciterait plus d’emprunt aux Etats-Unis. Des conversations anglo-américaines s’ouvriraient pour l’ensemble de la nouvelle communauté européenne. Le plan Churchill fait son chemin.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-06-07 – Evolution

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Le Courrier d’Aix – 1947-06-07 – La Vie Internationale.

 

EVOLUTION

 

L’ambiance, l’opinion surtout ont beaucoup évolué. Ceux qui croyaient possible un accord avec les Russes, les Wallace et les Crossman sont condamnés au silence. L’énorme succès de Bevin au Congrès de Margate, montre qu’on ne croit plus aux conversations et que la Russie doit faire le geste conciliateur. Autour de cette attitude, une opinion presque unanime se cristallise.

 

L’Affaire Hongroise

En Hongrie, les Soviétiques ont marqué un point sérieux, en brusquant l’élimination de l’opposition. Le premier ministre Nagy a démissionné de Suisse où il est resté pour sauver sa tête. Le parti des petits propriétaires qui symbolisait la résistance à l’envahisseur est décapitée. Il ne reste que quelques éléments dits de gauche qui joueront les Quisling. Les Américains ont coupé les crédits à la Hongrie. Cela ne changera rien au fait : les Russes s’organisent au centre de l’Europe.

 

Grèce

Les nouvelles sont assez alarmantes. La guerre civile redouble d’intensité ; on signale des concentrations aux frontières yougoslaves et bulgares de spécialistes de la guérilla venus de France, d’Espagne et d’ailleurs.

La Grèce est pour les Soviétiques une affaire d’amour-propre, le terrain sur lequel Truman les a défiés. Ils ne négligeront rien pour bouter dehors le roi, les Anglais et les Américains. S’ils réussissaient, la position de Truman serait fort ébranlée.

 

France et Italie

Les événements prévus se développaient en plein. Une formidable poussée s’exerce en France contre le fragile équilibre de la monnaie et des prix par le moyen des grèves perlées. Cependant le président du conseil n’hésite pas à accuser les perturbateurs responsables, courage invraisemblable il y a seulement quelques semaines. En Italie, la Constitution d’un ministère de Gasperi démocrate-chrétien homogène est un coup d’audace. Toute la gauche, communistes et socialistes de nuance Nenni, se déchaîne. 80.000 partisans dit-on, se disposent à prendre le maquis en Italie du Nord ! Le ministère fera face. Si contre vents et marées les cabinets en place tiennent en France et en Italie, c’est qu’ils auront derrière eux la force obscure de la conscience nationale. Non qu’elle partage toujours leurs opinions, mais parce que l’instinct de conservation se réveille devant les menaces de destruction.

 

L’Appui Américain

L’aide américaine est indispensable, mais elle est faible. Les crédits arrivent au compte-goutte permettant au patient de ne pas étouffer, non de respirer librement. Pour 100 millions de dollars, il faut la proposition du ministre, l’appui du président, l’approbation du Congrès retardée par l’obstruction du sénateur de l’Arizona ou du Colorado qui n’entend rien à la politique extérieure. Il faudrait agir vite et plus fort. Les démocraties sont toujours lentes devant les dictatures. Nous en savons quelque chose.

 

Le Problème Démographique

Certaines informations ramènent l’attention sur le terrible problème démographique qui se pose à nos frontières. Des neuf millions d’allemands qui vivaient au-delà de l’Oder, il n’en reste que quelques-uns. Les Polonais ont pris leur place. Dans les provinces du littoral de la Baltique, ils seraient eux-mêmes refoulés assez brutalement par les Russes. Dans peu d’années, de ce pas, nous verrons à Stettin comme déjà à Koenigsberg des colons russes installés. Les 70 millions d’Allemands entassés dans les zones occidentales peu fertiles feront pression à nos portes. Comment les contenir ?

 

La Question des Pétroles

L’évolution de la politique française se fait avec discrétion et efficacité. Signalons un résultat d’importance : l’accord Franco-Anglo-Américain sur les pétroles du Moyen-Orient. Retenons de cette question complexe que notre approvisionnement menacé récemment sera rétabli au maximum de ce à quoi nous pouvions prétendre. Si les promesses qui nous sont faites de nouveaux forages à Mossoul sont tenues, notre ravitaillement en combustible liquide sera assuré presque en totalité, sans sortie de devises étrangères.

 

Le Problème Allemand

Sur l’Allemagne hélas ! Comme nous l’avons toujours dit, nos intérêts comptent peu. Les Américains ont leur idée ; les Anglais la partagent, rien n’y fera. Voici que sous forme de conseil central économique un gouvernement allemand s’institue en zone anglo-américaine. Sous couvert d’offices commerciaux, ce gouvernement aura une représentation diplomatique à l’extérieur. Le potentiel industriel allemand sera, par étapes, triplé. Dans la lutte qu’auront à soutenir les Anglo-Saxons, plus dure peut-être que celle d’où ils sortent, l’Allemagne et le Japon sont des arsenaux à reconstituer, des alliés indispensables. Quand on réfléchit à l’immense enjeu posé devant l’avenir de l’humanité, on hésite à leur donner tort. La diplomatie française s’y résigne. Mais l’opinion ici est rétive. Il faut du temps pour que des préjugés bien légitimes s’atténuent devant les nécessités d’une situation européenne que les français commencent seulement à voir.

Terminons en invitant nos lecteurs à méditer – s’ils le trouvent – l’appel radiodiffusé du Souverain Pontife. Malgré tant d’apparences défavorables, on y sent beaucoup d’espoir et de confiance. Ecoutons-le.

 

                                                                                                CRITON

 

 

Criton – 1947-05-31 – Entre-Acte

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Le Courrier d’Aix – 1947-05-31 – La Vie Internationale.

 

Entre-Acte

 

Il faudrait remonter loin dans l’histoire pour retrouver la diplomatie aussi muette et impuissante qu’aujourd’hui. Et plus on médite l’échec de Moscou et la politique Truman, plus l’antagonisme des deux mondes apparaît irréductible. De plus, la voie où sont engagés les Américains est sans retour. Les esprits heureusement ne sont pas portés au combat et le temps est un grand maître.

 

Le Congrès Travailliste

Après des mois de vicissitudes il semble bien que la politique de Bevin ne sera plus sérieusement menacée. Le Congrès travailliste qui se réunit à Margate entendra encore beaucoup de critiques, mais un revirement très caractéristique s’est produit ces dernières semaines dans l’esprit des travaillistes même d’extrême-gauche ; les attaques de Moscou et l’action souterraine en Angleterre même, ont rendu tangible le péril. On se rend compte d’autre part que le moindre relâchement des relations Anglo-Américaine rendrait plus précaire la paix au lieu de l’assurer. Enfin, l’emprunt de 3.600 millions de dollars consenti l’an passé par les Etats-Unis s’épuise plus rapidement qu’on ne l’escomptait. Ce sera donc le gouvernement travailliste qui devra lui-même solliciter de nouveaux crédits. Sans eux, l’échec de sa politique économique est certain. Il faudrait aussi que cet argent frais ne coûtât pas trop cher. On a été effrayé du taux de 4% que les Français ont accepté pour les 250 millions empruntés à la Banque Internationale. Un tel taux pour une forte somme serait intolérable. Cela, et d’autres raisons encore, empêchera l’Angleterre de faire cavalier seul.

 

France et Russie

C’est bien la première fois que la diplomatie russe s’aperçoit que la France existe : par une note rendue publique, elle accuse notre gouvernement de retenir des prisonniers autrichiens qui lui appartiennent, soit comme sujets, soit comme criminels de guerre. L’affaire en soi est de peu d’importance mais marque la riposte soviétique aux accords Bidault-Marshall et la nouvelle politique occidentale de la France. Les nouvelles déclarations de guerre d’Ho-Chi-Min, en Indochine sont un autre aspect de la question.

La radio soviétique a commencé, contre les tendances réactionnaires en notre pays, une série d’attaques parallèles à celles qui visent les Anglo-Saxons. Nous voilà dans le même sac.

 

En France et en Italie

Nous avons dit que la France et l’Italie seraient le centre de la lutte d’influence qui se joue en Europe. Cette lutte ne semble pas tourner à l’avantage des Soviétiques. Un courant d’opinion qui s’est formé en France et qui, par contagion, s’est répandu en Italie, tend à ramener ces pays à leur politique traditionnelle, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, éliminant les forces destructrices et repoussant les tentations d’autorité et d’aventure. Adroitement soutenues par des crédits soigneusement dosés et échelonnés, ces forces modératrices parviendront à s’imposer. Après divers échecs le ministre de Gasperi finira par réussir son ministère et sauver la lire.

 

En Allemagne

Les desseins des Américains ne sont pas encore clairs. Il ne semble pas qu’on ait tenu un compte suffisant des intérêts français dans le règlement final qui s’élabore à Francfort et à Munich. Le redressement de l’Allemagne est décidé : Lord Pakenham, ministre anglais de la zone d’occupation a annoncé qu’une ère nouvelle s’ouvrait pour l’Allemagne occidentale. Après une fusion plus complète des deux zones, sinon des trois, l’Allemagne sortirait de son isolement. On se demande s’il ne s’agit pas d’un traité de paix séparée, dont le bruit court à Washington, que les Anglo-Saxons et sans doute la France signeraient avec l’Allemagne et le Japon. Lord Pakenham ajoutait que l’Angleterre tendait aux Allemands une main fraternelle et éprouvait des sentiments de profonde sympathie à l’égard de la nouvelle génération allemande ! Allons, messieurs, pas de bêtises. Le portrait d’Hitler est encore sur bien des murs et celui de Bismarck en-dessous. Les Allemands ont certes droit à la vie, mais gare à la campagne d’attendrissement dont les journaux suisses se sont fait l’écho et qui s’étend un peu partout. Rappelez-vous la même en 1923.

 

L’Autriche

Ayons les yeux fixés sur l’Autriche qui, elle, mérite vraiment pitié : c’est sur elle que s’exercent les représailles russes après l’échec de négociations. Pillée, vidée de sa substance, privée de son pétrole, de ses bateaux, coupée par terre et par eau de ses débouchés naturels, c’est l’Autriche qui constitue le point névralgique du monde actuel, plus encore que l’Allemagne. Si une étincelle devait jaillir, c’est de là que nous la verrions allumer le grand incendie.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-05-17 – Réflexions

ORIGINAL-Criton-1947-05-17

Le Courrier d’Aix – 1947-05-17 – La Vie Internationale.

 

Réflexions

 

La scène diplomatique s’est vidée. On commence à réaliser ce qui s’est passé à Moscou. On cherche à voir ce qui se passera.

 

L’Opinion aux Etats-Unis

La politique Truman inaugurée le 18 mars a d’abord plu, comme tout geste énergique. Mais on s’est aperçu qu’elle marquait une ère nouvelle, aventure pleine de risques lourde de conséquences, qu’on allait imposer aux Etats-Unis un effort financier et politique qui serait énorme et peut-être vain. Car dans cette lutte entre les reconstructeurs et les démolisseurs, la partie n’est pas égale : un sabotage bien organisé peut rendre stérile n’importe quel plan, n’importe quel apport de capitaux.

 

Offensive Soviétique

La riposte des Soviétiques s’est immédiatement fait sentir sur d’immenses espaces. En Grèce d’abord, loin de produire l’apaisement, le plan Truman a coïncidé avec un nouveau foyer de guerre civile : le Péloponnèse. En Chine, la Mongolie intérieure après l’extérieure, va former une république indépendante associée à l’U.R.S.S. et aux communistes chinois maîtres en Mandchourie. On s’attend à une reprise de la guerre civile en Perse où la révolte s’organise en Azerbaïdjan. Grandes manœuvres soviétiques en Autriche, tandis que la Commission pour l’élaboration du traité s’enlise dans la procédure contre les envois de blé d’Amérique ; En Roumanie, la farine réquisitionnée par les troupes Russes d’occupation. En Italie, elle passe aux balkaniques en contrebande, en Allemagne, les Anglo-Saxons sont obligés de procéder à nouveau eux-mêmes aux répartitions, la marchandise disparaissant en route. Sur le plan social, la grève colossale de Hambourg et l’agitation italienne. Enfin, à la conférence chargée de préparer le règlement de la question palestinienne, les Soviétiques prennent position pour l’indépendance du pays, c’est-à-dire pour les Arabes et en même temps contre le mandat et l’occupation britannique. Moscou a relevé le gant et de façon impressionnante, car on n’hésite devant l’emploi d’aucun moyen.

 

Les Malheurs de John Bull

Pauvre John Bull, tu ne seras plus jamais ce que tu as été, dit une caricature devant un vieillard maigre et loqueteux. Voici que M. Dalton, Chancelier de l’Echiquier, est obligé d’annoncer que la Grande-Bretagne va demander un concordat à ses créanciers. La Cité de Londres en posture de débiteur insolvable ! Il est curieux d’entendre Attlee reprocher à Churchill d’avoir été un ministre des finances désastreux après l’autre guerre pour avoir maintenu la livre à un niveau intolérable. C’est exactement ce que les Anglais ont dit à nouveau ; conservateurs ou travaillistes, les uns comme les autres ont failli aux deux tâches essentielles qui s’imposaient dès la victoire : nourrir coûte que coûte le peuple anglais et dévaluer la livre à un niveau raisonnable autour de celui qu’indiquait le marché libre : un sixième environ de sa valeur de 1914. Aujourd’hui, les médecins inquiets constatent les effets de la sous-alimentation sur le rendement ouvrier et le moral d’une nation surmenée, et les économistes voient que le fardeau des dettes intérieures et extérieures, en dévorant la quasi-totalité des ressources excédent le minimum vital, décourage toute initiative. Entre la course à l’inflation et le sabotage de la monnaie auxquels on s’est livré en France depuis la libération et la rigidité qu’on s’est acharné à conserver outre-Manche, il y avait place pour une politique de bon sens qui avait certes des inconvénients et n’aurait pas supprimé les difficultés mais aurait maintenu chez les Anglais l’optimisme nécessaire pour jouer un rôle essentiel dans le monde actuel.

 

En Allemagne

Les grands changements politiques et économiques qui se préparent dans l’Allemagne de l’Ouest sont entourés de mystère. Les présidents des länder se rendent à une sorte de congrès à Munich. Francfort, au carrefour des trois zones, devient la capitale de ce nouvel Etat. On fait réapparaître le vieux chancelier B…. qui serait le chef de l’Allemagne occidentale de demain. Il est difficile de savoir si la fusion des trois zones est décidée ou si, pour couvrir certaines susceptibilités, on la réalisera en fait au moyen d’accords économiques. L’impression est cependant très nette que la France, l’Angleterre et les Etats-Unis sont d’accord sur un programme commun, en particulier que les problèmes du charbon et de la Sarre seront entièrement résolus à la satisfaction de la France. Reste le problème alimentaire dont la gravité en Allemagne est telle qu’elle émeut jusqu’à ses victimes. Où prendra-t-on de quoi nourrir le Reich ? Comment produira-t-il, s’il n’est pas d’abord nourri ?

L’activité économique, et peut-être aussi les opinions politiques, sont aujourd’hui affaire d’estomac.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-05-10 – Notre Destin

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Le Courrier d’Aix – 1947-05-10 – La Vie Internationale.

 

Notre Destin

 

Pour quelques temps au moins, la diplomatie a achevé son rôle, entre l’Orient et l’Occident. C’est sur le plan de l’action économique et sociale que va porter l’effort des adversaires.

 

Le Challenge

Les Américains vont donc essayer d’une façon plus systématique de rendre aux pays dévastés, Allemagne comprise, un peu de leur prospérité passée, par des crédits consentis aux Etats et par de larges participations d’hommes d’affaires américains dans leurs entreprises privées. En contre-partie, ils exigeront la restauration progressive de la liberté économique, l’abaissement des tarifs douaniers et le retour au système de la libre entreprise qui est le leur et ouvre les portes à leur commerce. Trois milliards de dollars au moins sont prévus annuellement dans le budget ordinaire que paieront les contribuables américains. Sans nul doute, pour contrecarrer l’efficacité de ces mesures, les Soviétiques continueront à mettre en œuvre leurs moyens d’action : l’agitation ouvrière en Angleterre où les charbonnages sont en grève le jour où entre en vigueur la semaine de cinq jours. En Italie, l’échauffourée de Sicile et la grève générale qui s’ensuivit ; les exportations clandestines de blé fourni par les Américains, d’Italie en Yougoslavie. En France, passons. Sur le plan militaire, l’arrivée en Autriche de 5 divisions soviétiques munies des armes les plus récentes qui va vivre sur l’habitant et faire des manœuvres. En Allemagne enfin, la propagande et les meetings de la S.E.D. en zone occidentale.

C’est malheureusement en France et en Italie que l’épreuve principale va se jouer, que leur actuelle misère rend plus vulnérables et moins maîtresses de leur destin.

 

Les Déclarations de Staline

Dans la conversation qu’il a eue avec Stassen, le futur président probable des Etats-Unis, Staline a déclaré en substance que, puisque la Russie aurait pu vivre en bonne intelligence avec l’Allemagne si Hitler ne l’avait pas attaquée, il n’était pas impossible que l’U.R.S.S. ait de bons rapports avec les Etats-Unis, ce qui revient à dire que la Russie n’a pas combattu pour la liberté du monde mais uniquement pour sa défense et qu’il en serait de même à l’avenir. Il semble d’autre part, à la suite des révélations faites par Bevin sur sa conversation avec Staline, que le vieux maître du Kremlin n’est plus très au courant des négociations de ses ministres. Il paraissait en effet ignorer les traités et les conversations en cours. Comme au temps de Nicolas II, on se demande qui en Russie mène la politique extérieure. Quelle éminence grise dirige Molotof et Vychinski ?

 

Un Manifeste des Travaillistes

Ces jours-ci paraissait un manifeste d’une fraction de l’extrême-gauche travailliste anglaise dirigé contre la politique extérieure de Bevin. Il réclamait une attitude d’entière indépendance tant vis-à-vis de l’Amérique que de l’U.R.S.S. Pour cela, une alliance plus étroite avec la France était nécessaire pour augmenter le poids de la Grande-Bretagne en face des deux géants. L’appel faisait ressortir qu’à côté de la démocratie capitaliste américaine et du communisme russe devait s’affirmer le bloc du socialisme européen constitué par la France et l’Angleterre auxquelles se joindraient la Belgique, la Hollande et les Scandinaves et peut-être l’Italie et l’Allemagne nouvelle. Cette attitude du Labour n’est pas nouvelle. Ce qui peut surprendre, c’est qu’elle ait reçu une complète approbation dans un article de notre journal officieux Le Monde.

 

Politique Française

Qu’on nous permette d’exprimer notre avis : rien ne serait plus dangereux, plus contraire à nos intérêts, qu’une politique Franco-Anglaise qui ne recevrait pas l’appui total des Etats-Unis. Déjà trop faible en face de l’Allemagne, l’alliance Franco-Anglaise l’est encore plus devant les conflits possibles de demain. Cette faiblesse pourrait nous conduire ensemble au désastre qui, sans l’intervention américaine, se serait produit dans les deux guerres précédentes. D’autre part, les Anglais qui ont donné leur voix aux travaillistes peuvent la leur retirer un jour prochain. Le Travaillisme est une expérience dont les résultats jusqu’ici ne sont pas particulièrement brillants.

Avec leur patience habituelle et aussi leurs vues un peu courtes, les Anglais en feront l’épreuve jusqu’à ce qu’elle ait produit tous ses résultats. Si elle s’avère néfaste, ils retourneront à leurs libertés anciennes. Cette opposition du socialisme européen et du capitalisme américain n’est pas aussi radicale qu’on la représente et surtout pas définitive, au moins sous sa forme actuelle, On est plutôt porté à croire qu’elle est sur son déclin. A défaut de l’entente générale, U.R.S.S. comprise, que l’on aurait souhaitée, et la France a fait dans ce sens tout son possible – il ne saurait y avoir d’accord politique dont les Etats-Unis ne seraient pas garants. Une sorte de ligue des socialismes européens serait la plus néfaste des alliances idéologiques, suspecte aux Etats-Unis et abhorrée par l’U.R.S.S. Elle nous exposerait à tous les coups. Ajoutons que telle ne semble pas être la pensée de M. Bidault dont l’action au cours des dernières rencontres diplomatiques a reçu une très légitime approbation.

 

                                                                                                CRITON

 

Criton – 1947-05-03 – Après l’Echec

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 Le Courrier d’Aix – 1947-05-03 – La Vie Internationale.

Après l’Echec

 

Comme d’ordinaire après une conférence, une vague de commentaires vient nous prouver son utilité. On a clarifié les positions, dit-on. On a clarifié les positions, dit-on. En réalité, malgré les paroles d’espoir largement prodiguées, la réaction profonde est l’inquiétude. Et cela, tout autant chez les Anglo-Saxons que parmi les petites Nations européennes, chez les vainqueurs comme chez les vaincus et même et peut-être surtout chez les Russes que la détermination américaine a, dès le début, surpris.

 

Causes de l’échec

L’observateur impartial a quelque peine à discerner qui est responsable. Les Russes rejettent la faute sur les Anglo-Saxons. Ils en font une affaire de réparations. On nous avait promis dix milliards de dollars à Potsdam, sur la production courante de l’Allemagne. On nous les refuse pour que les contribuables anglais et américains n’aient pas à payer un léger impôt pour nourrir les Allemands. Qu’est-ce que cela au regard de nos 500 milliards de dollars de destructions ?

La situation intérieure est si grave en Russie par suite de la pénurie d’outillage que cette question de réparations est plus sérieuse qu’elle ne semble. Dans ce gouffre qu’est la Russie, toutes les ressources tirées des pays conquis, le travail des prisonniers, l’équipement des usines fondent ou se perdent. L’ouvrier russe est mécontent et s’il est capable de prodiges quand il est possédé par l’enthousiasme, son rendement devient nul s’il est de mauvaise humeur.

Du côté américain, que s’est-il passé ? Sont-ils venus à Moscou pour s’entendre ? Le message Truman sur l’assistance à la Grèce et la Turquie, les motifs qui l’accompagnaient étaient une singulière préface à une conversation amicale. Ils ont voulu mettre la Russie au pied du mur. La Russie n’a pas cédé. Il se peut que les Américains aient escompté ce résultat et n’en soient pas fâchés. N’oublions pas que leur armée fond tous les jours vingt-mille soldats de moins  par mois ; des mesures militaires doivent être prises, des crédits demandés. Il n’est peut-être pas mauvais que l’opinion soit émue et que 75% des Américains croient à une troisième guerre.

 

L’Affaire de la Fusion de Zones

Le rapprochement avec la France a été signalé, et par Marshall et par Dulles, comme un des résultats de la conférence. Nous avions annoncé sur la foi de renseignements quasi officiels qu’à côté de l’accord du charbon, on s’était entendu sur la fusion prochaine de notre zone d’Allemagne avec l’Anglo-Américaine. Puis ce fut le silence. Ni démenti, ni confirmation. Peur de l’opinion en France sans doute. En réalité, des accords existent qui deviendront publics quand les esprits y seront préparés. Cette évolution de la politique française largement commentée à l’étranger a été, comme par un accord tacite, passée sous silence ici. La presse n’est-elle libre qu’à Aix ?

 

Où l’on Reparle de Von Paulus

L’Agence Anglaise Exchange s’occupe à nouveau des généraux allemands prisonniers des Russes dont Paulus et Seydlitz qui seraient à la tête d’école d’administration et d’entraînement pour les officiers et les soldats de la Wehrmacht appelés peu à peu à des postes importants. Dans le cas où l’unité allemande pourrait se reconstituer, les cadres en seraient formés, tout prêts à fonctionner, par les éléments militaires dits de « l’Allemagne libre » et les partisans politiques du leader communiste Wilhelm Pieck. Il n’est pas certain que tout cela soit vrai. Ce qui est sûr, c’est que de nombreux nazis occupent en zone russe des postes importants que la Russie entretient, en faveur de l’unité allemande, une force où les éléments nationalistes de gauche et de droite fusionnent. Si la rupture entre Alliés devient définitive et que la frontière militaire passe au milieu de l’Allemagne, la zone de l’Ouest se trouvera menacée par la propagande d’infiltration et l’organisation militaire de la zone soviétique. Si ce n’est déjà fait.

 

Les Plans Américains

Le Département d’Etat, après l’échec de la conférence, nous annonce des projets d’assistance aux pays ruinés par la guerre, mais qui évidemment devront fournir des garanties. La famine de crédits sera utilisée à des fins à la fois politiques et économiques. L’idée profonde (qui soit dit en passant pour ceux qui ont feint de le comprendre mal est aussi celle de Wallace), l’idée est que le conflit entre les deux mondes, l’Anglo-Saxon et le Soviétique, peut se résoudre pacifiquement, si le premier relève tous les pays qui se confieront à lui, tandis que l’autre bloc sombrerait dans la misère. La force d’attraction de la prospérité serait telle que la paix serait sauvée, mais pour cela il faut un plan, et un plan dont on surveille l’exécution. La tâche est énorme et dépasse peut-être la puissance même immense des Etats-Unis.

 

                                                                                                CRITON