Criton – 1955-04-30 – Le Front de la Détente

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Le Courrier d’Aix – 1955-04-30 – La Vie Internationale.

 

Le Front de la Détente

 

La plupart des commentateurs qui prévoyaient qu’à la Conférence de Bandung on « mangerait du blanc » s’accordent aujourd’hui à reconnaître que cette réunion afro-asiatique marquera le début d’une phase nouvelle dans les relations internationales. Apparemment, l’ère de la détente est ouverte ; détente tactique ou réelle, l’énigme demeure. L’écoute de Radio-Moscou à l’usage intérieur ne donne nullement l’impression d’un changement. Les Américains y sont, autant que jamais, la cible de la propagande, et Molotov demeure, bien que le rôle encore obscur du Kouznetsov soit perceptible.

 

La Tactique de Chou en Laï

Certains ont voulu voir, dans la Conférence de Bandung un succès personnel de Chou en Laï, le porte-parole de Pékin. Sans doute il a été fort habile à détourner l’orage, à sourire devant les attaques, à présenter des thèses conciliantes, mais il a certainement été surpris, comme tous les observateurs, de la méfiance et de la crainte que le communisme chinois et russe inspire à presque tous les représentants du monde afro-asiatique.

Le discours le plus inattendu fut celui de Sir John Kotelawala, le ministre de Ceylan, qui fit avec une vigueur surprenante le procès du colonialisme soviétique, de l’oppression qui pèse sur les satellites européens de l’U.R.S.S. et des importantes minorités musulmanes de l’Asie russe. Le procès, amorcé déjà par les attaques des Turcs et des Irakiens, n’a soulevé aucune protestation, et Nehru a eu quelque peine à prévenir la condamnation expresse de cette forme de colonialisme moderne dans la résolution finale. Chou en Laï a réussi à rétablir la situation par son offre de la dernière heure de négocier directement avec les Etats-Unis du problème de Formose. L’atmosphère de Bandung l’a sans doute obligé de donner cette preuve de ses intentions pacifiques dont tous semblaient douter.

 

Les Réactions Américaines

Cette offre de négociation à deux pour rétablir la paix dans le détroit a surpris les Américains qui paraissaient préoccupés des préparatifs chinois en vue d’une attaque prochaine de Quemoy et de Matsu. Les inquiétudes auxquelles le Département d’Etat avait, il y a quelques jours, donné une large publicité étaient-elles sincères ou seulement destinées à alerter les délégués réunis à Bandung ? Nous ne saurions le dire. Le voyage brusque de l’amiral Radford et du ministre Robertson à Formose était de nature à mettre le péril d’un conflit devant les yeux des neutralistes. Le coup de théâtre de Chou en Laï renverse la situation. Les Américains ont aussitôt réagi assez maladroitement, comme il arrive souvent, en posant sur le champ des conditions à la conversation. Ils ont été obligés de se ressaisir, et la conférence de presse de Dulles marque des intentions beaucoup plus modérées. Il serait fâcheux pour l’opinion mondiale que les Américains parussent se dérober à une offre pacifique. L’opinion aux Etats-Unis même, ne comprendrait pas qu’on ne tentât pas cette chance, surtout après le règlement de l’affaire autrichienne. Cependant, le Gouvernement des Etats-Unis, toujours pris de court par la tactique des communistes, aura quelque peine à faire face à la situation. Installés dans la guerre froide qui au fond les a servis jusqu’ici, il leur faudra régler leur attitude à l’égard de l’apaisement qu’ils souhaitent sans doute, mais qui comporte pour eux plus de difficultés qu’un état d’hostilité sans combat qui leur offrait un rôle modérateur devant les provocations des adversaires.

 

Les Raisons des Sino-Russes

C’est ce qu’ont dû comprendre les Russes et les Chinois ; fort atteints dans leur prestige par les résultats médiocres de leur politique économique, ils l’auraient été plus encore en continuant leurs menaces. A Bandung, en effet, si la France a fait les frais, encore que d’une façon modérée, de l’anticolonialisme, l’Angleterre n’a pas même été effleurée, et personne n’a mis en accusation la politique des Etats-Unis. Au contraire, les Alliés de Washington ont pu la défendre sans être pris à partie. Les Américains n’espéraient pas tant d’une réunion qu’ils avaient vu venir avec inquiétude.

 

L’Offre de Boulganine

Là-dessus, le maréchal Boulganine a souhaité la réunion à l’échelon le plus élevé que Churchill avait demandée en vain depuis trois ans, et l’on ne doute plus qu’une conférence à Quatre se réunisse au début de l’été. Les Occidentaux vont au préalable se concerter pour gagner le temps de s’adapter à la situation nouvelle. On ne se dissimule pas qu’ils sont jusqu’ici plutôt embarrassés de propositions auxquelles ils ne croyaient pas.

Cette détente, si elle est réelle, se fera-t-elle dans le statu-quo, ou impliquera-t-elle, plus qu’un changement d’atmosphère, une révision des problèmes, du problème allemand le premier ? Il y a au fond, sur toutes les grandes questions en litige, beaucoup de partisans du statu-quo, c’est-à-dire d’une détente psychologique qui laisserait des positions concrètes en l’état. On ne l’avoue pas, mais à moins d’un miracle venu de Moscou, on ne voit pas le moyen d’arranger les situations de façon avantageuse pour l’Occident. On craint une réunification de l’Allemagne qui en ferait un état neutre ; on craint un désarmement partiel qui éliminerait l’arme atomique et laisserait aux Russes leur supériorité en armes conventionnelles. On craint d’être accusé de ne pas favoriser la coexistence pacifique par des conditions trop rigoureuses, si bien qu’on a quelque peine à dissimuler l’embarras où l’on pourrait se trouver d’avoir à accepter ce qu’on n’avait cessé d’appeler de ses vœux.

Notre sentiment est que ces embarras sont vains et qu’il s’agit d’un nouveau plan tactique concerté entre Russes et Chinois sans conséquences pratiques de grande portée.

 

Le Salaire de la Peur

Cependant, en renonçant à faire peur, les Communistes n’ont pas tout à gagner. Ils attendaient de cette attitude une paralysie économique et même la grande crise qui aurait brisé l’Occident. Loin de là, l’économie du Monde libre n’a jamais été aussi ascendante depuis le début du siècle, du moins de façon aussi prolongée.

Les communistes, obligés de reconnaître leur échec, espèrent-ils qu’une tactique d’apaisement, en stimulant encore davantage les initiatives, n’amène une crise de surproduction comme en 1929 ? Ce calcul pourrait être aussi vain que l’autre, car la preuve parait bien faite aujourd’hui que l’économie n’est pas incontrôlable et que l’on saura dorénavant mesurer la production, dans une large mesure tout au moins, aux possibilités de distribution. La prospérité est le pire ennemi de la coalition russo-chinoise. Rien n’indique qu’ils trouveront le moyen de la vaincre, sinon en réussissant à la faire régner chez eux. Ils ne semblent pas jusqu’ici en bon chemin.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1955-04-23 – Le Sens de la Neutralité

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Le Courrier d’Aix – 1955-04-23 – La Vie Internationale.

 

Le Sens de la Neutralité

 

Molotov

Contrairement aux bruits qui couraient en Occident, Molotov demeure le maître de la diplomatie soviétique. Sa position dut être mise en question par ses ennemis, au moment de la ratification des Accords de Paris qu’il n’avait pas su ou voulu empêcher. Il avait déçu par son silence tous ceux qui voulaient – et ils étaient nombreux et puissants de part et d’autre du rideau de fer – faire obstacle au réarmement de l’Allemagne. Il semblait donner raison à ceux qui, dans le Monde libre, soutiennent que la Russie, sans se soucier de la face, s’accommode du fait accompli et modifie ses plans en fonction des événements, et qu’on aurait tort de craindre de la provoquer.

De fait, les menaces répétées à Moscou, au cas où la République de Bonn serait rattachée politiquement et militairement à l’Occident, non seulement n’ont pas été suivies d’effets, mais au contraire, la diplomatie russe, reprenant l’initiative en vue de la conclusion du traité autrichien, paraît à tous les observateurs se faire plus conciliante que jamais. En réalité, l’attitude soviétique n’a pas plus qu’hier de sens profond ni durable. Molotov recule un pion pour en pousser un autre. Sa grande maîtrise consiste à ne jamais laisser deviner à ses adversaires comment il réagira et où il portera son nouvel effort. Cette tactique lui a valu de grands succès et il serait bien imprudent de le remplacer. Il n’a jamais laissé longtemps aux Occidentaux la direction des opérations. Il est en train de la reprendre. A Washington, comme à Londres et à Paris, on attend pour tenter de lui répondre.

 

La Neutralité Autrichienne

Les négociations de Moscou avec l’Autriche confirment sans aucun doute l’intention des Russes de constituer devant leurs conquêtes en Europe une ceinture d’Etats neutres. La « Pravda » donne l’Autriche en exemple dont le statut et la politique devront être analogue à ceux de la Suisse, et l’Autriche est prête à accepter.

Les Occidentaux, comme nous l’avons vu, se trouvent dans l’embarras. Rien de ce qu’on sait qui fut décidé à Moscou entre Russes et Autrichiens, ne contredit les principes qu’ils étaient disposés à insérer dans le traité. Celui-ci était prêt. Il n’y manquait que les paraphes ; devant l’accord austro-soviétique, ils ne peuvent qu’élever des objections de détail. Cependant Washington veut gagner du temps. Il faut que les Accords de Paris, et spécialement les clauses qui intéressent Français et Allemands, soient définitivement hors de question, ce qui sera sans doute fait après l’entrevue Pinay-Adenauer le 29. Il faut ensuite que la neutralité autrichienne, qui va de soi dans l’ordre militaire, ne restreigne pas la liberté économique de ce pays. Et là-dessus, l’accord n’est pas fait.

 

Qu’est-ce que la Neutralité ?

La neutralité de la Suisse lui interdit en effet de se joindre à toutes les formes actuelles ou prévues de l’unification européenne. La Suisse, par sa puissance économique et financière, peut se permettre de vivre en dehors des grands ensembles. Encore n’est-il  pas sûr qu’elle ne doive pas réviser sa politique le jour où l’unification européenne prendrait l’aspect d’une union douanière et d’une confédération d’états. La position pourrait alors devenir intenable – nous n’en sommes pas là -. La Suisse, elle, n’est liée pour l’avenir à aucun principe que ceux qu’elle s’est donné. L’Autriche, elle, n’a pas les moyens de cette politique ; coupée de l’Occident par sa neutralité ne serait-elle pas obligée pour vivre de s’intégrer plus ou moins au Bloc oriental ? La partie, comme on le voit, n’est pas jouée. On s’est peut-être trop hâté de pavoiser à Vienne.

 

Les Répercussions sur l’Allemagne

Dans quelle mesure, l’Allemagne est-elle visée par l’accord austro-russe ? On l’ignore – l’Allemagne de Bonn avec ses 48 millions d’habitants et son énorme potentiel industriel n’est pas l’Autriche, – on l’a dit avec raison. Une Allemagne ne pourrait être neutre qu’après réunification, et alors, il lui serait encore plus difficile de l’être, précisément par sa masse. Les Anglais ne permettraient pas à cette grande puissance économique, libérée de tout fardeau militaire, de faire la conquête de tous les grands marchés. Les Allemands eux-mêmes ne peuvent se voir sans défense entre une France incertaine et le Bloc oriental, sans appui militaire anglo-saxon. Elle serait à la merci du premier incident.

Reste possible le plan Van Zeeland, d’une zone neutralisée entre les deux mondes à cheval sur les frontières des deux Allemagnes. Tout cela est encore bien vague et ne présente guère de solution pratique. Molotov ne l’ignore pas et nous pensons que, s’il est vrai que c’est le problème allemand qu’il vise, il l’abordera par la bande, probablement par des propositions nouvelles de désarmement.

 

Le Problème du Désarmement

Car le fardeau des armements plus onéreux à mesure que les engins se diversifient et se compliquent compromet l’équilibre de la puissance russe. Les dirigeants soviétiques s’en rendent compte. A suivre le rythme, ils s’appauvrissent. Nous le disons depuis des années, mais cela n’est vraiment très sensible que depuis la mort de Staline.

L’économie soviétique, malgré ses progrès techniques et les chiffres de sa production, est de plus en plus déséquilibrée. Une trêve des armements lui donnerait la possibilité de se rétablir. C’est pourquoi nous ne sommes pas de l’avis de tous ceux – nous allions dire de tous – qui attendent comme le salut pour le monde un compromis sur le désarmement. Un désarmement total et général réduisant à une simple police internationale les forces armées dans le monde – parfait – c’est l’idéal, et il n’y en a pas d’autre. Mais un compromis qui réduirait proportionnellement les forces de part et d’autre, sans modifier beaucoup leur rapport, serait un leurre. Entre le tout et rien, il n’y a pas de solution valable, mais au contraire, le risque est pour le Monde libre de perdre la supériorité technique et économique qu’il possède encore.

 

La Conférence de Bandung

Nous disions que la Conférence de Bandung entre les nations afro-asiatiques serait intéressante à suivre, non pour ses résultats qui ne peuvent être que très vagues, mais pour l’ambiance et le degré de sympathie qu’y rencontrerait la Chine communiste. L’ordre du jour a été jusqu’ici concerté avec une habileté tout orientale. On a évité les sujets brûlants. Chou en Laï a été prudent et modéré. Il a trouvé des adversaires qui ont parlé haut comme le ministre Romulo des Philippines, et il ne s’est pas battu à fond. L’impression en effet, est que la Chine Rouge fait peur.

La plupart des représentants des pays réunis en Indonésie y sont allés comme à une fête. Ils voulaient se découvrir des idées et des intérêts communs sans trop laisser voir ce qui les divise ; ils voulaient qu’on prît conscience, à l’extérieur, de la solidarité qui les anime et même d’une réelle bonne volonté de collaborer avec tout le monde. C’est ce sentiment qui jusqu’ici l’emporte. Derrière les doctrines et professions de foi obligatoires, on sent le désir de prospérer en paix avec l’aide bienveillante du monde entier. La propagande sino-soviétique n’y trouvera pas son compte et cela est de bon augure.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1955-04-16 – La Ligne de Partage

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Le Courrier d’Aix – 1955-04-16 – La Vie Internationale.

 

La Ligne de Partage

 

Les conversations de Moscou entre la Délégation autrichienne et Molotov tiennent la diplomatie occidentale dans l’attente d’une conclusion. L’U.R.S.S. a une fois de plus ressaisi l’initiative que son inaction devant la ratification des Accords de Paris lui avait momentanément fait perdre. Et l’on se trouve encore devant des hypothèses opposées.

 

Les Objectifs de Moscou

Ou bien les Soviets, en remettant en question le problème des garanties que l’Autriche est susceptible de fournir contre un nouvel « anschluss » avec l’Allemagne et pour une neutralité effective entre le deux Blocs, cherchent à mettre dans l’embarras les trois Alliés qui occupent le pays avec l’intention de rejeter sur ceux-ci la responsabilité d’un échec – ou bien les Russes veulent aboutir à une neutralisation de l’Autriche pour tenter l’Allemagne de Bonn de solliciter un statut analogue, ou tout au moins pour mettre Adenauer en position plus difficile devant son opinion publique.

L’apparat avec lequel la délégation du chancelier Raab a été accueillie à Moscou nous fait plutôt croire à un succès de sa mission. Le traité de paix autrichien de nouveau amendé sera proposé à la signature des autres occupants, et les promesses qui les lient à l’Autriche ne leur laissent pas le choix de se dérober. La question allemande serait alors remise en cause et une invitation à Bonn de négocier avec Moscou ne serait pas impossible. Le plan dont nous avons parlé antérieurement d’une ceinture d’états neutres autour du rideau de fer, serait donc réel.

 

Les Conversations Pinay-Adenauer

Ce qui explique que les conversations Pinay-Adenauer auront lieu avant la date prévue. Il s’agit en effet de régler définitivement les rapports franco-allemands, – l’affaire Röchling, le problème sarrois dans son ensemble et le pool des armements – avant d’être confronté avec une initiative russe. L’entrée de l’Allemagne de Bonn à l’O.T.A.N., prévue pour la mi-mai, serait alors le point final de cette longue négociation, les Accords de Paris étant enfin promulgués. Le chancelier Adenauer a autant que les Alliés occidentaux intérêt à une conclusion rapide. Il est capital, en effet, que les initiatives russes, si elles se produisent, arrivent trop tard.

 

Le Déclin du Prestige Communiste

Malgré l’attention avec laquelle on suit les conversations austro-russes, la fièvre et l’anxiété qui accompagnaient les gestes de la diplomatie soviétique du côté allié, sont bien tombées. Depuis la chute de Malenkov, le prestige soviétique s’est fortement abaissé. On peut affirmer aujourd’hui que le communisme dans le Monde libre n’est plus un péril immédiat. Qu’on se souvienne seulement de la panique qui régnait à Washington il y a un an lorsque l’Italie était menacée d’une conquête légale du pouvoir par la coalition socialo-communiste.

 

L’Évolution en Italie

A Rome, après la chute de De Gasperi, on n’en menait pas large. La situation s’est complètement retournée depuis quelques mois : le fait le plus significatif a été le renversement de majorité qui s’est produit aux usines Fiat à Turin lors du dernier vote des syndicats où les communistes ont perdu près de la moitié de leurs mandats au profit des centrales chrétiennes et social-démocrates. Des élections locales ont confirmé la tendance et il n’est question en Italie que de l’ « Apertura a sinistra », c’est-à-dire le détachement du bloc des socialistes nenniens, de leurs alliés communistes et leur retour dans le cadre d’une coalition gouvernementale. Il est peu probable que le fait se produise, plutôt par la résistance des autres partis démocratiques que par l’intransigeance de M. Nenni.

 

Les Difficultés de l’Économie Soviétique

L’explication de ce recul général est claire. Tandis que le Monde libre remontait la pente à grande allure et marquait des progrès économiques importants et parfois sensationnels, l’économie soviétique continuait à se détériorer. Le contraste déjà frappant devenait évident pour les esprits les plus prévenus. Pour la première fois en U.R.S.S. à l’occasion du 1er avril il n’y aura pas de baisse des prix, baisse qui chaque année était le thème le mieux orchestré de la propagande. Les denrées de consommation, viande et sucre surtout manquent. Le marché noir a pris une telle ampleur que les autorités soviétiques n’essayent même plus de le combattre. Les trafiquants y font fortune avec la complicité des travailleurs et de l’administration subalterne. Sans marché noir, les citoyens soviétiques n’arriveraient même pas à dépenser leurs maigres salaires, faute d’objets à acheter, ce qui a toujours été le cas pour les plus favorisés.

La Russie est aujourd’hui le plus gros importateur de denrées alimentaires, de viande surtout ; on conçoit que dans ces conditions, les dirigeants n’ont pas jugé opportun d’augmenter par une baisse des prix le pouvoir d’achat des travailleurs, déjà excédentaire par rapport aux biens offerts. La situation est telle que chez un peuple moins passif que le Russe, la révolte des masses ne serait pas bien loin.

  1. Dulles a bien parlé récemment d’un mouvement qui opposerait les « managers », c’est-à-dire les chefs d’entreprises d’état et leurs cadres au parti et à la police. Les divergences existent et se sont accentuées depuis le retour, proclamé par Krouchtchev, à la priorité pour l’industrie lourde. Il y a loin cependant de là à une véritable agitation qui mettrait le régime en péril. Seuls de retentissants échecs extérieurs pourraient secouer l’appareil bureaucratique et policier de l’U.R.S.S., et la politique des Occidentaux est bien incapable de les provoquer.

 

La Conférence de Bandung

L’Asie est d’ailleurs là pour fournir au communisme des compensations de prestige. La conférence de Bandung qui va s’ouvrir et à laquelle participent presque exclusivement les communistes et les neutralistes d’Asie et d’Afrique, va mettre l’Occident en accusation. Le colonialisme sera le thème favori avec l’impérialisme économique des U.S.A. Bien que prévu, le cours des discussions ne manquera pas d’intérêt. On verra dans quelle mesure le prestige du communisme demeure dans le monde de couleur et s’il n’est pas aussi déjà mis en question.

Du côté occidental et particulièrement américain, rien n’a été fait, pour opposer à la propagande qui se fera à Bandung, une contre-propagande éclairée par des faits. La pauvreté des idées et des initiatives du Monde libre est véritablement affligeante, on le dirait encore affecté par le complexe de culpabilité qui l’a paralysé depuis la guerre. L’esprit de Yalta n’est pas encore dépassé.

En Moyen-Orient, cependant, le mouvement d’hostilité à l’Occident, si vif l’an passé, se désagrège peu à peu. La Syrie isolée, surtout depuis le voyage du président libanais Chamoun en Turquie, les petits états d’Arabie hésitants, le bloc de la Ligue Arabe a vécu. L’Égypte même, après ses échecs diplomatiques, serait semble-t-il disposée à évoluer vers une entente avec l’Occident, mais les esprits ont été si échauffés au Caire depuis l’expulsion de Farouk que la junte militaire du colonel Nasser est embarrassée pour se retourner. La pression des faits pourrait bien convaincre les Egyptiens qu’ils font plutôt partie de l’Europe et de l’Occident (tout comme les autres pays d’Afrique du Nord), que de l’Orient dont ils se réclament. Cette partie du Monde musulman a son destin et son développement matériel liés à ceux du monde Méditerranéen et Atlantique. A certains signes, encore épisodiques et dispersés, on sent que la conscience de cette appartenance peut se faire jour peu à peu. C’est à la France d’abord qu’il revient de le démontrer. On s’y emploie, certainement ; encore faut-il que ce soit avec adresse et méthode.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1955-03-26 – Changements de Personnes

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Le Courrier d’Aix – 1955-03-26 – La Vie Internationale.

 

Changements de Personnes

 

L’attention se disperse en ce moment sur des questions d’intérêt inégal, et ce ne sont pas les plus spectaculaires, comme la prochaine retraite de Churchill, qui offrent le plus d’importance.

 

Nominations en U.R.S.S.

C’est peut-être en Russie que de véritables changements se dessinent. Que signifie, d’une part la nomination des onze nouveaux maréchaux et des trois Vice-Ministres des Affaires étrangères ? On croit généralement que dans la lutte d’influence entre l’Armée et le Parti, c’est la première qui l’emporte. N’est-ce pas plutôt que la prépondérance de Joukov, le seul homme populaire de l’U.R.S.S. inquiète le Parti, et que celui-ci veut élever des généraux, hier obscurs, pour que leur nouvelle dignité fasse contrepoids à l’autorité du vainqueur de Berlin ? Ne s’agit-il pas de diviser l’armée pour la mieux contrôler ? Quant à la nomination de Kouznetsov aux côtés de Molotov, elle procède sans doute de la même intention. Kouznetsov passe pour le rival du Ministre des Affaires étrangères, et son ascension a été rapide. Il y a longtemps que la rumeur d’une disgrâce circule autour de Molotov. Krouchtchev procède par étapes et sans violence. Le prélude est joué pour Molotov.

 

La Crise du Travaillisme Anglais

La crise du Parti Travailliste anglais a des causes plus profondes que l’opposition insolente de Bevan au groupe Attlee. Les élections en Angleterre sont proches – printemps ou automne – et le Parti Conservateur ne peut que consolider sa position.

Le succès relatif de la politique plus libérale, et le retour à une prospérité fragile mais tangible pour l’électeur, commence à convaincre beaucoup d’Anglais que le vent a tourné contre le socialisme dans le monde et que le progrès se fera dans la liberté contre l’étatisme : l’empressement du public à collaborer à la dénationalisation de l’acier en est la meilleure preuve.

Pour mener une campagne électorale, les Travaillistes modérés manquent d’arguments et de programme. On les soupçonne, non sans raison, de préparer en cas de victoire le retour à l’austérité qui a laissé un mauvais souvenir. Quant aux positions de politique internationale, les controverses autour de la bombe H ou des conversations avec Boulganine n’offrent pas beaucoup de consistance. Chacun sait que l’Angleterre ne peut dicter aux Américains ni aux Russes auxquels appartient l’initiative, les conditions d’une coexistence pacifique. Beaucoup de Travaillistes sentent que pour mener la bataille des urnes, il faut proposer aux électeurs autre chose qu’une version atténuée du programme traditionnel. Il faut secouer l’opinion par une opposition violente et un programme plus révolutionnaire. L’expulsion de Bevan rencontre donc beaucoup d’opposition, surtout chez les militants syndicalistes, et la direction d’Attlee est très menacée. Beaucoup, par contre, hésitent à se ranger derrière le rebelle, de peur d’effrayer la fraction modérée du Parti et de l’électorat. Mais tous sentent la faiblesse et la médiocrité de leur chef actuel.

Le moment choisi par Churchill pour se retirer semble opportun. Il n’a plus grand espoir d’être le médiateur qui ramènerait la paix entre les deux Mondes, comme il le pensait en 1953. Eden, qui a remporté quelques succès en politique extérieure, a besoin de s’affirmer comme homme d’État, et d’accroître la confiance qu’il inspire. Un succès électoral remporté sous sa direction étendrait sa popularité.

 

France et Angleterre

On a donné beaucoup de publicité aux lettres échangées entre Mendès-France et Churchill, fait grand bruit autour de la « chaise vide » que laisserait la France si elle se refusait à ratifier les Accords de Paris. Il n’y a pourtant rien là que l’on ignorait. Il y a plus d’un an que les Anglais se sont engagés avec Adenauer à appuyer sa politique si le Dr Erhard s’engageait à ne pas libérer le Mark et à ne pas concurrencer davantage l’exportation anglaise sur les marchés qu’elle détient. Les Allemands ont acquiescé et l’Angleterre s’exécute, les Américains leur laissant le rôle d’exercer sur la France une pression amicale.

 

La Ratification des Accords de Paris

La ratification des Accords de Paris va mettre le point final à une incertitude dont, comme nous l’avons vu depuis deux mois, la persistance devenait intolérable. Comme prévu, les Russes n’ont pas fait le geste qui pouvait remettre la question en cause. Mais l’exécution des Traités n’ira pas sans heurts : l’opinion allemande est divisée, tout au moins réticente, celle de la France l’est encore plus. Dans cette ambiance de résignation et de méfiance, on aura quelque peine à construire une Europe unie, mais comme il était impossible de perpétuer le conflit, on en changera seulement le caractère.

 

Dulles et la Chine Rouge

  1. Foster Dulles a fait sur la Chine de Mao Tsé Tung des déclarations assez inquiétantes. Il a parlé de l’état d’âme fanatique des dirigeants Chinois et les a comparés aux hitlériens. Nous n’avons pas de peine à l’en croire. Il a opposé cet impérialisme agressif et aveugle à la prudence des Soviets. La question est de savoir si les Russes, fort occupés à l’intérieur, donneront à leur allié chinois les moyens matériels de défier les Etats-Unis. Staline s’en serait bien gardé, mais Krouchtchev paraît plus lié à la Chine que le vieux dictateur. Deux des trois nouveaux adjoints de Molotov sont des spécialistes de l’Extrême-Orient. On peut toujours craindre que Krouchtchev ne cherche une diversion à l’extérieur pour masquer à l’intérieur ses propres embarras. Le problème d’Extrême-Orient paraît en ce moment en sommeil, mais il faudrait se garder d’en tirer trop d’optimisme. Le fanatisme ne se contrôle pas.

 

Les Querelles Orientales

Il semble bien que dans le duel qui se livre entre l’Egypte et ses associés d’une part, et la Turquie et les siens, Naguib et Sala Salem, son bras droit, aient le dessous. N’ayant pu contrecarrer les projets irakiens, ils cherchent maintenant une formule de conciliation qui a été très mal accueillie à Ankara et à Bagdad. Londres s’est montré dédaigneux. De plus, malgré les craintes qu’Israël inspire aux Arabes, ceux-ci ne croient pas à la force égyptienne défiée à Gaza, et se méfient du modernisme révolutionnaire des dirigeants du Caire. Les féodaux arabes, attachés à la règle religieuse islamique autant qu’à leurs privilèges terrestres, sentent qu’ils ont plus besoin de la protection de l’Occident que du patronage égyptien. Le succès de la politique anglo-saxonne en Moyen-Orient ne fait, à nos yeux, aucun doute. Il ne faudrait pas que nous en fassions les frais par des initiatives intempestives.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1955-03-19 – Polémiques Parlementaires

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Le Courrier d’Aix – 1955-03-19 – La Vie Internationale.

 

Polémiques Parlementaires

 

Le Débat de la Chambre des Communes

Les paroles de M. Attlee, leader travailliste et ancien Premier Ministre anglais, à la Chambre des Communes ont soulevé en France une certaine émotion. Il est regrettable, en effet, qu’un homme responsable puisse dire que la France ne peut plus « prétendre à jouer dans ce monde le rôle de grande puissance », et que l’on n’a pas à attendre pour négocier avec les Russes sur la bombe H que les parlementaires français aient surmonté leurs hésitations à ratifier les Accords de Paris.

Nous étions habitués de longue date à l’hostilité des Travaillistes anglais depuis les incartades de M. Snowden. On pourrait rappeler à M. Attlee que les brillantes qualités dont il a fait preuve comme Premier Ministre justifient au contraire les réflexions prolongées d’un parlement sur des traités qui donnent en fait à l’Angleterre le rôle d’arbitre dans la nouvelle union de l’Europe Occidentale. L’intention de M. Churchill d’asseoir comme cinquième grand l’Allemagne de Bonn dans les Conseils de l’Alliance Atlantique au même titre que la France, justifierait aussi une certaine réserve. Dans la lettre de Churchill à Mendès-France, dont le ton était un peu comminatoire, on peut se demander si, dans leur hâte de réarmer l’Allemagne, les Anglais ne desservent pas leur cause.

 

Les Chances d’une Conférence Anglo-Soviétique

La manière dont M. Attlee a réclamé, dans le même discours, une conversation immédiate avec Boulganine, si elle est autre chose qu’une manœuvre démagogique, montre aussi la perspicacité politique du leader travailliste, Il faudrait, en effet prendre les Russes pour des naïfs – et Molotov en particulier – pour espérer les convaincre de renoncer à l’épouvantail de la bombe H qui sert si bien leur politique. Les journaux et la radio russes  ne cessent de parler des progrès extraordinaires de leur équipement nucléaire tant militaire que civil, et des risques de destruction totale que ces engins sont capables de faire courir aux « impérialistes ». Bluff sans doute, mais qui prend.

Cette menace qui se développe avec le temps est le meilleur moyen d’agir sur les opinions publiques, libre  de s’exprimer, et de les pousser à faire pression sur les gouvernements pour les empêcher de répondre aux empiètements du communisme. Churchill, lui, ne se fait pas d’illusion et veut répondre à la menace dans la fabrication de bombes équivalentes à celles que les Russes prétendent posséder. Ce n’est pas en effet la nomination de 12 nouveaux maréchaux en U.R.S.S. qui fait bien augurer des conférences du désarmement dont entre parenthèse « La Pravda » d’hier annonçait le prochain échec.

 

L’Affaire de Yalta

Les Américains avaient projeté de publier les Minutes de Yalta, c’est-à-dire le compte-rendu des débats entre Roosevelt, Staline et Churchill, où les Occidentaux ont virtuellement abandonné l’Europe orientale et centrale aux Soviets. Churchill s’y est opposé, bien que la plupart des délibérations de l’époque soient déjà connues. Les Américains ont passé outre. Churchill craint en effet que son rôle apparaisse aussi peu flatteur que celui de Roosevelt, que l’Administration républicaine vise par cette publication.

A vrai dire, Churchill n’avait pas plus qu’aujourd’hui d’illusion sur les intentions soviétiques, mais comme Roosevelt (c’était en février 1945), il était hanté par les bombardements des V2, et poussé par une opinion publique anxieuse et épuisée, prêt à terminer la guerre au plus tôt, même au prix de concessions faite à Staline moins pressé d’aboutir. Concessions qui paraissent aujourd’hui extravagantes, mais qu’il serait injuste de juger ainsi quand le dénouement est connu.

 

L’Incident des Escorteurs Allemands

Un petit incident assez savoureux : les Allemands ont commencé à construire, comme les traités leur en donne droit, trois petits navires de 1.500 tonnes destinés à la police de la Mer du Nord. Ces escorteurs qui ne devaient pas dépasser la vitesse de 30 nœuds ont été jugés par les Anglais susceptibles d’en faire 45 et, de plus, de porter des canons lourds. Ils n’ont pas hésité à en interdire l’achèvement, puis, se ravisant, vont tout simplement  les faire achever à leurs frais et pour leur propre compte.

On voit que les Britanniques, en matière d’armes navales, ne perdent pas de vue leurs intérêts. Si nous nous montrons aussi attentifs aux armements terrestres dont l’Allemagne va disposer, on verra surgir de belles querelles.

 

Les Intrigues en Orient

Cet accès de mauvaise humeur des Anglais vient sans doute des tentatives faites par la diplomatie française en Orient, auxquelles nous faisions allusion samedi dernier.

Le projet de la Grande Syrie qui réunirait la Syrie et la Jordanie à l’Irak, aujourd’hui associé au Pakistan et à la Turquie, pacte auquel les Anglais ont manifesté l’intention de se joindre eux-mêmes, rencontre en Syrie une opposition, surtout dans les milieux militaires, qu’il sera difficile de surmonter. La France, qui conserve en Syrie, des influences, appuie cette résistance, comme en témoigne la récente interview d’un responsable Syrien dans un quotidien français. Le Liban est également hostile à un bloc qui unirait les Anglo-Saxons au Monde Arabe. L’Egypte résiste, ouvertement appuyée par l’Arabie Séoudite, si bien que la France apparaît aujourd’hui comme le soutien de l’indépendance des pays arabes ! Ce que nous voudrions bien monnayer contre certains apaisements en Afrique du Nord.

Le jeu est-il payant ? Nous en doutons. Américains et Anglais paraissent bien accordés en Orient, et Eden va se rendre prochainement à Ankara ; l’intérêt du Monde libre est évidemment que l’Islam se range dans son camp. Il ne faudrait pas donner l’impression que nous allons à l’encontre.

 

La Spéculation à Wall-Street

Nos lecteurs se souviennent peut-être du coup de frein donné en janvier à la hausse des cours de la bourse de New-York. Entre temps, la spéculation et l’épargne ont repris leurs positions et la cote s’est encore élevée. Un nouveau coup vient d’être porté à l’indice des valeurs par une enquête sénatoriale sur le rôle de la spéculation ; l’effet a été brutal et le public a pris peur. L’Administration qui pense aux élections de 1956, ne voudrait pas qu’à l’euphorie actuelle succède une dépression au moment où l’électeur se rendra aux urnes. D’où son souci de modérer la hausse. Il ne faut pas cependant inquiéter l’opinion, et les responsables sont agités de préoccupations contraires. Qui l’emportera de la sagesse ou de l’optimisme sans nuance ?

L’issue de ce débat financier n’intéresse pas que les Etats-Unis, mais le Monde libre en général et la France également. L’économie libre a donné depuis un an des preuves brillantes de sa vitalité et de ses ressources, mais un excès de confiance pourrait compromettre le succès, qui doit être continu et par là même prudent. La technique réussira-t-elle à imposer cette modération ? On est curieux de le savoir.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-03-12 – Les Ides de Mars

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Le Courrier d’Aix – 1955-03-12 – La Vie Internationale.

 

Les Ides de Mars

 

Le dernier acte de la ratification des Accords de Paris s’ouvre sous de fâcheux auspices. Il demeure sans doute probable que les votes seront finalement acquis ce mois-ci, mais il est à la fois significatif et singulier que le chancelier Adenauer ait cru bon, pour rallier une majorité au Bundestag, de ranimer autour du statut de la Sarre une polémique qu’il semblait opportun d’éviter.

 

La Sarre, Trait d’Union ou Enjeu

Il est certain que l’opinion allemande n’est pas convaincue de payer du prix de la Sarre, un réarmement qui l’indispose et dont elle ne voit pas nettement les avantages, et une souveraineté qui en tout état de cause serait acquise à plus ou moins bref délai par la faveur des Anglo-Saxons. Même l’approbation finale de traités ne tranchera pas le différend sarrois qui par l’échec de la C.E.D. restera entre la France et l’Allemagne une pomme de discorde. Il y a dans l’intervention du Chancelier quelque chose d’un défi qui met les Anglo-Saxons dans l’embarras et les Français dans un état de sourde inquiétude. Une part de responsabilité revient au précédent gouvernement qui n’a pas fixé très clairement les objectifs français. Mais le refus de considérer, même jusqu’au problématique traité de paix, le statut provisoire de la Sarre comme inattaquable, montre assez que l’Allemagne se sent assez forte pour ne pas renoncer, même momentanément, à revendiquer son unité territoriale.

 

L’Opinion du Peuple Sarrois

Le souvenir du plébiscite en 1935 demeure pour les Allemands de 1955 un précédent à observer. Les avantages évidents que le peuple sarrois retire de son inclusion dans le système économique français ne sont pas définitifs. Il y a d’un côté, l’appel sentimental de la solidarité ethnique avec l’Allemagne ; d’autre part, la satisfaction d’amour propre que la Sarre escomptait d’un statut européen avec les institutions internationales dont elle devait être le siège, satisfactions morales qui eussent peut-être été plus fortes que son attachement au Reich, ne paraissent plus réalisables pour le moment.

De plus, l’appartenance à une communauté instable économiquement, et sans autorité ni direction assurée comme le nôtre, n’inspire pas aux Sarrois une grande confiance en l’avenir. Enfin, le prestige du redressement continu de l’Allemagne qui ne tardera pas, si ce n’est déjà fait, à devenir la troisième et même la seconde puissance économique du Monde libre, joue contre la France. Si bien qu’il est aujourd’hui certain que les Sarrois, tout comme les Allemands, préfèrent ne pas engager définitivement leurs relations extérieures, et comme personne ne croit à un futur traité de paix avec la collaboration des Russes, on voudrait se réserver le droit de réviser la situation quand les circonstances auront changé.

Cet opportunisme d’une petite communauté se conçoit fort bien.

 

L’Importance Économique de l’Allemagne

Enfin, des Allemands de l’Ouest reviennent peu à peu au sentiment de leur puissance. Non plus puissance militaire, dont on ne sait pas trop ce qu’elle signifie à l’âge nucléaire, mais puissance économique et politique indispensable à l’équilibre du Monde libre. Pour la France même et pour ses dépendances, l’Allemagne de Bonn est aujourd’hui le premier client et le second fournisseur, donc un partenaire sans lequel l’équilibre déjà précaire de nos échanges serait bouleversé. Comme nous le disions la semaine passée, ces considérations n’échappent pas aux Français avertis et ont leur répercussion au Parlement. Il est probable, en définitive, que les excès de langage du chancelier Adenauer auront l’effet qu’il cherchait et pousseront plutôt le Conseil de la République à ratifier les Accords qu’à leur faire obstacle. Mais cette résignation mutuelle n’est pas de bon augure.

 

L’Épuration en Hongrie et en U.R.S.S.

Sur les autres scènes de la politique mondiale nous n’avons pas de surprises à enregistrer, au contraire. Nagy en Hongrie, qui avait repris le pouvoir à Rákosi grâce à la protection de Malenkov, a fait la chute prévue. Le voilà « déviationniste de droite » ! Certains signes font prévoir que Malenkov lui-même n’a encore franchi qu’une étape de sa disgrâce. Il pourrait, comme son confrère hongrois, passer au rôle de bouc émissaire. On nous dit que son Commissariat à l’énergie électrique, dont il a eu à peine le temps de reconnaître les bureaux, marche de plus en plus mal. Comme après la liquidation plus brutale de Beria, les créatures de Malenkov disparaissent des charges importantes et sont remplacés par les soutiens des nouveaux maîtres. Mais nous persistons à penser que le nouvel état de choses n’est pas stable. Des divisions redoutables subsistent dans l’armée, et la caste des hauts –fonctionnaires intrigue contre la caste supérieure qui règne sur le Kremlin. Nous méditons souvent sur cet invraisemblable et pourtant évident résultat de cette grande « révolution prolétarienne » qui a mis au-dessus d’un peuple moins libre et plus exploité que jamais, des castes hermétiques et inaccessibles comme l’Inde n’en connaît plus !

 

L’Affaire Segura

Ce qui se passe en Espagne mérite attention – disons l’affaire Segura -. Le vieux cardinal-archevêque de Séville, sorte d’ultra, héritier de l’Inquisition, résiste à un ordre du Vatican de se démettre. Il avait fait contre Franco obstruction à la collaboration hispano-américaine, et malgré les efforts de Mrs. Boothe Luce, ambassadrice catholique à Rome et fort écoutée par la Compagnie de Jésus, Segura avait réussi à susciter contre les U.S.A. des sentiments xénophobes qui ne sommeillent jamais longtemps en Espagne, xénophobie moins à l’égard des Américains que du protestantisme que les sujets des Etats-Unis étaient accusés d’introduire avec leurs mœurs.

Les Américains, par ailleurs un peu découragé par l’hostilité de la phalange et de l’administration, et aussi par la médiocrité de la technique espagnole, tant ouvrière que patronale, ne sont plus très pressés de faire de l’Espagne une base supplémentaire, et au besoin de rechange pour leur marine et leur aviation. D’ailleurs, les progrès extrêmement rapides des engins téléguidés, la multiplication des types et l’extension de leur portée, peuvent rendre bientôt superflues des bases nombreuses et rapprochées de l’ennemi éventuel. L’économie espagnole qui a grand besoin d’apports extérieurs, ne peut que souffrir de la négligence des Etats-Unis, et Franco déjà aux prises avec des difficultés politiques sur la question monarchique, pourrait rencontrer de divers côté des hostilités nouvelles.

 

La France et l’Orient

Réservons les complications du Proche et Moyen-Orient pour un autre jour dans l’espoir généralement déçu d’y voir plus clair. Les Anglais et les Américains mieux d’accord qu’ils ne veulent le faire paraître, ne veulent pas que la Ligue Arabe se réforme contre les pactes récemment signés entre les voisins de l’U.R.S.S., Turcs, Irakiens et Pakistanais auxquels se joindrait la Perse. La diplomatie française rentrerait, dit-on, dans le jeu avec ce qu’elle a gardé d’amitié et de prestige au Liban, et même en Syrie et, qui sait, peut-être essayerait-elle d’un rapprochement avec l’Egypte, en conflit indirect avec les Anglo-Saxons et menacée par Israël. C’est une tentation irrésistible pour des diplomates de carrière de se mouvoir dans les intrigues orientales. A défaut d’un succès tangible, souhaitons-leur de bien s’amuser.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1955-03-05 – Aux Quatre Coins du Monde

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Le Courrier d’Aix – 1955-03-05 – La Vie Internationale.

 

Aux Quatre Coins du Monde

 

Les sujets d’intérêt ne manquent pas : la ratification des Accords de Paris par le Bundestag, les suites de la Conférence de Bangkok, la nouvelle crise de la Livre, le sérieux incident Egypto-israélien, les élections japonaises et, de moindre importance, la construction de la bombe H en Angleterre, les heurts hispano-américains, les nouveaux remaniements dans les hautes sphères soviétiques. Rien de tout cela d’ailleurs ne modifie sensiblement l’aspect des relations internationales.

 

La Ratification des Accords de Paris

Adenauer a triomphé à Bonn, malgré le flot d’éloquence auquel il a eu à faire face et la petite crise ministérielle qui marque le différend entre chrétiens-démocrates et libéraux au sein de la coalition gouvernementale ;  même l’accord sur la Sarre a été voté à 60 voix de majorité alors qu’on n’en espérait que 40. La parole est au Conseil de la République qui ne pourra guère se dérober. Il serait temps de clore ce chapitre si l’on veut éviter que les relations franco-allemandes ne retournent à l’aigreur traditionnelle.

Dans certains milieux français, on semble l’avoir compris. En Allemagne on le souhaite également. Une nouvelle crise n’est plus possible. Les Russes en prendront leur parti, assure le Chancelier allemand. Il y a longtemps, sans doute, qu’ils l’ont dû prendre. Nous avons toujours pensé, compte-tenu des thèmes qu’ils fournissent à la propagande, que les Soviets n’ont jamais songé à acheter par des concessions, la renonciation au réarmement allemand qui, dans l’état présent des forces, ne les gênera guère.

 

Après la Conférence de Bangkok

On s’est plu à minimiser la portée de la Conférence de Bangkok. Elle n’a pas fourni, en effet, des communiqués spectaculaires. Une carrosserie sans moteur a-t-on dit. Il faut y voir de plus près.

La tournée entreprise après Bangkok par Foster Dulles, en Birmanie, au Laos, au Cambodge et à Saïgon n’a pas été de pure courtoisie. C’est au Laos que la pression communiste est la plus forte puisque les rouges occupent deux provinces du Nord, en dépit des Accords de Genève. C’est là que les Américains négocient un traité d’assistance économique et militaire destiné à garantir l’indépendance du petit royaume qui commande la route du Mékong vers le Sud. Les Américains ne sont pas décidés à abandonner le Sud-Est asiatique au communisme, et les Anglais, malgré les divergences de vues qui les opposent en principe aux Etats-Unis, sont en réalité d’accord. Mais il faut ménager la susceptibilité des pays du groupe de Colombo. Le Siam aurait bien voulu obtenir aussi des garanties américaines et leur offraient même des bases militaires, mais Foster Dulles préfère s’engager au point même où couve le feu.

La nouvelle stratégie américaine comporte deux plans connexes : une force tactique mobile susceptible de se porter avec le maximum de rapidité par air et par mer au point attaqué, et une puissance combinée aéronavale capable de frapper sur tous les endroits vulnérables en représailles d’une agression locale. Cette double menace donne à réfléchir aux Chinois qui paraissent d’ailleurs s’être assagis. Rien de grave ne s’est passé dans le détroit de Formose, et Pékin négocierait la libération des aviateurs américains prisonniers. Moscou sans doute n’est pas préparé à appuyer une aventure qui serait particulièrement coûteuse, la riposte américaine ne faisant guère de doute.

 

Les Conséquences pour la France

Ce qui est affligeant c’est de voir l’influence française décliner avec rapidité en Asie, alors que nous avons résisté des années durant aux offres d’appui que les Etats-Unis auraient fourni avec notre collaboration quand il était temps de redresser la situation au Vietnam.

Dans le domaine militaire, le corps expéditionnaire qui a connu la défaite est réduit à 50.000 hommes rassemblés autour de Saïgon ; dans l’ordre économique, nos exportations ne jouissent plus d’aucun avantage contre une concurrence avec laquelle on ne peut lutter. Dans l’ordre culturel seulement, espérons-nous conserver quelques positions provisoires ; le bilan ne pouvait guère être plus négatif. La politique française dans tous les domaines n’a jamais su céder à temps quelques privilèges pour garder l’essentiel. Elle a tenu jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à tout perdre. L’exemple de l’Indochine risque de n’être pas le dernier.

 

La Crise de la Livre Sterling

Nous avions été jusqu’à l’an passé, très pessimiste sur la situation économique et financière de l’Angleterre. Le « boom conservateur » qui dure depuis un an, favorisé par le redressement général des économies de l’Europe occidentale nous avait apparemment donné tort : relèvement des réserves de devises, fin des restrictions alimentaires, réouverture des marchés à terme des matières premières, augmentation de la production, plein emploi de la main-d’œuvre, perspectives de convertibilité de la Livre, ce tableau était brillant.

En réalité, cette prospérité brusquement retrouvée portait en elle-même les signes d’une rechute. Le public anglais, sevré si longtemps, s’est rué aux achats ; l’industrie, pour faire face à la demande intérieure et continuer à exporter, a eu recours au crédit pour développer son équipement et a dû importer massivement les matières premières nécessaires à cette production accrue. La balance des comptes n’a pas tardé à chavirer ; le déficit en janvier a pris des proportions alarmantes. La Livre transférable a baissé sur les marchés extérieurs, dérobant ainsi au trésor les dollars nécessaires aux importations. M. Butler a dû, malgré l’approche des élections, donner un coup de frein brutal : hausse de l’escompte de 3 à 4 1/2, restrictions au crédit bancaire et à la consommation, intervention à la banque d’Angleterre sur les marchés de Livres transférables. Le retour à une certaine austérité paraît inévitable. Les Anglais, pourtant fort experts en matière financière, nous semblent avoir commis une erreur qu’il sera difficile de réparer.

Il est à notre avis, impossible de rouvrir des marchés mondiaux de matières premières, même sous certaines restrictions, sans monnaie convertible. Tant que la Livre a paru s’orienter vers une convertibilité prochaine, le système a fonctionné d’autant mieux que le prix des marchandises montait. Cependant, nous n’étions pas seuls à penser qu’il s’agissait d’un bluff et que la Livre ne serait même pas convertible dans cinq ans, au train où vont les choses, bien entendu. Dès que les commerçants du monde se sont rendus compte des perspectives, les capitaux flottants ont fui l’Angleterre et la Livre a baissé. De nouvelles restrictions aux échanges seront inévitables. La politique de prestige veut qu’on opère à coup sûr, sinon la marche arrière est pire dans ses effets qu’un scepticisme prudent. Le Gouvernement conservateur va connaître des temps difficiles.

 

L’Incident Egypto-Israélien

Après la conclusion du Pacte Irako-Pakistanais et la désagrégation de la Ligue Arabe, le Caire avait besoin d’un incident dramatique pour rappeler au Monde arabe l’existence du péril israélien. Si l’on adopte l’adage « Is fecit cui prodest », on verrait la main de l’Egypte dans le combat qui a coûté la vie à 50 de ses soldats. Cependant, les rapports neutres semblent jusqu’ici accuser Israël. On ne voit pas pourquoi les Juifs auraient commis en ce moment une telle maladresse qui va leur aliéner la sympathie déjà chancelante des Etats-Unis. L’histoire n’est pas claire. En Orient elle l’est rarement.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-02-26 – Des Voix Autorisées

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Le Courrier d’Aix – 1955-02-26 – La Vie Internationale.

 

Des Voix autorisées

 

Paul Reynaud vient de dire avec raison que le 30 août 1954, jour du rejet de la C.E.D. par le Parlement français, marquait la plus grave erreur historique de l’après-guerre. A l’examen des discussions et des courants d’opinion qui s’expriment en Allemagne, on comprend mieux qu’alors la portée de cette affirmation. On voit clairement les risques que comportent les Accords de Paris, présentés comme le succès de la politique qu’on a voulu substituer à la Communauté européenne.

 

Les Nouvelles Tendances en Allemagne

En effet, il n’est plus possible aujourd’hui, sans isoler pour longtemps la France dont le crédit est déjà si affaibli, de rejeter à leur tour ces accords. Or, le chancelier Adenauer, tout comme l’opposition socialiste, sont d’accord pour négocier avec les Soviets, soit avant, soit après la ratification. Lorsque celle-ci sera chose faite, l’Allemagne fédérale aura recouvré sa souveraineté. Mais elle ne sera réarmée en fait que dans deux ans, au plus tôt. Entre temps, rien n’empêchera Bonn, si l’U.R.S.S. l’accepte, d’échanger la réunification contre une neutralisation permanente. Rien dans les Traités de Paris ne s’oppose à cette solution puisqu’aucun lien organique impliquant un abandon de souveraineté ne la lie à l’Occident.

Certes, il est peu probable que le chancelier Adenauer s’engage dans cette voie. Si à mots couverts, il ne l’exclut pas, c’est pour rallier le plus grand nombre d’Allemands aux Traités de Paris, et contrecarrer la propagande de ses adversaires. Mais qui peut garantir que la politique intérieure allemande et les hommes qui la dirigent ne changeront ni de titulaires ni d’opinion dans les années qui viennent ? La souveraineté accordée à l’Allemagne de l’Ouest, sans condition, laisse toute liberté à ses représentants d’orienter leur action dans un sens nouveau. Si les Russes le veulent, ils ont tous les moyens de détacher peu à peu l’Allemagne de l’orbite occidentale.

Dans un autre sens, à l’opposé, l’entrée de cette Allemagne dans l’O.T.A.N., et surtout sa présence dans le « Standing Group » à égalité de droits avec les Etats-Unis, l’Angleterre et la France, lui permettra à mesure que se reconstituera sa puissance militaire, de jouer un rôle prépondérant dans l’organisation atlantique au cas où la politique allemande opterait ou serait contrainte d’opter pour cette voie.

Dans l’un et l’autre cas, la sécurité de la France et son rôle en Europe, à longue échéance, seraient menacés. Ceux qui ont favorisé les Traités de Paris au nom du nationalisme se sont trompés. Ce n’est pas la première fois. Ils ont préparé l’abaissement de la France et non, comme ils le pensaient, préservé sa « grandeur ». Quand on entend le tout puissant ministre allemand de l’économie Erhard, affirmer que la Sarre sera ramenée dans le cadre de l’Allemagne par le prestige et la puissance de l’organisation économique de celle-ci, on devine à quelles amères pensées ces propos correspondent. Déçus dans leurs espoirs de construire l’Europe, les Allemands autorisés reviennent plus ou moins délibérément aux rêves impérialistes qui demeurent latents en eux-mêmes.

 

Le Demi-Échec des Adversaires des Traités

Un autre fait, c’est l’échec relatif de la propagande bruyante menée par les Socialistes contre la ratification des Accords de Paris. L’opinion d’abord entraînée par l’espoir d’une réunification plus aisée sans les accords, s’est ressaisie et croît dans son ensemble que le Chancelier a raison de penser souveraineté d’abord et égalité de droits avant de négocier avec l’Est, le danger majeur étant une entente des quatre Grands aux dépens de l’Allemagne. La pente qui se dessine nous semble aujourd’hui fatale : l’Allemagne souveraine sera un jour ou l’autre amenée à jouer de sa position et de sa puissance économique pour trouver sa place entre l’Est et l’Ouest. Elle se fera peut-être avec prudence et modération, mais les précédents ne nous autorisent malheureusement pas à l’affirmer.

 

La Conférence de Bangkok

A la Conférence de Bangkok, dont nous sommes pratiquement absents, M. Foster Dulles a prononcé un des discours les plus clairvoyants de sa carrière. Il a admis en substance que le Monde libre avait perdu constamment du terrain en Asie, depuis la guerre de Corée, mais que la puissance soviétique s’était étendue au-delà de ses possibilités. La course aux armements atomiques coûte de plus en plus cher aux Soviets.  – Ce que nous n’avons cessé de signaler ici. – Pour répondre aux besoins de la Chine communiste, la Russie est obligée, dit Dulles, de pressurer ses satellites européens à un degré qui devient dangereux. Cette accumulation d’efforts est au-dessus des forces de l’Union Soviétique et ne pourra se poursuivre sans à-coups intérieurs.

 

La Politique Soviétique en Chine

Cela est d’autant plus exact que depuis la mort de Staline la politique soviétique à l’égard de la Chine, surtout depuis la visite de Boulganine et de Krouchtchev à Pékin, a pris un tour nouveau. Staline aidait la Chine au compte-goutte, pour l’opposer aux Occidentaux tout en la maintenant sous sa dépendance. Mais Mao Tsé Tung depuis ses succès en Corée s’est fait de plus en plus exigeant. Les Russes ont dû abandonner Darien et Port-Arthur, liquider les sociétés mixtes et renoncer à l’exploitation à leur profit des richesses du Singkiong ( ?). Ils ont dû fournir du matériel et des techniciens en grand nombre pour équiper la nouvelle industrie chinoise. Ils ont dû augmenter les crédits, jusque-là dérisoires, à la Chine. Peu à peu, l’emprise russe a fait place à une coopération plus égale, plus onéreuse aussi pour l’U.R.S.S. Il est possible de prévoir le moment où les deux partenaires devenus égaux exerceront une pression l’un sur l’autre, ce qui ne diminuera en rien leur alliance, mais constituera pour l’U.R.S.S. une charge que ses difficultés économiques aggraveront.

 

Les Surplus Agricoles aux Etats-Unis

Le président Eisenhower a offert ses surplus agricoles à l’U.R.S.S. Celle-ci les acceptera-t-elle ? Ce serait l’aveu d’un échec et c’est sans doute pourquoi les Etats-Unis les proposent – sans conviction sans doute mais dans un but de propagande. – D’autre part, ces surplus qui s’accumulent et représentent aujourd’hui plus de 7 milliards de dollars deviennent une charge intolérable. La suite de la tractation sera curieuse à suivre, surtout dans l’opinion américaine.

Dans l’ordre économique également un autre fait mérite attention. Les Américains, pour équilibrer la situation de plus en plus critique du Japon et le soustraire aux offres tentatrices de l’U.R.S.S. et de la Chine, proposent d’abaisser les tarifs à l’entrée des marchandises aux Etats-Unis pour les pays qui admettront chez eux des contingents plus élevés de produits japonais. Cela s’adresse à des pays largement importateurs et qui craignent à l’intérieur une hausse de leurs prix, comme la Suisse. Cette sorte de marché triangulaire est une nouveauté intéressante. On peut se demander si l’effet en sera sensible.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1955-02-19 – Faisceaux d’Intrigues

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Le Courrier d’Aix – 1955-02-19 – La Vie Internationale.

 

Faisceaux d’Intrigues

 

La crise politique française par sa durée et sa confusion commence à inquiéter l’opinion internationale. On se résigne peu à peu à ne plus compter sur la France pour jouer un rôle essentiel dans le Monde libre, que ce soit en Europe ou en Asie. On est assez découragé à Washington. A Bonn, à la veille du débat de ratification du Traité de Paris, l’incertitude à Paris gêne la politique d’Adenauer et attise les polémiques. Il n’y a qu’à Londres que, sans l’exprimer, on prend assez volontiers son parti de notre carence.

 

L’ « Economist » et la disgrâce de Malenkov

Le coup d’état de Moscou continue à susciter des commentaires. Citons cet article de l’ « Economist » qui vient confirmer l’opinion exprimée ici la semaine dernière.

« Krouchtchev ne semble pas être du tout le genre de personne qui puisse rester longtemps au sommet de la hiérarchie soviétique : exubérant et imprudent dans ses paroles, touche à tout, manquant du bagage théorique qui est la fierté de tout communiste de haut rang, il a gagné quelque impopularité chez les paysans et chez les bureaucrates. La victoire a été remportée par les « durs » du Parti contre leurs rivaux naturels, les techniciens, directeurs d’usine et bureaucrates. »

On fait remarquer également que, selon la coutume, dès que les faiblesses de l’oligarchie communiste apparaissent au grand jour, le langage des porte-parole officiels se fait menaçant afin de détourner les esprits des conclusions défavorables sur l’état de l’U.R.S.S.

Conserver l’initiative en faisant peur au Monde libre, c’est la tactique qui a jusqu’ici toujours réussi. Ce que retient le peuple russe, c’est que l’avènement du paradis collectiviste est remis à des jours meilleurs. Qu’en pense M. Lauré dont nous avons rapporté un jour les prédictions et qui n’hésitait pas à affirmer qu’en 1960, les masses soviétiques commenceraient à dépasser notre niveau de vie ?

 

Les Répercussions chez les Satellites

La crise soviétique a de plus des répercussions, encore confuses mais certaines, sur la politique des Satellites. La Hongrie et la Tchécoslovaquie qui, il y a quelques mois, mettaient l’accent sur le développement de la production de biens de consommation proclament le nouveau programme donnant la priorité à l’industrie lourde ; des changements de personnes et des démissions spectaculaires ne vont pas tarder. Nagy en Hongrie figure au tableau.

Il y a tout de même quelque chose de changé. Les Soviets suivent maintenant la manière bourgeoise et, au lieu d’exécuter les vaincus après des accusations infâmantes de trahison au profit des impérialistes occidentaux, ils se contentent d’une petite autocritique sur le forum et donnent au repenti une douce sinécure. On se croirait à Paris. Mais à la place de Malenkov et consorts, nous ne nous y fierions pas. Sans doute un personnage plutôt populaire comme Malenkov ne pouvait être liquidé comme un Beria, chef de la politique redouté et haï, mais après quelque temps de silence et d’oubli…

 

L’Ascension de Joukov

On se demande aussi s’il est exact que le coup d’état marque le triomphe des militaires, de certains tout au moins. L’ascension de Joukov pourrait le faire croire. Mais ce soldat populaire au titre de vainqueur de Berlin, sert peut-être d’écran protecteur à ceux qui le sont moins. L’avenir des généraux n’est pas bien assuré. Ils meurent souvent d’assez bonne heure.

 

La Conférence de Bangkok

La Conférence de Bangkok qui doit décider de la défense du Sud-Est asiatique va se tenir ces jours-ci sans la présence d’un ministre français. Sir Eden, lui, y sera.

Il s’agit pour les Anglais, avec la collaboration américaine et celle des  Dominions intéressés dans cette partie du monde, de s’accorder sur un plan de défense de la Malaisie. C’est pourquoi les Anglais, dans l’affaire de Formose, tout en jouant les médiateurs, s’efforcent de ne pas mécontenter les Américains sans lesquels la défense des riches territoires producteurs d’étain et de caoutchouc serait indéfendable. On vient même de découvrir en Malaisie du Nord des gisements de fer qui seront précieux pour cette partie du monde qui s’industrialise et qui en manquait jusqu’ici.

Les Anglais qui ont abandonné volontiers l’Indochine et se résigneraient à voir passer au communisme la Birmanie et le Siam où leurs intérêts sont minimes, espèrent établir un barrage sur l’étroite bande de terre qui ferme la Malaisie au Nord. Ils comptent, avec l’aide de Nehru, arriver à un compromis qui laisserait Formose sous contrôle américain, ou mieux encore international, en tous cas, hors de portée du communisme chinois, et interdire à celui-ci l’accès de la Malaisie. On pense à Londres qu’en persuadant les Américains de laisser l’Indochine à Mao Tsé Tung, on serait débarrassé de la présence française en Asie, et par là du principal obstacle à une solution de partage d’influence.

Les Etats-Unis qui ont pris dans le Sud-Viet-Nam, les responsabilités que la France, par petites étapes, leur cède, se laisseront-ils convaincre que la Malaisie seule importe à la sauvegarde du Monde libre ? La tendance à la résignation qui semble prévaloir à Washington peut laisser croire à Sir Anthony Eden qu’Eisenhower, à la longue, se rangera à ses vues quand l’opinion américaine aura suffisamment évolué.

 

Nehru, Tito et Nasser

L’étoile du Pandit Nehru continue à monter ; il est présentement au Caire en conférence avec Abd el Nasser. Ne parle-t-on pas de l’axe Yougoslavie-Inde-Egypte ? Un axe assez inattendu et plutôt en zigzag, peu propice à un fonctionnement normal. Les trois dictateurs sont plus unis par la vanité que par des intérêts communs. Mais malgré les brutalités subies par les communistes dans les pays qu’ils contrôlent, Moscou leur prodigue éloges et flatteries. Tito doit venir à Paris où il devrait s’entretenir confidentiellement avec Mendès-France. Ce serait en effet un beau quatrième pour la nouvelle partie. Mais d’ici là, qui règnera au Quai d’Orsay ?

 

La Fin de la Ligue Arabe

La conclusion du Pacte Turco-Pakistanais et la décomposition de la Ligue arabe a été pour le Caire un échec pénible, d’autant qu’Abd-el-Nasser n’a pas rencontré beaucoup d’appuis à Damas et à Beyrouth et même à Amman et à Ryad. Les Arabes étaient surtout liés par leur commune hostilité à Israël et par la crainte d’une expansion juive. Il est probable qu’ils ont reçu de ce côté des apaisements par la voix des Américains. Pour le reste, ils ont trop de liens avec la finance occidentale pour risquer, comme Mossadegh en Iran, leurs riches redevances pétrolières pour plaire au maître de l’Egypte. Ils sentent aussi au Caire un ferment de modernisme qui pourrait par contagion troubler leur domination séculaire sur des populations sans ambition matérielle. En se tournant vers l’Inde pour s’intégrer à la grande politique, Abd-el-Nasser semble renoncer à la direction du monde islamique. Ce n’est pas nous qui nous en plaindrons.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1955-02-12 – Changement de Décor

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Le Courrier d’Aix – 1955-02-12 – La Vie Internationale.

 

Changement de Décor

 

La chute de Malenkov a été dans toutes les capitales occidentales une surprise. Elle n’en a pas été une pour nos lecteurs. Depuis un mois les signes précurseurs de cette disgrâce ne manquaient pas. Les commentaires, même dans les milieux autorisés sont aussi confus que contradictoires. Certes, les rivalités au Kremlin ne sont pas faciles à démêler. Il n’y a cependant pas que des inconnues. Quelques points peuvent être éclaircis.

 

Boulganine

Beaucoup de commentateurs présentent le nouveau Premier ministre de l’U.R.S.S. comme un militaire ou tout au moins comme leur porte-parole. Maréchal d’occasion, comme Staline, il faut et demeure, à titre de commissaire du Parti aux armées, le policier préposé au contrôle des maréchaux de carrière. Il avait ses favoris et ses ennemis, opposait les ambitions et signait les faveurs et les disgrâces, celles-là souvent fatales. L’élimination récente de certains maréchaux du Conseil Suprême montre assez que l’armée est divisée à son égard. Il semble par ailleurs que l’ascension de Boulganine au premier plan de la hiérarchie ne lui confère pas plus qu’à Malenkov, le Pouvoir suprême. Derrière lui, l’ambition de Krouchtchev se déploie, et nul ne doute que celui-ci ne soit le véritable maître à l’heure actuelle. Cette prépondérance sera-t-elle durable ? C’est fort douteux.

 

Krouchtchev

Krouchtchev nous paraît très différent du type de politiciens prudents et rusés qui, avec Staline, ont fait carrière. Il a du type slave certains traits qui rappellent plutôt ceux qui furent dans le passé les victimes de Staline. Un peu utopiste, de grandes idées, des desseins chimériques ; capable de réalisations spectaculaires et d’erreurs énormes. L’échec récent des « agrovilles » est son fait. Il s’emploie aujourd’hui à un vaste programme de défrichement en Sibérie et dans les provinces musulmanes de l’U.R.S.S.

 

La Popularité de Malenkov

Un autre point mérite attention : avec Malenkov disparaît le seul personnage populaire en U.R.S.S. Après l’immense soulagement qui suivit la mort de Staline, on disait dans le peuple, de Malenkov « on za delo » (traduisons : il s’occupe de nous), et de fait, il avait accompli de nombreuses tournées pour relever les doléances des petites gens. Il avait promis plus de bien-être, une production plus adéquate des biens de consommation dont la pénurie est parfois tragique. Cette politique adroite, faite de plus de promesses que de réalisations avait calmé les inquiétudes et comblé les espérances de tous ceux que la disparition du vieux tyran avait secoués. On allait enfin vers une vie meilleure et la transition entre la dictature d’un homme et celle d’un groupe s’était effectuée sans remous.

 

Le Retour au Stalinisme

Aujourd’hui le Parti, repris en mains par Krouchtchev, qui a pu, sans crise majeure, se débarrasser de Beria, puis de Malenkov et de Mikoyan, se sent assez fort pour reprendre la politique stalinienne : sacrifier le bien-être pour développer le potentiel de l’industrie lourde et de l’appareil militaire. La course aux armements coûte cher à un pays pauvre comme l’U.R.S.S. Le budget total ne représente pas, selon nos calculs, plus de 1.200 milliards de nos francs dont l’industrie lourde et l’armement doivent absorber 50 sinon 60 pour cent directement ou indirectement, c’est-à-dire que le potentiel économique de l’U.R.S.S. n’excède pas en gros trois fois le nôtre ou celui de l’Allemagne de Bonn et deux fois celui de l’Angleterre, ou le tiers de celui des Etats-Unis. C’est peu pour faire vivre 200 millions d’hommes, rivaliser avec les ressources de l’alliance occidentale et soutenir, tant bien que mal, la Chine et ses ambitions et les Satellites européens. L’abandon d’une politique de relèvement du niveau de vie des populations est simplement la constatation d’une impossibilité matérielle sur laquelle Malenkov lui-même ne devait pas avoir d’illusion.

 

Plus d’Homme Populaire

Cependant, le fait qu’il n’y a plus d’homme populaire en U.R.S.S. chez un peuple habitué à cultiver les idoles, peut avoir une grande importance. Désormais, toute révolution de palais laissera la masse étonnée mais indifférente, ce qui ouvre la porte à n’importe quelle aventure. Nous ne sommes pas au bout des « surprises ».

 

La Politique Extérieure

Quant à la politique extérieure de l’U.R.S.S. Molotov reste en place, ce qui montre que, de ce côté, il n’y a rien de changé. Molotov est l’homme qui change le moins, et il faut reconnaître que sa tactique parfois simpliste a merveilleusement réussi, surtout en 1954, à Pan Mun Jon puis à Genève, et a poussé partout les avantages du bloc communiste.

Krouchtchev a sans doute été tenté de s’en débarrasser bien que Molotov, plus âgé et de santé mal assurée, n’ait d’autre ambition que de diriger la politique extérieure. On ne pourrait, pour l’abattre, l’obliger à confesser son incompétence ! Pour conclure donc, en matière internationale, la guerre froide continue et il n’y a eu de détente que dans l’imagination des commentateurs.

Malenkov, nous l’avons dit souvent n’était qu’un figurant comme le sera Boulganine, Krouchtchev est le maître, mais son pouvoir peut être éphémère, car il n’a de titres et d’appuis qu’auprès des forces du Parti dont les leviers de commande peuvent, sans créer de remous, passer à un autre.

 

La Confusion des Alliés

Que dire de ce qui se passe de ce côté-ci du rideau de fer ? La position des Grands est si incertaine que la vedette va aux neutralistes dont Molotov a fait l’éloge ; le destin du monde semble plutôt orienté par le Pandit Nehru que par Eisenhower ou Churchill et même par l’astucieux Tito, qui, sentant le vent, joue sa partie dans la troisième force. Ce qui entre parenthèses, ne l’empêchera pas de recevoir prochainement un milliard et demi de francs de subsides après pas mal d’autres, payés par la France, c’est-à-dire par le contribuable français pour lui permettre de poursuivre l’expérience économique, d’ailleurs désastreuse, du collectivisme en Yougoslavie. Si les Américains sont assez riches pour s’offrir ce genre de placement à fonds perdus, il nous semble qu’il y a assez de tâches urgentes pour nous en France et en Union Française pour que nous leur laissions, ainsi qu’aux Anglais, le privilège de ce genre de largesse.

 

Formose

L’affaire de Formose tournera-t-elle au conflit ? Conflit limité bien entendu. Certains pensent que les Chinois de Pékin n’ont pas menacé de s’emparer de Formose coûte que coûte pour ne pas essayer de tenir parole, même au risque d’incidents sérieux. Nous serions assez de cet avis. Les Chinois peuvent toujours mesurer jusqu’où ils peuvent aller pour mettre les Américains à l’épreuve, quitte à freiner si la réaction devient trop forte. Il faudrait être d’un optimisme irréductible pour imaginer que Pékin se contentera de discours et de manœuvres diplomatiques sans chercher à jouer sur les nerfs des Occidentaux, ne fut-ce que pour peser sur la conjoncture et contrarier le développement économique qui dans les pays libres a été largement relancé par le sentiment vague et mal fondé de la détente internationale. N’oublions pas que le communisme ne renoncera jamais à compter sur une grande crise pour disloquer le Monde occidental.

 

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