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Le Courrier d’Aix – 1955-02-12 – La Vie Internationale.
Changement de Décor
La chute de Malenkov a été dans toutes les capitales occidentales une surprise. Elle n’en a pas été une pour nos lecteurs. Depuis un mois les signes précurseurs de cette disgrâce ne manquaient pas. Les commentaires, même dans les milieux autorisés sont aussi confus que contradictoires. Certes, les rivalités au Kremlin ne sont pas faciles à démêler. Il n’y a cependant pas que des inconnues. Quelques points peuvent être éclaircis.
Boulganine
Beaucoup de commentateurs présentent le nouveau Premier ministre de l’U.R.S.S. comme un militaire ou tout au moins comme leur porte-parole. Maréchal d’occasion, comme Staline, il faut et demeure, à titre de commissaire du Parti aux armées, le policier préposé au contrôle des maréchaux de carrière. Il avait ses favoris et ses ennemis, opposait les ambitions et signait les faveurs et les disgrâces, celles-là souvent fatales. L’élimination récente de certains maréchaux du Conseil Suprême montre assez que l’armée est divisée à son égard. Il semble par ailleurs que l’ascension de Boulganine au premier plan de la hiérarchie ne lui confère pas plus qu’à Malenkov, le Pouvoir suprême. Derrière lui, l’ambition de Krouchtchev se déploie, et nul ne doute que celui-ci ne soit le véritable maître à l’heure actuelle. Cette prépondérance sera-t-elle durable ? C’est fort douteux.
Krouchtchev
Krouchtchev nous paraît très différent du type de politiciens prudents et rusés qui, avec Staline, ont fait carrière. Il a du type slave certains traits qui rappellent plutôt ceux qui furent dans le passé les victimes de Staline. Un peu utopiste, de grandes idées, des desseins chimériques ; capable de réalisations spectaculaires et d’erreurs énormes. L’échec récent des « agrovilles » est son fait. Il s’emploie aujourd’hui à un vaste programme de défrichement en Sibérie et dans les provinces musulmanes de l’U.R.S.S.
La Popularité de Malenkov
Un autre point mérite attention : avec Malenkov disparaît le seul personnage populaire en U.R.S.S. Après l’immense soulagement qui suivit la mort de Staline, on disait dans le peuple, de Malenkov « on za delo » (traduisons : il s’occupe de nous), et de fait, il avait accompli de nombreuses tournées pour relever les doléances des petites gens. Il avait promis plus de bien-être, une production plus adéquate des biens de consommation dont la pénurie est parfois tragique. Cette politique adroite, faite de plus de promesses que de réalisations avait calmé les inquiétudes et comblé les espérances de tous ceux que la disparition du vieux tyran avait secoués. On allait enfin vers une vie meilleure et la transition entre la dictature d’un homme et celle d’un groupe s’était effectuée sans remous.
Le Retour au Stalinisme
Aujourd’hui le Parti, repris en mains par Krouchtchev, qui a pu, sans crise majeure, se débarrasser de Beria, puis de Malenkov et de Mikoyan, se sent assez fort pour reprendre la politique stalinienne : sacrifier le bien-être pour développer le potentiel de l’industrie lourde et de l’appareil militaire. La course aux armements coûte cher à un pays pauvre comme l’U.R.S.S. Le budget total ne représente pas, selon nos calculs, plus de 1.200 milliards de nos francs dont l’industrie lourde et l’armement doivent absorber 50 sinon 60 pour cent directement ou indirectement, c’est-à-dire que le potentiel économique de l’U.R.S.S. n’excède pas en gros trois fois le nôtre ou celui de l’Allemagne de Bonn et deux fois celui de l’Angleterre, ou le tiers de celui des Etats-Unis. C’est peu pour faire vivre 200 millions d’hommes, rivaliser avec les ressources de l’alliance occidentale et soutenir, tant bien que mal, la Chine et ses ambitions et les Satellites européens. L’abandon d’une politique de relèvement du niveau de vie des populations est simplement la constatation d’une impossibilité matérielle sur laquelle Malenkov lui-même ne devait pas avoir d’illusion.
Plus d’Homme Populaire
Cependant, le fait qu’il n’y a plus d’homme populaire en U.R.S.S. chez un peuple habitué à cultiver les idoles, peut avoir une grande importance. Désormais, toute révolution de palais laissera la masse étonnée mais indifférente, ce qui ouvre la porte à n’importe quelle aventure. Nous ne sommes pas au bout des « surprises ».
La Politique Extérieure
Quant à la politique extérieure de l’U.R.S.S. Molotov reste en place, ce qui montre que, de ce côté, il n’y a rien de changé. Molotov est l’homme qui change le moins, et il faut reconnaître que sa tactique parfois simpliste a merveilleusement réussi, surtout en 1954, à Pan Mun Jon puis à Genève, et a poussé partout les avantages du bloc communiste.
Krouchtchev a sans doute été tenté de s’en débarrasser bien que Molotov, plus âgé et de santé mal assurée, n’ait d’autre ambition que de diriger la politique extérieure. On ne pourrait, pour l’abattre, l’obliger à confesser son incompétence ! Pour conclure donc, en matière internationale, la guerre froide continue et il n’y a eu de détente que dans l’imagination des commentateurs.
Malenkov, nous l’avons dit souvent n’était qu’un figurant comme le sera Boulganine, Krouchtchev est le maître, mais son pouvoir peut être éphémère, car il n’a de titres et d’appuis qu’auprès des forces du Parti dont les leviers de commande peuvent, sans créer de remous, passer à un autre.
La Confusion des Alliés
Que dire de ce qui se passe de ce côté-ci du rideau de fer ? La position des Grands est si incertaine que la vedette va aux neutralistes dont Molotov a fait l’éloge ; le destin du monde semble plutôt orienté par le Pandit Nehru que par Eisenhower ou Churchill et même par l’astucieux Tito, qui, sentant le vent, joue sa partie dans la troisième force. Ce qui entre parenthèses, ne l’empêchera pas de recevoir prochainement un milliard et demi de francs de subsides après pas mal d’autres, payés par la France, c’est-à-dire par le contribuable français pour lui permettre de poursuivre l’expérience économique, d’ailleurs désastreuse, du collectivisme en Yougoslavie. Si les Américains sont assez riches pour s’offrir ce genre de placement à fonds perdus, il nous semble qu’il y a assez de tâches urgentes pour nous en France et en Union Française pour que nous leur laissions, ainsi qu’aux Anglais, le privilège de ce genre de largesse.
Formose
L’affaire de Formose tournera-t-elle au conflit ? Conflit limité bien entendu. Certains pensent que les Chinois de Pékin n’ont pas menacé de s’emparer de Formose coûte que coûte pour ne pas essayer de tenir parole, même au risque d’incidents sérieux. Nous serions assez de cet avis. Les Chinois peuvent toujours mesurer jusqu’où ils peuvent aller pour mettre les Américains à l’épreuve, quitte à freiner si la réaction devient trop forte. Il faudrait être d’un optimisme irréductible pour imaginer que Pékin se contentera de discours et de manœuvres diplomatiques sans chercher à jouer sur les nerfs des Occidentaux, ne fut-ce que pour peser sur la conjoncture et contrarier le développement économique qui dans les pays libres a été largement relancé par le sentiment vague et mal fondé de la détente internationale. N’oublions pas que le communisme ne renoncera jamais à compter sur une grande crise pour disloquer le Monde occidental.
CRITON