Criton – 1955-02-19 – Faisceaux d’Intrigues

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Le Courrier d’Aix – 1955-02-19 – La Vie Internationale.

 

Faisceaux d’Intrigues

 

La crise politique française par sa durée et sa confusion commence à inquiéter l’opinion internationale. On se résigne peu à peu à ne plus compter sur la France pour jouer un rôle essentiel dans le Monde libre, que ce soit en Europe ou en Asie. On est assez découragé à Washington. A Bonn, à la veille du débat de ratification du Traité de Paris, l’incertitude à Paris gêne la politique d’Adenauer et attise les polémiques. Il n’y a qu’à Londres que, sans l’exprimer, on prend assez volontiers son parti de notre carence.

 

L’ « Economist » et la disgrâce de Malenkov

Le coup d’état de Moscou continue à susciter des commentaires. Citons cet article de l’ « Economist » qui vient confirmer l’opinion exprimée ici la semaine dernière.

« Krouchtchev ne semble pas être du tout le genre de personne qui puisse rester longtemps au sommet de la hiérarchie soviétique : exubérant et imprudent dans ses paroles, touche à tout, manquant du bagage théorique qui est la fierté de tout communiste de haut rang, il a gagné quelque impopularité chez les paysans et chez les bureaucrates. La victoire a été remportée par les « durs » du Parti contre leurs rivaux naturels, les techniciens, directeurs d’usine et bureaucrates. »

On fait remarquer également que, selon la coutume, dès que les faiblesses de l’oligarchie communiste apparaissent au grand jour, le langage des porte-parole officiels se fait menaçant afin de détourner les esprits des conclusions défavorables sur l’état de l’U.R.S.S.

Conserver l’initiative en faisant peur au Monde libre, c’est la tactique qui a jusqu’ici toujours réussi. Ce que retient le peuple russe, c’est que l’avènement du paradis collectiviste est remis à des jours meilleurs. Qu’en pense M. Lauré dont nous avons rapporté un jour les prédictions et qui n’hésitait pas à affirmer qu’en 1960, les masses soviétiques commenceraient à dépasser notre niveau de vie ?

 

Les Répercussions chez les Satellites

La crise soviétique a de plus des répercussions, encore confuses mais certaines, sur la politique des Satellites. La Hongrie et la Tchécoslovaquie qui, il y a quelques mois, mettaient l’accent sur le développement de la production de biens de consommation proclament le nouveau programme donnant la priorité à l’industrie lourde ; des changements de personnes et des démissions spectaculaires ne vont pas tarder. Nagy en Hongrie figure au tableau.

Il y a tout de même quelque chose de changé. Les Soviets suivent maintenant la manière bourgeoise et, au lieu d’exécuter les vaincus après des accusations infâmantes de trahison au profit des impérialistes occidentaux, ils se contentent d’une petite autocritique sur le forum et donnent au repenti une douce sinécure. On se croirait à Paris. Mais à la place de Malenkov et consorts, nous ne nous y fierions pas. Sans doute un personnage plutôt populaire comme Malenkov ne pouvait être liquidé comme un Beria, chef de la politique redouté et haï, mais après quelque temps de silence et d’oubli…

 

L’Ascension de Joukov

On se demande aussi s’il est exact que le coup d’état marque le triomphe des militaires, de certains tout au moins. L’ascension de Joukov pourrait le faire croire. Mais ce soldat populaire au titre de vainqueur de Berlin, sert peut-être d’écran protecteur à ceux qui le sont moins. L’avenir des généraux n’est pas bien assuré. Ils meurent souvent d’assez bonne heure.

 

La Conférence de Bangkok

La Conférence de Bangkok qui doit décider de la défense du Sud-Est asiatique va se tenir ces jours-ci sans la présence d’un ministre français. Sir Eden, lui, y sera.

Il s’agit pour les Anglais, avec la collaboration américaine et celle des  Dominions intéressés dans cette partie du monde, de s’accorder sur un plan de défense de la Malaisie. C’est pourquoi les Anglais, dans l’affaire de Formose, tout en jouant les médiateurs, s’efforcent de ne pas mécontenter les Américains sans lesquels la défense des riches territoires producteurs d’étain et de caoutchouc serait indéfendable. On vient même de découvrir en Malaisie du Nord des gisements de fer qui seront précieux pour cette partie du monde qui s’industrialise et qui en manquait jusqu’ici.

Les Anglais qui ont abandonné volontiers l’Indochine et se résigneraient à voir passer au communisme la Birmanie et le Siam où leurs intérêts sont minimes, espèrent établir un barrage sur l’étroite bande de terre qui ferme la Malaisie au Nord. Ils comptent, avec l’aide de Nehru, arriver à un compromis qui laisserait Formose sous contrôle américain, ou mieux encore international, en tous cas, hors de portée du communisme chinois, et interdire à celui-ci l’accès de la Malaisie. On pense à Londres qu’en persuadant les Américains de laisser l’Indochine à Mao Tsé Tung, on serait débarrassé de la présence française en Asie, et par là du principal obstacle à une solution de partage d’influence.

Les Etats-Unis qui ont pris dans le Sud-Viet-Nam, les responsabilités que la France, par petites étapes, leur cède, se laisseront-ils convaincre que la Malaisie seule importe à la sauvegarde du Monde libre ? La tendance à la résignation qui semble prévaloir à Washington peut laisser croire à Sir Anthony Eden qu’Eisenhower, à la longue, se rangera à ses vues quand l’opinion américaine aura suffisamment évolué.

 

Nehru, Tito et Nasser

L’étoile du Pandit Nehru continue à monter ; il est présentement au Caire en conférence avec Abd el Nasser. Ne parle-t-on pas de l’axe Yougoslavie-Inde-Egypte ? Un axe assez inattendu et plutôt en zigzag, peu propice à un fonctionnement normal. Les trois dictateurs sont plus unis par la vanité que par des intérêts communs. Mais malgré les brutalités subies par les communistes dans les pays qu’ils contrôlent, Moscou leur prodigue éloges et flatteries. Tito doit venir à Paris où il devrait s’entretenir confidentiellement avec Mendès-France. Ce serait en effet un beau quatrième pour la nouvelle partie. Mais d’ici là, qui règnera au Quai d’Orsay ?

 

La Fin de la Ligue Arabe

La conclusion du Pacte Turco-Pakistanais et la décomposition de la Ligue arabe a été pour le Caire un échec pénible, d’autant qu’Abd-el-Nasser n’a pas rencontré beaucoup d’appuis à Damas et à Beyrouth et même à Amman et à Ryad. Les Arabes étaient surtout liés par leur commune hostilité à Israël et par la crainte d’une expansion juive. Il est probable qu’ils ont reçu de ce côté des apaisements par la voix des Américains. Pour le reste, ils ont trop de liens avec la finance occidentale pour risquer, comme Mossadegh en Iran, leurs riches redevances pétrolières pour plaire au maître de l’Egypte. Ils sentent aussi au Caire un ferment de modernisme qui pourrait par contagion troubler leur domination séculaire sur des populations sans ambition matérielle. En se tournant vers l’Inde pour s’intégrer à la grande politique, Abd-el-Nasser semble renoncer à la direction du monde islamique. Ce n’est pas nous qui nous en plaindrons.

 

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