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Le Courrier d’Aix – 1955-02-26 – La Vie Internationale.
Des Voix autorisées…
Paul Reynaud vient de dire avec raison que le 30 août 1954, jour du rejet de la C.E.D. par le Parlement français, marquait la plus grave erreur historique de l’après-guerre. A l’examen des discussions et des courants d’opinion qui s’expriment en Allemagne, on comprend mieux qu’alors la portée de cette affirmation. On voit clairement les risques que comportent les Accords de Paris, présentés comme le succès de la politique qu’on a voulu substituer à la Communauté européenne.
Les Nouvelles Tendances en Allemagne
En effet, il n’est plus possible aujourd’hui, sans isoler pour longtemps la France dont le crédit est déjà si affaibli, de rejeter à leur tour ces accords. Or, le chancelier Adenauer, tout comme l’opposition socialiste, sont d’accord pour négocier avec les Soviets, soit avant, soit après la ratification. Lorsque celle-ci sera chose faite, l’Allemagne fédérale aura recouvré sa souveraineté. Mais elle ne sera réarmée en fait que dans deux ans, au plus tôt. Entre temps, rien n’empêchera Bonn, si l’U.R.S.S. l’accepte, d’échanger la réunification contre une neutralisation permanente. Rien dans les Traités de Paris ne s’oppose à cette solution puisqu’aucun lien organique impliquant un abandon de souveraineté ne la lie à l’Occident.
Certes, il est peu probable que le chancelier Adenauer s’engage dans cette voie. Si à mots couverts, il ne l’exclut pas, c’est pour rallier le plus grand nombre d’Allemands aux Traités de Paris, et contrecarrer la propagande de ses adversaires. Mais qui peut garantir que la politique intérieure allemande et les hommes qui la dirigent ne changeront ni de titulaires ni d’opinion dans les années qui viennent ? La souveraineté accordée à l’Allemagne de l’Ouest, sans condition, laisse toute liberté à ses représentants d’orienter leur action dans un sens nouveau. Si les Russes le veulent, ils ont tous les moyens de détacher peu à peu l’Allemagne de l’orbite occidentale.
Dans un autre sens, à l’opposé, l’entrée de cette Allemagne dans l’O.T.A.N., et surtout sa présence dans le « Standing Group » à égalité de droits avec les Etats-Unis, l’Angleterre et la France, lui permettra à mesure que se reconstituera sa puissance militaire, de jouer un rôle prépondérant dans l’organisation atlantique au cas où la politique allemande opterait ou serait contrainte d’opter pour cette voie.
Dans l’un et l’autre cas, la sécurité de la France et son rôle en Europe, à longue échéance, seraient menacés. Ceux qui ont favorisé les Traités de Paris au nom du nationalisme se sont trompés. Ce n’est pas la première fois. Ils ont préparé l’abaissement de la France et non, comme ils le pensaient, préservé sa « grandeur ». Quand on entend le tout puissant ministre allemand de l’économie Erhard, affirmer que la Sarre sera ramenée dans le cadre de l’Allemagne par le prestige et la puissance de l’organisation économique de celle-ci, on devine à quelles amères pensées ces propos correspondent. Déçus dans leurs espoirs de construire l’Europe, les Allemands autorisés reviennent plus ou moins délibérément aux rêves impérialistes qui demeurent latents en eux-mêmes.
Le Demi-Échec des Adversaires des Traités
Un autre fait, c’est l’échec relatif de la propagande bruyante menée par les Socialistes contre la ratification des Accords de Paris. L’opinion d’abord entraînée par l’espoir d’une réunification plus aisée sans les accords, s’est ressaisie et croît dans son ensemble que le Chancelier a raison de penser souveraineté d’abord et égalité de droits avant de négocier avec l’Est, le danger majeur étant une entente des quatre Grands aux dépens de l’Allemagne. La pente qui se dessine nous semble aujourd’hui fatale : l’Allemagne souveraine sera un jour ou l’autre amenée à jouer de sa position et de sa puissance économique pour trouver sa place entre l’Est et l’Ouest. Elle se fera peut-être avec prudence et modération, mais les précédents ne nous autorisent malheureusement pas à l’affirmer.
La Conférence de Bangkok
A la Conférence de Bangkok, dont nous sommes pratiquement absents, M. Foster Dulles a prononcé un des discours les plus clairvoyants de sa carrière. Il a admis en substance que le Monde libre avait perdu constamment du terrain en Asie, depuis la guerre de Corée, mais que la puissance soviétique s’était étendue au-delà de ses possibilités. La course aux armements atomiques coûte de plus en plus cher aux Soviets. – Ce que nous n’avons cessé de signaler ici. – Pour répondre aux besoins de la Chine communiste, la Russie est obligée, dit Dulles, de pressurer ses satellites européens à un degré qui devient dangereux. Cette accumulation d’efforts est au-dessus des forces de l’Union Soviétique et ne pourra se poursuivre sans à-coups intérieurs.
La Politique Soviétique en Chine
Cela est d’autant plus exact que depuis la mort de Staline la politique soviétique à l’égard de la Chine, surtout depuis la visite de Boulganine et de Krouchtchev à Pékin, a pris un tour nouveau. Staline aidait la Chine au compte-goutte, pour l’opposer aux Occidentaux tout en la maintenant sous sa dépendance. Mais Mao Tsé Tung depuis ses succès en Corée s’est fait de plus en plus exigeant. Les Russes ont dû abandonner Darien et Port-Arthur, liquider les sociétés mixtes et renoncer à l’exploitation à leur profit des richesses du Singkiong ( ?). Ils ont dû fournir du matériel et des techniciens en grand nombre pour équiper la nouvelle industrie chinoise. Ils ont dû augmenter les crédits, jusque-là dérisoires, à la Chine. Peu à peu, l’emprise russe a fait place à une coopération plus égale, plus onéreuse aussi pour l’U.R.S.S. Il est possible de prévoir le moment où les deux partenaires devenus égaux exerceront une pression l’un sur l’autre, ce qui ne diminuera en rien leur alliance, mais constituera pour l’U.R.S.S. une charge que ses difficultés économiques aggraveront.
Les Surplus Agricoles aux Etats-Unis
Le président Eisenhower a offert ses surplus agricoles à l’U.R.S.S. Celle-ci les acceptera-t-elle ? Ce serait l’aveu d’un échec et c’est sans doute pourquoi les Etats-Unis les proposent – sans conviction sans doute mais dans un but de propagande. – D’autre part, ces surplus qui s’accumulent et représentent aujourd’hui plus de 7 milliards de dollars deviennent une charge intolérable. La suite de la tractation sera curieuse à suivre, surtout dans l’opinion américaine.
Dans l’ordre économique également un autre fait mérite attention. Les Américains, pour équilibrer la situation de plus en plus critique du Japon et le soustraire aux offres tentatrices de l’U.R.S.S. et de la Chine, proposent d’abaisser les tarifs à l’entrée des marchandises aux Etats-Unis pour les pays qui admettront chez eux des contingents plus élevés de produits japonais. Cela s’adresse à des pays largement importateurs et qui craignent à l’intérieur une hausse de leurs prix, comme la Suisse. Cette sorte de marché triangulaire est une nouveauté intéressante. On peut se demander si l’effet en sera sensible.
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