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Le Courrier d’Aix – 1955-02-05 – La Vie Internationale.
L’Europe et l’Asie
L’avenir de l’Europe est plus que jamais dans la balance. Confusion à Paris où la chute du ministère pourrait entraîner l’échafaudage de sa politique ; bataille de propagande en Allemagne occidentale où s’est formée, en face du bloc gouvernemental, une coalition d’opposants qui réunit les Socialistes, les syndicats et diverses personnalités, théologiens protestants et universitaires et anciens politiciens de Weimar, qui de Francfort ont lancé un manifeste contre les Accords de Paris et se préparent à organiser un référendum privé dans trois villes témoins de la République fédérale. Le chancelier Adenauer doit répliquer par trois grands discours pour défendre l’unité occidentale, sans être sûr qu’elle sera approuvée par les participants. Le public allemand, habitué à suivre des directives impérieuses, paraît hésitant.
La Réaction de l’Opinion Allemande
Effectivement, les conclaves des politiciens socialistes et syndicalistes n’ont pas entraîné de manifestation de foule. On voit trop qu’ils attendent d’une réunification de l’Allemagne surtout, l’occasion d’enlever le pouvoir à la coalition chrétienne et libérale et la masse a peur de perdre la protection des troupes américaines qui les garantit d’une nouvelle invasion russe insidieuse ou brutale. Si déçue qu’elle soit par les Occidentaux, et en fait par l’attitude française, elle craint plus encore d’être un « no man’s land » entre deux blocs armés.
Beaucoup d’Allemands sentent aussi qu’une réunification de leur pays dans les circonstances prévisibles remettrait en cause le bien-être si chèrement payé par sept ans d’efforts, s’il fallait rééquiper la zone orientale démantelée par dix ans d’occupation soviétique. Enfin, les conditions que mettraient les Russes à une réunification ne leur paraissent ni claires ni rassurantes. Cette perplexité devant la ligne à suivre est ce que l’Allemand déteste plus que tout. Il est difficile de prévoir ce que sera la conclusion des débats. Elle dépend plutôt de notre politique future.
Une Allocution de Sir Gladwyn Jebb
Dans un récent discours, Sir Gladwyn Jebb demandait :
« Quelle est la raison profonde de la campagne frénétique menée par les Russes, d’abord contre la C.E.D. et maintenant contre les Accords de Paris ? Ce n’est pas la crainte d’être envahis à nouveau, mais tout autre chose. Depuis la crise de 1929, le communisme n’a cessé d’affirmer que les Etats capitalistes renferment en eux-mêmes le germe de leur décadence et se trouvent voués à une fin misérable et prochaine. Quand l’union de l’Europe occidentale sera effective, cette théorie déjà injustifiable à l’heure actuelle, sera totalement indéfendable … Les idées sont plus puissantes que les armes et rien ne pourrait être d’une plus haute importance que l’écroulement de l’idée maîtresse de la doctrine communiste. Ce n’est pas une attaque que redoute l’U.R.S.S., mais l’écroulement d’un mythe. Le système soviétique serait alors réduit à ses proportions réelles : il n’apparaîtrait plus comme la préfiguration du monde à venir, le type inévitable et scientifique de la société industrielle future, mais comme l’exécutant brutal d’une industrialisation réalisée dans un pays arriéré qui n’a jamais profité des bienfaits de la liberté ! »
Les Offres Soviétiques d’Aide à l’Extérieur
Ces considérations qui correspondent aux nôtres peuvent se vérifier : malgré ses difficultés économiques, l’U.R.S.S. veut montrer aux peuples en voie d’industrialisation qu’elle peut les aider et faire mieux que les Occidentaux. Les Soviets n’ont-ils pas offert à l’Inde de monter une aciérie géante dépassant ce qui avait été fait jusqu’ici, et à la Turquie trois usines textiles avec des crédits allant jusqu’à trente ans, et payables en marchandises ? N’invite-t-elle pas les Occidentaux eux-mêmes à visiter une usine électrique atomique miniature qu’ils ont édifiée à cet effet ?
Les craintes que les Soviets éprouvent devant leurs échecs économiques et sociaux les préoccupent, non tant pour leur peuple mais pour leur prestige à l’extérieur. Ils sentent qu’une étroite coopération des pays de l’Europe occidentale avec l’expansion qu’elle amènerait fera sentir dangereusement leur insuffisance.
Diviser l’Europe
Pour empêcher cela, il faut avant tout isoler l’Allemagne. La France, repliée dans son protectionnisme, continuera à se débattre dans ses difficultés traditionnelles. Les Russes iront-ils pour cela jusqu’à abandonner la République orientale et le Gouvernement de Pankow ?
Dans un récent article, la « Pravda » admettait expressément que l’U.R.S.S. pourrait accepter le plan Eden pour des élections libres et la réunification de l’Allemagne tels qu’ils avaient été formulés à la Conférence de Berlin et que les Russes avaient alors repoussés. Cette offre est-elle sincère ? Nous avons mille raisons d’en douter. Les Russes ne le font sans doute que pour mettre le comble à la confusion en Allemagne, comme en France, et ils y réussiront sans peine. Mais peut-être préfèreraient-ils, en dernier ressort, ce recul en Europe à la constitution d’une puissante unité industrielle et agricole dans un climat de liberté dont les réalisations seraient telles qu’elles entraîneraient l’adhésion de tous et dans une certaine mesure, la collaboration des classes sociales au succès commun. Ne s’était-elle pas produite jusqu’à ces derniers mois en Allemagne de l’Ouest devant les progrès fulgurants de l’Économie, et en France même, le redressement plus modeste mais indéniable, n’a-t-il pas changé le climat dans le monde du travail ? La « coexistence compétitive » marquerait bien alors la fin d’un mythe.
L’Affaire de Formose
Le monde a plutôt en ce moment, les yeux fixés sur l’affaire de Formose et des îles côtières chinoises. C’est en effet un beau débat pour les diplomates et les juristes. La partie est compliquée à souhait ; les assauts oratoires et les escarmouches militaires, les intrigues et les manœuvres des politiques et des États-Majors vont s’entrecroiser. On attend avec anxiété la réponse de Pékin à l’invitation de se rendre à New-York. Iront-ils, n’iront-ils pas ? Cela a-t-il tant d’importance ?
Les Chinois savent bien qu’ils ne pourront prendre Formose, car personne, pas même les Anglais, ne s’y résignerait ne fut-ce qu’à cause du massacre en masse qui accompagnerait l’arrivée des communistes dans l’île. Les Américains et Tchang-Kaï-Chek sont décidés à évacuer les (îles) Tachen. Restent en litige au fond, les îlots de Quemoy et de Matsu. Les hypothèses à leur sujet ne sont pas nombreuses. Ou bien les Chinois – ce qui est probable – laisseront le feu allumé et multiplieront les incidents avec la flotte américaine pour entretenir la peur d’un conflit et le malaise entre les Alliés et leurs opinions publiques, ou bien les Américains les abandonneront à leur sort qui ne vaut pas un conflit, au risque de perdre un peu plus la face, ce qui ne serait pas la première fois.
De part et d’autre, malgré les prises de position de propagande et de prestige, on ne paraît pas disposé à mener les choses au pire. Quant à prévoir un règlement pacifique et formel, cela bouleverserait nos idées les mieux arrêtées. Alors, souhaitons-le de tout cœur.
CRITON