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Le Courrier d’Aix – 1955-01-29 – La Vie Internationale.
Désillusions
La preuve est faite aujourd’hui que les Accords de Paris ne constituaient pas une solution de rechange à la C.E.D. La lenteur et les complications de la procédure de ratification ont mis en lumière l’inconsistance d’une solution qui ne satisfait personne, ni les Européens, ni leurs adversaires, ni les Français, ni les Allemands. Dans ces conditions, les Soviets n’auront pas grand peine à rendre caducs ces accords, qu’ils soient ratifiés ou non, à une minorité de faveur et à ajouter un succès de plus à ceux qu’ils ont remporté depuis Genève sur le terrain diplomatique.
Un article de l’ « Observer »
Un article très remarqué de l’« Observer » propose la seule solution qui en présence de l’opposition croissante aux traités, peut mettre fin à l’équivoque que nous dénonçons depuis deux mois. Il faut ajourner, non la ratification des accords, si elle est encore possible, mais la mise en train des clauses relatives au réarmement, tant que l’on n’aura pas obtenu de l’U.R.S.S. des précisions et des engagements sur ce que les Russes entendent par des élections libres dans toute l’Allemagne, comme ils l’ont proposé. Il faut mettre les Soviets au pied du mur et savoir s’il s’agit de propagande ou d’intentions réelles, ce qui aurait dû être fait depuis longtemps.
On ne peut, dit l’«Observer » laisser aux Allemands le sentiment qu’ils renoncent à la réunification de leur pays pour l’avantage d’armer douze divisions qui, de l’aveu même du chancelier Adenauer dans sa réponse aux Socialistes, ne donnera pas à l’Allemagne de Bonn une force véritable. Il sera toujours temps d’en arriver là quand on aura la certitude que les Russes ne cèderont en rien. C’est le bon sens même et la très forte opposition, qui grandit chaque jour, des Allemands de l’Ouest contre une solution qui coupe les ponts avec Moscou sans leur apporter d’avantages sérieux, est pleinement justifiée. Comme nous le disions ici, l’«Observer » préconise de fixer un délai pour que les intentions russes soient tirées au clair. L’habileté des diplomates consistera à les obliger à le faire dans un temps aussi court que possible.
Les Craintes Occidentales
Mais le veut-on réellement ? On craint à Bonn comme à Londres et à Washington que toute solution russe du problème allemand n’implique la neutralisation de l’Allemagne réunifiée, ne rejette les Alliés derrière le Rhin et les Russes derrière l’Oder, neutralisation qui jouerait bientôt contre les Occidentaux et mettrait par-delà la France, « no man’s land », au premier rang d’éventuels combats. C’est pourquoi les Russes ont beau jeu. Ils peuvent pousser leur campagne alléchante aussi loin qu’ils le veulent sans risquer d’être pris au mot, et laisser finalement l’Allemagne de Bonn, malgré la répugnance de l’opinion mutilée, comme avant-garde de la coalition atlantique.
Un fait est acquis. Les manœuvres du Président du Conseil français contre la C.E.D., les marchandages autour de la Sarre ont convaincu les Allemands qu’ils ne seraient, dans l’Europe de demain, que des otages et non des partenaires, et même s’ils croient maintenant à la sincérité des désirs de réconciliation franco-allemande, ils n’y voient pas le gage d’une véritable égalité morale.
L’Agence des Armements
De même, le Pool des armements que l’on a tout fait ici pour accréditer, ne rencontre l’adhésion de personne. Le ministre allemand de l’économie, Ludwig Erhard, y voit, non sans raison, un instrument d’oppression de la liberté industrielle, une lourde machine dirigiste au service d’un monopole pluri-étatique. Sauf peut-être les Italiens qui ont tout à gagner là et rien à perdre, tous les partenaires atlantiques y sont hostiles.
Les Allemands ne sont d’ailleurs pas du tout favorables à la reconstitution d’une industrie de guerre. Elle leur imposerait des investissements coûteux et gênerait l’expansion présente de leur économie. Ils préfèreraient acheter à l’extérieur au meilleur prix les engins que les Américains ne leur fourniraient aps. Nous ne sommes plus du tout à l’époque où les marchands de canons faisaient vivre l’industrie germanique au détriment du bien-être national.
L’erreur capitale de la récente politique française et qui se traduira par un échec total – nous n’hésitons pas à le prévoir – est d’avoir cherché dans tous les domaines, Sarre, armements, échanges et coopération économique, des solutions de marchands alors qu’on attendait des solutions humaines. La décomposition des Accords de Paris est la sanction de cette politique.
Lippmann et les deux Chines
Les journalistes marquent un autre point sur les diplomates. W. Lippmann qui n’est pas tendre pour le président Eisenhower dont il a souvent marqué les contradictions et les faiblesses, critique le dernier message du Président sur la défense de Formose. Il lui reproche une erreur juridique. Le Président présente la défense des îles tenues par Tchang-Kaï-Chek comme une nécessité militaire pour la sauvegarde du Monde libre.
Or, il faut distinguer entre les îles côtières qui ont toujours été chinoises et dont la possession est affaire intérieure entre Chinois communistes et nationalistes, ce qui ne regarde pas les U.S.A., et Formose et ses dépendances qui étaient japonaises et demeurent sous le contrôle des vainqueurs, malgré la promesse faite de les restituer un jour à la Chine, promesse qui ne vaut que si les habitants sont d’accord, pour décider de leur sort.
L’argument « militariste » présenté par Eisenhower est fâcheux alors que l’argument juridique suffisait. Le message du Président laisse en outre dans l’équivoque l’étendue des engagements pris ou à prendre dans le domaine militaire et de ce fait ouvre la voie à un conflit qui ferait bien l’affaire des Soviets. Les U.S.A. se battront-ils pour Quemoy et Matsu ? Bombarderont-ils le continent chinois si les communistes s’opposent à l’évacuation de ces îles par la VII° Flotte américaine ? Si l’on espère intimider Pékin par ces menaces, on se trompe. L’événement le prouvera. Le message du Président est plutôt de nature à provoquer le conflit qu’à l’écarter et, s’il se produit, à quoi, disent ses adversaires, aura-t-il servi de céder la Corée du Nord à Pan Mun Jon, et le Tonkin à Genève ?
L’Évolution de la Politique Intérieure en U.R.S.S.
Marquons encore un point à l’actif des journalistes. L’évolution de la politique intérieure russe confirme ce qui n’était dans nos précédentes chroniques, qu’une impression. Le retour au stalinisme s’accélère en U.R.S.S. Les trois maréchaux, Joukov, Vassilevski et Boudienny ne figurent plus sur la liste du Conseil Suprême ; Mikoyan, ministre de l’économie est écarté. Les éléments militaires et les civils, qui avaient collaboré au renversement de Beria et de son appareil policier paraissent retourner à l’ombre où Staline les avait placés. Un article significatif de Chapilov dans la « Pravda » sonne la fin de la politique Malenkov qui cherchait à développer l’industrie légère pour élever le niveau de vie de la population. L’accent est mis au contraire sur la nécessité de renforcer l’industrie lourde et par là, la défense militaire comme l’avait toujours fait Staline. De là à prévoir le prochain retour à la dictature d’un homme qui serait Krouchtchev, il n’y a pas loin. Si cet événement se produisait, la paix du Monde, ou tout au moins la coexistence pacifique et la fin de la guerre froide, pourrait bien être remise en question. Bien des illusions s’évanouiraient.
CRITON