ORIGINAL-Criton-1955-01-22 pdf
Le Courrier d’Aix – 1955-01-22 – La Vie Internationale.
Nouvelles Manœuvres
L’habileté des Soviets est de frapper au point faible. Ce point c’est maintenant l’Allemagne. Non qu’ils se fassent illusion sur les chances d’empêcher la ratification des Accords de Paris, mais pour affaiblir Adenauer et donner aux Allemands le sentiment qu’en suivant le Chancelier, ils renoncent à l’espoir d’une réunification qu’on leur fait mine de proposer.
L’Offre Soviétique
Cette offre d’une réunification de l’Allemagne après des élections libres sous contrôle international qui rejoint le plan Eden de la dernières Conférence de Berlin, n’a pas été faite par voie diplomatique, mais par le truchement de la presse convoquée à cet effet. Le but de propagande auprès des Allemands est atteint, sans que la position diplomatique soit compromise par un engagement qu’il faudrait définir. Cette nuance n’a échappé à personne. Pour protester contre les Accords de Paris, Moscou s’adresse aux Chancelleries ; pour influencer l’opinion allemande, on convoque les journalistes.
Les Embarras de Bonn
Bonn s’attendait à la manœuvre ; d’autres sans doute suivront. Adenauer ne peut que les repousser : même l’orage qui gronde dans la République fédérale n’en sera que plus violent ; les Syndicats de Bavière viennent de proposer un plébiscite contre le réarmement. Le Parti socialiste multiplie les meetings de protestation contre les Accords de Paris et les ultra-nationalistes et quelques libéraux visent l’accord sarrois.
Les Socialistes allemands cependant ne sont pas tellement satisfaits de l’offre soviétique. S’ils l’accueillent en effet, les voilà soupçonnés de faire le jeu de Moscou, et la méfiance à l’égard des Russes est générale en Allemagne. Après avoir réclamé une négociation avec les Soviets avant tout accord avec l’Occident, ils se trouvent au pied du mur. Moscou offre également d’entretenir avec le Gouvernement de Bonn qui était jusqu’à hier, la clique revancharde d’Adenauer, des relations diplomatiques et des conversations économiques et culturelles. Mais alors, les deux Allemagnes seraient également représentées à Moscou, ce qui serait inadmissible à tous les Partis occidentaux. Cependant, le Chancelier s’était à plusieurs reprises – pour faire passer les Accords de Paris – engagé à négocier directement avec les Soviets. Peut-il se dérober ? On voit ainsi la confusion qui règne en Allemagne, malgré la sérénité apparente des officiels. Le pion russe sur l’échiquier a été placé au point sensible.
Les Entretiens de Rome et de Baden-Baden
S’il n’est rien sorti de précis des entretiens de Baden-Baden entre M. Mendès-France et le Chancelier, il est indéniable que l’atmosphère fut cordiale, plus peut-être qu’à Rome où les Italiens semblent avoir attendu mieux. Le désir d’une entente durable entre les deux pays ennemis d’hier, une collaboration économique plus étroite, a paru sincère. Si les Traités de Paris sont conduits à bon port au Conseil de la République, M. Mendès-France aura fait aux yeux des Allemands de Bonn la preuve de sa bonne foi. Il en était grand besoin. De plus, l’intention du Président du Conseil de remettre le portefeuilles des Affaires étrangères à M. Edgar Faure qui l’aurait accepté, est une garantie que la teneur des Accords de Paris ne sera pas remise en cause sans entente préalable entre les deux gouvernements, ce qui veut dire que, si les Russes, contre toute vraisemblance, se décidaient à demander la suspension du réarmement allemand en échange de la réunification, les négociations à cet effet ne se feraient qu’en commun avec les Allemands et les Occidentaux, Angleterre et Etats-Unis compris. Eden a d’ailleurs pris soin dans un exposé qu’il a fait à dessein radiodiffuser, de mettre la ratification des accords une fois de plus comme condition préalable à toute conversation avec Moscou.
L’Occident ne peut, France comprise, se déjuger sur ce point sans perdre la face. Et si les Soviets se souciaient de la face, ils renonceraient, comme ils l’ont répété, à négocier après la ratification. Heureusement, ils n’en sont pas à une contradiction près ce qui, en un sens, est une force – . Quant à notre opinion, elle n’a pas varié depuis dix ans. Il n’y aura rien de changé pas plus après qu’avant. Tant que Molotov sera en place, l’armée russe occupera Weimar.
Le Traité Turco-Irakien
Les Occidentaux, en l’espèce les Américains et les Anglais dont l’entente en Proche-Orient paraît complète, ont marqué un point d’importance dans la guerre froide. L’Irak de Nouri Saïd a adhéré au Pacte turco-pakistanais, ce qui veut dire que la chaîne de l’Alliance occidentale s’enrichit d’un maillon.
L’importance stratégique de l’Irak est secondaire dans la mesure où déjà par accord antérieur les Anglais y stationnaient, mais l’influence du Pacte sur le reste du monde arabe sera sérieuse. Le Ministre turc après son succès à Bagdad est allé à Beyrouth. Le Liban préfère jouer les honnêtes courtiers entre le monde de l’Islam et l’Occident et n’adhèrera sans doute pas à l’Alliance, mais il ne pourra éviter de la soutenir implicitement. Quant à Damas, on le dit hostile. Mais depuis l’exécution au Caire des Frères Musulmans, la Syrie, en mauvais termes avec l’Egypte, va se trouver isolée, surtout si l’Egypte à son tour se rallie au Bloc occidental. On dit que la Junte du Caire est divisée sur ce point capital. Nasser serait pour et Sala Salem contre. Si Nasser demeure le maître, il apparaît que l’attitude de l’Egypte se rapprochera de celle des Occidentaux ; la Ligue Arabe, instrument du neutralisme dans le Proche-Orient, sera morte, en fait sinon en droit.
On peut reconnaître là l’action occulte de Mohammed Ali du Pakistan qui, tout en paraissant suivre le groupe de Colombo n’a d’ambition que de faire échec à Nehru. Et la main de Washington n’est pas loin. Le sort du monde ne dépend pas heureusement de toutes ces intrigues en quelque sorte traditionnelles.
Économie et Politique
La situation économique du monde libre demeure bonne ; elle n’a jamais été meilleure, et toutes les statistiques vont de l’avant avec ensemble. La spéculation à la hausse sur toutes les bourses du monde profitait du mouvement pour s’emballer. New-York qui commençait à avoir peur de revoir les excès de 1929 a cassé les reins à la spéculation, dès que l’indice Dow Jones, le thermomètre des cours à Wall Street, a passé la cote fatidique de 400.
L’incident aurait peu d’intérêt en soi s’il ne mettait à l’épreuve les possibilités de contrôle dont disposent les autorités aussi bien privées que publiques pour maintenir dans l’ordre les mouvements d’échanges, qu’ils soient financiers ou commerciaux. On ne saurait, en effet, prétendre tenir en main le développement de l’économie, si l’on permettait aux marchés de se laisser aller à des excès dans un sens ou dans l’autre.
Il est certes, plus facile de freiner la hausse que d’endiguer la baisse, et il faut du doigté pour calmer l’empressement des acheteurs sans les décourager. On verra si, dans les prochains mois, les indices financiers se règlent sur le mouvement des affaires, sans anticiper sur les progrès futurs et sans que non plus le volume des échanges se réduise outre mesure. Dans ce cas, ce serait une preuve de plus des possibilités de manœuvre des techniques modernes sur la conjoncture, gage de stabilité et de progrès dans la mesure. Sous réserve, bien entendu, d’une nouvelle guerre en Extrême-Orient qui menace.
CRITON