Criton – 1955-01-15 – Énigmes et Certitudes

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Le Courrier d’Aix – 1955-01-15 – La Vie Internationale.

 

Enigmes et Certitudes

 

On ne saurait accuser la politique française de manquer de dynamisme. On lui reprocherait plutôt le contraire ; voyages, conférences et plans se succèdent sans que l’on puisse voir où l’on veut aller. Si bien que les commentaires étrangers sont souvent contradictoires.

 

Énigmes

Doit-on voir dans le pool des armements un pas vers une nouvelle C.E.C.A., c’est-à-dire un retour à la ligne désavouée de la Communauté de Défense ? Ou bien une tentative pour assurer un contrôle supplémentaire du réarmement allemand et, en même temps, écarter l’Angleterre de cette Union européenne occidentale créée justement pour lui permettre d’en faire partie, car les Anglais se refusent à soumettre leur industrie militaire à un pouvoir supranational ?

Les Allemands se méfient. Les Hollandais s’insurgent. Les Belges demandent à réfléchir. D’autres vont plus loin : les Accords de Paris n’ont été ratifiés que par l’Assemblée Nationale et le Conseil de la République peut ébranler un vote acquis de justesse. Ne cherche-t-on pas simplement à gagner du temps pour amorcer la négociation parallèle avec les Russes qui rendrait peut-être caducs les accords ?

On voit que la méfiance persiste, et que l’équivoque qui pèse sur notre politique depuis six mois, n’est à aucun degré dissipée.

 

Les Entretiens de Rome

Les entretiens franco-italiens ont eu principalement pour objet de préparer un sondage diplomatique à Moscou. Les milieux avertis ne doivent cependant pas se faire d’illusion sur un changement d’attitude soviétique dans les mois qui viennent. On croit en effet, que la lutte pour le pouvoir a repris en U.R.S.S.

L’oligarchie qui dirige l’U.R.S.S. est un paradoxe dans ce pays par nature autocratique, le régime même suppose un maître. Des bruits qui courent, on peut conclure que Malenkov n’a pas grand pouvoir, et que Krouchtchev en prend chaque jour davantage. On dit aussi que le maréchal Vassilevski joue un rôle prépondérant, et que Molotov est près de la disgrâce. En tous cas, ce n’est pas le moment que choisirait le Kremlin pour reconsidérer ses rapports avec l’Occident. La plupart des indices portent à croire que le parti des durs est en ce moment plus influent que celui des conciliants. D’autre part, ce n’est pas la confusion et la défiance qui règnent entre partenaires européens qui pourraient décider Moscou à se montrer plus souple.

 

Le Plan Vanoni

Les plans économiques à longues perspectives qui étaient jusqu’en ces dernières années le monopole des Soviets avec leurs « Piatiletki » a gagné les Démocraties. Nous avons eu un plan de dix-huit mois que les circonstances ont favorisé. Les Italiens mettent en chantier un plan décennal de grand format dont l’objectif serait ni plus ni moins que la création de quatre millions d’emplois pour les chômeurs et les ruraux de la Péninsule. Ce plan repose d’ailleurs sur l’aide que l’on compte recevoir de l’extérieur. Les Etats-Unis viennent, en effet, de conclure avec l’Italie des accords qui seront suivis d’autres dans le domaine économique, et qui montrent l’intérêt que Washington met à sauver l’Italie du communisme, très menaçant il y a quelques mois. En échange du gros effort de Scelba pour le combattre, les Américains vont consentir une aide étendue. Ce qui caractérise cette aide, c’est qu’elle sera beaucoup plus privée que gouvernementale.

La politique américaine en ce domaine définie par le message d’Eisenhower, s’oriente vers des accords qui, du côté étranger, offriraient des garanties et des facilités en capital privé américain pour s’investir, et du côté des Etats-Unis des assurances et des exemptions d’impôts pour stimuler ces investissements. Les Italiens dans ce domaine offriront tout ce qu’on attend d’eux. Mais ce type d’arrangement se proposera partout et l’aide américaine, sauf en matière d’armements,  se fera sous forme de participation privée au développement des pays qui manquent de capitaux. Les candidats ne manquent pas.

 

Le Message d’Eisenhower au Congrès

Le message du président Eisenhower au nouveau Congrès américain est fort instructif. IL montre que les Démocrates tendent vers un même politique économique et sociale qui rend les controverses purement doctrinales sans objet.

De même que l’on a vu en France notre Président du Conseil porté au pouvoir par le « gauchisme » suivre sans y rien changer la politique de ses prédécesseurs en la matière, inversement le Président américain poussé par les Conservateurs il y a deux ans, définit une politique qui ne diffère pas sensiblement de celles de Roosevelt et de Truman. D’abord le dogme de l’équilibre budgétaire est renié. Le déficit continuera. L’Etat fera un nouveau pas vers le Welfare State jadis si décrié aux Etats-Unis ; on augmente les fonctionnaires, on prévoit un vaste programme décennal de constructions et de réfection du système routier ; de nombreuses mesures d’assurance sociale, des constructions de logements économiques, etc…

Les contacts avec les réalités du pouvoir mettent en présence des nécessités qui s’imposent et des courants sociaux qui ne peuvent être remontés. Il faut élever sans cesse le pouvoir d’achat des consommateurs pour que la production croissante trouve des débouchés. Il faut convoiter ( ?)  l’aspiration à la sécurité requise par les masses. Il faut que l’Etat intervienne pour assurer les besoins que l’initiative privée ne peut satisfaire, faute d’y trouver profit.

Par contre, il faut laisser à l’économie de marché toute liberté pour déployer et apporter l’initiative et le dynamisme, le goût du risque que l’autorité publique ne peut suppléer puisque là où elle s’exerce, la concurrence cesse de jouer. L’absurde serait de brimer un système économique sans avoir les moyens de le remplacer. Le président Eisenhower recommande, malgré toutes les oppositions, un abaissement des tarifs douaniers et un élargissement des échanges internationaux sans lesquels le système libéral s’étiole. Il ne fait que rejoindre là les tendances qui s’expriment en Europe.

Le Monde libre ne connaîtra d’expansion durable que lorsque les monnaies seront convertibles et les marchandises échangeables, sans restrictions injustifiées. Les experts sont d’accord sur ces points, et si la nouvelle technocratie a ses défauts, il faut lui reconnaître le mérite d’avoir mis en évidence les conditions mêmes du progrès économique et d’avoir mis fin à bien des controverses.

Sans doute, cela n’ira pas sans planification, mais cela ne vaut-il pas mieux que les doctrines et les passions qui les soutiennent ? Et d’ailleurs, un plan qui serait appliqué à l’échelle mondiale cesserait d’avoir les inconvénients du planisme compartimenté, surtout si, accepté par tous les producteurs, il leur laissait le soin de le réaliser par leur propre discipline, que les Etats auraient pour seule tâche de faire respecter.

On n’en est pas encore là, il s’en faut. Il y a cependant entre tous les plans gouvernementaux récemment présentés avec plus ou moins de précision, un ensemble de moyens communs. Les dirigeants ont pris conscience des seules méthodes propres à assurer à la prospérité une continuité sans à-coups majeurs.

 

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