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Le Courrier d’Aix – 1955-03-12 – La Vie Internationale.
Les Ides de Mars
Le dernier acte de la ratification des Accords de Paris s’ouvre sous de fâcheux auspices. Il demeure sans doute probable que les votes seront finalement acquis ce mois-ci, mais il est à la fois significatif et singulier que le chancelier Adenauer ait cru bon, pour rallier une majorité au Bundestag, de ranimer autour du statut de la Sarre une polémique qu’il semblait opportun d’éviter.
La Sarre, Trait d’Union ou Enjeu
Il est certain que l’opinion allemande n’est pas convaincue de payer du prix de la Sarre, un réarmement qui l’indispose et dont elle ne voit pas nettement les avantages, et une souveraineté qui en tout état de cause serait acquise à plus ou moins bref délai par la faveur des Anglo-Saxons. Même l’approbation finale de traités ne tranchera pas le différend sarrois qui par l’échec de la C.E.D. restera entre la France et l’Allemagne une pomme de discorde. Il y a dans l’intervention du Chancelier quelque chose d’un défi qui met les Anglo-Saxons dans l’embarras et les Français dans un état de sourde inquiétude. Une part de responsabilité revient au précédent gouvernement qui n’a pas fixé très clairement les objectifs français. Mais le refus de considérer, même jusqu’au problématique traité de paix, le statut provisoire de la Sarre comme inattaquable, montre assez que l’Allemagne se sent assez forte pour ne pas renoncer, même momentanément, à revendiquer son unité territoriale.
L’Opinion du Peuple Sarrois
Le souvenir du plébiscite en 1935 demeure pour les Allemands de 1955 un précédent à observer. Les avantages évidents que le peuple sarrois retire de son inclusion dans le système économique français ne sont pas définitifs. Il y a d’un côté, l’appel sentimental de la solidarité ethnique avec l’Allemagne ; d’autre part, la satisfaction d’amour propre que la Sarre escomptait d’un statut européen avec les institutions internationales dont elle devait être le siège, satisfactions morales qui eussent peut-être été plus fortes que son attachement au Reich, ne paraissent plus réalisables pour le moment.
De plus, l’appartenance à une communauté instable économiquement, et sans autorité ni direction assurée comme le nôtre, n’inspire pas aux Sarrois une grande confiance en l’avenir. Enfin, le prestige du redressement continu de l’Allemagne qui ne tardera pas, si ce n’est déjà fait, à devenir la troisième et même la seconde puissance économique du Monde libre, joue contre la France. Si bien qu’il est aujourd’hui certain que les Sarrois, tout comme les Allemands, préfèrent ne pas engager définitivement leurs relations extérieures, et comme personne ne croit à un futur traité de paix avec la collaboration des Russes, on voudrait se réserver le droit de réviser la situation quand les circonstances auront changé.
Cet opportunisme d’une petite communauté se conçoit fort bien.
L’Importance Économique de l’Allemagne
Enfin, des Allemands de l’Ouest reviennent peu à peu au sentiment de leur puissance. Non plus puissance militaire, dont on ne sait pas trop ce qu’elle signifie à l’âge nucléaire, mais puissance économique et politique indispensable à l’équilibre du Monde libre. Pour la France même et pour ses dépendances, l’Allemagne de Bonn est aujourd’hui le premier client et le second fournisseur, donc un partenaire sans lequel l’équilibre déjà précaire de nos échanges serait bouleversé. Comme nous le disions la semaine passée, ces considérations n’échappent pas aux Français avertis et ont leur répercussion au Parlement. Il est probable, en définitive, que les excès de langage du chancelier Adenauer auront l’effet qu’il cherchait et pousseront plutôt le Conseil de la République à ratifier les Accords qu’à leur faire obstacle. Mais cette résignation mutuelle n’est pas de bon augure.
L’Épuration en Hongrie et en U.R.S.S.
Sur les autres scènes de la politique mondiale nous n’avons pas de surprises à enregistrer, au contraire. Nagy en Hongrie, qui avait repris le pouvoir à Rákosi grâce à la protection de Malenkov, a fait la chute prévue. Le voilà « déviationniste de droite » ! Certains signes font prévoir que Malenkov lui-même n’a encore franchi qu’une étape de sa disgrâce. Il pourrait, comme son confrère hongrois, passer au rôle de bouc émissaire. On nous dit que son Commissariat à l’énergie électrique, dont il a eu à peine le temps de reconnaître les bureaux, marche de plus en plus mal. Comme après la liquidation plus brutale de Beria, les créatures de Malenkov disparaissent des charges importantes et sont remplacés par les soutiens des nouveaux maîtres. Mais nous persistons à penser que le nouvel état de choses n’est pas stable. Des divisions redoutables subsistent dans l’armée, et la caste des hauts –fonctionnaires intrigue contre la caste supérieure qui règne sur le Kremlin. Nous méditons souvent sur cet invraisemblable et pourtant évident résultat de cette grande « révolution prolétarienne » qui a mis au-dessus d’un peuple moins libre et plus exploité que jamais, des castes hermétiques et inaccessibles comme l’Inde n’en connaît plus !
L’Affaire Segura
Ce qui se passe en Espagne mérite attention – disons l’affaire Segura -. Le vieux cardinal-archevêque de Séville, sorte d’ultra, héritier de l’Inquisition, résiste à un ordre du Vatican de se démettre. Il avait fait contre Franco obstruction à la collaboration hispano-américaine, et malgré les efforts de Mrs. Boothe Luce, ambassadrice catholique à Rome et fort écoutée par la Compagnie de Jésus, Segura avait réussi à susciter contre les U.S.A. des sentiments xénophobes qui ne sommeillent jamais longtemps en Espagne, xénophobie moins à l’égard des Américains que du protestantisme que les sujets des Etats-Unis étaient accusés d’introduire avec leurs mœurs.
Les Américains, par ailleurs un peu découragé par l’hostilité de la phalange et de l’administration, et aussi par la médiocrité de la technique espagnole, tant ouvrière que patronale, ne sont plus très pressés de faire de l’Espagne une base supplémentaire, et au besoin de rechange pour leur marine et leur aviation. D’ailleurs, les progrès extrêmement rapides des engins téléguidés, la multiplication des types et l’extension de leur portée, peuvent rendre bientôt superflues des bases nombreuses et rapprochées de l’ennemi éventuel. L’économie espagnole qui a grand besoin d’apports extérieurs, ne peut que souffrir de la négligence des Etats-Unis, et Franco déjà aux prises avec des difficultés politiques sur la question monarchique, pourrait rencontrer de divers côté des hostilités nouvelles.
La France et l’Orient
Réservons les complications du Proche et Moyen-Orient pour un autre jour dans l’espoir généralement déçu d’y voir plus clair. Les Anglais et les Américains mieux d’accord qu’ils ne veulent le faire paraître, ne veulent pas que la Ligue Arabe se réforme contre les pactes récemment signés entre les voisins de l’U.R.S.S., Turcs, Irakiens et Pakistanais auxquels se joindrait la Perse. La diplomatie française rentrerait, dit-on, dans le jeu avec ce qu’elle a gardé d’amitié et de prestige au Liban, et même en Syrie et, qui sait, peut-être essayerait-elle d’un rapprochement avec l’Egypte, en conflit indirect avec les Anglo-Saxons et menacée par Israël. C’est une tentation irrésistible pour des diplomates de carrière de se mouvoir dans les intrigues orientales. A défaut d’un succès tangible, souhaitons-leur de bien s’amuser.
CRITON