Criton – 1955-07-16 – Vigile de Genève

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Le Courrier d’Aix – 1955-07-16 – La Vie Internationale.

 

Vigile de Genève

 

La montagne accouchera-t-elle d’une souris ? L’opinion malgré la prudence où on la convie, s’est trop échauffée sur cette Conférence de Genève pour que son attente soit tout-à-fait déçue. Il lui faut des surprises. On craint en Occident que des offres soviétiques n’aillent se dissoudre par la suite dans les commissions qui seront chargées de leur donner forme concrète ; la propagande accuserait les Américains de susciter des obstacles et l’on en resterait là.

 

Les Projets Soviétiques

Les intentions russes restent obscures : Nehru qui a passé plusieurs jours en entretiens à Moscou a-t-il révélé ses secrets à Eden avec lequel il vient de conférer à Londres ? Molotov lui, est toujours là. Il a démenti les rumeurs de sa retraite, qu’il avait lui-même fait pressentir à Vienne. Quel sera son rôle ? Acteur ou figurant ? De cela dépend pour une large part la confiance que les Occidentaux accorderont à l’U.R.S.S. Une politique nouvelle se fait avec des hommes nouveaux.

 

La Situation en Yougoslavie

En attendant, les problèmes économiques restent au premier plan. C’est la Yougoslavie qui fait les frais de l’actualité. Sept ans après sa rupture d’avec le Kominform, malgré une aide américaine massive sans compter celle des Anglais et la nôtre, la situation de ce pays du socialisme n’a fait qu’empirer. Tito après avoir tenu la vedette dans ses multiples colloques en Europe et en Asie, a dû s’interrompre pour affronter une crise intérieure.

Sans autre préavis, les prix des produits de première nécessité ont été augmentés ; le pain de 65 pour cent, la farine, les transports ; déjà au marché noir, ils avaient monté sans permission. 50% pour le beurre, 25 pour les légumes. Le Gouvernement accuse les Yougoslaves de manger trop de pain ! Les pauvres, c’est que le reste leur manque, en particulier le sucre dont ils n’ont pas touché un morceau depuis trois mois. Mieux encore, une conférence est convoquée avec les Occidentaux pour dévaluer le Dinar de moitié, 600 pour un Dollar au lieu de trois ; il est vrai que le Dinar n’avait pas attendu non plus la permission pour dégringoler. Les masses yougoslaves prises de panique font la queue devant les magasins ; comme les nouvelles mesures ne peuvent être imposées à des salaires qui sont en moyenne de l’ordre de 10.000 frs par mois en pouvoir d’achat, on augmentera les salaires, moins cependant que les prix. Et en même temps, Tito qui ne doute de rien, sollicite son admission au Conseil de l’Europe, tout en se déclarant insolvable auprès de ses créanciers étrangers (en particulier la France qui ne peut rien obtenir de son dû).

 

Chez les Satellites

L’échec de l’économie titiste ne le cède en rien à celui de ses voisins communistes. La Hongrie cherche à acheter 7 milliards de quintaux de blé canadien ; la Pologne en demande dix. La cause de tant d’infortunes ? Evidemment les intempéries. Les malheureux sujets du marxisme-léninisme finiront par imaginer que le ciel est hostile au régime. Ils se demanderont pourquoi chez leurs voisins, les récoltes, quel que soit le temps, sont excédentaires à tel point qu’on ne sait comment s’en débarrasser ; on accuse aussi les Koulaks qui ne veulent pas livrer leurs grains cachés et la bureaucratie qui en perd la trace.

Ces calamités ne sont pas d’ailleurs l’apanage du communisme. On sait avec quelle virtuosité Perón avait désorganisé l’économie argentine et réussi à rationner la viande dans le pays qui traditionnellement en fournissait au monde entier. Et Franco lui-même n’a pas donné autant de satisfaction aux estomacs des Espagnols qu’à ses Phalangistes. Ce n’est pas faute de ci, comme de là, de plans quinquennaux ou de réformes de structure. Partout, le paysan tenace a résisté ; c’est lui qui mine les autocraties et finira par les détruire.

 

La Situation en Autriche

Par contraste, il faut, si cela n’est déjà fait ici, ajouter un succès au palmarès des pays libres : celui de l’Autriche qui fête sa libération prochaine. Malgré dix ans d’occupation et d’exactions russes dans leur zone, malgré le tribut qu’elle devra encore payer à l’U.R.S.S., l’Autriche poursuit une expansion rapide qui suit celle de l’Allemagne de Bonn ; la production agricole a largement dépassé celle d’avant-guerre et l’industrie travaille à plein. Même le textile en difficulté dans les autres pays d’Occident, suit le mouvement. Les salaires sans doute, y sont encore bas bien que presque double de ceux des voisins satellites ; les travailleurs ont consenti à une discipline analogue à celle que s’imposèrent les Allemands après la réforme monétaire. Ils attendent d’une expansion économique la juste rémunération de leur effort, ce qui, du train où vont les choses, ne saurait tarder.

La santé économique, et d’abord la santé monétaire ne s’obtient, d’après l’expérience de ces dernières années, que si les salaires consentent – tout comme les profits – de suivre l’expansion de la production au lieu de la précéder. C’est ce qu’ont fait Allemands et Autrichiens.

En Angleterre, comme en France, on a escompté l’avenir ; le résultat c’est que les niveaux atteints par les rémunérations ne sont pas sûrs. En Angleterre, il est question d’une dévaluation déguisée de la Livre, sous forme de monnaie flottante permettant des manipulations selon les soubresauts de la balance des comptes, méthode par avance sévèrement critiquée par de nombreux économistes ; la même question se pose en France. La France ne résisterait pas au contact d’une Livre flottante ; les pays à monnaie saine sont partisans au contraire d’une parité fixe et d’une convertibilité intégrale ; l’actuel danger c’est que, las des obstacles mis par d’autres à une normalisation des échanges sous la forme d’une complète liberté, ils ne prennent celle de nous fausser compagnie ; l’hymne à la production ne conjure pas tous les périls.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1955-07-09 – “Le Temps du Sourire”

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Le Courrier d’Aix – 1955-07-09 – La Vie Internationale.

 

« Le Temps du Sourire »

 

L’allocution de Krouchtchev à l’Ambassade américaine de Moscou, la diffusion extraordinaire du texte de la conférence de presse du président Eisenhower par la radio soviétique, forment un prélude allègre et détendu à la Conférence de Genève. Mais une fois de plus, cela ne nous donne aucune indication des sujets sur lesquels un progrès pourra être accompli par concessions mutuelles comme le suggèrent les deux parties.

 

La Situation de l’Économie Soviétique

Krouchtchev a insisté sur l’excellente situation de l’économie soviétique, et répété que les critiques que les dirigeants s’adressent à eux-mêmes signifient seulement leur intention de faire mieux. Ce n’est donc pas par faiblesse, comme certains le prétendent, que l’U.R.S.S. a orienté sa politique vers la détente. Précisons à notre tour :

L’économie soviétique n’est pas plus mauvaise, en effet, qu’elle n’était à la mort de Staline. L’agriculture demeure le point faible et les progrès y sont peu apparents, suivant avec peine l’augmentation de la population. S’il en était autrement, pourquoi les Soviets auraient-ils acheté depuis un an des quantités considérables de viande et de sucre à l’extérieur, pourquoi n’auraient-ils pas couvert le déficit en blé de leurs satellites hongrois, tchèques et allemands de l’Est ? (On apprend cette semaine que l’U.R.S.S. achètera 500.000 tonnes de blé canadien et la Pologne 10 millions de boisseaux ; où sont les greniers d’antan !). La production des biens de consommation reste très insuffisante ; tous les voyageurs signalent les queues aux magasins d’Etat dès qu’un arrivage de tissus est signalé. La qualité des objets est très médiocre ; les Russes s’en plaignent et les voyageurs s’en aperçoivent. Par contre, les progrès de l’industrie lourde continuent à un rythme régulier et l’armement prospère. Dans l’ensemble, il n’y a pas grand changement dans le niveau de vie des habitants qui sont pauvrement mais décemment vêtus, suffisamment nourris sans douceurs ni superflu et toujours très mal logés. Tous les rapports, et l’on sait combien il en vient, s’accordent sur cette impression.

Cependant, pour la première fois depuis six ans, les Soviets ont renoncé à abaisser les prix dans les magasins d’Etat, ce qui était leur manière d’augmenter les salaires : La moyenne de ceux-ci s’élève à six cents roubles environ, douze mille francs par mois en pouvoir d’achat moyen ; les salaires en province étant plus faibles qu’à Moscou où le niveau de vie est plus élevé, la ville servant d’enseigne aux visiteurs. Quant au pouvoir d’achat du rouble s’il est plus élevé que la moyenne indiquée pour les denrées alimentaires, il l’est très sensiblement moins pour les vêtements et autres articles à qualité égale, bien entendu. Car la plupart des erreurs de calcul viennent précisément des différences de qualité entre ce que produit l’Occident et ce que vend l’U.R.S.S.

 

La Thèse de la « Paupérisation »

Si nous rappelons ces faits que nous avons déjà commentés ici, c’est que l’on a tenté de nier les progrès accomplis en France du pouvoir d’achat des travailleurs. Une discussion s’est engagée avec quelque bruit sur la prétendue « paupérisation » des travailleurs français. S’il est exact – et c’est sur cela qu’on spécule – que le salaire effectivement touché – abstraction faite de divers avantages indirects – d’un ouvrier qualifié célibataire et bien portant, n’est pas très supérieur au salaire de 1938 et 0 à 20%, selon les cas, par contre le sort d’un travailleur chargé de famille est sans rapport matériel et moral avec celui de l’avant-guerre surtout s’il s’agit d’un ouvrier non qualifié : encore la France n’est-elle pas dans ce domaine la plus favorisée des nations libres.

La cause en revient à nos charges très élevées, particulièrement celles que nous imposent nos territoires d’Outre-Mer et le vieillissement de nos structures économiques. Quant aux « profits capitalistes », ils sont en France des plus bas – les actionnaires des entreprises françaises en savent quelque chose – et si les profits comptables sont en apparence considérables, ils sont en presque totalité absorbés par les investissements indispensables pour maintenir en état, à notre époque de progrès technique, l’instrument de production. Encore n’y suffisent-ils presque jamais, pour les entreprises en renouvellement constant de fabrication. L’usure du capital n’a jamais été aussi rapide. Ces faits ne sont pas discutables, pris bien entendu dans leur ensemble et non sur des cas privilégiés, ou choisis pour les besoins de la cause.

 

Le Progrès Économique du Monde Libre

Cette digression dans le domaine socialo-économique était nécessaire d’abord pour mettre au point les jongleries auxquelles on fait servir les statistiques au lieu de voir les faits concrets et, ensuite, pour souligner une fois de plus l’événement le plus important dans le domaine international qui se soit produit depuis la guerre et qui explique bien des choses et en particulier la « détente », c’est-à-dire l’extraordinaire progrès économique en biens de consommation qui prend chaque jour des proportions plus spectaculaires dont bénéficie le Monde libre, tandis que l’autre stagne. C’est un fait d’une immense portée et qui dure – en gros – depuis plus de six ans aux Etats-Unis, en Allemagne, en Belgique et en Suisse et qui s’est généralisé depuis quinze mois dans le reste du Monde libre à un rythme au moins égal à celui de ces pays. Evidemment, les lecteurs du « Monde » n’en entendent pas souvent parler. On préfère discuter de la « paupérisation ».

En fait, la progression des richesses nationales se situe à un rythme annuel moyen de l’ordre de 6 à 8 pour cent et paraît devoir s’accentuer encore ces derniers jours ; cette proportion joue au surplus sur des économies déjà avancées (le pourcentage n’a pas la même signification aux Etats-Unis ou en U.R.S.S. à cause des niveaux de départ). Et cela – ce qui est essentiel – n’est nullement dû à une dépense accrue d’armements, le secteur rentable en bénéficiant intégralement. A preuve que les salaires suivent quand ils ne précèdent pas cette progression. L’augmentation des salaires a été cette année générale dans le Monde libre et les dernières augmentations dans l’industrie automobile et de l’acier aux Etats-Unis, des mineurs en Allemagne, ne sont que les révélateurs des possibilités accrues du système de libre entreprise pour le développement du bien-être. On peut évidemment se demander si cette expansion est susceptible de se prolonger indéfiniment. Il est normal qu’on le croie, plus téméraire de l’affirmer. Ce qui est certain, c’est qu’après chaque palier, la reprise s’est manifestée avec une vigueur nouvelle.

Nous ne parlerons pas aujourd’hui d’autres problèmes d’ordre politique et diplomatique ; rien de saillant ne se dégage encore des nombreux contacts qui se suivent. L’économique domine et ordonne au fond la marche des événements. Le vrai rapport des forces se mesure aujourd’hui d’abord au degré de prospérité auquel les pays en rivalité se haussent. La détente n’est pas l’œuvre des diplomates, mais de ceux qui créent la richesse et s’emploient à la répartir de la façon la plus rapide et la moins injuste possible.

 

Le Commerce Est-Ouest

Un important rapport, assorti d’une documentation très précise, a été publié par Harold Stassen sur le commerce Est-Ouest. On se rappelle que ce fut le thème de manifestations à grand spectacle à Moscou et à Pékin et la première phase de la détente qui se poursuit aujourd’hui – et pour cause – sur d’autres plans.

Nous avions à l’époque dit notre scepticisme sur le développement du commerce entre les pays communistes et les autres. On fait le point aujourd’hui. Ce commerce demeure insignifiant : à titre d’indication, les échanges de l’U.R.S.S. avec l’extérieur en 1954 représentent à peine quatre mois des échanges de la France seule, 1 milliard sept cent millions de dollars ; le commerce avec la Chine, le cinquième de ce chiffre. Encore le progrès de 1954 par rapport aux années les plus faibles 1952 et 1953 – environ 24% – est-il entièrement le résultat des échanges du premier semestre. Au second, ils sont retombés à peu près à leur niveau antérieur. Cependant, les pays de l’Est manquent de presque tous les produits industriels. Ils en ont souvent dressé la liste, mais ils n’ont rien à vendre et quand la Russie achète des denrées alimentaires ou des automobiles (ces Messieurs par l’intermédiaire du Gouvernement bulgare, viennent de commander cinq cents Chevrolet), ils règlent leurs achats en or.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1955-07-02 – Les Discours et les Faits

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Le Courrier d’Aix – 1955-07-02 – La Vie Internationale.

 

Les Discours et les Faits

 

Si l’on passe au crible les discours, interviews, conférences de presse qui ont marqué le voyage des hommes d’Etat à San Francisco, on n’en retient pas grand-chose sur ce qui pourrait se dire dans quelques jours à Genève. Les points de vue se rapprochent sans que l’on aperçoive où ils peuvent se rencontrer, et cela est aussi vrai des rapports entre les Occidentaux qu’entre ceux-ci et les Soviets.

 

Toujours le Problème Allemand

On ne pourra en effet rien faire d’utile à Genève si le problème de la réunification de l’Allemagne n’est pas posé, sinon pour être résolu d’emblée, du moins pour qu’une procédure soit établie qui en rende, à plus ou moins long terme, la réalisation possible. Or les Russes n’ont rien révélé des conditions de cette réunification sinon celles que l’on connaissait depuis longtemps.

Du côté Occidental, on peut remarquer que des nuances subsistent entre les vues américaines et celles d’Eden et de Pinay. Les Etats-Unis mettent en premier plan la réunification sans condition, c’est-à-dire, à la suite d’élections libres, ce qui laisserait à l’Allemagne la faculté de décider de sa position extérieure, de ses alliances politiques et militaires, sous la seule réserve que la force armée du nouvel Etat serait limitée et contrôlée par un accord librement consenti dans le cadre d’une limitation générale des armements applicable aussi bien à l’O.T.A.N. qu’au Bloc oriental ; réunification et désarmement bilatéral iraient de pair sans régime d’exception pour aucun des signataires.  Du côté Français et Anglais de même qu’à Bonn on ne se fait guère d’illusion sur le succès d’un tel plan et la politique des trois pays européens coïncide en un point : c’est qu’une réunification prochaine de l’Allemagne ne paraît pas souhaitable. Adenauer pense en effet qu’acquise demain, elle le serait à des conditions qui mettraient l’Allemagne en tutelle et l’empêcherait de déterminer à l’avenir son sort en pleine souveraineté.

Du côté Français, bien que l’on reconnaisse que la réunification de l’Allemagne est la condition première d’une certaine stabilité en Europe, on n’est pas pressé de modifier l’état actuel ; la peur d’une grande Allemagne, l’espoir avoué de la maintenir démembrée et d’isoler la Prusse des autres pays de la fédération, demeurent sensibles dans les propos prudents de nos ministres. Il n’y a pas là matière à un désaccord profond entre Paris et Bonn, car le Chancelier veut attendre pour négocier avec Moscou que la force militaire de l’Allemagne soit reconstituée et pèse dans la balance ; depuis les Accords de Paris, les relations franco-allemandes sont aussi bonnes que possible et l’on cherche de part et d’autre à éviter toute controverse sur l’avenir de l’Allemagne qui serait, au surplus sans objet puisqu’il dépend des Soviets.

 

L’Avenir de la Zone Orientale

On peut se demander cependant si la position des Russes en Allemagne est aussi forte qu’ils le pensent. Il est curieux sinon  incompréhensible que la situation de l’Allemagne orientale occupée par les Russes continue de s’aggraver dix ans après la guerre et que le pays soit encore soumis à un rationnement alimentaire qui n’est même pas régulièrement honoré. Tandis qu’une certaine amélioration avait suivi le 17 Juin 1953 pendant plus d’un an, les choses se sont gâtées à nouveau et même le ravitaillement des industries est déficient. Une telle situation qui reflète les difficultés de l’Union Soviétique même, peut-elle se prolonger indéfiniment ? Est-ce qu’un jour la population, instruite par les répressions sanglantes de 1953, ne cherchera pas dans une désobéissance passive quasi unanime de mettre le fonctionnement du régime de Pankow dans un état de complète paralysie ? Cette rébellion secrètement organisée ferait entrer le problème allemand, éludé demain à Genève, dans un état aigu tel, que les Russes ne le pourraient résoudre à eux seuls. 

 

Le Désarmement et la Guerre « Presse-Bouton »

Pour ce qui est de la question du désarmement dont on doit s’entretenir à Genève, n’est-elle pas, dans les termes où on la pose communément, appelée à être dépassée par l’évolution de la stratégie ? La guerre « presse bouton », c’est-à-dire l’attaque surprise qui serait déclenchée par des engins atomiques téléguidés sans aucun mouvement d’hommes était encore l’année dernière une vue de l’esprit sur les temps futurs. Mais les progrès techniques, en ce domaine comme en d’autres, vont encore plus vite qu’on ne le prévoyait. La possibilité d’une telle guerre surprise et dont les préparatifs seraient presque invisibles, est une possibilité déjà en partie réalisée ou fort près de l’être. Les revues techniques russes y font couramment allusion, et les Américains y travaillent sans relâche. Dès lors, quand on propose une inspection des ports et des voies ferrées pour surveiller le désarmement comme l’a fait Molotov aux Etats-Unis, on ne risque rien. La réduction proportionnelle des effectifs serait aussi inopérante. Il faudrait que soient livrés tous les secrets industriels. Qui des deux parties y consentira jamais ?

 

Le Jeu de Nehru

Si les rencontres de San Francisco découragent les commentaires, il n’en est pas de même de la visite de Nehru à Moscou et de sa tournée chez les satellites. Ce n’est pas seulement pour les Russes un encouragement au neutralisme asiatique, c’est un jeu très adroit de part et d’autre qui vise Pékin. Les Soviets, si alliés qu’ils soient aux Chinois, ne veulent pas leur laisser le premier rôle dans la stratégie du communisme, et les visites et les entretiens entre les diplomates hindous et chinois risquaient de créer une entente asiatique qui échapperait au contrôle de l’U.R.S.S.

Déjà celle-ci avait été exclue de la conférence de Bandung en accord sans doute avec Pékin et New-Delhi, pour éviter que les Russes ne soient mis en accusation par des minorités musulmanes. Mais cette absence avait beaucoup nui au prestige soviétique. Nehru a été accueilli à Moscou avec une pompe et une liesse de commande absolument extraordinaires ; on a tout fait pour retenir Nehru dans le triangle ; celui-ci ne demandait pas mieux que de jouer entre les Russes et les Chinois une partie  d’équilibre lui permettant de se défendre des ambitions des uns et des autres et de cristalliser autour de sa personne toutes les forces qui ne veulent pas s’intégrer à l’un des deux blocs.

Nehru, de plus, bien qu’il proclame à l’envi son intention de faire évoluer l’Inde vers un état socialiste, a peine à se défendre contre les communistes de l’intérieur qui ne manquent pas de montrer l’état féodal où demeure le pays avec la complicité de son administration. Pour prix de sa visite à Boulganine, il a obtenu que les communistes hindous fassent preuve de modération dans leur action, et ceux-ci se sont exécutés sans beaucoup de conviction et en réservant l’avenir.

 

A Buenos-Ayres

Les nouvelles d’Argentine demeurent confuses , quelques points émergent ; la Junte militaire dirigée par Lucero fait la paix avec l’Église et se débarrasse du ministre de l’intérieur Berlinghi ; sans pouvoir affronter le syndicalisme péroniste, elle prépare un changement de personnes à sa tête ;  on cherche également à ressouder les forces militaires, marine et aviation, qui veulent éliminer Perón, alors que l’armée juge indispensable, si l’on veut éviter une vraie révolution, de le maintenir en place au moins nominalement. L’impression est que personne, ni Perón, ni l’armée, ni la marine, ni les syndicats, ne se sent assez fort pour s’imposer, ce qui est sans doute la meilleure garantie de la paix sociale.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1955-06-25 – Prestige de la Civilisation

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Le Courrier d’Aix – 1955-06-25 – La Vie Internationale.

 

Prestige de la Civilisation

 

Les Trois Occidentaux auxquels il faut joindre désormais l’Allemagne attendent de pied ferme les propositions soviétiques ; jamais depuis le début de la guerre froide l’harmonie n’a été entre les Grands, aussi parfaite. Elle l’est manifestement moins dans l’opinion, particulièrement en France. Mais il est difficile à tout observateur de bonne foi, de contester que cette solidarité des pays libres soit nécessaire et profitable après les succès qu’elle leur vaut. La conclusion des Accords de Paris a été la cause essentielle de la détente, alors que l’on s’attendait à un raidissement du communisme. Mais il y en a d’autres.

 

L’Enjeu des Forces Morales

La détente, en effet, est plus qu’une résultante des rapports de force une victoire des valeurs morales. On n’a pour s’en convaincre qu’à observer la stratégie de la propagande. A Paris, par exemple, qui demeure la capitale du monde civilisé, c’est à un assaut de démonstrations culturelles que l’on assiste.

Les Américains, sous le signe de « Salut à la France » exposent et présentent ce qu’ils croient avoir de meilleur, musique, théâtre, arts plastiques. Ils veulent par-là dissiper le préjugé qui les faisait considérer comme gens d’affaires et habiles techniciens, incapables par contre de création esthétique originale et tributaires de l’Europe  en ce domaine, préjugé séculaire et jusqu’à ces dernières années assez fondé. Les Etats-Unis veulent rappeler le rôle qu’ils ont joué dans le développement de la culture et dans l’ordre moral et religieux : le président Eisenhower s’étend à chaque occasion sur les valeurs qu’ils défendent.

Les pays d’au-delà du rideau de fer se sont empressés de répondre. Les Chinois ont envoyé le théâtre de Pékin, l’Allemagne de l’Est Arnold Brecht, la Tchécoslovaquie, la Roumanie, la Pologne participent au Festival international. Ces manifestations sont significatives du besoin de ne pas faire figure de barbares. Il n’est plus question d’effrayer, mais de séduire. Il n’est guère de pays, même parmi ceux qui vivaient jusqu’ici repliés sur eux-mêmes qui ne prennent conscience de leurs valeurs de civilisation et qui ne cherchent à en faire connaître au dehors l’originalité.

Cette heureuse rivalité est un signe dont l’importance pour le progrès pacifique du monde ne doit pas être méconnue.  Plus que les discours et les joutes diplomatiques, ils nous éclairent sur les aspirations des peuples dont les dirigeants doivent tenir compte. Développer dans la paix leurs capacités de réalisation dans les domaines de l’art comme de l’orientation scientifique et matérielle.

 

L’Enjeu des Prochaines Conférences

Cela certes ne garantit pas que les prochaines rencontres de San Francisco et de Genève apportent aux problèmes difficiles un commencement de solution. On nous avertit à l’envie qu’il n’en faut rien attendre de décisif et nous ne sommes pas de ceux qui croient à une coexistence pacifique, c’est-à-dire où tout conflit aigu serait écarté. Cela nous garantit cependant que pour l’heure toute tentative de force du genre de celles qui ont troublé ces dernières années se heurterait à une réprobation presque unanime et le cas échéant, conduirait à une coalition redoutable contre l’agresseur. Les communistes ont senti le vent et modifient leur tactique.

 

Le Plan Soviétique

L’enjeu des prochaines conférences se dessine ;  le plan de l’U.R.S.S., s’il en est un vraiment cohérent, consisterait, plutôt qu’à affronter les Alliés ensemble, de procéder à des rapprochements séparés comme ce fut le cas avec Tito et à des tentatives comme l’invitation adressée à Adenauer de se rendre à Moscou et les conversations aimables avec la France. Les Russes veulent tâter le terrain dans l’espoir de faire surgir des divergences d’intérêt dans la coalition atlantique. Les chances de succès de cette politique semblent assez faibles, à moins que Moscou ne joue des grosses cartes, impliquant des sacrifices majeurs. Ce que rien pour le moment ne laisse supposer. Des paroles et des sourires ne suffiront pas.

 

La Révolution Argentine

On peut maintenant parler de la petite révolution qui s’est déroulée en Argentine. Le résultat essentiel semble acquis. La dictature Perón a vécu. Là encore les forces morales ont joué le rôle essentiel. En s’attaquant à l’Eglise, Perón a soulevé en Amérique Latine une réprobation presque unanime. Les courants anticléricaux existent partout en Europe comme en Amérique. La question religieuse a repris depuis un an environ une acuité que l’on croyait depuis longtemps émoussée. Il y a malheureusement des passions latentes, séculaires, qui se réveillent à l’occasion. Elles demeurent vivaces sur le plan politique ; mais en Argentine, elles avaient dépassé la mesure en devenant explosives et sanglantes. Perón avait exalté la fièvre antireligieuse pour détourner l’opinion de ses erreurs. Peut-être avait-il été débordé par les agitateurs professionnels. La réaction de l’opinion lui a été fatale. S’il n’est pas d’emblée écarté du pouvoir, il ne jouera plus qu’un rôle nominal pour éviter que ses partisans encore nombreux ne passent à l’action. Une dictature militaire du type égyptien paraît devoir succéder à ce fascisme attardé.

Cette dictature Perón appuyée sur une démagogie sentimentale et incohérente ne laissera guère de regrets. Perón avait pratiqué pour lui-même un culte de la personne poussé au fanatisme en élevant sa défunte compagne « Evita », ancienne dame galante, au rang d’idole vénérée comme une sainte. Le ridicule n’avait pas tué cette religion naissante. Il a fallu qu’elle se heurtât avec violence aux croyances profondes de la nation.

Chose curieuse, l’affaire n’a contrarié que les « Yankees » comme on les appelle là-bas. Les Etats-Unis en effet, avaient fini par croire que le Péronisme était éternel et Perón aux abois s’était réconcilié avec eux. Il avait traité avec les grandes compagnies américaines pour développer le pays et redresser son économie ébranlée. Il se peut que ce revirement ait indisposé de ses partisans et contribué à sa chute. La Junte militaire qui lui succède aura fort à faire pour tenir les forces divisées en équilibre, éviter de paraître réactionnaire aux yeux des masses, ranimer l’économie sans faire trop apparemment appel au capital étranger. L’avènement d’un ordre nouveau, d’un ordre tout court, n’ira pas sans heurts, mais à plus ou moins longue échéance, l’Argentine devra sortir de l’isolement où la maintenait le péronisme dans la famille même des nations américaines.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-06-18 – Ordre et Désordre

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Le Courrier d’Aix – 1955-06-18 – La Vie Internationale.

 

Ordre et Désordre

 

La stratégie de la détente est marquée de bonnes intentions. Les deux parties et les honnêtes courtiers qui les visitent s’emploient à créer un climat nouveau. Le sourire est partout. Mais dès que l’on passe du cœur à l’esprit, l’optimisme s’obscurcit. De quoi parlera-t-on pour s’entendre ?

 

Difficultés des Problèmes à Résoudre

Les problèmes en suspens depuis dix ans sont au même point et ceux qui ont été résolus, comme l’accord sur l’Autriche, n’étaient qu’affaire de bonne volonté. Les autres malheureusement demandent des concessions mutuelles et déjà les vetos s’élèvent : ne touchez pas aux satellites, dit Moscou ; ne nous parlez pas de neutralité allemande, dit l’Occident. L’Occident en effet, n’a rien à offrir. Tout ce qui pouvait être objet de marché a été acquis par les Russes qui ne peuvent rien céder sans contre-partie. Il y a cependant dans ce double mur une légère faille ; les derniers événements nous ont appris, si nous ne devinions déjà, que les Soviets perdaient volontiers la face et ne craignaient pas de se contredire. C’est là-dessus que repose tout espoir.

 

L’Étoile de Krouchtchev pâlit-elle déjà ?

A force de réfléchir sur le nouveau cours des choses, on en vient à se poser clairement la question : qui gouverne à Moscou ? Molotov est passé au rôle de feu Vichinsky sans rien perdre de ses attributions officielles. Cependant, il prend tranquillement le bateau quand les grands problèmes se débattent entre Nehru et les officiels du Kremlin. Il a d’ailleurs, à Vienne, fait clairement allusion à sa prochaine retraite.

Jusqu’au voyage de Belgrade, on voyait en Krouchtchev le maître de l’heure ; mais depuis, des bruits circulent de son déclin. Et tôt ou tard, les bruits à Moscou finissent par être confirmés. Malenkov, puis Molotov, Krouchtchev serait-il à son tour, sans changer de fonction (il est secrétaire du Parti) éliminé du pouvoir suprême ? Pendant que les débats se poursuivent, le maréchal Joukov continue avec son « vieux compagnon d’armes » Eisenhower une correspondance amicale et mystérieuse. Pour qu’il se permettre de le faire et surtout d’en parler, il faut qu’il n’ait pas grand monde à craindre au-dessus de lui ; l’influence grandissante des militaires – des vrais qui ont combattu – est en tous cas indéniable, plutôt d’ailleurs que d’une rivalité, on a l’impression à Moscou d’un certain désordre. La hiérarchie suprême est assez confuse.

Selon les observateurs occidentaux qui depuis quelque temps sont très souvent conviés aux réceptions et aux agapes qui les suivent, la détente prend parfois l’aspect de la pagaïe ; pour nous qui ne voyons les choses que de loin et à travers les textes, nous commençons à douter qu’il y ait un plan établi par les Russes pour les prochaines entrevues ; la détente bien sûr ; à propos de quoi, on ne sait pas trop. On verra bien.

 

Le Rôle des Experts

Si l’on n’y voit pas plus clair, ce n’est pas faute d’experts qui se réunissent aux quatre coins du monde pour parler de tout et dresser des plans. On disait autrefois que lorsque les experts s’en mêlaient, on était sûr que la question serait enterrée. Ce n’est plus tout-à-fait vrai, car il n’y a plus de diplomate sans sa cohorte d’experts. Sans doute les succès sont rares ; mais enfin à Vienne du moins, ils n’ont pas réussi à trouver la question insoluble ; ou plutôt, ils en ont trouvé plusieurs, mais les Russes ont préféré céder et ont passé outre ; les Occidentaux n’ont eu qu’à suivre. Mais quand il sera question du désarmement !

 

Le Contrat de l’Automobile aux U.S.A.

Réduits comme nous le sommes à des considérations si peu concluantes, revenons à quelque chose de précis : l’accord entre le Syndicat de l’automobile aux Etats-Unis et deux des trois grandes compagnies, Ford et la « General Motors ». On conteste de part et d’autre d’ailleurs la portée du nouveau contrat où il est stipulé que les Compagnies verseront à un fonds de garantie correspondant à 5 cents de l’heure de travail, une somme suffisante pour arriver à payer pendant six mois, en cas de chômage, 60 à 65 pour cent de leur salaire aux ouvriers ; cela sans préjudice des secours versés par les Pouvoirs publics. Ce qui est nouveau et choque certains traditionnalistes, c’est qu’aux Etats-Unis on va désormais payer des gens qui ne travailleront pas. Qu’on les aide à supporter la crise, fort bien, encore qu’ils devraient s’assurer eux-mêmes. Mais qu’on les paye ! Il est certain que la Société Ford qui a toujours été le pionnier de l’évolution du capitalisme en Amérique n’a pas signé l’accord sans raisons profondes ; car elle aurait pu, s’y refuser et tenir les risques – elle l’a fait déjà dans le passé. Cette raison qui l’a emporté est celle-ci : l’ouvrier est avant tout pour le monde des affaires un consommateur ; le jour où son pouvoir d’achat tombe, c’est la crise qui de locale devient générale. Ce n’est pas dans le cas présent, le travailleur que l’on paye quand il ne fait rien, mais le consommateur dont on garantit le pouvoir d’achat. Si l’on se rappelle que ce pouvoir est la base de toute l’économie de vente à crédit et que c’est l’insolvabilité des acheteurs à crédit qui a donné à la crise de 1929-32 tant de gravité, on comprendra qu’en assurant la sécurité de l’emploi, on consolide l’édifice même de l’économie.

Les adversaires de l’accord de l’automobile en voient par contre les dangers : son caractère inflationniste d’abord. En élevant le prix de revient, c’est la monnaie qui perd de sa valeur. D’autre part, cette charge nouvelle risque de ruiner les petites entreprises déjà marginales qui ne pourront supporter ce que peuvent les Grands. On craint aussi que cette sécurité de l’emploi et les obligations qu’elle comporte ne freine l’esprit d’entreprise chez l’employeur et le goût du risque et la mobilité de la main-d’œuvre. On y voit aussi une cause de chômage ; car les employeurs tendront à ne s’assurer que le minimum de travailleurs de peur d’avoir à subventionner ensuite ceux qui seraient en surnombre. On y voit en somme le début d’une sclérose de l’économie dont les succès éclatants reposent sur l’initiative, le risque et même l’intrépidité. Le jour où l’économie américaine sera fonctionnarisée, dit-on, qu’aurons-nous à opposer au socialisme ? On en arrivera à une économie de rente comme en Angleterre et en France ; avec elle, la médiocrité ; la prospérité des Etats-Unis ne sera qu’un souvenir.

Ces critiques sont fondées, mais plus en apparence qu’au fond. On ne va pas contre les grands courants de l’évolution sociale et Ford voit juste ; il n’y aura plus de crise économique le jour où le travailleur saura qu’il ne peut en être la première victime. Outre la justice sociale qui y trouve son compte, la mesure, malgré les inconvénients qu’on y voit, est la meilleure garantie d’une prospérité durable ; elle en freinera peut-être, sans doute même, le rythme ; mais après tout, faut-il s’en plaindre ? C’est la rapidité de progrès qui est aujourd’hui son plus grand risque.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-06-11 – Changement de Décor

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Le Courrier d’Aix – 1955-06-11 – La Vie Internationale.

 

Changement de décor

 

Ce titre exprime exactement pour nous l’état présent de la situation internationale ; au théâtre, lorsqu’un acte est achevé et que les machinistes montent le cadre du suivant ; les machinistes en l’occurrence sont Krouchtchev et Boulganine. Le rideau est tombé sur la ratification des Accords de Paris et les menaces de représailles soviétique ; l’O.T.A.N. rouge de Varsovie. Une courte pause ; puis l’invitation du Chancelier autrichien à Moscou ; le traité signé et paraphé en un tournemain après huit ans d’obstruction, sitôt après un plan de désarmement très raisonnable en apparence ; puis ce fut le voyage à Belgrade et la réconciliation avec Tito ; la tournée mystérieuse à Sofia et à Bucarest de Krouchtchev et Boulganine ; l’accueil triomphal de Nehru en U.R.S.S. Enfin, hier la note qui demande d’urgence Adenauer à Moscou pour renouer des relations normales avec la République fédérale. A remarquer que cette note, curieuse dans la forme n’est pas du style Molotov ; tout cela en Occident ; en Extrême-Orient la libération de quatre prisonniers américains par Pékin et la trêve de fait dans le détroit de Formose. Dans ce cadre imposant on va tourner la Conférence des Quatre Premiers ministres à Genève le 18 juillet.

 

L’Attitude des Occidentaux

L’Occident n’a pu devant ces événements que prêter son concours, un peu désorienté mais au fond assez uni. Prudence et discrétion sur des contre-propositions encore vagues, aux offres soviétiques dont on ignore la nature et surtout l’étendue. Eisenhower et Pinay ont déclaré en des termes concordants que l’acte qui s’ouvre serait long, plein d’embûches et de difficultés, mais l’optimisme est de rigueur et beaucoup de patience avec, bien entendu. Pour une fois, force est à tous, chroniqueurs ou diplomates, d’adopter la formule anglaise « wait and see ».

 

Qu’y a-t-il de Changé ?

Les commentateurs sont d’accord sur un point : il y a quelque chose de changé ; ils ne le sont plus pour dire quoi. Voyons un peu. Un nouveau style est un changement de personne. L’équipe Molotov se préoccupait d’abord de propagande ; mettre l’Occident sans répit sur la défensive et le rendre responsable des obstructions que les Soviets s’arrangeraient à rendre inévitables.

Tactique qui dure depuis des années et qui a fini par s’user. Les imbéciles eux-mêmes n’y croyaient plus et les fanatiques étaient gênés ; le style Krouchtchev est entièrement neuf. Poli, prolixe ; on peut entendre dans ses propos toutes sortes de beaux espoirs de collaboration dans tous les domaines, politiques, économiques, culturels. Il ouvre toutes les portes sans qu’on sache sur quoi exactement. Mais chacun y trouve une perspective favorable à ses vues personnelles et à la rigueur Nehru comme Eden y peut loger ses propres vues.

La tactique est ainsi très favorable pour créer une atmosphère d’intérêt, voire de sympathie, et rendre du crédit à la diplomatie soviétique qui en avait grand besoin. On peut s’attendre aussi bien à des coups de théâtre, genre traité autrichien, qu’à des pourparlers pour rien, comme naguère au Palais Rose ; les chances sont égales. L’attention en tous cas est ranimée, ce qu’il fallait. Il y a cependant un dilemme qui se présente pour Krouchtchev. Il ne peut pas décevoir longtemps l’attente de son public. Il faut qu’il se passe avant longtemps quelque chose sur la scène de vraiment inédit. Or les Occidentaux ne prendront à Genève des initiatives que pour la forme. Il faudra donc que Krouchtchev fasse comme à Vienne des offres concrètes, par conséquent des sacrifices ; sinon, la déception venue, la méfiance qui est encore chaude serait plus lourde que jamais. Or Washington a un peu ouvert son jeu ; si vous voulez que nous reculions en Europe, il faut libérer les satellites et les neutraliser ; le prix pour Moscou est gros.

 

Les Résultats du Voyage à Belgrade

C’est comme nous l’avons dit avant le voyage le but de la visite, humiliante à nos yeux d’Occidentaux, de Krouchtchev et Boulganine à Belgrade. On sait maintenant que les conversations préliminaires entre Tito et les Russes avaient été très détaillées ;  un ingénieur yougoslave viendrait de livrer aux services secrets américains, les plans du dernier moteur d’aviation de chasse soviétique offert par les Russes à Tito il y a quelques mois, petit cadeau préparatoire à une entente qu’on voulait, à Moscou, totale. Tito ramené dans l’orbite d’un communisme élargi et même quelque peu hétérodoxe – Krouchtchev et Boulganine n’ont pas sur le marxisme léninisme des idées très arrêtées. – Entre deux verres de vodka, on peut concilier bien des dogmes. Mais Tito est abstinent et il se sait surveillé et même filé de près par l’Intelligence Department américain et n’entend pas renoncer aux dollars. Il ne s’est pas laissé conter par une sorte de fédération danubienne dont il aurait été l’inspirateur, mais non le maître, un délégué de Moscou plutôt présidant le groupe d’états soi-disant neutres, la ceinture rose d’un communisme adouci. Il aurait été prisonnier de son alliance avec l’U.R.S.S. L’indépendance a été pour lui fructueuse, mais il a laissé venir les Russes jusqu’à lui et sans les décevoir tout à fait, n’a rien promis de définitif. Il est aussi habile que ses anciens maîtres.

Comment dès lors, sans être sûr de Tito, les Russes pourront-ils offrir à l’Occident un plan qui bouleverse le statut actuel de l’Europe et comporte la réunification de l’Allemagne quelles que soient les modalités imaginables de cette reconstitution germanique ?

 

Le Rôle du Chancelier Adenauer

Le chancelier Adenauer qui maintenant, en marge des quatre Grands, est un cinquième qui compte de plus en plus, ne se laissera pas facilement circonvenir. Il a fermement axé sa politique sur l’Alliance américaine, et l’opinion allemande le suit et le suivra. Même si l’Alliance Atlantique devait subir une nouvelle crise, l’Allemagne de Bonn resterait seule dans la ligne de Washington. C’est un roc que Moscou aura peine à faire sauter et le Chancelier ne vendra pas sa position contre une réunification pleine de restrictions, qui au surplus, il n’a peut-être pas tellement hâte de voir s’accomplir. Le risque pour la nouvelle politique soviétique est de retourner à l’ornière d’antan ; l’opinion aurait tôt fait de conclure qu’elle est demeurée la même et que la faute lui incombe. Ce qui pour des raisons assez diverses et faciles à deviner est sans doute le secret espoir des Occidentaux.

 

L’Accord U.A.W. – Ford

Le syndicalisme américain dans les conclusions de l’accord entre les ouvriers de l’automobile et Ford a réalisé, dans une certaine mesure, son objectif : assurer à ses membres la sécurité de l’emploi. On voit là un tournant dans l’évolution du système social américain, une nouvelle orientation de la politique de la libre entreprise. D’aucuns parlent déjà d’un premier pas vers une façon de socialisme. Il est certain que dans le domaine social, les Etats-Unis malgré leurs traditions, ne peuvent que suivre le mouvement qui tend dans tout le monde industriel à substituer à la lutte pour la vie, un système d’assurance contre ses risques et d’abord contre le chômage.

L’accord en question n’est pas une révolution en marche, car dans l’esprit des Américains, sa portée sera limitée, sinon nulle en fait si comme chacun l’espère, de nouvelles dépressions tragiques sont exclues à l’avenir. Ce qui est changé est ceci. Le système dit capitaliste ne peut, sans être bouleversé dans ses principes et ses méthodes, se maintenir que par une expansion continue plus ou moins rapide, mais sans retour en arrière. Sinon, un nouvel ordre social s’imposerait, ce qui n’irait pas sans drame. Le risque est gros.

 

Les Élections en Sicile

Les Américains viennent de réussir assez bien les élections siciliennes. La Démocratie chrétienne avance fortement et les communistes reculent un peu. A la veille du scrutin, les accords Etats-Unis-Italie avaient été signés qui prévoient 70 millions de dollars pour le redressement économique de la Péninsule dont la moitié pour la Sicile. L’Île a déjà fait des progrès remarquables grâce aux prêts et dons antérieurs, et la misère a reculé, pas assez cependant pour que la propagande moscovite perde ses arguments. Au contraire même, car la propagande révolutionnaire est sans prise sur la misère lorsqu’elle est trop profonde. Staline le savait bien.  A un certain degré de dénuement, l’être humain ne réagit pas. Comme dans tout le midi italien, le point critique était atteint où les individus ont assez de ressort pour prendre conscience de ce qui leur manque et pour suivre les appels à la révolte s’ils ne voient pas tout de suite s’améliorer leur sort. Le peuple sicilien a cependant senti qu’il était prudent d’attendre de nouveaux progrès après tous ceux qui s’étaient accomplis, et les promesses précisées en temps opportun ont fait leur effet. A Rome comme à Washington l’alerte était sérieuse. On respire.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-06-04 – La Troisième Force

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Le Courrier d’Aix – 1955-06-04 – La Vie Internationale.

 

La Troisième Force

 

L’énigme des entretiens de Belgrade rend perplexes non seulement les commentateurs, mais semble-t-il, les chancelleries. A Washington en particulier, on se demande pourquoi Krouchtchev et Boulganine se sont exposés à cette humiliation. Une conférence entre les Occidentaux et Tito sera fort opportune après la conclusion des entretiens soviéto-yougoslaves.

 

La Disgrâce de Molotov

Qu’il y ait quelque chose de changé dans la politique soviétique, cela est indéniable. On annonce presque chaque jour la démission de Molotov. Qu’elle devienne officielle ou non, il reste que s’il dirige encore les bureaux – la dernière note adressée aux Occidentaux est encore de son style – il n’a plus la haute main sur l’orientation générale de la politique extérieure. Krouchtchev à Belgrade a montré son caractère impulsif et brouillon ; il a mis délibérément la querelle entre le Kominform et Tito sur le dos de Beria qui n’a jamais joué aucun rôle dans cette affaire, mais Jdanov ; comme chacun sait, des mensonges aussi puérils discréditent un politicien. De l’avis des témoins oculaires, les Soviétiques à Belgrade, ont fait piètre figure. Un journaliste italien disait que c’était Tito qui paraissait avoir derrière lui les 300 divisions de Moscou.

Nous nous trouvons donc devant une situation assez paradoxale : la direction de la politique étrangère de l’U.R.S.S. coupée en deux : d’une part les bureaux et les fonctionnaires, l’appareil de propagande qui poursuivent leur jeu habituel, et d’autre part des maîtres un peu fantaisistes dont on ne connaît absolument pas les vues. Cela ajoute évidemment à l’embarras des Occidentaux, mais par contre discrédite encore la diplomatie de l’U.R.S.S. dont le prestige est tombé bien bas comme on l’a perçu à la conférence de Bandung. La Russie traverse une période difficile et, n’était la toute-puissance de l’appareil administratif et policier, des bouleversements intérieurs seraient imaginables. L’absence d’un tsar rouge ou blanc se fait sentir en profondeur, et la crise économique et alimentaire développe un malaise. L’hostilité des satellites se montre plus ouvertement.

 

Le Coût de la Propagande Bolchévique

Par contre, la propagande continue son œuvre. L’agence américaine d’information prétend que rien que pour la France et ses possessions d’outre-mer, les Soviets ont dépensé 150 millions de dollars en 1954, soit une cinquantaine de milliards pour soutenir les forces subversives, que les émissions de radio vers les pays libres représentent une somme annuelle de 230 millions, soit 80 milliards. Ces chiffres nous paraissent passablement gonflés, ou plutôt évalués au pouvoir d’achat du dollar. Mais même si on les réduit des trois quarts, il reste qu’un pays aussi pauvre que la Russie, sacrifie des sommes considérables à l’action directe sur l’opinion. Encore ces frais de propagande ne comportent pas les concours bénévoles que le bolchévisme reçoit de ses adhérents et sympathisants, M. Jean-Paul Sartre, par exemple, auquel notre confrère « Le Monde » consacre une interview sur quatre colonnes pour préparer le public français à faire un triomphe à son « Nekrassov ».

Rien d’étonnant à la lumière de ces chiffres que de l’Indochine au Cameroun en passant par l’Afrique du Nord, l’organisation politique qui vise à la ruine de notre œuvre d’outre-mer, dispose de moyens puissants constamment renouvelés. Les Italiens qui paraissent mieux renseignés que les services français sur les dépenses de l’U.R.S.S. à des fins subversives ont donné sur le coût de la propagande dans la péninsule des chiffres qui ne sont pas incompatibles avec ceux de l’Agence américaine, une trentaine de milliards de Lires pour l’année 1954, ce qui ajouté à l’ardeur naturelle des militants représente un sérieux moyen d’action. En face de cela il n’y a pas grand-chose. Disons pour n’offenser personne que dans ce domaine ni les Français ni les Américains n’en ont pour leur argent.

 

La Troisième Force

Quel que soit le sens dans lequel évoluera la stratégie de la détente, sens tout à fait imprévisible pour le moment, un fait émerge. Une masse d’opinion extrêmement large est hostile à la politique des blocs et appuie tout effort d’apaisement dans la guerre froide. Dans son ensemble, cette opinion diffuse a plus de sympathie pour les Occidentaux, en particulier les Etats-Unis et l’Angleterre, que pour le Bloc communiste. Cela était déjà clair à Bandung et le devient chaque jour davantage.

De cette opinion, qui par le nombre représente une force morale et éventuellement matérielle, puissante, le communisme a dû tenir compte. Alors qu’il croyait avoir mis de son côté les peuples sous-développés, ceux-ci se méfient. Même dans les pays dits coloniaux, les nationalismes ne se servent du communisme qu’avec circonspection. Dans cette évolution, le rôle personnel du président Eisenhower a été considérable. Sa politique qui non sans raison, a été taxée de faiblesse, a par contre été appréciée pour son désir sincère de conciliation, sa patience sous l’injure et les provocations par beaucoup d’hommes politiques, anti-américains par système et par conviction. Ce qui montre une fois de plus que toute politique poursuivie avec persévérance donne des résultats après qu’elle a payé les erreurs et épuisé les inconvénients qu’elle comportait. Ce qui est plus fâcheux, c’est de mettre en œuvre une politique, d’en subir toutes les servitudes et de l’abandonner au moment où elle pourrait porter ses fruits.

 

Le Retour à l’Europe

C’est ce qui s’est produit si souvent en France et tout récemment avec la C.E.D. Après le triste épisode Mendès-France, on revient prudemment et à pas feutrés à une « relance européenne », en cherchant à ménager toutes les tendances, aussi bien à l’intérieur qu’auprès des partenaires éventuels. On n’attend pas grand-chose de la réunion de Messine, sinon l’intention de reprendre le fil de l’œuvre interrompue, ce qui sera déjà fort difficile. Car à côté de ceux qui sont demeurés européens tant par conviction que par intérêt, comme les Ministres du Benelux, il y en a d’autres qui ne sont plus très ardents. Ceci vise le Ministre allemand de l’Economie, Ludwig Erhard, pour qui les idéaux comptent peu.

L’Allemagne aujourd’hui libre et toujours lancée dans son puissant développement économique trouverait, peut-être, dans l’association européenne telle qu’on la concevait jusqu’ici, plus de servitudes que d’avantages, et c’est effectivement ce que nous avions craint avant même qu’on ne rejetât la C.E.D. Celle-ci et ses corollaires auraient retenu l’Allemagne fédérale sur la voie de la prépondérance économique qu’elle sera fatalement amenée à exercer sur le continent si sa liberté d’action n’est pas limitée par des règles impératives de solidarité européenne.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-05-28 – Neutralisme Contagieux

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Le Courrier d’Aix – 1955-05-28 – La Vie Internationale.

 

Neutralisme Contagieux

 

Le cours nouveau donné à la politique internationale par les Soviets pousse chaque commentateur à l’interpréter selon ses désirs. Les uns y voient les signes de la paix et les autres de nouveaux pièges, ce qui d’ailleurs n’est pas contradictoire. Le problème de fond nous parait simple : les Russes réussiront-ils à renvoyer les Américains chez eux avant qu’eux-mêmes ne soient obligés d’abandonner leurs conquêtes en Europe ? Vu sous cet angle précis, le débat est essentiellement psychologique.

 

Le Traité Autrichien

En effet, en rendant à l’Autriche sa liberté sans marchandage, et même en souscrivant à des concessions qui n’étaient pas prévues dans les projets antérieurs, les Russes ont donné une impulsion passionnelle au courant neutraliste. Ils en avaient déjà senti la force à Bandung : hostilité générale à la politique de force, crainte de l’expansion communiste, lassitude de la guerre froide. Les Soviets étant sans tradition, ni principes, ni préjugés ont vu le parti qu’ils pouvaient tirer de ce sentiment pour réaliser leur but suprême : éliminer la présence américaine de l’Europe. Ils ont senti également que pour réussir il fallait y mettre le prix et peut-être abandonner des positions. Les Américains, eux, ont vu le danger et – il faut le reconnaître, avec une certaine satisfaction et surprise – la plupart des Européens responsables. Car, il y a un autre sentiment dont les Russes sont incapables de mesurer la puissance : si beaucoup d’Européens semblent hostiles aux Etats-Unis, ces mêmes personnages se pendraient à leurs basques s’ils annonçaient leur départ. La présence américaine, outre qu’elle est une manne pour beaucoup, représente pour tous la garantie, la seule véritable, de la paix et de la liberté. Et les opinions d’Occident n’ont pas la volte-face aussi facile que ces Messieurs du Kremlin.

 

Le Voyage à Belgrade

Ainsi donc, Krouchtchev et Boulganine vont à Canossa ! Tito le « renégat » daignera recevoir en son palais les maîtres de la Grande Russie. La surprise a suffoqué beaucoup de commentateurs. Pour nos lecteurs, depuis longtemps, au fait du double jeu de Tito, ils y verront l’aboutissement d’une assez triste farce.

Malgré tous les avertissements, les Américains ont misé sur Tito : un milliard de dollars ; les Anglais ont suivi, et nous Français avons donné de notre poche de contribuable des milliards – combien ? – pour la bonne marche de la dictature communiste du sieur Tito. Ce n’est pas qu’il change de camp. Il est bien trop malin. Il sera le Nehru de l’Europe et s’il y a des roubles disponibles, pourquoi pas ? Nehru se fait bien construire des aciéries par les Soviets pendant que les dollars empêchent les Indiens de mourir de faim. Pour les Etats-Unis, qui n’avaient plus d’illusion depuis le voyage de Tito aux Indes et en Birmanie et ses entretiens avec Nasser, ils voient s’effriter la chaîne de protection autour de l’empire des Soviets si coûteusement établie. Le pacte balkanique est chose morte ; le voyage de Menderes à Belgrade en a sonné le glas. Si l’Adriatique n’est pas ouverte aux Soviets elle ne leur est plus tout à fait fermée. Les Italiens sont à nouveau inquiets. Avec la neutralité passive de l’Autriche au Nord et la neutralité active de Tito à l’Est, les Italiens se sentent en première ligne. Il est vrai que leur valeur stratégique s’en accroît d’autant.

 

Le Neutralisme contagieux

Le neutralisme est contagieux, mais la contagion est à la fois capricieuse et incontrôlable. Sera-t-elle plus forte à Bonn qu’à Varsovie ? On a mis en mouvement une idée-force qui peut devenir révolutionnaire et contre laquelle les tanks ne peuvent pas toujours suffire. Le neutralisme peut se retourner contre Moscou aussi bien que contre Washington. Si Krouchtchev et Boulganine, et pas Molotov, vont à Belgrade, c’est qu’ils ont des raisons sérieuses pour faire le voyage. Tito a des ambitions. Sous couleur de neutralisme, il serait bien une fédération des pays slaves sous son égide. Il avait déjà essayé sous Staline avec la complicité de Dimitrov. Celui-ci y perdit la vie. Les Russes vont-ils, à Belgrade, pour étouffer un mouvement « Titiste » dans leurs possessions et tâcher de s’entendre pour éviter une rébellion dont Tito serait l’inspirateur, ou bien veulent-ils lui faire patronner en Europe centrale un ordre nouveau dont il serait l’exemple, mais qui ne mettrait pas en cause l’autorité soviétique ? C’est probablement un peu de l’un et de l’autre. Ils n’auront pas la partie facile.

 

L’Énigme Allemande

Et l’Allemagne ? Car une fois de plus l’Allemagne sera le point décisif. Si l’Allemagne se prononce pour le neutralisme il triomphera, sinon les Soviets en feront les frais. C’est pourquoi ceux-ci ne sont pas pressés de faire le pas décisif, c’est-à-dire d’offrir en échange de la neutralité l’abandon de la zone orientale. Ils veulent être sûrs d’être payés. Cependant, la position d’Adenauer demeure solide. Les Allemands ne se sentent pas comme un petit pays une vocation de neutre. Ils se veulent une grande puissance. Ils savent aussi qu’ils ne le peuvent que grâce à l’appui américain. Les artifices du Russe n’auront pas grand effet à notre avis, et c’est pourquoi il ne faut pas attendre une évolution aussi rapide des événements que beaucoup l’espèrent.

 

                                                                             *****************************

 

La Stratégie de la Détente

 

L’épidémie neutraliste que l’on craignait à Bonn après la signature du Traité autrichien, non seulement ne s’est pas étendue mais, dépassant en cela nos prévisions, ne s’est pas même développée en Europe parmi ceux qui semblaient jusqu’ici particulièrement réceptifs. Le voyage des Krouchtchev et Boulganine à Belgrade a jeté un froid et réveillé des suspicions qui ne demandaient qu’à s’endormir.

A cela est venu s’ajouter l’échec des pourparlers avec Pouchkine à Berlin où les Ambassadeurs alliés n’ont pu obtenir d’atténuation au « petit blocus » de Berlin, c’est-à-dire l’abaissement des péages exorbitants que Pankow prélève sur le trafic routier entre Berlin ouest et la République fédérale. Notre « Monde » lui-même souligne l’échec de cette négociation comme peu favorable au progrès de la détente. De toutes les capitales occidentales, des avertissements viennent souligner que la « stratégie de la détente » – c’est le mot qui prévaut – demandera beaucoup d’habileté et de patience et le moins d’illusion possible. L’ensemble de ces avis témoigne de la maturité politique du Monde libre, marquant un heureux changement d’avec les improvisations antérieures.

 

La Neutralité vue de Washington

Chose curieuse, les Américains seuls – c’est-à-dire Eisenhower – ont fait une allusion vague à une neutralisation possible de l’Europe. L’arrière-pensée de Washington est de lier un statut de neutralité européenne à la libération des satellites de l’U.R.S.S. sans laquelle la neutralisation de l’Europe est irréalisable. Ils pensent ainsi toucher la Russie au point faible et gagner un temps indéfini et du même coup se placer sur un terrain de négociation solide. Ceci est à voir, et la seconde réaction – celle de Dulles – après l’inquiétude soulevée en Europe par la première, a été beaucoup plus réservée.

 

Les Raisons du Voyage des Russes à Belgrade

En effet, une inconnue se présente, et elle est d’importance. Pourquoi les Soviétiques vont-ils à Belgrade ? Un arrangement économique et culturel ne demandait pas un geste aussi spectaculaire. On peut émettre une hypothèse qui n’a pas été jusqu’ici formulée et qui cependant devrait se poser. Les Soviets sentent que leur tutelle sur les pays de l’Europe centrale est précaire, que leur échec dans l’ordre politique et surtout économique est irrémédiable. On ne maintient pas indéfiniment un gouvernement fantoche avec des baïonnettes. Pourquoi les Russes ne tenteraient-ils pas, en se réconciliant avec Tito, de constituer dans ces pays un type de gouvernement titiste qui, les Soviets absents, pourrait trouver un soutien populaire ?

Surveillés par Belgrade et Moscou, ces pays resteraient de leur plein gré dans l’orbite communiste et, même si Tito se laissait entraîner par l’ambition, pourraient se réclamer contre lui de la protection soviétique. Soutenus et surveillés par les deux dictatures, les pays d’Europe centrale pourraient trouver une ligne politique assez analogue à celle qu’a suivie la Finlande, et les Russes seraient délivrés de bon nombre de difficultés qu’ils savent maintenant insolubles. Il faut, à notre avis, un motif de cette nature, pour expliquer le voyage à Belgrade.

C’est à quoi sans doute a pensé Dulles. Ce serait, en effet, faire un marché de dupes, que d’abandonner l’Europe à son sort même après la libération des Satellites, si cela consistait en définitive à leur faire goûter le communisme de Tito après celui de Staline. Une Europe neutre ne peut être que vraiment libre et c’est à ce à quoi les Russes ne peuvent se résigner, car ce serait revenir en somme à la position de 1939, l’hitlérisme en moins.

 

La Conférence à Quatre

Si les positions restent telles que les ont définies M. Pinay et le chancelier Adenauer, approuvées par Dulles dans sa dernière conférence de presse et à Rome par Scelba, on ne voit pas quelles perspectives pourrait ouvrir la Conférence à Quatre des chefs de gouvernement. Il y a sans doute les plans de désarmement. Malgré le vibrant appui que le plan russe a rencontré à Londres par la voix de M. Nutting, chacun pense qu’il s’agit là d’une manœuvre électorale, que d’une conviction.

Les Russes sont en train de rénover complètement leur armement terrestre en fonction de l’apparition des armes nucléaires tactiques, et de reconstituer une aviation en éliminant les types périmés. L’effort est énorme et demande des sacrifices que le retour à la priorité pour l’industrie lourde ne fait que souligner. Inquiets sans doute de l’ampleur des besoins, ils sont favorables à une limitation de ces armements qui ne serviront pas avant d’être eux-mêmes périmés. L’Occident n’a pas grand intérêt à leur faciliter la tâche. Car pour la France ou l’Angleterre, une réduction des armements ne représenterait aucune économie ; l’aide américaine et les commandes off-shore disparaîtraient, et cela mettrait en crise certaines industries, et d’autres par réactions. Les effectifs à cause des besoins outre-mer ne seraient pas sensiblement réduits, et le budget militaire peu ou pas allégé.

Les Américains n’ont aucun intérêt à abandonner même partiellement leur supériorité technique en matière d’armement. Economiquement, cela poserait des problèmes nouveaux qui ne seraient pas compensés par des avantages financiers appréciables.

De ce côté, la position des Alliés demeure très solide et leur solidarité n’est pas susceptible d’être ébranlée, mais alors on ne voit pas quel genre d’accord Est-Ouest on se propose, à moins que l’on ne se contente d’assouplissements modestes dans le domaine des échanges et des relations matérielles et morales en général. C’est pour le moment tout ce que l’on peut demander.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1955-05-14 – Où l’on bat les Cartes

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Le Courrier d’Aix – 1955-05-14 – La Vie Internationale.

 

Où l’on Bat les Cartes …

 

L’activité diplomatique de ces derniers jours a de quoi submerger un commentateur ; la série des entretiens de Paris sur de multiples sujets : l’entrée de l’Allemagne dans le concert occidental, les débats difficiles sur l’Indochine, les dernières délibérations avant la signature du Traité autrichien, la préparation de la Conférence à Quatre, l’invitation aux Soviets, sans oublier les derniers accrochages sur le Statut sarrois. Même activité de l’autre côté, la Conférence de l’O.T.A.N. rouge à Varsovie, les voyages à Pékin des émissaires du bloc neutraliste d’Asie, enfin et surtout le nouveau plan de désarmement publié par Moscou. La difficulté pour faire le point est de négliger ce qui est purement formel et spectaculaire pour percer les intentions et de savoir s’il y a véritablement un mouvement caché derrière l’agitation apparente.

 

Le Nouveau Statut de l’Allemagne

Disons d’abord que les diverses cérémonies qui ont marqué l’entrée de l’Allemagne dans le conseil des pays occidentaux n’ont pas été de pure forme. Quoique prévu et réglé d’avance, le protocole est un événement dont la signification est apparue seulement au moment où il était solennellement consacré : Réhabilitation morale de l’Allemagne.  Les Allemands eux-mêmes, assez indifférents depuis l’échec de la C.E.D., ont compris soudain que les jours de mai 1955 étaient une date dans leur histoire. Et la fermeté du dessein d’Adenauer qui n’a pas hésité à dire qu’il ne troquerait pas le réarmement de l’Allemagne contre une promesse de réunification si Moscou la lui offrait, a convaincu les Allemands, même les sociaux-démocrates dont l’embarras est visible, que la voie ouverte à l’Allemagne par une collaboration en égale avec le Monde libre, quelques sacrifices qu’elle comporte, était la seule raisonnable. Il faudrait beaucoup d’habileté aux Russes pour remettre en question cette adhésion. Peut-être ne s’en étaient-ils pas rendu compte ?

Une longue pratique de la mentalité germanique nous a conduits à l’observation suivante : ce peuple en apparence si résolu et prompt à l’action est par sa nature profonde, essentiellement versatile et émotif. Il est d’autant plus prompt à se lancer dans une voie qu’on lui suggère qu’il n’a pas, en matière politique, de jugement propre. L’expérience, autrement dit, ne détermine pas la raison.

Devant les attaques dont Adenauer était l’objet depuis août, l’Allemand s’était replié dans la défiance. De voir le Chancelier aussi au Palais de Chaillot parmi les Ministres de l’Occident l’a convaincu que le Chancelier avait raison. Bien significatif à cet égard, les nouvelles thèses d’Ollenhauer sur la réunification et surtout le revirement des représentants de l’industrie allemande qui disaient hier en plaisantant qu’on leur offrait le Sahara pour leur prendre la Sarre et qui aujourd’hui manifestent un intérêt sérieux pour les projets d’association économique avec la France.

 

Le Front de la Détente

Nous parlions avec quelque ironie du « front de la détente ». L’expression deviendra peut-être courante comme la « guerre froide » ; c’est à qui, en effet, marquera des points dans la nouvelle bataille qui diffère sans doute de l’autre, en propos mais peut-être pas en nature. Les Occidentaux se sont hâtés de provoquer une Conférence à Quatre que Boulganine leur avait spontanément offerte il y a quelques jours. Les Français y tenaient pour faire passer plus aisément dans l’opinion la nouvelle entente franco-allemande ; Eden encore davantage pour gagner les élections du 26 mai ; sincèrement ou non, les Américains ont paru ne céder qu’à la pression anglaise, et fait de leur accord un succès pour Sir Anthony, car, sans un avantage très net des Conservateurs aux élections, le laborieux édifice de l’Alliance occidentale incluant l’Allemagne pourrait être durement secoué. Les Américains feront tout pour atteindre ce résultat, et les Russes pour l’empêcher.

Il est toujours hasardeux de faire des pronostics en matière électorale, nous serions bien surpris cependant si les Conservateurs ne l’emportaient pas confortablement. Les Anglais, quoique plus passionnés en politique qu’ils ne le paraissent, ont le sens de l’opportunité, et la continuité de la direction conservatrice s’impose dans l’intérêt national.

 

Le Plan Russe de Désarmement

Le nouveau plan russe de désarmement, malgré quelques innovations, n’est qu’une variante des précédents. Au fond, il s’agit, par d’autres moyens, de déloger les Américains d’Allemagne et de leurs bases à la périphérie européenne. Il trahit cependant le besoin que nous avions cru discerner, d’un allègement de leurs dépenses militaires qui les condamnent  à tenir leurs peuples dans un état permanent de privation. Cependant, même si on les prenait au mot, il y aurait encore en Europe une armée russe égale à celles de la France et de l’Angleterre réunies, ce qui, compte-tenu des réserves et de la position stratégique, consacrerait encore mieux leur supériorité que la situation actuelle. D’autant que l’arme atomique serait de part et d’autre éliminée.

Ce plan est-il de nature à séduire l’électeur Anglais si les Travaillistes y font bon accueil ? On en peut douter. Même nos neutralistes impénitents ne se prononceraient pas d’enthousiasme pour une Europe sans armée américaine, avec une Allemagne sans défense et une armée anglaise dans ses îles, même si les chars russes avaient repassé l’Oder-Neisse. Il y a cependant dans cette insistance des Russes à discuter désarmement quelque chose qui va au-delà de la propagande, la recherche d’un équilibre des forces à un niveau plus modéré qui sans changer le rapport leur donnerait les moyens de surmonter la crise économique qui les inquiète. C’est ce qui gêne les Américains pour lesquels la course aux armements est un moyen d’affaiblir l’adversaire et de mieux tenir leurs alliés.

 

L’Impasse Indochinoise

Nous nous demandions en terminant la semaine passée, s’il y avait une solution au profond différend qui nous sépare, dans l’affaire d’Indochine, des Américains et des Anglais. Il ne paraît pas jusqu’ici. Le président Diem semble l’emporter, et l’appui des Etats-Unis lui reste acquis. Qu’on le veuille ou non,  il représente la démocratie – relativement – et la lutte contre la corruption, dont les sectes étaient le symbole et contre laquelle par nécessité politique, nous n’avions pu nous dresser. Il faudra s’accommoder de Diem, s’il consent à s’accommoder de nous, ce qui n’est pas sûr. Le vent d’anticolonialisme qui souffle de toutes parts, nous met en posture difficile. Un accord franco-américain sur le fond paraît impossible. Tout au plus pourra-t-on arrondir les angles et gagner du temps.

Quand on songe que cet accord aurait été facile il y a deux ou trois ans, alors qu’on ne songeait qu’à écarter les Américains de toute ingérence au Vietnam, que l’on croyait vaincre militairement avec le seul appui des dollars et du matériel. Ces fautes-là se payent. On commence à comprendre à Paris – certains tout au moins – que nous ne tiendrons notre place outre-mer qu’en ne restant pas seuls en face des nationalismes indigènes, mais grâce à la présence collective des pays européens et même atlantiques. Nous n’avons pas les moyens de mettre en valeur et de développer ces immenses territoires. S’y faire aider sans perdre le contrôle, telle est la politique possible qui se dessine. Les obstacles malheureusement sont surtout à l’intérieur.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-05-07 – Paris et Bonn

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Le Courrier d’Aix – 1955-05-07 – La Vie Internationale.

 

Paris et Bonn

 

L’Entente franco-allemande a été proclamée par le chancelier Adenauer et M. Pinay ; volonté d’entente, dirait-on mieux, car il y a beaucoup à faire pour qu’elle se réalise pleinement. L’événement a été beaucoup plus commenté à l’extérieur qu’en France. Il y a tant d’opposants à cet effort de raison, de légitimes sur lesquels pèse un passé ancien et récent, d’autres qui y voient l’échec du neutralisme dont ils rêvent, comme s’il était possible ou même concevable.

 

Les Causes du Rapprochement Franco-Allemand

Ce que nombre de Français, même parmi ceux qui considèrent avec faveur ce rapprochement nécessaire, n’en saisissent pas exactement les raisons profondes : la France comme l’Allemagne fédérale sont aujourd’hui deux nations isolées ; pour nous, le rejet de la C.E.D. que les Accords de Paris ne corrigent que faiblement, nous avait fait mesurer les risques d’un isolement complet ; découragement des Anglo-Saxons à notre égard, déception en Italie et plus encore au Benelux, chauds partisans d’une communauté européenne ; indifférence soviétique ; nous n’avions plus qu’à compter sur nous-mêmes et sur la valeur, peut-être temporaire, de notre position stratégique. C’était peu. A cela s’est ajouté, avec une rapidité inquiétante, le risque d’un effondrement de notre Empire au-delà des mers : Dien Bien Phu, les révoltes d’Afrique du Nord, la perte des Comptoirs de l’Inde, des menaces diffuses en Afrique noire. Les événements récents en Indochine, les progrès de l’insurrection dans l’Aurès, les attaques des délégués afro-asiatiques à Bandung, nous montrent que les risques ne sont pas pour diminuer. Nous sommes la cible de l’anticolonialisme dont les Anglais, malgré l’extermination des Mao-Mao au Kenya et les représailles en Guyane sont presque absous. Le grave différend qui nous oppose en Indochine à la politique américaine n’est pas pour atténuer les effets de cette sorte de conjuration. Malgré notre retour marqué par les Accords de Bonn à la ligne générale de l’Alliance Atlantique dont le précédent gouvernement était en passe de nous détacher, on ne peut espérer, dans l’avenir prévisible, que nos intérêts dans le monde seront soutenus sincèrement par nos Alliés.

 

L’Isolement de l’Allemagne Fédérale

De même, l’Allemagne fédérale bien que souveraine et rattachée à l’Alliance Atlantique et à la nouvelle Union européenne, aura beaucoup de peine à faire de cette association de droit, une participation effective et complète. Son avenir est incertain, puisqu’il dépend avant tout du bon vouloir soviétique d’une réunification plus qu’hypothétique.

Sera-t-elle rejetée vers une neutralité qui en serait le prix et que beaucoup d’Allemands voient sans défaveur ? Son développement économique extraordinaire ne fera-t-il pas monter autour d’elle des inquiétudes et des défiances accrues ? Défiances, disons-nous, qui sont justifiées présentement par l’attitude de l’opposition socialiste à toute alliance de l’Allemagne avec l’Ouest. Car cette minorité déjà très agissante, peut devenir demain majorité, surtout en cas de réunification. Adenauer conserve un solide prestige. Les élections en Saxe l’ont montré. Il n’est plus indiscuté comme en 1953, et la carrière du Chancelier à 80 ans, ne peut-être bien longue. On ne peut dire ce que fera l’Allemagne fédérale de sa souveraineté retrouvée, ni ce que les Russes s’efforceront de l’inciter à en faire. Enfin et surtout, il reste entre l’Allemagne et ses Alliés, hier ses ennemis, Anglo-Saxons aussi bien que continentaux, un complexe de vigilance prudente que le moindre incident peut rendre hostile.

Aucun pays ne se sent capable de compter sur l’Allemagne. La nature profonde de la race germanique est d’allier un puissant dynamisme aux évolutions les plus imprévues. Au contraire de la France, qui malgré les discours et les révolutions, est marquée d’un conservatisme indélébile sur lequel on peut, à longue échéance, faire toujours fond.

 

Les Risques de l’Isolement

Donc, pour des raisons absolument différentes, la France et l’Allemagne fédérale sont deux nations isolées. Elles n’ont pas d’allié avec lesquels ne puissent surgir, si elles n’existent déjà, de profondes divergences. Sans doute la France bénéficie d’une réelle faveur sentimentale qui fait complètement défaut à l’Allemagne. Mais sur un point pour nous capital, notre rôle dans les pays d’outre-mer, nous ne pouvons compter sur personne. Les Anglais trop heureux de nous voir tenir le rôle de bouc émissaire ; les Américains par intérêt comme par sentiment, dressés contre tout colonialisme réel ou supposé ; les Russes qui voient poindre contre eux la même accusation – enfin – agissent de toute leur propagande pour nous la faire supporter seuls.

 

Les Chances d’une Entente Franco-Allemande

D’où ce rapprochement franco-allemand qui n’est pas simplement une mesure d’opportunisme et le résultat d’une pression extérieure, mais le besoin encore obscurément senti de part et d’autre de se constituer un appui mutuel dont on pressent, si les circonstances et les volontés s’y prêtent, de quelle valeur il pourrait être sur l’échiquier mondial. Qu’il y ait à cette entente de gros risques et beaucoup d’inconnues, cela n’est pas douteux. Mais à l’inverse, l’isolement en comporte au moins autant.

Ce qui donne quelque espoir que cette tentative courageuse et hardie ne tournera pas court, c’est qu’elle n’est pas appuyée, en France du moins, sur un seul groupe d’opinion ou de parti. Elle a des partisans à gauche, au centre et à droite. Il est regrettable qu’il n’en soit pas de même outre Rhin, du moins officiellement, car il y a beaucoup de socialistes en Allemagne qui sur ce point ne sont pas complètement de l’avis d’Ollenhauer.

 

La Situation en Indochine

On comprend mal ce qui se passe en Indochine ; cela n’est pas surprenant des querelles entre asiatiques ;  ce que l’on s’explique en général moins aisément, c’est le différend qui oppose sur la question Américains et Français. Ce n’est pas seulement la personne de Bao Daï qui n’intéresse personne et celle de Ngo Din Diem dont les sentiments antifrançais sont connus, qui sont en cause, ce sont deux objectifs contraires.

Les Américains estiment que tant que l’armée française sera présente en Indochine, il n’y a aucune chance que le pays échappe au communisme. Et cela seul leur importe. Le Sud Vietnam « libéré » devenant une nation asiatique vraiment indépendante pourrait bénéficier, en face de la Chine et de ses satellites, de la protection morale des autres états neutres d’Asie, qui se sont fait entendre à Bandung. Les Etats-Unis pourraient, sans se heurter à Nehru, à U Nu ou à Soekarno défendre l’indépendance du nouvel état. Ils joueraient le rôle de protecteur des peuples libres surtout si les élections de 1956 ou d’autres qui auraient lieu d’ici-là montraient l’hostilité d’une très large majorité au ralliement à Ho Chi Minh.

Pour la France, ce qui importe, c’est de garantir la sécurité de ses ressortissants là-bas et des intérêts importants qu’ils représentent et l’on se demande à Paris si cela ne serait pas moins difficile avec une Indochine réunifiée satellite de Pékin qu’avec un Vietnam, libre déchiré par la guerre civile ou une anarchie analogue à celle qu’affrontent les derniers hollandais demeurés en Indonésie.

On conçoit de la sorte que la divergence entre points de vue français et américains soit irréductible, malgré toutes les réserves polies que les deux pays tiennent à manifester. On peut compter à cet égard que tout sera fait à Washington comme à Paris, pour trouver une solution moyenne. Reste à savoir s’il peut y en avoir une.

 

                                                                                            CRITON