Criton – 1955-10-15 – La Politique et les Hommes

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Le Courrier d’Aix – 1955-10-15 – La Vie Internationale.

 

La Politique et les Hommes

 

La maladie du président Eisenhower continue de provoquer des réactions dans l’opinion ; celle du chancelier Adenauer ajoute au malaise. Les peuples se font encore illusion sur l’importance des hommes dans le gouvernement des démocraties. En fait, il n’est pas de pays où malgré l’étendue de ses pouvoirs, le président ait moins d’influence dans la direction de la politique extérieure qu’aux Etats-Unis. Assemblées et brain-trusts, presse et comités laissent peu de latitude aux initiatives personnelles.

 

L’Influence d’Eisenhower

Il n’en reste pas moins que la confiance en Eisenhower était synonyme de foi en la paix durable. Il sera intéressant d’observer dans quelle mesure l’effacement du Président, désormais certain aux prochaines élections, influera sur la conjoncture. Il y a déjà eu de forts remous sur les marchés commerciaux et financiers aux Etats-Unis depuis la maladie d’Eisenhower ; cependant le « boom » des affaires ne paraît pas jusqu’ici ralenti. Mais le choc qui commence sur les bourses pourrait s’étendre aux transactions et provoquer un renversement de tendance. On verrait là l’importance décisive des facteurs psychologiques sur l’économie.

 

La Relance de la détente

Un autre facteur joue déjà toutefois ; on ne croit plus guère à la détente internationale depuis que les Soviets sont intervenus en Moyen-Orient pour réarmer l’Égypte et ses alliés arabes, et ont offert leurs services pour développer leur économie ; les déclarations de Krouchtchev sur l’avenir de l’Allemagne Orientale ne promettent pas grand succès à la Conférence de Genève ; le ministre britannique MacMillan ne s’est pas montré très optimiste à ce sujet. Les Soviets toutefois tiennent à poursuivre leur politique du sourire et l’on a de nouveau l’impression que Molotov, bien qu’il ait emboîté le pas, est très discuté à Moscou pour la poursuivre.

Donner et retenir ne vaut, dit-on ; une politique de détente ne s’obtient que si elle se prouve par quelques sacrifices et les Soviets n’en veulent faire que de symboliques. Pour que Genève ne soit pas un échec, il faut que les Russes mettent une offrande matérielle dans la corbeille de l’amitié ; ils savent que leur comportement à la prochaine onférence doit être un test de leur bonne volonté. S’ils déçoivent, on reviendra à la guerre froide ouverte. Il n’est pas sûr qu’ils le désirent.

 

Les Deux Courants à Moscou

En fait, on perçoit à Moscou deux courants. Molotov estime qu’il est absolument inutile de sacrifier quoi que ce soit des atouts de l’U.R.S.S., et que sa politique a fort bien réussi sans cela. De plus, l’atmosphère de détente a été un facteur important dans l’euphorie économique des pays libres, et leur progrès a renforcé leur puissance au détriment des pays du Bloc oriental dont elle a souligné les échecs. La guerre froide avait l’avantage de retenir les initiatives et de paralyser, dans une certaine mesure, le développement des affaires.

D’un autre côté, un homme comme Krouchtchev connaît les difficultés économiques du pays immense qu’il gère. Il y a présentement en U.R.S.S., en Chine et chez les satellites une pénurie de matières premières qui, autant que l’insuffisance agricole, fait obstacle à la réalisation des plans quinquennaux ; le cuivre et surtout l’aluminium manquent ; la production du pétrole ne suit pas les besoins.

Un climat de détente est nécessaire pour intensifier les échanges commerciaux avec l’extérieur et obtenir ce que l’U.R.S.S. ne produit pas suffisamment. Il y a certainement conflit entre l’homme qui ne voit que son échiquier diplomatique et celui qui tient les rênes de la production.

 

Les Congrès Politiques en Angleterre

Les deux grands Partis anglais, Conservateur et Travailliste, ont tenu leur congrès annuel ; on ne peut pas dire que l’euphorie régnait dans ces deux assemblées ; les leaders n’ont pas été acclamés. On avait l’impression que tous ces politiciens professionnels réunis, à court d’idées et de programme, sentaient leur impuissance à redresser la situation dont ils se sentaient également responsables. L’austérité a échoué ; elle n’a ni rempli les caisses d’or et de devises, ni réjoui les électeurs. Ceux-ci ont rendu la barre aux Conservateurs qui ont lâché la bride aux appétits, ce qui a eu pour résultat de développer la consommation intérieure au détriment de l’exportation, de pousser aux revendications de salaires pour satisfaire des besoins refoulés dont la satisfaction apparaissait à portée. La réserve de change s’est vidée par cette voie. Quel que soit le Parti au pouvoir, il faut revenir aux restrictions ; élever le taux d’escompte, resserrer le crédit, s’opposer aux augmentations de salaires, réglementer les achats à tempérament, réduire les dépenses budgétaires et rogner les subventions. Comme plate-forme électorale, ce programme n’est guère rentable.

En fin de compte, les deux partis ne trouvent pas de slogans pour discréditer leur adversaire, convaincus qu’ils sont qu’ils seront obligés de proposer les mêmes remèdes sans être sûrs qu’ils agiront. Les Travaillistes qui ont fait preuve dans leur congrès d’une extrême modération ont même renoncé à leur programme doctrinal, à l’extension des nationalisations en particulier ; l’empirisme anglais a repris le dessus. On agira selon les circonstances, sans idée préconçue.

Si nous nous étendons sur ces Congrès, par ailleurs si ternes, c’est qu’on y voit dans un pays où le bon sens ne manque pas, s’il est lent à s’exprimer, la condamnation par les politiciens eux-mêmes de la politique théorique et doctrinaire ; les signes de cette prise de conscience sont même perceptibles chez nous, en France, terre d’élection des doctrines partisanes et de l’abstraction politique.

 

L’Iran se joint au Pacte Turco-Pakistanais

L’Occident a marqué un point – un gros – en Orient. La Perse se rallie au Pacte Turco-Pakistanais de défense mutuelle auquel s’était déjà joint l’Irak qu’épaule la Grande-Bretagne et que patronnent les Etats-Unis. Cette décision iranienne ne va pas sans risque, car l’U.R.S.S. conserve par traité des droits d’intervention au cas où la Perse se lierait trop étroitement aux puissances occidentales. On comprend que l’aide à l’Egypte et à l’Arabie Saoudite soit de la part des Russes une contre-attaque anticipée.

Ce jeu d’échecs est plein de dangers ; car les grands malheurs viennent des petits pays ; le résultat ou plutôt la condition la plus appréciable d’une détente aurait été, à notre avis, la renonciation préalable à ce genre d’intrigues de part et d’autre ; la diplomatie aurait perdu beaucoup d’excitants, mais la paix y aurait gagné. Le jeu des influences a caractérisé la politique des grandes puissances aux XIX° et XX° siècles ; on sait où cela a mené.

Pour organiser la paix, plutôt que de palabrer sur un désarmement que chacun ne veut que pour autrui et qui ne peut se faire de bonne foi, on pourrait essayer de tracer sur la carte des zones en blanc dont les diplomates et les militaires des deux camps s’interdiraient l’accès ; les conflits dès lors ne viendraient plus de là. Il est curieux qu’une idée aussi simple et aussi banale ne soit jamais exprimée ; curieux mais malheureusement que trop explicable.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1955-10-08 – Le Respect du Droit

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Le Courrier d’Aix – 1955-10-08 – La Vie Internationale.

 

Le Respect du Droit

 

L’émotion suscitée par le vote de l’O.N.U. en faveur du débat sur la question algérienne, agite l’opinion internationale. L’Assemblée des Nations qu’on entendait unir s’est révélée un parlement où les passions et les intrigues se donnent libre cours ; l’ancienne S.D.N. nous avait habitués à ce spectacle. La nouvelle internationale, comme la première se détourne peu à peu de son rôle, et c’est ce qui est grave.

 

Le Point de Droit

Une institution internationale ne peut en effet répondre à son objet que si elle respecte rigoureusement les principes du Droit International sur lequel elle est fondée ; au regard de l’O.N.U., la question algérienne n’est pas une affaire politique mais juridique ; l’Algérie fait partie de la France ; c’est peut-être une fiction, mais elle existe comme un fait de droit, reconnu depuis plus d’un siècle par les Nations ; l’O.N.U. qui n’a que dix ans n’est pas compétente pour en juger ; il manque à cette institution une Cour constitutionnelle à laquelle devrait être préalablement soumis tous les problèmes que l’on entend faire discuter à l’Assemblée ; c’est de toutes les réformes proposées la plus urgente. Faute d’un cadre juridique rigoureux, l’O.N.U. risque de sombrer dans le discrédit qui a frappé la S.D.M. On l’accusera, non sans raison, de ne servir qu’à compliquer et à envenimer les relations internationales qui le sont déjà suffisamment ; on n’y verra qu’une source de prébendes pour des personnages en quête d’emploi, un facteur de plus dans la rivalité entre les peuples. Et c’est malheureusement ce qu’a été jusqu’ici l’O.N.U., l’assemblée politique s’entend. Car certaines organisations annexes ont rendu de grands services parce qu’elles n’avaient que des buts humanitaires et concrets. Cela dit, on peut se demander s’il était bon – sur le plan international – de faire un éclat à propos de cette affaire. Il aurait suffi de rappeler à l’Assemblée que son vote était nul et lui demander de reconsidérer sa position. Ce qu’elle aurait préalablement fait.

 

Le Complot contre la France

Quittons ce terrain du droit pour examiner le fond des choses. La guerre d’Afrique du Nord – il faut bien l’appeler ainsi – est dirigée contre la France parce qu’elle présente le meilleur objectif. Elle est en réalité dirigée contre l’Occident tout entier qu’elle vise à travers notre pays. Qu’une solution intervienne chez nous, ce sera le tour de l’Angleterre si manifestement épargnée aujourd’hui. La coalition frappe au point faible ; cette « guerre tournante » qui a commencé en Corée, ne doit jamais s’éteindre pour démanteler le Bloc occidental. Et seulement un adversaire chaque fois.

 

Le Plan

Le mécanisme, qu’on pourrait une fois de plus appeler le plan Molotov, se démonte aisément : la guerre d’Afrique du Nord, met les Etats-Unis dans l’embarras. De peur d’être soupçonnés de soutenir le colonialisme, ils n’osent exercer leur influence sur leurs clients habituels : le Libéria et le Guatemala ont voté contre la France ; l’alliance du communisme et du nationalisme arabe met les Nations asiatiques et la Russie dans le même camp contre l’Occident. Juste à propos, les Soviets ont offert des armes à l’Égypte et à la Syrie pour mieux faire la preuve de cette solidarité.

Pour affaiblir la France on s’est servi de trois moyens. A l’intérieur, par le déclenchement des grèves de septembre ; ébranler la confiance dans son redressement économique, détourner l’épargne rassurée des investissements rentables, faire renaître la ruée sur l’or ; secundo, creuser par la guerre d’Afrique un gouffre où la monnaie doit s’engloutir ; car là, l’aide américaine qui avait joué un rôle de sauvegarde dans la guerre d’Indochine ne peut plus s’exercer directement ; tertio, provoquer à l’O.N.U. la condamnation de la France pour montrer à quel point son prestige a baissé. (On notera que la veille même du vote on avait provoqué la manifestation des élus musulmans contre la politique française en Algérie).

 

Le Plébiscite Sarrois

Cette tactique vise une autre échéance, qui pour les Soviets revêt une importance considérable : le plébiscite sarrois du 23 octobre. En semant l’inquiétude sur l’avenir de la France et du Franc, on peut influencer l’électeur sarrois qui regarde du côté de la solide Allemagne fédérale ; le rejet du statut sarrois, c’est un nouveau foyer d’agitation au cœur de l’Europe occidentale, les rapports franco-allemands aigris à nouveau, et surtout l’enterrement de tous les projets d’union de l’Europe Occidentale qui ferait de ces régions un robuste rempart contre la poussée orientale. Si le plébiscite sarrois tourne contre le statut européen du territoire, ce sera de justesse. Il aura suffi qu’une faible minorité influente et versatile ait craint de lier son sort à une France menacée dans son économie et sa monnaie et qui a perdu son prestige international.

 

Le Rôle d’Adenauer

Cette stratégie qui a si bien réussi jusqu’ici remportera-t-elle le succès ? Le chancelier Adenauer qui n’est pas dupe du jeu tient entre ses mains l’issue du 23 octobre ; il n’est pas douteux qu’il soit en faveur de l’Europe et du Statut sarrois, malgré les sacrifices qu’il comporte. Mais il s’en faut qu’il soit suivi, même par ses fidèles ; il doit manœuvrer avec circonspection, ce qui lui est foncièrement désagréable. Nous saurons demain s’il aura le courage de mettre son crédit en jeu pour sauver l’avenir de l’Europe fédérée dont la cause n’a guère progressé depuis un an pour ne pas dire qu’elle s’est affaiblie sans répit. La diplomatie française a également conscience de la gravité de l’enjeu ; mais avec  la confusion qui règne au parlement sur presque tous les problèmes extérieurs, sa liberté de manœuvre est bien limitée.

 

La Détente mise en Doute

Malgré les efforts de la « politique du sourire », l’opinion du Monde libre commence à douter de la détente et à se demander si elle n’est pas dupe d’une manœuvre et d’une illusion. L’euphorie de l’été est en tous cas moins sensible malgré les rapports des pèlerins du « Bathory » et de toutes les délégations qui ont découvert l’U.R.S.S. Ils ont vu la Russie comme les Bretons légendaires avaient vu Paris à travers l’exposition de 1900.

Il y a loin de ces témoignages d’ailleurs généralement objectifs et sincères à ceux du correspondant italien dont nous rapportions les conclusions et qui vit là-bas depuis des années ; celui-là a vu ce que l’on ne montre pas aux invités. Dans l’ordre du colossal, les Bolcheviks ont réalisé à grands frais des monuments spectaculaires : le Métro de Moscou, le combinat de Magnitogorsk, le barrage du Dniepr, dans l’ordre social, l’ensemble hospitalier de Sotchi, dans l’ordre culturel, l’Université de Moscou. Mais aux abords même de ces monuments grandioses, le moyen-âge oriental a poursuivi son rythme séculaire ; il y a encore 70% de paysans en U.R.S.S. et 20 au moins de manœuvres et de soldats.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-10-01 – Le Grain de Sable

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Le Courrier d’Aix – 1955-10-01 – La Vie Internationale.

 

Le Grain de Sable

 

La maladie du président Eisenhower a jeté un trouble imprévu dans la situation internationale. La figure du Général avait revêtu depuis Genève un caractère moral dont les Russes eux-mêmes ont reconnu le prestige. S’il disparaissait de la scène politique, la cause de l’Occident perdrait des appuis dans l’opinion mondiale profondément influencée par son esprit de conciliation et la sincérité de son désir de maintenir la paix. La confiance en Eisenhower représentait une large part de  l’optimisme qui règne dans le Monde libre et qui a puissamment contribué à la brillante reprise économique qui s’est développée depuis plus d’un an.

 

Eisenhower et les Soviets

Il ne faudrait pas croire cependant que l’action d’Eisenhower a changé la face du monde et qu’il faille lui attribuer le « new-look » de la politique soviétique. Les Russes se sont décidés à changer de tactique pour des raisons d’ordre intérieur et parce qu’ils jugeaient que le sourire servirait mieux leurs desseins que la menace. Ils poursuivront leur méthode quels que soient les hommes qui seront en face d’eux. On peut même dire qu’en se montrant aussi bien disposé à Genève, Eisenhower a aidé Krouchtchev et Boulganine à se rendre plus aimables, voire populaires dans l’opinion.

Il ne faudrait pas exagérer les conséquences d’un changement de personne à la Maison Blanche. La politique à la fois conciliante et vigilante d’Ike sera poursuivie. Il n’y a actuellement aucune divergence fondamentale de vues entre Démocrates et Républicains sur la politique à suivre. Il n’y en a pas davantage entre les personnalités qui pourraient accéder à la présidence en 1955. Ayant moins de prestige, des hommes comme Stevenson ou Nixon n’en seraient que plus tenus à se montrer fermes. On en eut l’exemple avec Truman. Mais la politique américaine, même inchangée, serait moins favorablement accueillie à l’extérieur ; c’est ce qui inquiète l’opinion aux Etats-Unis qui ont besoin de l’approbation des autres peuples.

La prospérité sans précédent des Etats-Unis à l’heure présente ne peut guère être affectée par la maladie d’Eisenhower. Cependant, l’importance des facteurs psychologiques dans la conjoncture ne doit pas être sous-estimée. A tort ou à raison, le monde actuellement croit à une paix durable ; l’esprit d’entreprise s’est réveillé ; les capitaux se sont découverts et la production en a été vivifiée. En faisant croire à une détente, les Soviets ont marqué des avantages mais ils ont aussi contribué à stimuler l’économie de leurs adversaires que la peur stalinienne avait porté à se replier sur elle-même. Sans le vouloir, ils ont achevé de mettre le marxisme en défaut. Une crise dans le monde capitaliste paraît moins probable que jamais.

 

La Guerre Froide Continue

Cependant, il ne faudrait pas, à la veille des nouvelles rencontres diplomatiques de l’automne se représenter la situation internationale sous un jour prometteur. La lutte que se livrent les deux Mondes est plus âpre, et par endroit plus tragique que jamais. Il y a d’abord le problème allemand auquel vont se heurter à la fin du mois les quatre Ministres des affaires étrangères ; les résultats du voyage d’Adenauer à Moscou ne laissent aucune illusion à ce sujet. Il n’y aura ni réunification, ni compromis provisoire. Or cette question commande toutes les autres. Aucun progrès sérieux vers une détente effective n’est concevable sans un changement dans les relations entre les deux Allemagnes. Mais il y a plus : les Soviets, après avoir assuré leur domination sur l’Europe jusqu’au voisinage du Rhin, ont étendu leur influence en Asie ; ils se sont assurés une solide emprise sur la Chine, qui a absorbé la moitié de la Corée et la moitié du Viet-Nam ; une pause de ce côté s’est révélée nécessaire, les risques d’un conflit ouvert étaient trop grands ; les communistes attendent de meilleures circonstances, tout en travaillant en profondeur.

La troisième phase de leur action s’est portée sur l’Afrique, sur l’Afrique française surtout qui s’est trouvée le point faible. M. July, notre ministre, disait ces jours-ci que le plan d’action du terrorisme nord-africain, qu’il se manifeste au Caire, à Damas ou à Budapest, était orchestré par une même main. Il n’avait pas besoin de dire laquelle.

 

Les Fournitures d’Armes Tchèques à l’Égypte

On apprend que l’Égypte va recevoir d’un satellite de l’U.R.S.S. des armes qu’elle n’avait pu obtenir sans assurances spécifiques des puissances occidentales. Or, le colonel Nasser attend d’être prêt pour se venger de sa défaite contre Israël. Si les livraisons prennent de l’importance, c’est une course aux armements qui va s’étendre au Moyen-Orient ; on sait qu’une étincelle dans ces régions suffit à répandre l’incendie. Il ne serait pas trop de l’effort conjoint des grandes puissances pour assurer la paix entre Israël et les Pays Arabes. Qu’adviendra-t-il si l’U.R.S.S. y mêle son jeu ?  Partout où un risque de conflit existe (on l’a vu entre Grecs et Turcs à propos de Chypre), une main mystérieuse cherche à le faire éclater ; ce qui n’empêchera point les cordiales poignées de mai à Genève et ailleurs.

La gravité de l’enjeu africain ne peut échapper à personne ; Eden et Dulles ne l’ignorent pas. Si l’Occident après avoir perdu les trois quarts de l’Europe et la presque totalité de l’Asie lâchait pied en Afrique son sort serait bien précaire. Aussi, malgré les réserves apparentes et parfois nécessaires des diplomaties étrangères, les soucis de la France sont aussi les leurs. Franco lui-même qui flattait hier les nationalistes musulmans semble avoir pris conscience du péril.

 

L’Avenir de la Technocratie

Signalons à nos lecteurs qui s’intéressent à l’avenir économique et social du monde, le récent ouvrage d’un spécialiste allemand Alfred Frisch. Il a trait au développement de cette nouvelle internationale qui s’appelle la technocratie. Son influence grandit au détriment des gouvernements et des groupes d’intérêts entre lesquels la société s’équilibrait jusqu’ici. Elle a ceci de particulier, que non seulement elle déborde les frontières, mais même (c’est nous qui marquons le fait et non l’auteur) paraît en voie de s’étendre des deux côtés du rideau de fer. Cette confrérie secrète des technocrates a des sympathisants à Moscou même. La raison de ce pouvoir tient évidemment au développement de la technique, mais aussi au double échec des deux idéologies qui se combattent dans le monde : D’une part le Marxisme-Léninisme qui n’a réussi, ni à créer une société sans classe, ni à s’assurer la prospérité, ni à réaliser cet effacement de l’État qui est devenu, au contraire des promesses du dogme, partout dictatorial. D’autre part, à la décadence du capitalisme qui a perdu en grande partie son moteur fondamental : l’esprit et le goût du risque ; la peur des crises économiques conduit l’ancien système à une sorte de sclérose particulièrement apparente en France et surtout en Angleterre où les groupes d’intérêts ont pratiquement fait disparaître la concurrence. Il s’oriente peu à peu vers une économie de rente au détriment de la collectivité. Les tensions nécessaires au dynamisme économique commencent à s’affaiblir ; les Etats-Unis subissent sous des formes moins apparentes la contagion de cette évolution. Les technocrates réussiront-ils, par-delà la politique et l’autorité des Etats et en opposition avec les groupes d’intérêts, à rétablir les tensions nécessaires ? Jouent-ils déjà un rôle suffisant pour renforcer la paix internationale ? Seront-ils demain une nouvelle classe et même une nouvelle caste ? Autant de problèmes auxquels il est bon de s’ouvrir.

 

                                                                                                       CRITON

 

Criton – 1955-09-24 – Les Profits du Sourire

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Le Courrier d’Aix – 1955-09-24 – La Vie Internationale.

 

Les Profits du Sourire

 

On attendait, pour juger la politique du sourire inaugurée par les soviets, les résultats du voyage d’Adenauer à Moscou. La détente internationale allait-elle progressivement s’orienter, à pas lents, vers le règlement défini par les cinq points du vice-président Nixon ? Le Chancelier allemand nous apporte la réponse : l’actuelle ligne du Kremlin n’est qu’un mode nouveau de la guerre froide ; nous n’en avions, pour notre part, jamais douté. Krouchtchev a avoué avec quelque cynisme, qu’il ne lâcherait jamais l’Allemagne de Pankow.

 

Molotov et la Nouvelle Politique du Kremlin

 

Il s’est cependant passé quelque chose à Moscou au printemps que l’histoire peut-être éclaircira. Avant le voyage de Krouchtchev et Boulganine à Belgrade, la position de Molotov était menacée ; il n’était pas du voyage ; à Genève même, il avait accompagné les deux chefs, sans jouer un rôle important dans la Conférence ; il avait toutefois démenti les bruits de sa prochaine retraite. Les maîtres du Kremlin ont sans doute jugé que le vieux diplomate qui avait conduit avec habileté la politique stalinienne, était indispensable pour présider à la phase nouvelle ; peut-être les médiocres résultats du voyage en Yougoslavie avaient-ils convaincu Krouchtchev de sa propre insuffisance ? Quoi qu’il en soit, Molotov dirigera la délégation russe à la prochaine rencontre de Genève. Il est présentement à New-York à la session des Nations-Unies.

Molotov est le symbole de la guerre froide, on peut attendre de lui qu’il change de manière, non d’objectif. C’est ce dont les grandes capitales sont aujourd’hui convaincues Molotov rallié à la politique du sourire – et il ne manque pas de le montrer aux photographes – en fera l’instrument de l’impérialisme rouge.

 

Les Résultats de la « Détente »

Cette politique un peu confuse au départ et menée par Krouchtchev avec quelque maladresse a depuis donné aux Soviets des satisfactions concrètes. Le plus difficile était de détacher Tito de l’Occident. Deux ans de pourparlers secrets n’avaient pas eu tout à fait raison de la ruse du Maréchal. Le voyage à Belgrade avait été plutôt humiliant pour les Russes. Le succès n’est que partiel mais il est. Tito a dû relâcher ses liens avec l’Occident pour se rapprocher de Moscou. Les Américains, enfin convaincus qu’ils avaient été trompés, ont joué serré à Belgrade ; l’ajournement sine-die du voyage de Tito à Paris prouve à l’évidence que ses relations avec l’Occident sont plutôt rafraîchies.

On dit que pour l’enlever à l’Alliance Atlantique à laquelle Tito, à la veille de la rencontre de Belgrade avait fait mine de vouloir s’agréger, les Russes auraient fait miroiter à ses yeux l’espoir d’une fédération de l’Europe centrale dont le Maréchal yougoslave serait devenu l’animateur – ce qui est son ambition ultime et secrète – cela est possible. Tito est trop averti des ruses de ses anciens coreligionnaires pour avoir pris ces suggestions pour argent comptant. Mais il n’en demeure pas moins qu’il s’est rapproché de Moscou suffisamment pour que l’Occident ne puisse plus compter sur lui pour arrêter l’expansion du communisme soviétique ; l’autre objectif du Kremlin était de rompre l’alliance de Bled – Yougoslavie- Grèce – Turquie, d’isoler la Turquie, et si possible de détacher la Grèce de l’O.T.A.N. C’est ici que la maladresse d’Eden a miraculeusement servi les desseins de la Russie.

 

Le conflit Gréco-Turc

En convoquant à Londres les Grecs et les Turcs pour discuter la question de Chypre, Eden avait pour but de montrer aux Hellènes et aux agitateurs Chypriotes que devant les résistances turques, il fallait accepter un compromis qui laisserait l’Angleterre maîtresse de l’Île. Compromis soigneusement élaboré et qui aurait pu, si les antagonismes n’avaient pas été si brutaux, constituer une solution de sagesse ; provisoirement, les choses seraient restées en l’état et l’avenir n’était pas fermé aux espérances des Grecs et de l’Enosis ; mais les communistes veillaient ; on ne sait trop comment ils ont réussi à enflammer les Turcs d’Istanbul et de Smyrne ; les émeutes en ces deux villes ont pris de court les autorités turques, mais l’ampleur des incidents, les destructions et les meurtres ont compromis peut-être définitivement les relations gréco-turques sans que la question Chypriote ait été réglée, tout au contraire ; le voyage des Souverains Grecs à Belgrade est une menace voilée de rallier le pays à la politique neutraliste. Malgré les efforts de Papagos, l’opposition peut amener l’opinion grecque à exiger un changement de politique, ce qui serait pour Moscou une revanche éclatante de la défaite de Markos en 1948.

Les Etats-Unis se sont émus ; Dulles a essayé d’apaiser le conflit. On peut douter qu’il ait réussi. Les Américains sont enfermés dans le dilemme ; ou payer très cher l’alliance grecque sans être plus sûrs de réussir qu’avec Tito, ou lui retirer leur appui et l’abandonner à l’influence de Moscou.

Par ailleurs, on ne comprend pas bien l’obstination britannique à maintenir à Chypre à grand frais une souveraineté inutile. En tout état de cause, le maintien des bases de l’O.T.A.N. dans l’Île n’était pas en question ; la minorité turque pouvait, avant les troubles, recevoir un statut qui la protège. Si les Anglais doivent finalement perdre la partie dans cette malheureuse affaire, ils auraient mieux fait de céder au début ; le conflit de Suez aurait dû leur servir d’avertissement ; s’ils étaient partis plus tôt, leur position en Egypte serait aujourd’hui bien meilleure.

 

La Fin de Perón

Perón est parti pour de bon, ce qui n’a rien pour surprendre ; ce qui était moins attendu c’est la passivité des masses qu’il avait tant flattées au jour de sa démission et de sa fuite. Comme les peuples sont faibles devant la force ! Avec quelle facilité ils applaudissent celui qu’ils croient devoir l’emporter ; l’histoire est aussi vieille que quotidienne. Elle n’en est pas moins triste ; Perón ne valait pas cher, mais eût-il été un héros authentique, que le résultat n’aurait pas été différent.

 

L’Affaire Burgess-Mac Lean

 

Un tout autre épisode secoue l’opinion du monde britannique : l’affaire Burgess-Mac Lean. Ces deux hauts fonctionnaires du Foreign-Office (le second surtout occupait une position clé) ont fui l’Angleterre en 1951 pour gagner la Russie ; l’affaire fit grand bruit, et Londres n’avait jamais mis d’empressement à l’éclaircir. Il a fallu les révélations d’un transfuge de l’autre camp, l’espion russe Petrov passé aux Australiens, pour obliger la diplomatie anglaise à donner les clefs du mystère ; on attend là-dessus un livre blanc qui ne dira pas tout. Car les deux hommes, soupçonnés depuis des années, par l’ « Intelligence Service » jouissaient de protections qu’ils devaient sans doute à des mœurs très particulières. Le Foreign-Office en subira une atteinte profonde, car c’était une institution dont la loyauté ne se discutait pas. Ce scandale révèle que l’Angleterre est atteinte dans toute ses œuvres vives de maux dont la gravité commence à inquiéter tous les milieux, politique ou non. Peut-être en résultera-t-il une réaction profonde et salutaire ?

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1955-09-17 – Colonialisme et Progrès Social

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Le Courrier d’Aix – 1955-09-17 – La Vie Internationale.

 

Colonialisme et Progrès Social

 

Si la bombe à l’hydrogène a été pour quelque chose dans la modération des grandes Nations, le nationalisme exaspéré ne s’est pas calmé parmi les petits ; la poudrière des Balkans qui enflamma le monde de 1914 vient de gronder à Istanbul. Grecs et Turcs retrouvent à propos de Chypre leur haine traditionnelle. Israël est un autre foyer d’incendie ; les colonels du Caire rêvent de la revanche de leur humiliante défaite ; les alliés arabes ne leur manqueront pas.

 

Le Problème d’Afrique du Nord

En Afrique du Nord, les mêmes instincts élémentaires sont en éruption ; on oublie trop, en déplorant les évènements récents du Maroc et d’Algérie, que ces éruptions sont périodiques ; on fait la place trop grande à des motifs économiques, sociaux, idéologiques.

La majorité des tribus indigènes est animée d’instincts guerriers ; nous les avons largement mis à notre service depuis 1914 dans tous les coins du monde où la France a défendu ses positions ; de temps à autre, c’est contre nous que cet instinct se déchaîne. Il faut faire face avec les mêmes instincts dont la race française est bien pourvue et attendre l’apaisement qui se produit toujours ; ce qui n’empêche pas de mener ces peuples à la raison et au bien-être par des réformes progressives, mais n’oblige pas à prendre pour un l’expression du droit à disposer d’eux-mêmes, des explosions de sauvagerie qui sont normaux d’ailleurs chez des primitifs. On ne peut même pas parler de nationalisme car les tribus libérées de notre police se battraient entre elles pour le plaisir avec autant d’ardeur et de férocité.

Nous simplifions à dessein le problème parce que c’est là que réside son aspect fondamental ; pourquoi personne n’ose-t-il le dire et se laisse-t-on entraîner au gré des passions politiques à en faire une question internationale, presque la question essentielle du moment. Nous n’approuvons nullement les méthodes employées au Kenya par les Anglais. Ils ont massacré plus de 10.000 Mao-Mao en faisant le moins de bruit possible, et l’opinion internationale ne leur en a pas tenu rigueur ; ce qui reste de Mao-Mao n’a pas revendiqué l’autonomie, et les choses sont rentrées dans l’ordre.

 

Colonialisme et Européisation

Nous ne voudrions pas que ces remarques soient mises au compte de préjugés colonialistes, ce serait tout le contraire de notre pensée. Si spectaculaire et le plus souvent si généreuse qu’ait été notre conquête coloniale, elle se soldera finalement par un lourd passif. Il eut mieux valu ne jamais l’entreprendre.

Si la France a négligé son équipement, si nos finances sont si mauvaises, l’effort accompli outremer y est pour quelque chose ; nos propres défauts ont fait le reste. Et il est à craindre que ce passif ne s’aggrave avec le temps. Déjà les sacrifies à faire dans l’immédiat dépassent de loin nos possibilités. Le problème est insoluble et proprement inextricable, on ne peut faire à personne grief de ne pouvoir le résoudre ; l’imagination la plus brillante, même celle de M. Mauriac, n’y réussirait pas. Et cependant, il y a une voie pour modifier la tournure des choses ; l’Européisation des pas sous tutelle. Faire des anciennes colonies une responsabilité européenne de façon que les intérêts de nombreuses nations soient solidaires et se liguent contre les instincts et l’anarchie dont toute libération serait le résultat immédiat. La politique de « chasse gardée » ne pourrait à la longue que conduire au désastre. Peut-on compter sur les consortiums d’affaires pour le comprendre ? Ils n’y paraissent pas disposés.

 

Le Progrès Social

Nous ne voudrions pas davantage porter atteinte au mythe selon lequel la France de la grande révolution est à l’avant-garde des idées. Cependant, ni dans l’ordre matériel, ni dans l’ordre social nous ne faisons figure de pionniers.

Dans l’ordre social, de récents événements comme ceux de Saint-Nazaire, nous montrent une société qui en est encore à la stupide et ruineuse lutte des classes genre 1900 dont une partie semble, avec plus ou moins de sincérité, appeler de ses vœux une forme de collectivisme dont récemment un communiste danois désabusé faisait le plus grave et le plus décisif des procès :« le communisme est démodé ».

 

L’Économie Corporative

Dans un pays, la Hollande, où la coopération privée est très poussée et où les associations d’activités particulières s’entrecroisent, la confrontation des points de vue s’établit de façon permanente entre les trois catégories de participants à l’équilibre social : l’employeur, l’employé et le consommateur. C’est ce que les Allemands appellent « Verbandwistschaft », c’est le consommateur d’ailleurs qui joue le rôle d’arbitre à la fois intéressé, dans la mesure où il met au premier plan le maintien des prix les plus bas possibles, et désintéressé parce qu’il n’est ni salarié, ni chef d’entreprise, en l’espèce du moins.

L’avantage du système est que l’État n’entre pas en jeu ; il ne le fait que lorsque les parties se sont accordées et pour donner force de loi à la ligne générale qui doit orienter l’économie car ici, libéralisme et dirigisme n’ont plus le sens classique.

Cette organisation suppose la fin préalable de certains mythes et non des moindres, celui de l’égalité. D’abord, à travail égal, salaire égal et la péréquation si chère aux Français ; dans chaque domaine de la production, les possibilités de répartition équitable des profits diffèrent. D’autre part, que patron et ouvriers ne peuvent vivre que dans l’inimitié et que leurs intérêts sont nécessairement opposés, alors qu’en bonne économie ils ne devraient jamais l’être, si l’on s’entend une fois pour toute sur les rémunérations équitables qui reviennent à chaque rouage de la production : capital, travail, maîtrise, direction.

L’exposé technique de cette forme d’organisation sociale dépasse le cadre de ces chroniques. Nous n’en parlions que pour signaler à nos lecteurs dans quelle direction s’oriente le progrès social dans les pays les plus avancés qui ne sont pas les plus grands : la Suisse, la Belgique, la Hollande, le Danemark, la Suède. Des formules sont essayées, des solutions se cherchent ; aucune n’est définitive. On ferait bien d’y prêter plus d’attention.

 

La Crise Anglaise

Les difficultés économiques et financières de l’Angleterre ont retrouvé le degré d’acuité qu’elles avaient quand les Travaillistes étaient au pouvoir. Les Conservateurs n’ont pu rompre le cercle et renverser la tendance, ce qui prouve que malgré les apparences, l’amélioration survenue pendant deux ans était factice. Qu’on prenne garde, il en est exactement de même chez nous ; on peut surmonter des difficultés économiques, si grandes qu’elles soient, le miracle se produit toujours ; les tares psychologiques sont incurables. L’Angleterre est entrée peu à peu dans le socialisme corps et âme ; la concurrence a pratiquement disparu au niveau de la production comme de la distribution. Les revendications de salaires risquent de provoquer une catastrophe plus sérieuse que celle de 1948. Les Syndicats en sont conscients comme le dernier congrès des Trade-Unions l’a montré. Mais ils ne semblent pas avoir les moyens de réagir ; devant la hausse des prix, les freins ne jouent guère, c’est aujourd’hui le point le plus sombre de l’économie, par ailleurs brillante du Monde libre et un point d’importance.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1955-09-10 – Tour d’Horizon

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Le Courrier d’Aix – 1955-09-10 – La Vie Internationale.

 

Tour d’Horizon

 

L’activité diplomatique après l’étape de Genève est lente à reprendre. On attend les résultats du voyage d’Adenauer à Moscou pour savoir si la détente est autre chose qu’une manœuvre d’ordre psychologique. D’autre part, les pourparlers sino-américains n’ont jusqu’ici donné aucun signe de progrès. Quant au désarmement, les Russes et leurs satellites ont cru faire grand effet en annonçant qu’ils démobilisaient quelques centaines de mille hommes, ce qui est plutôt une mesure d’ordre économique que militaire. Les ex-soldats partent, encadrés de leurs officiers, défricher les steppes de l’Asie Centrale. Ce genre de travaux forcés n’a jamais donné dans le domaine industriel de résultats appréciables. Il est douteux que l’agriculture en tire grand profit.

 

Les Conférences du Désarmement

Quant aux pourparlers pour l’inspection mutuelle des installations militaires, on essaye une fois de plus, au moins pour la forme, de concilier le plan Eisenhower de photographies aériennes des objectifs essentiels avec le contrôle des bases et des ports proposés, sous réserve d’ailleurs d’autres conditions, par les Soviétiques. On en parlera encore longtemps.

Les Russes souhaiteraient sans doute de réduire leurs dépenses militaires, si la réduction réciproque devait leur permettre de conserver et même d’accroître leurs avantages. Les Américains au contraire, n’ont aucun intérêt à diminuer les leurs qu’ils supportent aisément et qui demeurent un facteur important de l’activité économique des Etats-Unis. Ils n’ont pas intérêt non plus à permettre aux Soviets de consacrer plus de ressources à accroître leur potentiel industriel. La sincérité des partenaires n’est pas la caractéristique de ce genre de discussions. Les rapports de force demeurent âprement défendus. Même si les intentions pacifiques sont sincères, ce qui est vraisemblable, chacun veut les assurer de la plus grande puissance possible. Seule la confiance mutuelle pourrait changer la nature de la compétition.

 

Les Cinq Points

Les Etats-Unis ont clairement exposé leurs conditions. Le vice-président Nixon les fait tenir en cinq points : 1° Réunification de l’Allemagne par élections libres ; 2° Inspection mutuelle, sans condition ni limitation, des installations militaires de l’Est et de l’Ouest ; 3° Libre circulation des personnes et suppression du rideau de fer ; 4° Libération des « colonies » intérieures soviétiques, c’est-à-dire des pays satellites ; 5° Cessation de toute propagande subversive à l’intérieur des pays du camp opposé.

Sur ce dernier point, les Etats-Unis proposeraient en échange de la fin des brouillages par Moscou de la «Voix de  l’Amérique  », de cesser certaines émissions des exilés des pays satellites à l’intention de leurs compatriotes en tutelle. Ce serait déjà un premier résultat. Il sera intéressant de connaître la réaction des Soviets.

Quant aux autres points, la réunification de l’Allemagne d’abord, on n’est guère optimiste à Bonn. Adenauer a eu pour souci – et on le lui reproche – de préserver sans fissure la solidarité atlantique, persuadé que le but des Soviets était de diviser l’Alliance, d’en détacher l’Allemagne de l’Ouest pour l’attirer à la longue dans l’orbite des Satellites, quitte à donner à cette nouvelle Allemagne une certaine indépendance. Le Chancelier est resté ferme et n’a pas hésité à donner à la France des apaisements sur le référendum sarrois dont l’issue paraissait compromise par l’attitude des partis pro-allemands ;  le geste a été apprécié. Le souci de préserver l’unité du Monde libre est passé au premier plan des objectifs occidentaux depuis que l’on attribue à cette solidarité l’attitude conciliante des Soviets.

 

Les Surprises de Perón

Il y a toujours du nouveau en Argentine. Les dictateurs sont d’excellents comédiens, et Perón est un maître en la matière. Si discrédité qu’il soit, il retrouve des forces dès que se manifeste l’impuissance de ses adversaires à s’entendre pour désigner son successeur. Il joue des risques de guerre civile que déchaînerait son départ. Dans la confusion présente, une seule chose paraît sûre, c’est que la situation est sans issue, aussi bien pour Perón qui ne peut retrouver son prestige, que pour la Junte militaire qui ne peut s’en emparer. Ce genre de conflit n’est pas sans précédent en Amérique Latine et l’anarchie qui en résulte est somme toute une forme de stabilité ; le dénouement peut attendre.

 

La Vie en U.R.S.S.

Un excellent reporter italien qui vient de parcourir pendant des mois l’U.R.S.S. et l’a observée avec beaucoup d’objectivité donnait ces jours-ci une conclusion à des impressions. L’Union Soviétique, dit-il en substance, est encore un pays primitif. En Géorgie, dans les kolkhoses les plus riches de l’Union, le paysan habite des masures sordides au milieu de rues boueuses ; le dimanche, il demeure accroupi devant sa porte à bavarder ou à regarder devant lui, en silence, comme les arabes.

Une nouvelle classe sociale se forme qui commence à voyager et à passer sur la côte de la Mer Noire des vacances sans confort. Un voyage vers le Sud n’est pas facile. Il faut retenir sa place dix jours à l’avance. Les trains bondés mettent deux ou trois jours pour atteindre leur destination sans horaire précis, les passagers se nourrissant de provisions emportées sans pouvoir se ravitailler ou se laver en route. Arrivés au but, ils logent dans des hôtels primitifs ou chez l’habitant. D’autres estivants itinérants sont munis d’une carte de voyage, hissés sur de vieux autobus, ils se déplacent en groupe et logent dans des bases touristiques où il n’y a que des dortoirs, sur un parcours fixé à l’avance. Cependant cette nouvelle classe cherche à se divertir ; des danses populaires en plein air ou des concerts militaires dans un kiosque. Les gens aisés commencent à respirer après la terreur et les privations de l’époque stalinienne. Quelques-uns ont la radio, par-ci, par-là la télévision et même le reporter a vu un jour un frigidaire. En dehors de Moscou et de quelques grands centres, ces articles de luxe sont l’exception.

L’autre conclusion de son voyage a trait à la mentalité de cette population : elle est encore rigoureusement encadrée ; parlant à un étranger, elle fait uniformément l’éloge du régime dans les termes mêmes où on le lui enseigne. Jamais une critique ou une revendication, une réforme à suggérer ; cela paraît invraisemblable. « Un fluide mystérieux, dit l’auteur, parcourt l’atmosphère et pousse les gens à faire ce qu’ils préfèreraient ne pas faire ». Cette observation profonde est peut-être la clef du mystère soviétique, ce n’est pas ce fluide-là qui fait les peuples prospères. Krouchtchev et ses amis ont fini par s’en rendre compte.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1955-08-27 – Confrontations

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Le Courrier d’Aix – 1955-08-27 – La Vie Internationale.

 

Confrontations

 

Comme il arrive après toute période fertile en événements nouveaux, une phase de réflexion lui succède ; les changements paraissent moins décisifs ; c’est ainsi que nous assistons à un reflux où de multiples petits faits indiquent que l’instabilité du monde demeure.

 

Le Voyage d’Adenauer à Moscou

En Allemagne d’abord où la préparation du voyage d’Adenauer à Moscou n’apparaît pas facile. Le Chancelier a posé des conditions : si l’on ne discute ni de la réunification ni du retour des prisonniers, inutile d’aborder d’autres problèmes. Les Soviets ont accepté tout en indiquant que sur le premier point leur position connue n’a pas changé. On s’en doutait. Dulles et Adenauer ont échangé de nouveaux messages. La position du Chancelier s’en trouve sans doute renforcée, mais les chances d’un succès à Moscou réduites d’autant.

 

L’Agitation en Sarre

D’un autre côté, la question sarroise est redevenue brûlante, ce qui est fâcheux après les difficiles accords franco-allemands. Cette agitation bruyante et peut-être superficielle autour du referendum du 23 octobre est symptomatique d’un état d’esprit outre-Rhin ; l’irritation de ne rien pouvoir contre l’obstination soviétique à l’égard de la réunification se reporte sur la Sarre, qui apparaît comme le prix payé par l’Allemagne pour s’intégrer à l’Occident et à l’Alliance Atlantique qui sont pour beaucoup l’obstacle majeur à la réunification ; le prix paraît bien élevé pour des avantages problématiques ; la défiance à l’égard des intentions françaises, l’annexion déguisée sous couleur d’européisation, forment un complexe latent qu’il sera difficile de dissiper.

Devant les difficultés de la France en Afrique du Nord, il apparaît à certains Allemands, forts de leur prospérité retrouvée, humiliant de céder un morceau de terre allemande aux exigences françaises. Etat d’esprit pénible qu’on ne peut ignorer mais que les Sarrois eux-mêmes auront, au moins provisoirement, le moyen de refouler par leur vote qui paraît malgré les meetings agités, assuré au nouveau statut.

 

La Question Marocaine

Le problème marocain est devenu par son acuité un problème international. D’après les commentaires des publicistes étrangers, on souhaite qu’un accord intervienne à Aix-les-Bains qui mette fin au terrorisme et permette une évolution pacifique du protectorat vers l’autonomie interne comme en Tunisie. On reconnaît partout le caractère conciliant des intentions du Gouvernement français. Les efforts des grandes Chancelleries s’exercent dans le sens de la modération. Une rupture et une recrudescence des troubles mettraient peu à peu en danger l’équilibre du Monde libre et sa sécurité.

 

Difficultés Économiques

Dans le domaine économique également, on assiste à un freinage de l’expansion trop optimiste que guette la menace d’inflation. On sent que si la production se développe à un rythme inespéré, les vieilles plaies demeurent vives. Cela est surtout semblable en Angleterre. Les difficultés permanentes de ce pays, masquées depuis un an, se révèlent plus aigües que jamais ; les prix montent ; l’exportation est de plus en plus étroite ; la consommation intérieure s’enfle ; les travailleurs revendiquent, malgré les risques que leurs prétentions font courir à la monnaie. Les chances d’un retour à la convertibilité un instant propices, s’éloignent. L’Angleterre est en passe de devenir, au lieu et place de la France, « l’homme malade » de l’Europe.

Ce n’est pas que chez nous les problèmes soient résolus. Une déthésaurisation massive et le reflux des capitaux d’Extrême-Orient et d’Afrique du Nord ont permis à l’Etat de supporter un déficit croissant. Les exportations se maintiennent grâce aux subventions ; la production augmente, ce qui suffit à maintenir les prix. Mais cet équilibre dû à des circonstances exceptionnelles ne saurait durer indéfiniment. Les points de rupture encore voilés ne tarderont pas à se montrer critiques, il faudra alors beaucoup de courage pour éviter le retour des maux passés. Les dirigeants du Monde libre ont pleinement conscience de la nécessité de résister aux emballements et aux espoirs chimériques d’une expansion économique toujours en flèche. Partout on cherche à restreindre le crédit, à modérer des investissements trop ambitieux.

 

La Conférence Atomique de Genève

A cet égard, la Conférence atomique de Genève, qui a été salutaire à bien des égards, a peut-être donné trop d’aliments aux imaginations. L’âge atomique ne peut avoir un enfantement sans douleur. Il ne peut être qu’une révolution économique ; à la vouloir faire trop vite, on provoquerait un déséquilibre général de la production et des échanges qui ruinerait plus d’entreprises qu’il n’en créerait de rentables. Le danger profond et véritable du monde moderne est là : une transformation trop rapide des techniques risque de détruire le capital ancien, tout en exigeant du nouveau un effort démesuré. La concurrence entre nations, même pacifique en ce domaine, exige pour n’être pas ruineuse une entente entre états et entre producteurs. Chacun de peur d’être dépassé et de perdre en prestige risque de se laisser entraîner à des gaspillages. Il est bon de méditer les déboires des Anglais dans le domaine de l’aéronautique à réaction pour se convaincre d’être prudents.

 

Latifundia et Kolkhoses

Le hasard des lectures de vacances nous a permis une confrontation intéressante. Il s’agit du problème agraire. L’obstacle essentiel au développement de l’agriculture dans le monde a été et demeure l’existence des « latifundia » immenses domaines appartenant à un maître qui n’y réside pas et tire de la terre de gros bénéfices par l’intermédiaire de ses intendants. Dans plusieurs pays, l’Italie par exemple, une réforme agraire s’est imposée pour morceler ces domaines et rendre la terre aux paysans qui la cultivent.

Nous lisions d’une part la description des « latifundia » en Amérique latine et de l’autre, le fonctionnement d’un « kolkhoses » en Géorgie. Où réside la différence ? D’un côté le « péon » misérable et inculte, réduit à une maigre subsistance, cultivant mal une terre qui ne lui appartient pas, pressuré au maximum par une « patron » avide et sans scrupules et ne possédant – et encore à titre précaire – qu’un lot de terre réduit qu’il cultive de son mieux pour vivre.

La vie du paysan soviétique est exactement la même ; misérablement logé, il cultive pour le compte de l’Etat, avec le moindre effort possible, d’immenses étendues. On lui laisse un lopin de terre qui atteint rarement un hectare, comme au temps du servage, qu’il cultive de son mieux quand il a satisfait aux corvées que l’Etat impose et pour lesquelles il reçoit un salaire qui n’atteint pas parfois cent ou deux cents francs par jour de notre monnaie. Il ne quitte jamais son village. Aurait-il de l’argent, qu’il n’en aurait pas l’emploi, les magasins d’Etat ne lui fournissant qu’un maigre indispensable. Quant à l’intendant dans son bureau, lui seul vit largement. Il n’a de souci que de plaire aux bureaucrates qui l’ont mis en place, à faire rendre à ses administrés le maximum, sans se soucier de leur bien-être. Il ne manque pas d’être aussi prévaricateur que ses ancêtres et s’enrichit autant qu’il peut. Il a domestiques et voiture.

Le monde est si prévenu qu’on s’apitoie sur le sort des misérables paysans d’Amérique du Sud et d’ailleurs, mais de l’autre côté, on se refuse à reconnaître qu’il en est exactement de même. La révolution russe, la vraie, est encore à faire : celle qui libèrera le paysan du servage. Et il n’est pas impossible qu’elle se fasse ; car la liberté dans le monde, tôt ou tard se révèlera indivisible.

 

                                                                                                       CRITON

 

Criton – 1955-08-06 – Évolution Rapide

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Le Courrier d’Aix – 1955-08-06 – La Vie Internationale.

 

Évolution Rapide

 

La croisade de l’amabilité se développe à vive allure. Après les Russes, les Chinois entrent en jeu. Beaucoup s’en réjouissent ; quelques-uns se méfient. Ces derniers ont raison dans la mesure où il s’agit d’une politique ; le sourire et les bonnes manières sont un moyen d’éluder la solution des vrais problèmes ; aucune jusqu’ici n’est en vue. Au contraire, dans la mesure où cette attente répond à une pression intérieure, sa valeur pour le maintien de la paix n’est pas négligeable.

 

L’Évolution du Régime Soviétique

Rappelons l’essentiel de l’évolution du régime soviétique depuis la mort de Staline ; comme dans toute société en formation, une classe dirigeante se constituait en bourgeoisie : militaire, bureaucratique et technique ; périodiquement, Staline la décapitait, dès qu’elle s’installait dans ses privilèges ; depuis sa mort, elle a fait sentir sa force et l’oligarchie régnante a perdu les moyens de la menacer ; elle semble aujourd’hui à l’abri des suppressions brutales ; les situations acquises se consolident et deviennent héréditaires. Cette classe dirigeante veut profiter de ses avantages et des hommes comme Krouchtchev et Boulganine paraissent partager cette aspiration, ou du moins s’y conformer. Sans doute n’ont-ils pas l’autorité pour y faire obstacle. Tous les voyageurs revenus d’au-delà du rideau de fer ont constaté l’extrême curiosité que soulèvent les choses d’Occident. Un besoin ardent de briser les murs de la prison où ils vivent, de visiter les pays qui demeurent une sorte de légende.

Le rideau de fer est ébranlé ; aux tournées des chefs à l’extérieur succèdera progressivement le voyage des sujets. Cet élargissement des échanges humains ne peut que modifier profondément la structure sociale des pays de l’Est et des conséquences politiques sont inévitables. D’autre part, les dirigeants soviétiques sont aujourd’hui convaincus que le système collectiviste n’a aucune chance de s’imposer et que leur régime même devra s’assouplir beaucoup pour rivaliser dans l’ordre économique avec ses adversaires, et même imiter leurs méthodes. A la longue même, les deux structures modelées par la technique pourraient devenir assez voisines ce qui n’empêcherait pas d’ailleurs les rivalités proprement politiques, mais leur enlèverait tout caractère révolutionnaire qui avait fait jusqu’ici la force du monde communiste. Sous la pression même du progrès, le régime deviendra progressiste et même, dit-on en plaisantant, un peu radical-socialiste.

 

Le Bilan de Genève

Si nous faisons, après d’autres, le bilan de la Conférence de Genève, voici nos conclusions ; d’abord ce qu’ont gagné les Occidentaux : un incontestable triomphe d’ordre moral, particulièrement en la personne du président Eisenhower ; les Russes ont admis publiquement que les Occidentaux n’étaient pas des fauteurs de guerre et que l’Alliance occidentale n’avait pas pour objet la destruction de l’U.R.S.S. Cette démonstration a été appuyée par l’offre de Ike d’une inspection aérienne réciproque des bases militaires ; toute la propagande menée jusqu’ici s’est trouvé désavouée et cela seul valait que la Conférence de Genève ait lieu ; l’opinion encore flottante et mal informée des peuples mineurs en a été profondément impressionnée. Le second avantage pour l’Occident : la preuve de son unité, qu’il n’est plus possible de dissoudre, même en face de problèmes équivoques comme la réunification de l’Allemagne. Tertio, la décision de discuter à l’avenir et à n’importe quel échelon de tous les problèmes que les communistes voudraient leur soumettre.

Maintenant, qu’ont gagné les Russes ? Un prestige accru pour les nouveaux dirigeants qui se sont vus traités en égaux par les Présidents des grandes démocraties. L’impression favorable faite sur les peuples par des gens qui souriaient et cherchaient à asseoir la paix. Ils en avaient grand besoin. Secundo, un affaiblissement – et c’est là le point important – de la résistance à l’oppression russe au sein des pays satellites. Les accolades de Joukov et d’Eisenhower seront largement utilisées par la propagande pour montrer aux peuples d’Europe Orientale qu’ils ne doivent pas compter sur l’Amérique pour leur libération, ce qui permettra au Kremlin de consolider les régimes chancelants qu’ils y ont installé. Tertio, une pression difficile à refouler pour obliger les Américains à traiter avec la Chine de Pékin et à liquider plus ou moins leurs alliances avec Tchang et Syngman Rhee.

Ce bilan établi, il est difficile de prédire à qui la rencontre de Genève aura profité le plus. Cependant, un fait domine : l’arsenal de la propagande soviétique a perdu l’essentiel de ses armes : mieux, elle les a elle-même détruites. Cela compte peu à nos yeux d’Occidentaux évolués, mais beaucoup pour les autres.

 

La Brouille Tito – U.S.A.

Il y a un perdant dans l’affaire, c’est notre vieil adversaire le maréchal Tito. Les Américains ont fini par voir clair dans son jeu, et la rupture, si elle est soigneusement dissimulée à Washington où l’on ne veut pas avouer une aussi grosse erreur, n’en est pas moins effective. Le milliard de dollars pour réarmer Tito et le maintenir au pouvoir a été gaspillé. On se demande par quelle aberration la diplomatie américaine s’est ainsi fourvoyée. Il a fallu – nos lecteurs s’en souviennent – qu’un ingénieur yougoslave leur communiquât les plans du Mig 17 que les Soviets avaient offert à Tito avant la rencontre de Belgrade ; d’autre part, le prestige du Maréchal a été fortement atteint par le récent fiasco économique qui va sans doute tourner plus mal si l’aide occidentale lui fait défaut. Tito a cru à l’inépuisable naïveté des Occidentaux et à l’importance de sa position stratégique. Il était sûr que le chantage demeurerait payant. Aussi son dernier discours est-il assez amer. Le pacte de paix que les Russes cherchent à conclure lui enlève son principal moyen de pression. Son rôle de « grand neutre » paraît singulièrement compromis.

 

La Copropriété Industrielle

Dans le domaine économique qui a avec la politique des liens souvent obscurs, une évolution d’importance se dessine. Les Anglais – en l’espèce deux importantes sociétés I.C.I. et Courtauds se proposent à faire participer leur personnel au capital des entreprises, c’est-à-dire à instituer une forme de copropriété où il y aura deux catégories d’actionnaires, ceux qui fournissent le capital et ceux qui apportent leur travail. La formule n’est pas nouvelle, ses premières applications ont eu lieu en France, il y a trois quarts de siècle ; elle est de plus en plus largement répandue aux Etats-Unis. Mais elle n’avait pas jusqu’ici pris corps dans cette conscience économique dont nous parlions l’autre jour. Elle n’avait pas trouvé un large appel chez ceux qui pouvaient en bénéficier ; elle suscitait plutôt leur méfiance. Il semble aujourd’hui qu’on assiste à un départ nouveau ; l’application généralisée de cette réforme suscite de nombreuses difficultés, surtout d’ordre fiscal. Elles ne sont pas insurmontables. Si la formule passe dans les mœurs de l’économie libre, elle pourrait marquer le début d’une ère nouvelle dans les rapports du capital et du travail. Cette forme de copropriété dans l’entreprise en viendrait au fond à rejoindre la revendication essentielle du collectivisme, en lui donnant une forme concrète et apparente. Bien des antagonismes lui devraient de disparaître.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-07-30 – La Croisade de l’Amabilité

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Le Courrier d’Aix – 1955-07-30 – La Vie Internationale.

 

La Croisade de l’Amabilité

 

Le communiqué final de la Conférence de Genève jette le manteau de Noë sur l’évidente impossibilité d’un accord concret sur un problème quelconque divisant Soviétiques et Occidentaux. Dans l’ordre politico-diplomatique le résultat de la grande réunion est nul. Sur le plan moral au contraire, Genève 1955 aura une portée historique ; on a dit, avec raison, qu’elle était le triomphe de l’opinion sur la menace communiste. En paroles du moins, la guerre froide est terminée.

 

Le Rôle des Soviets à Genève

A cette parade diplomatique, les Soviets ont fait triste figure, comme d’ailleurs à Belgrade. Ainsi que nous l’avions suggéré, Boulganine et Krouchtchev n’ont pas de politique. N’osant rompre avec le stalinisme de peur de voir s’écrouler l’empire qu’il a conquis, ils se sont abrités derrière Molotov parce qu’ils n’ont personne pour le remplacer et que toute autre ligne politique leur semble pleine de périls ; ils se sentent néanmoins emportés par un courant irrésistible sans savoir où il les mène.

Le monde veut la paix, jouir des avantages que la technique promet sans craindre une agression ; l’opinion s’est rendu compte que la liberté seule rend les peuples prospères ; le communisme est partout discrédité, sauf chez les simples. Krouchtchev qui faisait sa première sortie en Occident a pu voir – car il est intelligent et bon observateur – de combien d’années la Russie d’aujourd’hui retarde sur Genève, plus encore qu’à l’époque de Rousseau. Devant cet échec, il n’est plus possible de jouer, comme Staline, du bluff et de l’intimidation ; il faut joindre sa voix au concert des chœurs pacifiques et cela n’engage à rien et ne comporte pas de risque ; pour les choses sérieuses, on peut toujours gagner du temps.

C’est bien en effet, sur le temps que les Soviets comptent pour renverser une tendance qui leur est défavorable ; la question pour eux est de savoir s’il leur donnera les moyens de maintenir leur autorité et d’éviter un effondrement. La question allemande est posée : la réunification ne peut plus être éludée. Il arriverait un moment où elle se ferait toute seule et contre les Russes ; c’est alors que commencerait la débâcle. Il faudra donc en parler souvent pour entretenir l’espoir et éviter une réaction brutale, genre 17 juin 1953.

 

Le Prestige d’Eisenhower

Si les deux pèlerins soviétiques faisaient à Genève figure d’invités pauvres, le prestige d’Eisenhower s’est présenté dans tout son éclat ; comme nous le disions en Avril, sa politique pleine d’atermoiements et de faiblesses, et cependant poursuivie avec obstination, porte ses fruits. Son coup d’éclat soigneusement préparé fut la proposition d’un contrôle aérien réciproque et sans restriction des installations militaires des deux Blocs ; il réussissait ainsi à mettre les communistes au pied du mur, ce que le Monde libre avait cherché jusqu’ici sans succès.

La proposition, révolutionnaire en apparence, et bien faite pour bouleverser des cervelles militaires, ne comporte pour les Américains que des avantages : la possibilité d’être renseigné sur la force réelle de l’U.R.S.S. et sur ce qu’il y a derrière les parades du 1er mai, ce que leur service de renseignements ignore en partie. Par contre, les Russes ont tant d’agents dans le monde qu’ils savent tout des positions stratégiques américaines ; mais surtout, cette proposition rencontre la préoccupation essentielle du public aux Etats-Unis ; échapper à la menace d’une attaque par surprise, genre Pearl Harbour. Des avions américains survolant en permanence les installations soviétiques rendraient toute agression soudaine impossible.

Ce que les Américains n’ont pas réussi à imposer par la force, ils espèrent aujourd’hui l’obtenir par pression morale ; l’idéal d’Ike est de faire triompher la sagesse et la vérité par un mouvement unanime des peuples libres ; de faire tomber le rideau de fer et les gouvernements fantoches par une croisade muette des esprits ; s’il triomphait, l’avenir du monde apparaîtrait transformé ; si sceptique que l’on soit par expérience, on ne peut affirmer que ce soit impossible ; qui pouvait prévoir, avec exactitude, il y a dix-huit mois, l’extraordinaire essor de l’économie dite capitaliste, qui pouvait affirmer par contre que, malgré dix ans de paix, l’économie communiste ne triompherait pas de la misère ? Car la cause véritable du succès d’Ike à Genève est surtout là ; on ne saurait trop le redire.

 

La Croisade de l’Amabilité

Boulganine et Krouchtchev vont donc se consacrer à la croisade de l’amabilité en échangeant des visites avec les dirigeants de l’Occident. Ils iront à Londres et sans doute à New-York. D’ici là, les conversations purement diplomatiques auront permis aux Soviets de voir ce qu’ils doivent céder et ce qu’ils peuvent encore retenir. De leur côté, les Chinois vont, sous la pression des autres Asiatiques, aborder une conversation avec les Américains qui sera longue et complexe et détermineront leur conduite à l’égard du Sud-Est asiatique et surtout du Vietnam. On peut prévoir que les choses n’iront pas aussi aisément en Orient qu’en Europe.

En Europe, les Soviets s’efforceront de maintenir tant bien que mal le statu-quo. En Extrême-Orient, le communisme cherchera à poursuivre ses avantages sans risquer un conflit et sans effrayer les voisins neutralistes ; les Américains de leur côté auront besoin de faire sentir leur force, sans non plus indisposer Nehru et U Nu. Et les mouvements de couloir à Washington compliqueront leur tâche quand il s’agira de plier Tchang Kaï Chek à leur politique. Un optimisme sans mélange est pour le moins prématuré.

 

Les Risques d’Inflation

L’inflation émerge à nouveau à l’horizon financier. La situation de l’Angleterre redevient préoccupante. Les Anglais libérés des restrictions consomment trop et n’exportent pas assez pour soutenir leur train de vie trop élevé pour leurs ressources. Les grèves répétées ont fait fondre les réserves de la banque d’Angleterre ; il va falloir réajuster la ceinture, trois mois après les élections. En France, la situation qui est toute différente revient cependant à faire surgir des périls semblables ; le déficit budgétaire est béant ; le commerce extérieur ne s’équilibre que par des subventions, et ces artifices ne peuvent durer.

La Conférence monétaire d’octobre va poser, nous dit le chancelier Butler, le problème de la convertibilité. Belges, Allemands et Hollandais se sentent en mesure d’y pourvoir et n’attendront plus des partenaires impuissants. Que feront ceux-ci ? S’aligner ne semble guère possible, s’isoler ne le paraît pas plus. Il faudra trouver un modus-vivendi qui n’ira pas sans douleur.

On compte sur les Américains pour fournir les crédits. Ils y mettront des conditions : mais s’ils en ont les moyens – car la charge sera lourde – il se peut que pour achever l’unité du Monde libre, et forts de l’accroissement rapide de leur revenu national, ils se décident à couvrir de leurs deniers la fragilité de la Livre et du Franc ; ce serait leur intérêt et celui du Monde libre tout entier, mais l’administration aura bien des résistances à vaincre à la veille des élections. Le prestige d’Ike est si haut qu’il pourrait peut-être passer outre.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1955-07-23 – En Marge de la Foire Diplomatique

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Le Courrier d’Aix – 1955-07-23 – La Vie Internationale.

 

En Marge de la Foire Diplomatique

 

Jusqu’ici, la conférence de Genève a été un grand spectacle auquel la publicité n’a pas manqué ; les Russes sont plus souriants que jamais ; cependant, le discours de Boulganine ne nous offre aucune perspective de solution des grands problèmes. Les Occidentaux n’ont rien exprimé d’inattendu ; seul le plan Edgar Faure, conçu en accord avec les Etats-Unis, donne matière à commentaires et a le mérite de représenter un effort d’imagination.

 

Le Plan Edgar Faure

L’idée semble assez séduisante de réduire les frais d’armement et de mettre en commun les économies réalisées pour équiper les pays sous-développés – les objections pratiques ne manquent pas -. Comment d’abord convertir en une monnaie internationale le Rouble soviétique qui n’est ni convertible, ni même échangeable à l’extérieur ? Sur quelles bases pourrait-il le devenir ? Sur sa valeur théorique qui est de quatre pour un dollar, ou sur celle du marché libre qui est d’environ seize ? A un moindre degré, ces mêmes difficultés apparaissent pour le Franc et la Livre ; l’arrière-pensée de Faure, c’est que le fonds commun pourrait accroître ou relayer les investissements de plus en plus lourds qu’exigent nos territoires d’outre-mer.

Pour les Russes, s’ils acceptaient, ce serait une charge qui les empêcherait de faire profiter leurs populations des économies réalisées sur l’armement. Or, on peut supposer qu’ils sont venus à Genève pour freiner la course aux armements qui pèse trop lourdement sur le niveau de vie des populations. Le plan Faure a donc peu de chances d’être appliqué.

 

L’Aide aux Pays sous-Développés

Puisqu’il est question d’aide aux pays sous-développés, faisons sur ce sujet un rapide tour d’horizon. Ce fut d’abord le plan Marshall et son organisme l’E.C.A. (Agence de Coopération Économique) auquel succéda l’Agence de Sécurité mutuelle, le M.S.A. quand fut constituée l’Alliance Atlantique ; celles-ci concernaient surtout l’Europe ; la première l’a relevée de ses ruines, la seconde l’a réarmée ; à cet organisme succède l’I.C.A. (Administration de Coopération internationale) ; l’économie européenne n’ayant plus besoin d’aide, ce sont les pays asiatiques et éventuellement africains qui doivent en bénéficier exclusivement. Car ils ont déjà profité de nombreuses distributions dans l’ancien cadre. Le coût de l’ensemble, entre parenthèse, fut de 48 milliards de dollars, ce qui n’a pas empêché les Etats-Unis d’atteindre le plus haut niveau de prospérité de leur histoire.

La politique russe en face de cette entreprise fut de la stigmatiser comme un vaste programme d’asservissement économique et d’impérialisme du Dollar. Les Soviets s’étaient contenté de piller leurs conquêtes et de ruiner leurs économies ; cependant, il leur fallut reconstituer ce qu’ils avaient dérobé et, plutôt mal que bien, de les remettre sur pied en leur fournissant des instruments de production. Mais depuis la mort de Staline, ils ont compris que l’aide américaine avait produit des effets politiques et qu’il fallait les imiter. La propagande s’est emparée de l’idée d’assistance économique aux pays sous-développés ; ils ont envoyé des missions économiques, participé aux foires, ouvert des offices commerciaux dans les pays asiatiques, ils ont prêté de l’argent à faible intérêt à l’Afghanistan pour des silos à grains, à l’Inde pour une aciérie géante, à l’Indonésie aussi, sans parler de la Chine bien entendu ; les techniciens sont à l’œuvre dans toute la partie de l’Asie qui leur est ouverte. Ils essayent aussi de se faire une place en Amérique latine ; cependant, les ressources financières des Soviets sont trop faibles pour que le volume des crédits puisse réellement modifier l’économie des pays visités. Les Soviets pourraient utiliser le plan Faure pour étendre cette pénétration car il s’agit d’exporter le communisme bien plus que les machines.

On ne pense pas sérieusement, au surplus, que les Soviets prêteront de l’argent pour développer nos possessions d’Afrique qu’ils cherchent à désorganiser par tous les moyens.

 

La Conscience Économique

Nous voudrions maintenant attirer l’attention de nos lecteurs sur un problème, à nos yeux, d’extrême importance : ce qui explique en partie l’extraordinaire prospérité des Etats-Unis, c’est qu’à la suite des enseignements de la terrible crise des années 1929-1932, il s’est développé chez eux ce que nous appellerons une conscience économique ; l’être humain s’est ouvert d’abord à la conscience psychologique ; puis à une conscience morale qui fut surtout l’œuvre du christianisme ; l’homme moderne requiert la formation d’une troisième forme de conscience, la conscience économique ; les maux dont souffrent l’Europe dérivent avant tout de l’absence de cette conscience. On pourrait la définir ainsi :

Quel est dans la fonction qu’il occupe dans la production, le rôle de chacun pour contribuer de la meilleure façon au progrès du bien-être de la collectivité à laquelle il appartient ?

Donnons un exemple actuel. Nous avons parlé des récents accords conclus dans l’industrie de l’automobile et de l’acier entre les Syndicats américains et les grandes Sociétés : augmentation des salaires et ébauche d’une garantie de salaire annuel. Les syndicats ont poussé leurs revendications au point où ils savaient que les employeurs pourraient les supporter ; mais ils ont évité de chercher à les imposer aux petites entreprises qui n’étaient pas assez fortes pour le faire. En passant la mesure, ils auraient porté atteinte à l’équilibre économique du pays, déclenché ici du chômage et là une spirale d’inflation dont on peut craindre que les récents avantages acquis ne soient déjà l’amorce ; les ouvriers devront faire preuve de patience et de discipline pour que les récentes mesures soient digérées sans trop d’incidence sur les prix.

Qu’on nous comprenne : il ne s’agit pas là de collaboration confiante entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent de l’emploi ; la lutte entre eux demeure serrée. Mais elle s’arrête au point où l’intérêt des uns et des autres serait compromis, et celui de la collectivité du même coup. On mesure de chaque côté l’incidence des revendications et ses répercussions sur l’économie globale ; on s’en réfère aux techniciens des marchés, aux prévisions tirées de la courbe de consommation, aux avis des financiers, aux études des économistes avec le souci d’accorder le goût des consommateurs aux possibilités de la production ; autre fait significatif : loin de s’élever contre les progrès de l’automation, c’est-à-dire la substitution de la machine à l’homme, on cherche les moyens de la faire servir à la création d’emploi différents et nouveaux ; on est d’accord surtout pour ne pas être obligé de faire pénétrer dans les entreprises le contrôle et l’ingérence de l’Etat, considérés comme le frein le plus dangereux à toute expansion durable.

Cette conscience économique a bien d’autres aspects ; comme les autres formes de conscience, elle est sujette à des erreurs. Il s’en faut qu’aux Etats-Unis, elle se révèle partout où elle serait requise ; il est cependant de fait qu’elle commence d’exister et qu’il faudra, sous la pression même du progrès technique, qu’elle apparaisse chez ceux qui l’ignorent à leurs dépens, Anglais et Français en particulier.

 

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