Criton – 1956-11-03 – Colosses aux Pieds d’Argile

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Le Courrier d’Aix – 1956-11-03 – La Vie Internationale.

 

Colosses aux Pieds d’Argile

 

Les hommes politiques américains espéraient atteindre le 6 novembre sans complications internationales. Les événements les plus dramatiques depuis 1945 éclatent précisément au milieu de la campagne électorale des U.S.A. La révolution hongroise et le conflit du Moyen-Orient. Coïncidence pour le premier mais non pas pour le second. Le soulèvement unanime du peuple magyar a pour origine immédiate les convulsions politiques de la Pologne. Le mouvement des Israéliens et l’ultimatum franco-anglais à l’Egypte ont été rendus possible à la fois par l’impuissance de l’U.R.S.S. gravement engagée en Europe centrale et la paralysie de la diplomatie américaine à la veille des élections.

 

La Révolte Hongroise

A l’heure où nous écrivons, les Russes semblent avoir perdu la partie en Hongrie. Ils emploieront encore plus d’une ruse pour atténuer leur défaite. Mais ils ne pourront jamais ressaisir les positions perdues. Ils ont commis l’erreur d’employer la force pour mater la révolution hongroise sans y réussir, de sorte qu’ils portent la double responsabilité du crime et de l’échec. Les conséquences s’en feront sentir plus ou moins vite, mais l’empire stalinien en Europe est condamné. Le Kremlin ne semble d’ailleurs pas se faire d’illusion. La dernière note traduit pour la première fois une confusion et une inquiétude. Les Russes avaient pressenti l’orage, mais l’ampleur du désastre les a surpris. Tito lui-même avait sous-estimé la puissance de la révolte du peuple hongrois.

 

Le Moral de l’Armée Rouge

On se demande en effet comment il a été possible à un peuple désarmé de réduire à l’impuissance la machine de guerre soviétique qui s’était imposée à Berlin il y a trois ans. Des renseignements qui parviennent du déroulement de la révolte, on peut supposer que l’armée rouge est elle-même travaillée par un doute profond ; la discipline n’a pas joué partout ; des soldats ont passé aux insurgés, des chefs se sont abstenus d’intervenir. Le moral des troupes d’occupation est faible et le Russe, héros sur son propre sol, est passif hors de chez lui et prompt à l’abandon, même à la panique. Il est probable que si l’État-major avait décidé d’étouffer la révolte dans le sang de tout un peuple, des défections et même des rebellions se seraient produites. On l’avait déjà pressenti il y a quelques jours en Pologne. Il en sera de même ailleurs demain quand les autres peuples asservis se mettront en mouvement.

Ce fait, pour nous capital, ne sera pas sans répercussions en Russie. Les disputes entre membres du Présidium, leur désarroi sont atténués par la peur qui leur est commune de sombrer dans quelque révolution de palais. La cohésion du Kremlin ne tient que par là. Nous avons toujours pensé que le jour où l’empire stalinien se désagrègerait, les militaires, dans une première phase, arracheraient le pouvoir aux politiques. De toutes façons, en UR.S.S., la terre « ne continuera pas de tourner comme devant », ainsi que le croyait cyniquement Chepilov.

 

La Situation en Hongrie et en Pologne

La situation est très différente en Pologne et en Hongrie. La haine des Russes y est égale. Par contre, si Gomulka, le communiste fait jusqu’ici figure de héros national, Nagy, communiste lui-même, a peu de chances de demeurer si les Russes se retirent. L’homme tout puissant en Hongrie est le cardinal Mindszenty. La Hongrie délivrée des « barbares » se donnera un gouvernement assez analogue à celui de l’Autriche où chrétiens-démocrates et socialistes se partagent, sans trop de heurts, le pouvoir.

La Pologne au contraire est un pays slave. Gomulka est passionnément anti-allemand et l’appui russe lui semble indispensable pour protéger la Pologne d’une Allemagne réunifiée qui ne peut reconnaître la frontière Oder-Neisse. Pour que la Pologne puisse à nouveau s’intégrer à l’Occident, il faudrait que par une négociation sincère un accord germano-polonais intervienne sur le modèle du règlement sarrois ; c’est pour cela que Bonn a donné tant de prix à cet accord. La nouvelle Europe ne peut se constituer que si Germains et Slaves s’entendent sur des frontières définitives. Beaucoup de Polonais, de Tchèques et d’Allemands en sont persuadés. Mais les difficultés à surmonter sont énormes. Elles s’atténueraient si dans ces différents pays l’élément chrétien et l’élément socialiste prenaient ensemble le pouvoir. La similitude des couleurs politiques rendrait possible de mutuelles concessions. C’est alors que Moscou serait éliminé.

 

L’Effondrement du Communisme International

En tous cas, le communisme international est enfin démasqué. Il a fallu douze ans pour que le mythe s’effondre. C’est bien par là qu’une ère nouvelle s’ouvre pour la civilisation. La fin de l’imposture bolchévique est en vue. Le Parti se décompose en Italie et en France. Ailleurs, il a pratiquement cessé d’exister. Sauf peut-être en Bulgarie, des élections libres ne lui donneraient pas plus de 4 ou 5 pour cent des voix, moins même sans doute. En Russie même, il est à la merci d’un nouveau chef s’il se présentait sous les couleurs populaires, ce qui est pour le moment improbable.

 

Les Événements d’Orient

Nous ne parlons pas sans hésitation des événements d’Orient où notre pays joue un rôle d’importance. Voici – en toute objectivité – comment on voit les faits de l’extérieur : depuis l’échec en août des tentatives franco-anglaises pour faire céder Nasser, on était convaincu à Paris qu’on ne pourrait prendre une revanche qu’avec l’appui d’Israël. D’où de nombreux contacts avec Tel-Aviv. Les Anglais, ou du moins Eden, démoralisé par l’opposition Travailliste et les critiques de son propre Parti, s’était à contrecœur rallié à une solution américaine celle des « usagers du canal » espérant qu’après les élections, les Etats-Unis, aussi intéressés que l’Angleterre à un « modus vivendi » qui assure l’exploitation des pétroles, ferait avec les Franco-Anglais une politique commune. Mais après la seconde conférence de Londres, Eden dut reconnaître qu’on ne pouvait compter sur Washington et les plans français furent réexaminés au cours de la rencontre de Paris.

A ce moment les Anglais étaient surtout préoccupés de sauver la Jordanie de la tutelle égyptienne. Ils voulaient faire intervenir l’Irak pour supplanter Nasser à Amman. Mais Israël s’opposa à l’entrée des troupes irakiennes en Jordanie. Le temps pressait. Les élections du 21 octobre en ce pays ne laissaient aucun doute sur la défaite prochaine du roi Hussein. Les Israéliens par leurs coups de force contre la Jordanie, avaient à dessein aggravé la situation pour mettre les Anglais devant un nouvel échec.

Malgré leur peu de sympathie pour Tel-Aviv et Ben Gourion, les Anglais durent admettre que sans Israël la partie était perdue pour eux en Moyen-Orient et qu’il fallait en finir avec Nasser à n’importe quel prix. Ils hésitaient encore quand éclata la révolte hongroise qui mettait la Russie hors de cause pour un temps. On convint alors que les Israéliens envahiraient le Néguev où se trouve la moitié et l’élite de l’armée égyptienne et que les Franco-Anglais occupant le Canal, l’armée de Nasser serait coupée en deux, ce qui permettrait aux Israéliens de détruire les éléments isolés sur la rive asiatique et rendrait difficile aux Egyptiens de s’opposer aux mouvements franco-anglais à Suez. Les Etats-Unis ne pourraient rien faire à cause des 10 millions de Juifs américains qui tiennent le rot des 45 délégués de l’Etat de New-York, clef de l’élection du 6 novembre. Leur opposition serait purement verbale, d’autant qu’au fond ils ne seraient pas fâchés de laisser aux Franco-Anglais la tâche ingrate de servir leurs intérêts.

Les choses en sont là à l’heure où nous écrivons. L’affaire est menée avec audace et habileté. Les risques sont énormes. Le succès serait considérable, l’échec plus encore. Il est malheureusement inévitable que le sang coule, ce qui laisse toujours des traces. La faute en tous cas incombe aux Etats-Unis ; habiles à gagner du temps et à fuir les responsabilités, ils ont manqué d’autorité et de décision. La politique Dulles en perpétuel équilibre instable en Orient, a déçu tous les partis. Les deux colosses, Etats-Unis, U.R.S.S. sont aujourd’hui sur une pente déclinante. Leur prestige est fort compromis ce qui, d’un point de vue purement politique, n’est pas sans présenter de gros dangers. Les nations secondaires, livrées à elles-mêmes pourraient, à cause de leurs antagonismes politiques et raciaux, faire dériver le monde vers une anarchie internationale dont les débats stériles de l’O.N.U. nous donnent déjà l’image.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1956-10-27 – Première Phase d’une Révolution

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Le Courrier d’Aix – 1956-10-27 – La Vie Internationale.

 

Première Phase d’une Révolution

 

Il arrive parfois que les événements suivent un cours logique qui les rend prévisibles. C’est le cas de la « déstalinisation ». On ne sait si les dirigeants russes en avaient, à l’avance, aperçu le déroulement. Ils cherchent aujourd’hui, en Pologne et en Hongrie, à faire la part du feu. Ils y réussiront sans doute dans l’immédiat. Cependant, de profondes transformations économiques et sociales vont bouleverser l’ordre établi chez les Satellites par Staline. Et ce qui est également certain, c’est que ces transformations vont à leur tour agir sur la structure même de l’U.R.S.S. Personne ne peut désormais être assuré de pouvoir contrôler les événements.

 

Une Révolte Économique

De tous les commentaires qui se répandent sur la prise de pouvoir de Gomulka et de Nagy, la plupart ne vont pas à l’essentiel. Cette révolution est avant tout d’ordre économique. Comme nous l’indiquions récemment, le communisme est incompatible avec le développement d’une société moderne. Peu importe au fond que les industries de base soient nationalisées ou privées, dirigées par des bureaucrates ou des patrons. Dans les pays occidentaux d’ailleurs, le problème des nationalisations ne soulève plus de passions ; les travailleurs ont vu que dans l’ensemble leur situation était plus difficile sous le contrôle de l’État et moins avantageuse que dans le secteur libre, et que la stabilité de l’emploi était presque aussi assurée dans un cas que dans l’autre.

Par contre, pour qu’une société moderne progresse vers le mieux-être, il est indispensable que la distribution et l’entretien des biens produits soient organisés par des travailleurs libres, responsables, que l’artisan et le commerçant discutent de leurs services avec le client à leur profit mutuel. Le collectivisme mène à la paralysie. Nous en avons donné des exemples frappants. Le rétablissement d’une économie libre à l’échelon inférieur est une nécessité qui se traduit par la révolte de pays, qui, comme la Pologne et la Hongrie ont connu une organisation économique libérale et ont pu faire la comparaison avec l’état actuel.

 

La Part du Sentiment National

Sans doute, on doit faire sa part au sentiment national. Mais il ne se serait pas traduit aussi violemment si la situation économique avait été moins mauvaise. Si elle avait été bonne, il est probable qu’il serait resté à l’état latent, comme une nostalgie du passé. Ce qui a sauté, ce sont les entraves mises au progrès par le collectivisme soviétique tout juste bon à maintenir, au niveau des besoins élémentaires, une population encore primitive dans son ensemble. C’est la raison pour laquelle depuis un an la politique russe cherche à étendre son influence sur les pays sous-développés. Il y a longtemps d’ailleurs qu’en Europe elle reste sur la défensive. Par contre, le communisme surtout connu de l’extérieur, a encore un vaste champ d’action sur les peuples arriérés qui n’ont rien à perdre et pour qui communisme et nationalisme s’appuient.

Cependant, la politique russe n’a pas de ce côté la partie aussi facile qu’on pourrait croire. Déjà les relations avec la Chine ne sont plus aussi étroites qu’auparavant. Chou en Laï a fait, dit-on, pression sur Moscou pour que les Soviets n’interviennent pas par la force en Pologne. En outre, le communisme rencontre de fortes résistances en Inde et dans tous les pays musulmans ou non. Le racisme n’agit pas contre les seuls Occidentaux. Les Russes sont des blancs. Ils auraient tort de l’oublier.

 

Une Nouvelle Page d’Histoire

Que les événements de Hongrie et de Pologne aient une grande portée historique, cela ne fait pas de doute. Ils font en quelque sorte pendant aux difficultés de la France et de l’Angleterre avec les peuples de couleur. L’U.R.S.S. est frappée pour d’autres raisons, mais peut-être plus profondément à longue échéance. Le déclin de l’Occident sera sans doute concomitant d’un déclin du bolchévisme soviétique.

 

Une Nouvelle Phase

Mais ce sont là des vues d’avenir. Pour le moment, il ne s’agit en Pologne et en Hongrie que d’une première phase, le passage de la domination du communisme russe au communisme national. Gomulka est aussi convaincu, aussi fanatique (du moins jusqu’à ce jour) que pouvait l’être un Trotski. Nationaliste, il l’est et ne peut pas ne pas l’être, tant la pression populaire est forte. Mais il demeure idéologiquement lié avec les Soviets et en politique extérieure, il restera orienté vers Moscou ; beaucoup plus qu’un Cyrankiewicz, son collègue ancien social-démocrate, qui penserait plutôt européen et regarde, comme beaucoup de ses compatriotes, vers l’Occident, vers Bonn même. (Il ne serait pas étranger au discours de Carlo Schmidt dont nous parlions l’autre jour).

La situation est exactement la même en Hongrie ; les hommes nouveaux sont aussi communistes que les anciens, jusqu’au jour tout au moins où ils prennent le pouvoir. Mais ceci n’est qu’une première phase. De la même façon, mais à rebours, peut-on dire, les révolutions du passé ont commencé par être dirigées par des modérés, par rapport à l’ordre antérieur. Puis peu à peu les extrémistes ont achevé l’ouvrage. Nous pensons qu’il en sera de même en Europe centrale aujourd’hui. Tout dépend de la stabilité intérieure de l’U.R.S.S.

 

L’Avenir de l’U.R.S.S.

Si là-bas aussi les discussions affaiblissent l’appareil gouvernemental, la libération des satellites ira vite, sinon ils seront pris entre la puissance militaire de Moscou et les intrigues vigilantes de Tito et l’on n’ira guère au-delà d’une transformation économique. Cependant, l’écart entre les niveaux de vie de part et d’autre du rideau de fer est trop énorme pour que les choses en restent là. L’économique réagira sur le politique, surtout si les contacts individuels se multiplient comme cela semble inévitable.

 

L’Affaire de Jordanie

L’affaire de Suez est éclipsée par les événements de Pologne et aussi par la lutte d’influence qui se déroule en Jordanie. Les Egyptiens ont gagné les élections dans ce pays dimanche, mais pas assez nettement pour que les autres forces en présence soient balayées. Le roi Hussein a encore des appuis ; l’Angleterre et les deux souverains d’Irak et d’Arabie. Beaucoup de Jordaniens en place ne se résoudront pas à se mettre sous les ordres de Nasser. L’attitude d’Israël qui peut beaucoup pour faire pencher la balance ne manque pas d’habileté ni de prudence. Les Israéliens n’ont pas intérêt à voir Nasser, leur seul redoutable ennemi, contrôler Amman. Les Etats-Unis ne resteront pas neutres. La partie est si compliquée qu’on ne saurait s’aventurer à en prédire le dénouement. Nasser cependant, pas plus là qu’ailleurs n’a gagné la partie.

 

                                                                                                       CRITON

 

Criton – 1956-10-20 – La Mesure Commune

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Le Courrier d’Aix – 1956-10-20 – La Vie Internationale.

 

La Mesure Commune

 

La diplomatie américaine emploie toutes ses ressources pour qu’aucun événement d’ordre international ne vienne troubler les élections du 6 novembre. Elle a réussi pour l’affaire de Suez à se ménager le temps de respirer. Mais comme ce nouveau délai est favorable à Nasser, le Ministre français a convoqué les Britanniques à Paris pour les convaincre d’obliger l’Egypte à découvrir ses intentions au plus tôt. Londres paraît moins pressé. Eden est résigné à se contenter d’un compromis en retrait sur ses intentions premières comme le laissait entendre son discours au Congrès conservateur. Il attend que Nasser précise ses vues sur l’interprétation des six points auxquels son ministre des affaires étrangères El Fawzi a souscrit devant l’O.N.U. Au cas où les propositions égyptiennes seraient décevantes, on entrerait réellement en négociation avec l’appui de la nouvelle Administration américaine libérée de ses préoccupations électorales.

 

Les Élections Américaines

Les Gallup vont leur train sur les résultats à attendre du grand scrutin. La popularité d’Eisenhower avait sensiblement baissé au début d’octobre et Stevenson avait pris un bon départ. Mais il n’est décidément pas photogénique ; il ne « prend pas » sur l’électeur ; ce qui est sûr, c’est qu’il y aura plus d’abstentions qu’en 1952 ; ce qui est très probable, c’est qu’Ike l’emportera avec une majorité réduite mais confortable. En revanche, le G.O.P., le Parti républicain, semble devoir manquer une seconde fois d’obtenir la majorité dans les deux chambres, sans doute avec des effectifs diminués.

Ce qui ressort avec le plus d’évidence, c’est la difficulté qu’ont les adversaires à trouver des terrains de discussion. Stevenson a commis une faute en demandant la renonciation aux expériences atomiques et l’abolition de la conscription. Les Républicains n’ont pas eu de peine à montrer le caractère démagogique de ces propositions. Le public est plutôt apathique. D’abord parce qu’il n’y a pas pour l’ensemble de la population de problème aigu qui l’affecte. La prospérité est évidente, la paix peut être maintenue et l’on se fie volontiers à Eisenhower pour cela. Il y a bien des groupes de mécontents : les noirs que la ségrégation irrite, mais aucun des deux candidats ne s’est compromis sur ce point ; les fermiers qui se plaignent d’être les déshérités de l’économie florissante ; mais personne là-dessus ne peut promettre des miracles. Quelques secteurs aussi à la traîne comme le textile et l’outillage agricole. Mais tout cela ne constitue pas un thème émotionnel d’ordre national. Le public sent aussi que les élections sont presque exclusivement une question de personnes et que quel que soit le gouvernement, sa politique générale ne se distingue guère de celle que son opposant aurait faite. C’est d’ailleurs un sentiment commun à toutes les masses démocratiques.

 

Les Impératifs Politiques

Les impératifs qui commandent la gestion des états sont tellement inflexibles que l’opposition une fois au pouvoir fait à peu près la politique de ceux qu’elle a renversés. Nous en avons en France l’exemple le plus éclatant, si éclatant qu’on s’en étonne dans un pays où les antagonismes politiques sont si virulents. Si les Travaillistes venaient au pouvoir en Angleterre, on verrait, comme chez nous, qu’après avoir jeté quelques os à la clientèle, ils feraient, malgré M. Bevan et peut-être avec lui, la politique des Conservateurs. Cette constatation d’importance majeure a son aspect favorable et aussi son revers. La continuité d’une politique nationale est à peu près assurée. Par contre, la masse qui sent son impuissance se désintéresse de l’enjeu. Et malheureusement, l’Etat tentaculaire ayant pris le contrôle de la plupart des activités, ce sont les politiciens qui tiennent tout le pouvoir. Les luttes de personnes pour s’emparer des leviers de commandes passent avant l’intérêt général (ce que nous venons de voir en France ces jours-ci). Mais cela n’est pas très différent à Bonn et tend même à le devenir – qui l’eût cru – dans les démocraties dites populaires.

 

Tito et les Satellites

Malgré les difficultés, il nous semble que nous tenons toujours le fil conducteur des événements d’Europe centrale : la presse a publié une bien amusante photographie de la réception de Geroë, le leader communiste hongrois avec Tito. Il est difficile d’imaginer plus d’hypocrisie dans leurs sourires. Cher ami, je te tiens, semble penser le Maréchal. Je saurai bien prendre ma revanche, car tu as besoin de moi, semble dire Geroë. Les chefs des démocraties populaires viennent  l’un après l’autre à Belgrade rendre hommage à Tito. Ainsi l’a voulu Krouchtchev qui, l’an passé, a donné l’exemple. Il s’agit pour eux de se « blanchir ».

Devant les menaces populaires et l’effondrement possible des régimes communistes, les hommes de paille de Moscou ont commencé par rejeter sur les Staliniens la responsabilité de tous les malheurs du peuple. On a réhabilité les victimes, à grand renfort de cérémonies, arrêté ou vilipendé les prédécesseurs les plus détestés de la foule. En se réconciliant avec Tito, ils font espérer un changement complet de politique et surtout l’indépendance à l’égard de Moscou, dont Tito a donné l’exemple.

Il n’est pas sûr d’ailleurs, que les masses soient dupes de cette mise en scène, en Hongrie du moins. Mais la manœuvre est claire. La déstalinisation est pour les Russes le seul moyen d’éviter le pire, c’est-à-dire la perte des Satellites. Ils sont d’accord avec Tito pour que les choses n’aillent pas trop loin, car si la révolte éclatait, c’est le régime communiste qui serait emporté et les pays d’Europe Centrale iraient non pas à Tito mais ver l’Occident. Tito a plus d’intérêts à avoir dans les capitales voisines des complices, même ennemis, que de se trouver isolé au bord d’une Europe qui, débarrassée des Russes, ferait bloc avec l’Occident. Il serait condamné lui-même à brève échéance.

Dès lors, le duel Kremlin-Tito prend l’aspect d’une lutte d’influence dont les limites sont tracées par la peur commune de la liberté. De plus, les possibilités de Tito sont limitées elles-mêmes par les antagonismes nationaux entre les satellites et la Yougoslavie. Il y a l’hostilité séculaire des Serbes et des Bulgares – la rencontre entre Tito et les chefs bulgares n’a pas donné grand résultat – et la question brûlante des minorités hongroises incorporées à la Yougoslavie. Aucune solidarité véritable ne peut s’établir entre Roumains et Hongrois, entre Serbes et Bulgares, entre Tchèques et Polonais, qui ont tous des revendications nationales à exercer les uns contre les autres. Seul le joug soviétique les empêche d’éclater et Tito ne peut réussir à étendre son influence que si les Russes tiennent tous ces peuples ennemis dans une certaine immobilité. On comprend aisément qu’il ait fallu quinze jours d’entretiens pour que Tito et les Soviets se mettent, dans une certaine mesure, d’accord pour ne pas se nuire au point de se perdre mutuellement.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1956-10-13 – Les Chances de la Liberté

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Le Courrier d’Aix – 1956-10-13 – La Vie Internationale.

 

Les Chances de la Liberté

 

L’affaire de Suez suit le cours prévu. Après une dernière affirmation publique des antagonismes, on est entré, à huis-clos, dans la phase des conversations privées. Déjà, les positions anglaises et égyptiennes se sont sensiblement assouplies. Les difficultés apparaîtront quand on abordera les négociations proprement dites. Il s’agit de trouver une formule qui permettra aux Franco-Anglais et aux Egyptiens de sauver la face. Il faudra sans doute attendre que s’estompe le souvenir des véhémences du début. Dulles semble tenir en mains les ficelles du  jeu. Les Anglais, harcelés par leurs difficultés financières, ont un besoin urgent de 500 millions de dollars pour boucler les mois critiques. Les Egyptiens sentent la résistance de leurs confrères arabes et aussi de l’Inde à leurs ambitions d’hégémonie en Orient. Le moment viendra où l’on aura de part et d’autre quelque hâte à enterrer l’affaire. Les Américains s’efforceront à l’amiable de contenter tout le monde et personne.

 

Suez et les Pétroles

En réalité, le véritable enjeu de l’affaire de Suez n’a pas été mesuré exactement au départ. Ce n’était pas le Canal dont le libre passage ne pouvait être bloqué durablement par quiconque, mais les pétroles du Moyen-Orient. L’Egypte est en effet le parent pauvre du Bloc arabe. Elle ne détient ni les puits, ni les pipelines. Le premier objectif de Nasser est de participer à ces richesses sans lesquelles il sera toujours tributaire, soit de l’Occident, soit des Soviets. Pour cela, il a cherché à constituer dans chacun des pays pétroliers des groupes de partisans capables de faire pression sur les souverains, et au besoin, si ceux-ci se montraient hostiles, de faire accéder ses créatures au pouvoir par un coup d’État. Le roi Hussein de Jordanie était particulièrement visé ; il a tenu jusqu’ici. Le roi d’Arabie Saoudite aurait été circonvenu à son tour et s’il avait dû céder, les autres Cheiks de moindre prestige auraient été dépossédés. Le pétrole de l’Arabie aurait été aux mains des vassaux de Nasser. Avec cette richesse en mains, il lui était facile de faire chanter l’Occident et de transformer l’Egypte en une grande nation. La nationalisation du Canal de Suez n’était qu’un prélude destiné bien moins à assurer à l’Egypte un profit matériel – ce qu’on savait bien illusoire – que de conférer à Nasser le prestige nécessaire pour subjuguer ses voisins.

L’habileté aurait consisté, au lieu de lui lancer un défi stupide et inopérant, d’agir sur ses victimes désignées pour qu’elles lui barrent la route. Heureusement, les Orientaux ont compris bien avant les diplomates et ministres d’Occident et aujourd’hui, quelle que soit l’issue du conflit du Canal, on sait bien que les roitelets d’Orient ne se laisseront pas sacrifier aux ambitions égyptiennes. La rencontre à El Damman entre Fayçal d’Irak et le roi Saoud, la réponse évasive de la Ligue Arabe aux sollicitations de Nasser ont fixé les limites de leur solidarité avec lui.

Quoi qu’on en dise, Foster Dulles et ses adjoints en Orient n’ont pas manqué d’habileté. Il leur reste à mener l’affaire à son terme quand elle aura mûri. D’autant qu’il se confirme que les Russes sont trop inquietés en Europe pour donner à Nasser autre chose qu’un appui diplomatique.

 

Tito et les Soviets

Il n’est pas facile de percer les mystères des relations entre Tito et le Kremlin. Tout ce que l’on sait confirme cependant nos hypothèses. Pressé par Krouchtchev de limiter les dégâts de la déstalinisation, il a dû, en Russie, chercher à convaincre les Staliniens qu’il était impossible de faire machine arrière et quant à lui, n’a rien promis pour faire obstacle à la poussée de « Titisme » observée chez les satellites. A peine rentré à Belgrade, il a reçu les délégations des Partis frères de Hongrie, de Bulgarie et de Roumanie, ses voisins immédiats, et même les Italiens. Ce n’est évidemment pas pour leur recommander de suivre les directives de Moscou. Il s’est abstenu cependant de se mêler de la Pologne où les affaires vont trop bien pour lui et trop mal pour les Russes pour qu’il ait besoin de souffler le feu.

 

La Crise Polonaise

Les Soviets en effet voient les difficultés s’accumuler à Varsovie. Les durs semblent avoir perdu la partie. Plusieurs ministres ont été limogés, et la rentrée en scène de Gomulka le leader « Titiste » écarté jusqu’ici paraît proche. Les Russes ont bien envoyé en Pologne plusieurs divisions pour impressionner les dissidents, mais il leur est difficile d’employer la force contre un mouvement quasi-unanime de la population ; ils ne le pourraient qu’en cas d’insurrection, mais devant une évolution purement politique, leurs moyens sont limités.

Ils le sont aussi en matière économique. Les 100 millions de roubles qu’ils ont envoyés au secours de la détresse polonaise sont dérisoires au regard des besoins. Que feront-ils si Gomulka revenu au pouvoir demande assistance aux U.S.A. ? Renouveler le veto infligé à Prague contre l’octroi aux Tchèques des bénéfices du Plan Marshall ? Ce serait exaspérer l’opinion polonaise à la limite du désespoir, comme on l’a vu à Poznań. C’est sans doute cet embarras qui prolonge au Présidium Suprême la prépondérance de Krouchtchev. Notre impression toutefois, est, depuis son arrivée au pouvoir, qu’il ne tiendrait pas longtemps. Nous verrons.

 

L’Évolution de la Politique de Bonn

La politique de l’Allemagne occidentale présente actuellement un grand intérêt. La dernière bombe a été le discours du leader socialiste Carlo Schmid préconisant une négociation directe avec la Pologne au sujet de la ligne frontière Oder-Neisse. De son côté, le leader nationaliste sarrois Schneider a parlé d’une bande d’Europe centrale neutre allant de la Scandinavie à l’Adriatique englobant l’Allemagne réunifiée et la Pologne. Le vieil Adenauer qui sent le vent, a changé inopinément ses batteries. Il a d’abord, en y mettant le prix, liquidé le litige franco-sarrois, l’accord sur la Sarre pouvant servir de modèle au règlement des autres problèmes territoriaux, la réunification d’abord, la Silésie ensuite. D’autre part, dans son discours de Bruxelles, il a lancé à l’endroit des Etats-Unis des critiques inattendues : prenant prétexte d’un soi-disant plan Radford visant à réduire les forces américaines en Allemagne, il a souscrit au service de douze mois au lieu de dix-huit, accepté aussi une forte réduction des achats d’armements américains. Il a cherché en même temps à reprendre l’initiative de la relance européenne avec Mollet et Spaak, parlé enfin d’une troisième force européenne à laquelle devrait s’associer l’Angleterre, indépendante des Etats-Unis et des Soviets.

Ajoutons que  des parlementaires libéraux se rendent en Allemagne orientale pour rencontrer les figurants de même nuance qui siègent à Pankow. Chacun sait que la position d’Ulbricht et de Grotewohl est chaque jour plus précaire. Pour les faire sauter sans insurrection, il faut que la Pologne se libère de Moscou et que les dirigeants polonais soient rassurés sur les intentions allemandes, car la peur d’une grande Allemagne est le meilleur atout des Russes à Varsovie.

Réussira-t-on à faire lâcher prise à l’ours moscovite ? Ce sera dur. Mais Moscou ne peut tenir que s’il conserve chez les satellites un minimum de partisans et de complices. Si la machine administrative venait à s’enrayer, des militaires étrangers pourraient-ils maintenir l’ordre et faire tourner les services ? Il faut se méfier des impondérables. Nous ne sommes plus au XIX° siècle. L’époque de « l’ordre règne à Varsovie » est peut-être révolue. Les Russes ne s’en rendent sans doute pas compte. On a vu comment réagissent les forces morales quand les sabres s’agitent. Et les gens du Kremlin pourraient, à leur tour, se cogner durement aux mêmes résistances.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-10-06 – Les Colloques de la Mer Noire

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Le Courrier d’Aix – 1956-10-06 – La Vie Internationale.

 

Les Colloques de la Mer Noire

 

L’affaire de Suez est pour quelques temps sur une voie de garage, celle de l’O.N.U. Il est peu probable qu’elle en sorte avant les élections américaines. Deux possibilités cependant demeurent : qu’un compromis d’ici là soit trouvé – et les médiateurs ne manquent pas – ou que Nasser et ses conseillers profitent de la paralysie de la diplomatie des Etats-Unis pour élargir le conflit du côté d’Israël, mais cela est d’autant moins vraisemblable que la Russie a d’autres préoccupations.

 

L’Échange de Visites Krouchtchev-Tito

 

C’est en effet la position de l’U.R.S.S. dans les pays satellites qui est en jeu. Après la visite de Krouchtchev à Tito, celui-ci a été convié d’urgence sur les bords de la Mer Noire. L’événement a fait sensation, et les commentaires jusqu’ici prudents se sont donnés libre cours. On a émis l’hypothèse que Krouchtchev, menacé au sein du Politburo par les vieux Staliniens et quelques jeunes ainsi que par l’État-major inquiet pour ses lignes avancées en Europe Centrale, aurait fait appel  à Tito pour le défendre de ses adversaires, pour les convaincre plutôt de l’impossibilité de revenir en arrière et de chercher à rétablir la discipline stalinienne en Pologne et en Hongrie.

Cette hypothèse ne contredit pas, elle complète celle que nous émettions ici, à savoir que Krouchtchev avait cherché au préalable à associer Tito à sa politique pour le dissuader d’étendre son influence auprès de ses voisins en favorisant une libération qui, lorsqu’elle aurait échappé au contrôle soviétique risquerait de se retourner contre Tito. Il s’agissait en somme de convaincre Tito que son intérêt était de ne pas laisser les choses aller trop loin. C’est sans doute pour cela que l’on a convoqué sur les bords de la Mer Noire l’actuel dirigeant de la Hongrie, Geroë ; ce vieil ennemi de Tito se serait chargé de se réconcilier avec lui en lui proposant un compromis : fixer de concert les limites de la déstalinisation. Un accord de ce genre permettrait à Krouchtchev de défendre sa politique au prochain concile du Soviet Suprême.

 

Idéologie et Stratégie

Ces colloques entourés de mystère ont été officiellement attribués à des divergences d’ordre idéologique. Le Marxisme-léninisme de Tito aurait été pris à parti dans une circulaire envoyée par les orthodoxes du Kremlin aux Satellites, pour les mettre en garde contre des déviations doctrinales de Belgrade. On pense bien que les uns et les autres se moquent bien de la doctrine et qu’il s’agit tout bonnement de savoir qui aura la prépondérance politique et militaire en Europe Centrale, de Tito ou du Kremlin.

Tito exigerait, dit-on, le retrait des troupes russes d’occupation de Hongrie et de Roumanie, ce qui lui permettrait de se « rapprocher » de ces deux pays. En effet, les Russes, depuis qu’ils ont évacué l’Autriche, n’ont juridiquement aucun droit à conserver des troupes dans ces pays, puisque celles-ci n’avaient pour rôle que de maintenir les communications avec les forces russes d’occupation en Autriche. Mais l’État-major soviétique sait bien ce que signifierait ce retrait. La situation en Pologne est déjà peu sûre et l’Allemagne Orientale, si elle venait à être coupée ne fut-ce que moralement de la Russie, ne résisterait pas à la fièvre de réunification qui couve là-bas. C’est toute la position russe en Europe qui est en jeu.

 

Le Procès de Poznań

Le procès de Poznań s’est ouvert. Les dirigeants ont fait contre mauvaise fortune bon cœur. Ils ont donné à ce procès une apparence démocratique, convié la presse étrangère, et les rancœurs et les haines de la population polonaise contre ses oppresseurs se sont donnés libre cours. On a appris de la bouche des inculpés, tous ouvriers, ce qu’était la misère du peuple et la tyrannie qu’exerçaient les fonctionnaires-patrons d’usine et la police secrète.

Qu’en pensent, à propos, les Parlementaires français si bien impressionnés par le tour accompagné que les dirigeants polonais leur avaient offert récemment ?

 

Les Raisons d’un Échec

On se demande, en dehors de tout parti-pris, comment le régime institué dans ces pays d’Europe centrale a pu échouer à ce point ? Qu’il ait, contre son propre intérêt, laissé ces populations dans une situation aussi lamentable ? La réponse est complexe, mais nous voudrions mettre l’accent sur un point, pour nous capital et qui n’a, nous ne savons pourquoi, jamais été aperçu nettement.

 

Le Collectivisme et l’Artisanat

C’est que le système collectiviste, tel qu’il a été appliqué en Europe centrale est incompatible avec les exigences d’une société moderne. On oublie que cette société, plus elle s’industrialise et plus elle a besoin d’artisans et aussi de commerçants de tout ordre. La grande usine n’est qu’un îlot ; pour que ses produits circulent, il est besoin d’un foule d’individus pour distribuer, réparer, ravitailler. Sinon, on se trouve, comme en Russie, en face de grands combinats ultra-modernes, au milieu d’un pays encore médiéval, d’une paysannerie ne pouvant satisfaire que des besoins élémentaires et d’une « lumpen proletariat » réduit à la portion congrue. Or dans les pays satellites, le régime a supprimé l’artisanat comme réactionnaire et capitaliste, et réduit du même coup la population à se priver de tout service.

A titre d’exemple, la ville de Breslau, aujourd’hui polonaise, et qui compte 375.000 habitants, n’a plus aujourd’hui que quatre artisans : un couvreur, un raccommodeur de parapluie, un opticien et un tonnelier, pas même un cordonnier ! Quant aux commerçants, ils ont disparu, du moins dans les branches essentielles (il reste des antiquaires). Il n’y a plus que des magasins d’Etat qui sont plus ou moins approvisionnés et servis par des employés qui ne se soucient aucunement de la clientèle. On voit à quelles difficultés se heurtent, la bureaucratie aidant, ces populations habituées au genre de vie de l’ancienne Allemagne. Les anecdotes abondent sur leurs petites misères dès que quelque chose chez eux a cessé de fonctionner. Ils doivent s’adresser à des « associations de travailleurs », dépendant de l’Etat et assignés à des travaux importants et qui négligent les petits. Que serait-ce s’il y avait en Silésie des voitures particulières sur les routes ? Mais il n’y en a guère, ou comme en Russie, on se fait mécanicien et on emporte avec soi son matériel de réparation et son ravitaillement en essence. Aussi, depuis la révolte de Poznań, de nouveaux règlements ont paru qui cherchent  à remettre en honneur l’artisan ex-exploiteur capitaliste, l’exonérant d’impôt, lui consentant des prêts et même, oh horreur, l’autorisant à avoir en dehors de sa famille jusqu’à quatre employés à son service : « l’exploitation de l’homme par l’homme » réhabilité. Que de réflexions soulèvent pour nous ces décrets !

 

La Relance Européenne

Autre sujet de méditation : la déconvenue de l’affaire de Suez qui avait fait apparaitre tant de divergences parmi les associés occidentaux provoque un choc en retour qui montre bien comme la psychologie des peuples est proche de celle des individus : la relance européenne fait un bond en avant, et même l’Angleterre, tant de fois sollicitée de s’associer à l’Europe, se sent tout-à-coup prête à fonder avec elle un Marché commun qui s’étendrait au Commonwealth. S’agit-il d’un simple réflexe de compensation ou de consolation à d’amers déboires ou d’une flambée sans lendemain ? Les événements vont vite. Les positions changent à vue d’œil. Le déclin rapide de l’Angleterre et le retour en puissance de l’Allemagne sont en train de peser sur la politique de l’une et de l’autre, au point qu’un cours nouveau peut se dessiner en Europe.

Nous y reviendrons.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1956-09-29 – De Suez à l’Adriatique

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Le Courrier d’Aix – 1956-09-29 – La Vie Internationale.

 

De Suez à l’Adriatique

 

La Crise de Suez est pour le chroniqueur une épreuve particulièrement délicate. Navigation difficile au milieu d’opinions contraires tant des commentateurs que des hommes d’Etat. Et nous ne sommes pas au bout. « Deux mois jour pour jour après le coup de Nasser, le fond de l’affaire n’a pas changé », affirme le porte-parole du « Monde ». Cela n’est vrai qu’en apparence. Nous avons pu voir que les positions des antagonistes avaient beaucoup évolué dans le sens d’un affaiblissement positif ; cette tendance après la seconde Conférence de Londres et le double recours à l’O.N.U. des Franco-Anglais d’un côté, de l’Egypte de l’autre, est plus évidente encore. Sans doute, devant le forum international nous allons assister à un nouveau raidissement des parties. On semblera revenir à la phase aigüe du début. Mais on s’apercevra bientôt que les proportions du conflit ont beaucoup diminué.

 

Le Demi-Échec des « Usagers du Canal »

Comme on pouvait le prévoir, le projet Dulles d’association des usagers du Canal n’a pas rencontré un soutien unanime des Dix-huit. Sans doute on s’est accordé sur le principe, mais les divergences ont subsisté sur la mise en application. La défection de l’Italie pressentie ici dès le début de la crise a été particulièrement sensible à Londres. Les Italiens, pour ménager Nasser, continueront à payer les droits de passage à la Compagnie Egyptienne. Or l’intérêt principal de l’association des usagers était de priver Nasser des bénéfices de la nationalisation. D’autres pays n’ont pas pris nettement position. On s’est aperçu également, mais un peu tard, que pour certains pays,, comme l’Ethiopie et l’Inde, la fermeture de Canal comportait réellement un risque d’asphyxie économique et de crise financière. Enfin, Dulles lui-même a pu mesurer ce que le boycott du Canal pourrait coûter à la Trésorerie américaine, s’il fallait compenser les pertes des usagers. Tout cela a créé une confusion où le prestige politique des Etats-Unis a passablement souffert. Il s’agit maintenant de faire traîner l’affaire jusqu’au 6 novembre, jour des élections américaines qui, entre parenthèses, ne s’annoncent pas favorablement pour les Républicains. Jusque-là, à moins d’un règlement amiable, rien de concret ne peut être réalisé.

 

Les Difficultés de Nasser

Côté Nasser, les choses ne vont pas plus favorablement. Le long séjour au Caire de Krisna Menon, délégué de l’Inde, a montré que ce pays n’appuyait pas l’intransigeance du Bikbachi. Il est significatif à cet égard que celui-ci a quitté Ryad où il conférait avec le Roi d’Arabie Saoudite et le Premier syrien, quelques heures avant l’arrivée de Nehru. Le communiqué signé par les trois interlocuteurs arabes à l’issue de la réunion ne contient que de bonnes paroles de solidarité à travers lesquelles on devine des réticences. Au Caire même, l’ancien collaborateur de Nasser devenu journaliste, Salah Salem, fulmine contre les dirigeants de la Ligue Arabe.

 

Les Réticences Arabes

Les maîtres des pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient savent ce qu’ils ont à perdre à la prolongation du conflit. Les stocks de pétrole aux Etats-Unis sont en forte augmentation ; plusieurs compagnies réduisent le débit des puits au seuil de l’hiver et seraient satisfaites de livrer leur carburant à l’Europe. La France espère un jour tirer du Sahara quatre millions de tonnes. Le Canada aura des surplus considérables. A Caracas, où se réunissent ces jours-ci les délégués de la France en Amérique latine dont Pineau présidera l’Assemblée, on parlera du pétrole vénézuélien.

D’autre part, les roitelets de l’Orient sentent chaque jour plus inquiétante l’infiltration du communisme dans les chantiers pétroliers. Qu’adviendrait-il si les saboteurs entraînés à Moscou paralysaient les installations fragiles, derricks, pompes, pipelines étendus sur d’immenses espaces sans protection. Nasser commence à nous embêter, tel est, en termes crus, le sentiment diffus des dirigeants arabes. Il faut dire au surplus que ces pays, de la Mer Rouge à la Caspienne, n’ont pas une structure sociale très solide et que le pan-arabisme de Nasser pourrait se tourner en désordres auxquels les féodaux n’ont pas les moyens de faire face. C’est pourquoi, nous n’excluons pas qu’à l’O.N.U. même, malgré les discours de combat qu’on ne manquera pas d’entendre, des négociations pourraient s’amorcer dans les coulisses. Le rôle de l’Inde pourrait être là déterminant.

 

Faut-il Changer d’Orateurs ?

Pour qu’elles prennent un cours favorable, il serait souhaitable que certains protagonistes s’effacent. Nous ne ferons pas le procès de M. Pineau. Les qualités d’intelligence et d’autorité ne suffisent pas à faire un Ministre des affaires étrangères, il faut aussi beaucoup de circonspection, de défiance et surtout d’expérience. Savoir accorder ses discours à ses moyens d’action. Une affaire comme celle de Suez demandait beaucoup de réflexion, une connaissance approfondie des données. Même homme éprouvé, Eden a commis des erreurs inexplicables.

 

Krouchtchev à Belgrade

Autre affaire non moins délicate. Qu’est allé faire Krouchtchev chez Tito quand tant de problèmes ne fut-ce que celui de  sa propre position en U.R.S.S. devraient le retenir à Moscou ? On a remarqué comme Tito, si actif jusqu’ici, se tenait à l’écart en ce moment. Il ne s’est guère compromis dans l’affaire de Suez. Ne serait-ce pas parce qu’autre chose l’intéresse ? Essayons, puisqu’on n’ose pas le faire ailleurs, de retrouver les fils de l’histoire.

Il y a d’abord ce qui se passe en Pologne. Depuis les troubles de Poznań, on assiste à une tentative d’émancipation de la Pologne. Ne parlons pas de l’agitation intérieure, libérale et anti-russe, mais des Officiels. Ne disait-on pas que Cierenkewich ( ?) avait fait pressentir Washington pour un prêt de cinquante millions de dollars ? Il y a plus. En Allemagne Occidentale, il est beaucoup question d’un rapprochement entre Bonn et Varsovie par-dessus la tête des gens de Pankow, Ulbricht et Cie, qui sont considérés en Pologne comme de vils satellites, genre Quisling. Les relations entre la D.D.R. et la République polonaise ont d’ailleurs été toujours mauvaises. On parle donc d’établir des consulats allemands en Pologne, et polonais en République Fédérale, des développements des échanges commerciaux et culturels. Les leaders des Partis allemands y ont fait allusion ces jours-ci. Est-ce que ce rapprochement inattendu est approuvé par Moscou ? Ce qui n’est pas impossible. Cela supposerait que Krouchtchev voudrait se servir de la Pologne pour circonvenir l’Allemagne fédérale, puisque les moyens directs passant par Pankow se sont avérés inopérants. Mais il est possible aussi que depuis la déstalinisation – dont on ne parle plus, la situation en Pologne échappe à Moscou et que Tito voit dans cette évolution une ébauche de l’indépendance politique des pays d’Europe centrale dont il rêve de prendre la direction. Il est hors de doute que depuis Poznań, la fermentation des esprits se développe en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Hongrie. Il se peut qu’on soit inquiet au Kremlin et qu’on veuille ramener Tito à l’orthodoxie moscovite du Marxisme-léninisme et l’empêcher d’inspirer trop activement les tendances à l’émancipation de ses voisins. Si cette hypothèse est exacte, le camarade Krouchtchev aura fort à faire, car l’autre est un fameux renard. Si nous le prenions pour Ministre des affaires étrangères quelques semaines pour voir ?

 

                                                                                                       CRITON

 

Criton – 1956-09-22 – La Dérive

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Le Courrier d’Aix – 1956-09-22 – La Vie Internationale.

 

La Dérive

 

La Crise de Suez dérive lentement vers la procédure, soit vers l’O.N.U. où elle s’enliserait, soit dans un dédale de négociations et compromis dont plusieurs sont esquissés. Une chose parait sûre : la phase des menaces bruyantes est passée. Tout cela dès le premier jour ne laissant aucun doute. Il eut mieux valu le reconnaître. Une solution de force heurtait trop directement l’opinion internationale.

 

Fléchissement des Attitudes

On a l’impression également que du côté de Nasser, comme du côté Franco-Anglais, on commence à voir que l’affaire ne sera pas profitable. A l’intransigeance du débat succède peu à peu la recherche embarrassée d’une solution. Nasser sent d’autre part les réticences des Pays Arabes sur lesquels il comptait, et la pression de l’Inde qui voudrait lui faire entendre raison ; l’Inde en effet a beaucoup à perdre à une paralysie du Canal.

En passant outre aux avis de modération, Nasser sait qu’il ferait le jeu soviétique et tomberait inévitablement dans les filets du communisme. Les Franco-Anglais voient d’autre part que le conflit accroît leur dépendance à l’égard des Américains puisqu’ils recevront des subsides de ceux-ci si leur ravitaillement en pétrole est compromis.

 

La Manœuvre de Foster Dulles

Pour une fois, Foster Dulles a manœuvré avec habileté, comme nous l’exposions la semaine passée. Pour gagner la partie cependant, il lui faudrait obtenir l’accord des quinze pays participant actuellement à la seconde Conférence de Londres à son plan d’association des usagers du Canal. Nous ne pensons pas qu’il réussisse à les convaincre tous. Certains sont très réservés et se dérobent ; d’autres se décideront s’ils obtiennent une compensation suffisante en dollars pour la perte résultant du déroutement des navires par le Cap. Le prestige des Etats-Unis et la solidarité européenne se mesureront à son succès. C’est évidemment sur cette solidarité que repose la conclusion honorable du conflit. Certains, comme l’Allemagne de Bonn, l’ont compris. L’Italie y viendra sans doute. Les Scandinaves seront plus réfractaires. Ils renverraient volontiers l’affaire à l’O.N.U.

 

La Situation au Caire

Si Dulles réussit à former un front commun des démocraties devant une violation du Droit international, la position de Nasser deviendra difficile. Une guerre d’usure (politique bien entendu), ne lui serait d’aucun profit. Malgré les exaltations de la presse égyptienne, la température a baissé au Caire ; le départ des étrangers, les incertitudes du ravitaillement, inquiètent visiblement la population, émotive par nature. Les milieux d’affaires qui n’ont suivi le dictateur que par contrainte ne manquent pas de faire sentir leur embarras. Mais surtout, l’attitude des Etats-Unis dont on escomptait la neutralité a soulevé des doutes dans la masse, et l’arrivée des Russes, pilotes ou autres, n’est pas faite pour rassurer l’opinion.

Les Communistes, de leur côté, battent la grosse caisse. Les préparatifs militaires franco-anglais à Chypre ont fourni à leur propagande une magnifique occasion de se déchaîner. Le jeu est trop visible pour que beaucoup s’y laissent prendre, et cependant dans notre pays il a suffi que les Communistes chuchotent le mot de guerre pour que les ménagères vident les épiceries !  Il faut compter de plus avec le fanatisme et la xénophobie des peuples non évolués qui croient voir dans le colonialisme la source de leurs maux ; le mot « colonialisme » a encore une résonnance émotionnelle sur lequel il suffit d’appuyer pour faire vaciller le jugement de beaucoup, surtout parmi ces hommes d’Etat frais émoulus de leurs douars pour devenir ministres ou ambassadeurs. C’est pourquoi, le recours à l’O.N.U. pourrait réserver de désagréables surprises aux Occidentaux, ce que les Etats-Unis voudraient éviter.

 

Conséquences de la Crise

D’ores et déjà, la Crise de Suez aura des conséquences secondaires qui ne sont pas négligeables. D’abord l’affaire des pilotes : de ce côté Nasser s’en tirera mieux qu’on ne le disait ; les bateaux jusqu’ici passent sans encombre. D’autre part, le Canal, dans son état actuel, et à moins d’aménagements difficiles et très coûteux, ne pourra suffire au transit du pétrole. Les citernes de 80 et 100.000 tonnes que l’on construit passeront par le Cap et des pipelines nouveaux remplaceront en partie la voie de Suez. L’importance du Canal et sa rentabilité sont inévitablement appelées à décroître, ce que l’ancienne Compagnie prévoyait et que les événements ont confirmé et accéléré.

 

Pour un Nouveau « Style de Vie »

Passons à une autre forme d’actualité qui touche à l’avenir de notre civilisation à propos d’un récent appel du Ministre allemand de l’Economie, le Dr Erhard. Il s’adresse à tous pour donner à l’économie libre un sens nouveau :

« Ce que nous devons chercher, dit-il, c’est un nouveau style de vie ; l’accroissement de la production n’a par lui-même aucun sens. Ne nous laissons pas entraîner par là dans une sorte de danse autour du veau d’or. Dans ce tourbillon nous perdrions les qualités essentielles de l’homme, le contact avec les choses qui ne sont pas d’un rendement immédiat … Il est indispensable que par exemple de modération la jeunesse se convainque que le bien-être n’est pas le dernier mot de la sagesse. Refrénons nos désirs, car si nous n’avions à proposer comme but de la vie que d’être  plus à l’aise tout en travaillant moins, nous ne saurions à la longue conserver l’assentiment des esprits et des cœurs », et plus loin, « plus de bien-être doit nous délivrer des chaines matérielles et non nous enchaîner à de nouvelles. »

Thème banal direz-vous ; sans doute, mais tragique au fond. De toutes parts, on signale et en U.R.S.S. peut-être plus qu’ailleurs, l’apathie de la jeunesse devant des perspectives purement matérielles. En Allemagne, en Suède, en Angleterre, en U.R.S.S., les pouvoirs publics sont aux prises avec de sérieux désordres provoqués par les jeunes. On dirait qu’ils cherchent ainsi un dérivatif à leur oisiveté spirituelle qui rend ennuyeuse la tâche quotidienne et la course au mieux-être qui ne leur laisse aucun répit. Le marxisme-léninisme ne tient pas lieu de foi. L’édification hypothétique d’une société socialiste n’inspire guère le dévouement. D’autre part, une société qui s’endort dans le confort, comme celle des Etats-Unis, se montre peu capable de réagir quand elle est menacée. C’est ce qui explique la faiblesse des dirigeants actuels paralysés par l’opinion, harcelés par les préoccupations électorales. La France peut-être à cause des tâches cruelles qu’elle a dû affronter depuis 1939 a montré plus de ressort que ses alliés anglo-saxons.

 

L’Invasion Chinoise en Birmanie du Nord

Un mot sur la Chine, la « grande puissance de demain », dit-on, la grande menace du siècle aussi. On sait ce qui s’est passé au Tibet et au Népal. C’est au tour de la Birmanie d’être envahie par les gens de Pékin. Invasion à la chinoise ; on bombarde et on se tue pendant que les dirigeants se font des politesses. Le but de Chou en Laï est, comme précédemment, limité. Couper les communications entre la Birmanie et l’Inde, isoler l’Asie du Sud-est de l’Annam et du Tibet. Pour cela, les Chinois viennent d’occuper une province du Nord. Le neutralisme des Birmans ne les a pas préservés du communisme jaune. Ils n’avaient semble-t-il d’ailleurs que peu d’illusions. La prochaine étape sera-t-elle Singapour ?

Nos dirigeants disent souvent que nous sommes en 1936 … Il se pourrait que nous soyons plus proche des Romains du cinquième siècle.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-09-15 – Les Aspects du Conflit de Suez

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Le Courrier d’Aix – 1956-09-15 – La Vie Internationale.

 

Les Aspects du Conflit de Suez

 

La crise de Suez se présente sous quatre aspects différents. D’abord, une épreuve de force de l’impérialisme arabe soulevé par Nasser contre l’Occident. En second lieu, une nouvelle phase de la lutte entre les deux mondes. Moscou, en inspirant et en appuyant Nasser, cherche à affaiblir la France et l’Angleterre et à prendre position en Proche-Orient. A côté de ces deux rivalités dont la première inquiète surtout les Franco-Anglais et l’autre les Etats-Unis, se déroulent deux crises internes : la première au sein du bloc atlantique entre partenaires de l’O.T.A.N. : Belges et Allemands et surtout Italiens, s’efforcent, pour des raisons diverses, de se tenir en retrait des positions franco-anglaises. Enfin, et ceci est de toutes la plus grave, les dissensions politiques internes dans les pays intéressés à propos de l’affaire dont l’expression la plus violente fut hier l’opposition des Travaillistes anglais au plan de Sir Anthony Eden. Il conviendrait d’ajouter parallèlement les hésitations, moins apparentes mais réelles, de plusieurs pays arabes à la politique du colonel Nasser. L’ensemble de ces antagonismes donne à la situation un caractère de confusion qui nous rappelle les débats sur les sanctions contre l’Italie au moment de la guerre d’Ethiopie.

 

Le Plan Eden-Pineau

Reprenons chacun de ces points : on sait que les Franco-Anglais, soutenus et sans doute inspirés par les Etats-Unis, ont décidé de créer une sorte de coopérative internationale entre usagers du Canal. Leurs navires se présenteront devant le canal avec leurs pilotes et remettront à une caisse commune les droits de passage à percevoir, une part étant réservée en cas d’accord ultérieur à l’Egypte. Nasser laisse partir les pilotes étrangers qui seront sans doute rassemblés à Chypre pour prendre place sur les bateaux. Tout laisse prévoir que Nasser s’opposera au transit de ces navires et assurera avec ce qui lui reste de pilotes et ceux qu’il recrutera avec l’aide des Soviets, le trafic naturellement réduit des pays qui auront accepté la gestion de la Compagnie égyptienne. Il est hasardeux de prévoir ce qui se passera au-delà. La riposte des Occidentaux se limitera sans doute à des sanctions économiques contre l’Egypte qui rendront la position de Nasser plus difficile et le contraindra à accepter une aide de plus en plus large du Bloc soviétique.

 

Les Avantages pour les Etats-Unis

Ce processus d’inspiration américaine présente pour les Etats-Unis bon nombre d’avantages. Ils comptent d’abord éviter que l’affaire ne dégénère en épreuve de force militaire, comme les préparatifs franco-anglais le laissaient craindre, ce qui est indispensable pour eux à la veille des élections. De plus, cela leur permettra de fournir aux pays européens le pétrole qui ne pourra pas être livré par l’Orient ; excellente affaire pour les producteurs des Etats-Unis, du Canada et du Vénézuéla inquiets de la concurrence du pétrole bon marché de l’Orient alors que leur prix de revient augmente sans cesse. De plus, le ralentissement de la production du pétrole d’Orient est de nature à indisposer les bénéficiaires arabes et iraniens contre Nasser et les incitera à réduire leurs exigences à l’endroit des Américains. Le précédent de Mossadegh peut jouer à nouveau. Enfin, les Etats-Unis pourront tirer avantage devant l’opinion d’avoir sauvé la paix tout en soutenant leurs alliés et le droit international, sans compromettre à l’excès leurs relations avec les pays arabes autre que l’Egypte de Nasser. Quant aux Russes, les Américains espèrent que l’affaire leur apportera autant d’embarras que de profits et les laissera perdants à la longue si Nasser en sort affaibli ou même vaincu.

 

Les Dissensions Européennes

Il était grand temps que les Etats-Unis interviennent  (sans d’ailleurs se compromettre, car Dulles n’est pas venu à Londres et le plan est en apparence purement franco-anglais), sinon la prise de position aventureuse de MM. Eden et Pineau allait à un grave échec.

En effet, personne ne les suivait. Les Belges, dont les intérêts sont considérables en Egypte, avaient été à dessein tenus à l’écart de la Conférence de Londres et ne voulaient pas se compromettre inutilement. Bonn se tenait à l’écart sans mot dire, attendant les réactions de Washington. Les Italiens reprenant leur politique traditionnelle jouaient une partie subtile. Eux aussi ont des intérêts en Egypte, surtout d’ordre culturel et commercial, et comptaient profiter du conflit pour prendre la place abandonnée par les Français et les Anglais. Pris entre le désir de ne pas contrarier les Américains et de rester en bons termes avec Nasser, ils menaient une politique de médiation dont ils comptaient tirer parti, quelle que soit l’issue du conflit.

Un des aspects les plus fâcheux de l’affaire de Suez est d’avoir fait apparaître la faiblesse de la cohésion occidentale, le particularisme séculaire de chaque nation, la rivalité des ambitions et des intérêts ; la cause de l’unification européenne a beaucoup perdu dans l’événement.

 

Les Divisions de l’Opinion Britannique

Mais répétons que l’aspect le plus grave est la violente et brutale opposition à Londres entre Conservateurs et Travaillistes, tandis qu’en France, l’opinion, inquiète mais réaliste, ne cherchait pas dans l’ensemble à créer des difficultés au gouvernement, l’Angleterre s’est montrée profondément divisée sur une question, sinon vitale, du moins d’extrême importance pour l’avenir du pays. On peut dire que c’est la première fois que le Parlement anglais montre de pareilles dissensions en politique internationale, et cela bien que MM. Mollet et Pineau soient eux-mêmes socialistes et soutiennent la politique d’Eden.

Ce phénomène grave est l’aboutissement d’un processus de décomposition à la fois économique, civique et moral du peuple anglais dont nous avons ici suivi avec regret le déroulement continu depuis dix ans. L’autre aspect, non moins inquiétant est l’opposition sur le plan syndical à la politique du gouvernement britannique manifestée par le récent Congrès des Trade-Unions. L’Angleterre est plus que jamais aux prises avec une inflation dangereuse ; les réserves d’or et de devises s’affaiblissent chaque mois ; les prix montent et les revendications de salaires se font, malgré cette situation, de plus en plus pressantes. Quelle que soit l’issue du conflit de Suez, la position d’Eden sera si délicate qu’un appel aux électeurs apparaît inévitable. A ce moment, les Anglais auront à se prononcer sur leur propre sort. Il n’est pas sûr qu’ils aient compris.

Concluons que le conflit de Suez est une affaire à longue portée et de longue haleine. En dernier ressort, la solution est aux mains des Etats-Unis, si toutefois les Russes ne cherchent pas à l’imposer, ce qui heureusement ne semble pas vraisemblable, pour le moment du moins.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-09-08 – Face à Face

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Le Courrier d’Aix – 1956-09-08 – La Vie Internationale.

 

Face à Face

 

L’affaire de Suez se déroule au rythme prévu, c’est-à-dire fort lent. Le temps travaille-t-il au profit des Occidentaux ou de Nasser ? Cela dépend de l’habileté de celui-ci à le faire durer davantage en ne fermant pas la porte aux compromis auxquels aspirent la plupart des intéressés, sauf évidemment les Russes.

 

Le Conflit des Intérêts Occidentaux

Pour l’heure, on en est aux conciliabules du Comité des Cinq avec Nasser. M. Menzies d’Australie a la parole ; mais c’est M. Henderson, le représentant des Etats-Unis, qui s’emploie. Comme on l’a dit avec raison, les intérêts occidentaux sont concordants en un point : le Canal doit être géré par une autorité internationale, car on ne peut faire confiance à l’Egypte, ni pour la direction, ni pour l’entretien. Une artère de cette importance ne peut être soumise aux caprices d’une politique. Mais les arrière-pensées sont divergentes. Pour les Franco-Anglais, c’est une question sinon vitale – on abuse du mot – du moins primordiale. Leur équilibre économique et leur autonomie politique dépendent du flux normal de pétrole du Moyen-Orient à travers le Canal. S’ils en étaient privés, ils seraient tributaires des livraisons américaines. Leur prestige est en jeu en Orient et en Afrique du Nord. La politique franco-anglaise a eu le tort jusqu’ici, à notre avis, de mettre ce prestige trop en cause et en relief sans être sûre du succès final. Les Américains, au contraire, n’ont ni intérêt primordial ni prestige à défendre. Il s’agit pour eux d’empêcher les Russes de s’infiltrer dans cette partie du monde et de s’y installer.

 

Les Craintes de Dulles

Dulles craint en effet que la politique franco-anglaise ne donne précisément aux Russes les moyens de le faire : en cas de conflit armé, les Soviets n’interviendraient pas directement mais ils enverraient des « volontaires » comme les Chinois en Corée. En cas de blocus des côtes égyptiennes, ils le tourneraient par la voie des airs ou provoqueraient des incidents en le faisant forcer par quelque satellite. Enfin et surtout, les Russes mettront sans tarder tous leurs pilotes disponibles au service de Nasser pour remplacer les Français et Anglais défaillants. Enfin, si le canal demeurait fermé, ils n’en subiraient aucun dommage mais exploiteraient à fond ceux que subiraient les autres du fait de l’action franco-britannique.

 

La Publicité des Préparatifs Militaires

Nous pensons qu’une autre erreur a été commise par M. Pineau ; l’envoi de troupes françaises à Chypre était peut-être justifié pour accroître la pression sur Nasser. Elle lui donne aussi des arguments nouveaux pour y résister. Elle ajoute à l’excitation des esprits. En tous cas si l’on jugeait bon de prendre des mesures militaires, il n’était pas nécessaire de le publier à coup de communiqués. Nasser et ses conseillers ont assez d’espions pour le lui faire savoir. Par ailleurs, nous ne saurions trop répéter que, dans le climat actuel, un recours à la force serait condamné par l’opinion internationale dans sa quasi-unanimité tandis qu’une pression économique, même rigoureuse, serait acceptée comme un moyen normal de corriger un abus de droit.

 

Les Dangers d’une Pression Militaire

Le cliquetis de sabre présente un autre et grave danger. Certains commentateurs prétendent que Krouchtchev est embarrassé par l’affaire de Suez, pris, disent-ils, entre le besoin d’une atmosphère de détente dont sa propagande vante les mérites et son désir de tirer profit de la crise de Suez en poussant Nasser à l’intransigeance. Nous sommes d’un avis opposé. La politique de détente n’est qu’un moyen de propagande que les faits se chargent de démentir.

Pour quiconque écoute la radio russe, les thèmes de la guerre froide sont plus répandus que jamais. Les préparatifs militaires de Chypre sont largement exploités, à tel point que notre expérience de la tactique soviétique nous fait craindre que l’on ne cherche à Moscou à justifier par avance des mouvements militaires que dans un avenir plus ou moins proche les Soviets pourraient diriger dans une autre partie du monde. La récente tension entre Bonn et Moscou ne nous dit rien de bon.

 

Le Fiasco de la Déstalinisation

Il nous parait, en effet, que Krouchtchev et Chepilov seraient satisfaits de prendre une revanche sur le fiasco de la déstalinisation. Sans rien affirmer de ce qui se passe en Russie, nous avons le sentiment que la « direction collective » n’est pas unanime à approuver le fameux discours de Krouchtchev contre Staline.

Ce fut un échec à l’intérieur où les masses ont été plus déconcertées que rassurées par la démolition de l’idole officielle. Echec plus sérieux chez les Satellites où les conflits à l’intérieur du Parti ne sont pas près de s’apaiser. La force seule a empêché un éclatement. Enfin et surtout, échec chez les partis frères d’Occident, en France où la crise est occulte, en Italie où elle a pris une forme plus spectaculaire. Le Parti italien de Togliatti était en effet le plus fort et le plus dangereux des groupements communistes à l’extérieur de l’Empire soviétique ; fort par le nombre de ses électeurs et de son alliance avec la majorité des socialistes groupés autour de Nenni.

 

La Réunification Socialiste en Italie

La déstalinisation a virtuellement décroché Nenni de l’alliance socialo-communiste. Son entrevue à Pralognan avec Saragat, social-démocrate appartenant au Gouvernement Segni, est le prélude à un regroupement du socialisme italien. L’affaire demandera du temps, on ne peut même assurer qu’elle aboutira. Mais en fait, un mot de Nenni résume bien la situation : « Un front populaire en Italie est actuellement impensable ». Il en est de même en France. En Allemagne fédérale enfin, le Parti communiste a été simplement dissous, ce qui était peut-être inopportun, eu égard à sa faiblesse.

 

Le Déclin Idéologique

La déstalinisation qui avait pour but le front commun socialiste et communiste fut donc un échec sur toute la ligne, et on n’en parle d’ailleurs plus. En Russie, l’opinion a pris la chose avec son fatalisme habituel. Cependant, après avoir subi la disgrâce posthume de Staline, on s’inquiéterait guère de celle de l’un de ses successeurs, fut-il Krouchtchev. Chez les Satellites, le ressentiment est encore très vif. Dans le monde entier, surtout chez les sympathisants et chez les neutres, le prestige déjà faible du communisme a subi une chute profonde que l’on mesurera mieux avec le temps.

D’ailleurs l’antagonisme idéologique est en recul partout. Quel meilleur type de fascisme que le gouvernement Nasser ? Lui-même se sent plutôt flatté qu’offensé d’être comparé à Hitler. Ce qui n’empêche pas tous les communisants d’Europe et d’Asie de prendre son parti. En Russie même, le communisme officiel nous fait penser à la religion romaine au temps de la décadence. Un rituel que tout le monde répète pour ne pas avoir d’ennuis avec le pouvoir ; un paravent pour mener une politique de grande puissance du côté des dirigeants. Il en a peut-être été ainsi depuis longtemps déjà., mais aujourd’hui le masque se décolle.

 

                                                                                                       CRITON

 

 

Criton – 1956-09-01 – Un Mois après

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Le Courrier d’Aix – 1956-09-01 – La Vie Internationale.

 

Un Mois après ….

 

Le mois d’Août a été presque exclusivement occupé par l’affaire de Suez. On n’est pas plus avancé qu’au début. Aux premiers jours du mois, nous disions que la solution du problème était affaire de patience et que le recours à l’action militaire était effectivement impossible dans l’état présent des opinions et des forces en présence. On a eu tort, une fois de plus, d’employer les grands mots et les menaces sans effet. Il n’était pourtant pas difficile de prévoir à quelles difficultés on se heurterait. Il est fâcheux de donner l’impression de reculer alors qu’une pression progressive, d’ordre à la fois économique et politique aurait au contraire renversé les courants d’opinion, en Orient comme en Occident.

 

La Nature de la Compagnie Universelle

Ce qui est également fâcheux, c’est que l’on ait laissé la propagande de Nasser, accordée à celle de Moscou, présenter la Compagnie du Canal de Suez comme une entreprise capitaliste et colonialiste aux mains des impérialistes occidentaux dont par conséquent la suppression était salutaire et nécessaire.

La formation il y a près d’un siècle de la Compagnie, indiquait au contraire pour son temps un sens remarquable du service public international. On a dit avec raison que sa fondation s’inspirait de la pensée saint-simonienne, des vues du socialisme français antérieures au Marxisme. Et la Compagnie, au cours des 82 ans écoulés, s’est scrupuleusement conformée aux principes de son établissement. Capitaliste, elle l’était dans une certaine mesure puisque les détenteurs privés avaient fourni les fonds. Mais l’Etat égyptien avait reçu une large part des actions (qu’il n’aurait pas dû vendre). Elle avait constamment sacrifié le profit pour assurer des tarifs de plus en plus bas aux usagers et des améliorations au passage des navires. Le capital n’avait reçu, en définitive, qu’une rémunération modérée eu égard aux possibilités. Elle avait respecté les droits privés et publics selon les règles internationales, même en temps de guerre, dans la mesure limitée de ses moyens. Société d’économie mixte, elle pouvait servir de modèle à de plus récentes. Il eut suffi d’adapter ses statuts aux conditions du commerce moderne et des relations internationales, pour en faire le type du service public international ; ouvrir pour cela aux usagers actuels et aux Etats intéressés une participation plus équitable à sa gestion.

Au lieu de cela, Nasser, approuvé par ses amis de Moscou, recourt à la nationalisation, à la monopolisation au profit d’un seul Etat, sous prétexte qu’il traverse son territoire. Mesure réactionnaire et nationaliste s’il en fut, de régression et non de progrès. D’un service public, on veut faire un monopole d’Etat et d’un Etat qui n’est qu’un des plus faibles usagers. C’est revenir aux féodaux qui imposaient un droit de passage sur leurs terres et la fermait aux récalcitrants.

Si la question n’a pas été présentée sous ce jour, c’est que des intérêts s’y opposaient. Suez pouvait servir d’exemple à Panama, et à Washington, on manque d’empressement.

 

La Tactique Américaine

De leur propre point de vue, les Américains n’ont pas manqué d’habileté. Sans désavouer les Franco-Anglais, ils les ont paralysés en gagnant du temps. Ceux-ci se sont rendu compte qu’il valait mieux ne pas agir trop vite et ont dû suivre le fil de négociations en chaine. Russes et Egyptiens savaient qu’à trois mois des élections, les Etats-Unis feraient l’impossible pour que la paix ne soit pas troublée, ni en Occident, ni même en Extrême-Orient où ils ont laissé les avions de Pékin abattre un des leurs sans protester.

 

Le Fonctionnement du Canal

Le point est de savoir si pendant ces trois mois, Nasser pourra assurer un fonctionnement normal du Canal. La lutte sera chaude autour des questions de pilotage et de dragage. Une petite guerre d’usure s’ouvre où les Anglo-Saxons d’un côté, les Russo-Egyptiens de l’autre, mettront toutes leurs possibilités en jeu ; l’issue en est encore imprévisible.

 

La Question des Pétroles

Côté pétrole maintenant, car l’affaire Suez est un aspect de la lutte pour les carburants liquides, on a fait état des rivalités d’intérêt entre producteurs anglais et américains. Ces divergences existent. Il ne faut pas les exagérer. Sans doute, les Américains ont envisagé avec l’aide du Vénézuéla et du Canada de suppléer le cas échéant les ressources pétrolières du Moyen-Orient par des fournitures d’autre provenance.

On peut avec le temps se passer de Suez. Il suffit de réfléchir cependant pour imaginer que l’abandon des puits du Moyen-Orient reviendrait à les laisser exploiter par d’autres, c’est-à-dire par les Soviets. Le vide serait vite comblé. Ceux-ci n’auraient qu’à monter un vaste dumping qui évincerait peu à peu les producteurs du Nouveau Monde. Le pétrole arriverait peut-être moins cher en France ou en Angleterre que présentement, et les concurrents d’Amérique perdraient leurs débouchés. Les compagnies des Etats-Unis ne lâcheront pas le pétrole du Moyen-Orient plus volontiers que celles d’Europe. La solidarité jouera nécessairement, nous l’avons souligné maintes fois.

N’oublions pas surtout que les petits souverains d’Arabie, s’ils soutiennent Nasser en paroles, ne renonceraient pas de gaieté de cœur à leurs somptueuses redevances. La communauté arabe se manifeste en discours tant qu’elle ne touche pas de substantiels intérêts. On aurait donc tort de dramatiser l’affaire de Suez : question grave sans doute, surtout d’un point de vue juridique et moral, mais dont on peut espérer qu’elle se résoudra au bénéfice de la civilisation.

 

La Trêve à Chypre

Devant l’importance de l’affaire, on ne saurait cependant oublier la question de Chypre ; l’entêtement anglais a marqué un point. L’E.O.K.A. a offert la trêve : les Britanniques l’ont pratiquement repoussée. Les terroristes ont-ils cherché un compromis parce que leurs chances s’épuisaient ? ou bien le Gouvernement d’Athènes, sous la pression des Américains, a-t-il essayé de liquider la révolte ? Les deux thèses s’affirment. On aurait été heureux d’apprendre que ce pénible conflit qui dessert la cause de l’Occident tout entier, était en voie de solution. Si les Anglais gagnent la partie, ce ne sera qu’au prix d’une humiliation et du ressentiment des Hellènes. Le temps, là encore, peut présenter des possibilités nouvelles de règlement qui n’existent pas encore. Il faut que les passions se lassent : le « cooling off », comme disent les Anglais.

 

Les Répercussions en Afrique du Nord

Nous maintenons d’autre part, contrairement à l’opinion générale, que l’affaire de Suez ne sera pas tellement défavorable à nos intérêts nord-africains. Une action patiente, pourvu que ce soit une action efficace et non verbale, qui ferait tomber la fièvre de Suez et rendrait nul l’acte de Nasser en le noyant dans les difficultés matérielles et politiques, serait plus profitable qu’une action spectaculaire qui exaspérerait les antagonistes. Il faut se résigner à la patience, c’est une voie douloureuse qui demande plus de génie qu’un coup d’éclat.

 

                                                                                            CRITON