Criton – 1959-09-12 – Krouchtchev par du Bonheur

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Le Courrier d’Aix – 1959-09-12 – La Vie Internationale.

 

Krouchtchev parle du Bonheur

 

Eisenhower est rentré à Washington et prépare son dialogue avec Krouchtchev. Les événements du Laos et des frontières de l’Inde ne se sont pas aggravés. Avec une semaine de recul, on peut estimer  que le voyage du Président des Etats-Unis en Europe a raffermi l’Alliance occidentale qui en avait grand besoin ; Occidentaux et Communistes ont même décidé de reprendre les conversations sur le désarmement, ce qui n’engage à rien, mais prouve que l’humeur est favorable à une détente, verbale tout au moins. L’opinion n’en demande pas plus, car personne n’entretient l’illusion que le fond des problèmes puisse changer.

 

L’O.N.U. et la Requête du Laos

La réunion du Conseil de Sécurité de l’O.N.U. convoqué précipitamment pour examiner la demande du Laos pour l’envoi d’une force armée internationale des Nations-Unies afin d’arrêter l’avance communiste, mérite une mention. Par 10 voix contre 1, celle de l’U.R.S.S., le Conseil a décidé d’envoyer sur place, non une force armée, mais des observateurs choisis dans son sein qui iront s’enquérir sur place et feront rapport. Le veto soviétique prévu n’a pas joué, car on a fait admettre qu’il s’agissait d’un vote de procédure sur lequel le veto ne peut s’exercer. L’U.R.S.S. n’a pas insisté ; il n’y a même pas eu le discours de propagande habituel. En même temps, les forces communistes au Laos, pour éviter d’être repérées par les observateurs ont repassé la frontière, ce qui prouve à tout le moins que Pékin et Hanoï ne veulent pas pour le moment provoquer un conflit plus étendu.

Une petite remarque nous vient à l’esprit : la méthode qui consiste à prévenir plusieurs jours à l’avance que la police, en l’occurrence les observateurs, vont venir enquêter ne nous paraît pas une façon adéquate de prendre les malfaiteurs sur le fait. Il serait si facile à l’O.N.U. d’avoir quelques avions qui photographieraient les mouvements aux frontières. On sait qu’aujourd’hui on peut déceler de 10.000 mètres d’altitude les déplacements d’un simple piéton, à plus forte raison ceux d’un corps de troupe. Il nous semble que si l’on voulait – mais veut-on ?  En fait les Etats-Unis ont peur, non sans raison de s’engager dans cette partie de l’Asie, de rééditer l’affaire de Corée ou celle d’Indochine. De l’autre côté, on ne veut pas torpiller par avance les conversations Krouchtchev-Eisenhower. Ce n’est, évidemment, que partie remise …

 

Les Menaces Chinoises et les Neutres

Et puis il y a le fait que ces menaces chinoises, après l’affaire du Tibet et celle de l’Inde, ont fait sur le reste de l’Asie, l’effet le plus défavorable et pas seulement en Asie. Les Africains aussi commencent à s’apercevoir que le départ d’une grande puissance coloniale d’un pays faible et exposé stratégiquement, crée un vide que l’impérialisme communiste ne demande qu’à combler. L’indépendance s’acquiert souvent sans peine, reste à la conserver, ce qui est moins aisé. La protection de l’O.N.U. est bien illusoire.

 

Un Article de M. Krouchtchev

Nous lisions, l’autre jour, consciencieusement l’article que Krouchtchev a fait paraître dans la revue américaine « Foreign Affairs », revue célèbre où n’écrivent que des hommes célèbres :

« Nous mettons au défi, dit M. Krouchtchev, les pays capitalistes de prouver que leur système est supérieur et plus efficace, qu’il est capable d’assurer un plus haut degré de prospérité au peuple  que notre système socialiste et que l’homme peut être plus heureux que sous le socialisme. »

Après cette lecture édifiante, nous passions à un autre exercice, le dépouillement d’une revue peu connue celle-là, mais beaucoup plus instructive, sur la situation des pays satellites d’Europe centrale et voici que nous tombons sur la réponse à M. Krouchtchev.

 

Urbanisme à Lodz

Dans son numéro du 13 mars 1959, « Trybuna Lubu », l’organe officiel du Parti communiste de Pologne, relatait le discours prononcé au III° Congrès du Pari par le secrétaire du Parti à Lodz (la grande cité du textile polonais). Voici textuellement ce qu’il révèle :

« Lodz a le plus haut pourcentage d’appartements à 1 pièce (47%) et le nombre moyen d’habitants par pièce est de 2,9 ; 75% des immeubles n’ont pas d’installation sanitaire et 230.000 personnes dépendent des puits locaux pour leur approvisionnement en eau ; 320.000 parmi les 700.000 habitants n’ont pas le gaz ; 12% des rues pavées seulement ont été remises en état et 54% ne sont que des routes sales dépourvues d’éclairage public.»

Ajoutons de notre côté, que cette ville, plus grande et plus peuplée que Lyon ou Marseille, avait déjà, lorsque cette partie de la Pologne appartenait à l’empire des Tsars, la réputation d’être insalubre parce qu’entourée de marais non drainés ; on voit que 14 ans après la guerre, le sort des habitants de Lodz n’est pas plus agréable. Espérons que le socialisme de M. Krouchtchev les console et qu’ils sont heureux. Diogène l’était bien dans son tonneau. Il est vrai que c’était au soleil grec.

 

Évolution du Syndicalisme

La grève de l’acier aux Etats-Unis depuis deux mois. Le Gouvernement ne semble pas pressé d’y mettre fin par l’application de la Loi Taft-Hartley. Cette grève est d’ailleurs fort impopulaire.

Le public qui jusqu’à ces dernières années, respectait les décisions des organisations ouvrières, a changé d’attitude depuis les scandales révélés dans l’affaire Hoffa. Le Président général du Syndicalisme américain George Meany, malgré sa bonne volonté, n’a pu purger le mouvement des éléments corrompus. Aussi, le Congrès, malgré la proximité des élections et les intrigues du « Labor lobby » a adopté une loi sévère qui soumet les Syndicats à un contrôle financier rigoureux et protège la liberté des travailleurs contre la tyrannie des dirigeants. Personne ne pensait, il y a un an, que le législateur irait jusque-là. En réalité, il n’a fait que suivre la tendance de l’opinion.

 

La Grève et les Syndicats Britanniques

A Blackpool se tient, comme chaque année, le Congrès des Syndicats britanniques, à la veille des élections générales fixées au 8 octobre, où d’ailleurs les Conservateurs semblent assurés du succès.

Les syndicats ne sont pas plus populaires en Angleterre qu’aux Etats-Unis en ce moment et ils s’en rendent compte. Entre la centrale et le Parti travailliste, le malaise est apparent. Aussi, le Président des T.U.C. a lancé un appel pour de profondes réformes dans les structures et l’action syndicale, en particulier. Ce qui pourrait avoir non seulement sur le Syndicalisme britannique, mais sur l’ensemble du mouvement ouvrier des répercussions considérables. Il a demandé que l’on renonce dorénavant à la grève  comme moyen de pression sur les employeurs et qu’on la remplace par d’autres formes d’action revendicative. Il a même parlé de collaborer avec le Gouvernement, quel qu’il soit, pour assure le maintien du plein emploi. Les Syndicalistes anglais ont pris conscience de l’échec de la grève des transports de l’année dernière, échec dû à la mauvaise humeur du public. Ils comprennent aussi qu’en faisant perdre un nombre considérable de journées de travail, la grève abaisse le revenu national et nuit à l’expansion économique dont les travailleurs sont les premiers à bénéficier. Le fait mérite d’être noté. Il est le signe – parmi d’autres – d’une évolution en profondeur des relations sociales dans les pays libres.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1959-09-05 – Éclaircie

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Le Courrier d’Aix  – 1959-09-05 – La Vie Internationale.

 

Éclaircie

 

La Visite du président Eisenhower en Europe a balayé les nuages noirs du ciel diplomatique. Accueil chaleureux, triomphal même à Bonn et à Londres ; l’entente restaurée entre partenaires atlantiques. En apparence, sinon en profondeur, le changement de climat est complet. A cela, deux raisons : D’abord un plan arrêté dans les quatre capitales pour rétablir l’unité occidentale avant l’aller et retour de Krouchtchev et d’Eisenhower aux U.S.A. et en U.R.S.S. Peut-être avait-on même donné trop de publicité aux désaccords pour mieux ensuite célébrer la concorde. L’opération a pleinement réussi.

Mais un autre facteur a joué, non plus artificiel, mais spontané, le don de conciliation de Ike, son influence morale sur les masses, la confiance universelle qu’il inspire des deux côtés de l’Atlantique. Il est de ceux dont la présence est apaisante et dont la parole stimule les bonnes volontés. Avec les interlocuteurs les plus difficiles, dans les circonstances les plus tendues, il a toujours su éviter les éclats. C’est là tout ce qu’il a apporté en politique car les résultats pratiques de ses 7 ans de pouvoir dans l’ordre international sont bien minces.

Par contre, sans lui, la désintégration du Monde libre n’aurait probablement pu être évitée. Les peuples lui en sont reconnaissants et l’ont montré. L’opération visite a été également bien montée sur le plan électoral. M. MacMillan pourra affronter les urnes le mois prochain avec confiance ; le prestige du Chancelier Adenauer, ébranlé par sa candidature révoquée à la présidence de la République a retrouvé tout son éclat. Il se peut même que les résultats de l’entrevue de Paris affermissent notre Vème  République.

Non seulement il n’est plus question de discorde entre Alliés, mais le Premier Anglais, d’après la radio française elle-même, aurait plaidé notre cause auprès d’Eisenhower, ce qui paraît un peu ironique. Le chancelier Adenauer l’a fait également et sans nul doute avec plus de sincérité. La venue à Paris a donc été entourée d’un filet de bons propos rendant en quelque sorte obligatoire une entente générale. Cela dit, on verra lorsque les oriflammes seront rentrées ce que vaut exactement cette unité de propos.

 

Krouchtchev et Adenauer

Krouchtchev, de son côté, a préparé ses visites. Il ne pouvait faire moins que de s’associer à la bonne volonté occidentale. Il s’est même plu à trouver encourageante la réponse d’Adenauer à la dernière note soviétique qui était plutôt acerbe. Cette lettre du Chancelier, qui a surpris ses amis et ses adversaires, est d’une grande habileté. Stigmatisé pour son intransigeance, traité de revanchard à l’Est, il s’est placé en flèche dans la joute pour la coexistence pacifique. Il a même affirmé n’être pas par principe hostile au socialisme ou au communisme « qui pourraient être nécessaires à un certain stade du développement des nations », entendez par là que ce stade, dépassé par l’Allemagne est encore celui de l’U.R.S.S., la formule est adroite.

Tout cela aura-t-il sur les vraies négociations prochaines une influence positive ? Si sceptique que l’on soit, cela n’est pas impossible. L’énigme des relations futures entre la Chine et l’U.R.S.S. demeure entière. Une inflexion de la politique soviétique ne saurait donc être exclue. Il est significatif que Krouchtchev n’ira pas seul aux U.S.A. Il sera accompagné de toute sa famille, femme, fils, filles et gendres et de l’écrivain Cholokhov. Il sent combien le désir de connaître l’Amérique est puissant en Russie. Peut-être même un obscur sentiment de solidarité de la race blanche joue-t-il dans l’inconscient de l’âme slave. N’excluons pas l’optimisme.

 

Les Embarras de l’Inde

En attendant, la pression chinoise sur le Laos d’une part, sur les confins de l’Inde d’autre part ne s’est pas desserrée, au contraire. Sans exagérer les dangers, il est évident que la position de Nehru est lourde d’embarras. Les incidents de frontière avec les Chinois en Assam, les émeutes de Calcutta, la crise entre le ministre de la guerre Krishna Menon et les chefs de l’armée, l’émotion populaire suscitée par l’écrasement de la révolte tibétaine, cela fait beaucoup de soucis à la fois.

Le premier résultat de la tension sino-indienne a été la rencontre inattendue entre Nehru et son rival pakistanais Ayoub Khan. Devant les menaces qui s’amassent aux frontières de la péninsule, les querelles mineures doivent s’apaiser. Une entente indo-pakistanaise, à laquelle les Occidentaux anglais et américains travaillent depuis longtemps n’est plus exclue. L’agression chinoise ne sert pas la cause du communisme en Extrême-Orient. Chou en Laï ne s’en soucie sans doute pas, mais la politique de Moscou s’en trouve affectée.

 

Les Mécomptes de Pékin

D’ailleurs, c’est de Pékin que nous viennent les nouvelles les plus intéressantes sur les succès de l’expérience communiste. L’heure des aveux, que nous pressentions, a sonné. Les dirigeants ne pouvaient s’y soustraire. Les fabuleuses statistiques du « bond en avant » que nous avions passées au crible l’an dernier étaient bel et bien forgées. Pékin leur fait subir une chute verticale : qu’on en juge : pour 1958 la production d’acier évaluée à 11 millions de tonnes est ramenée à 8, celle des céréales de 375 à 250, celle du coton de 3,3 à 2,1. Pour 1959, le plan prévoyait 18 millions de tonnes d’acier, il est ramené à 12 ; 525 millions de céréales, ramenées à 275 ; le coton de 5 à 2,4. On voit que les statistiques chinoises ont de l’élasticité. Les mécomptes ont été d’ordre divers, les intempéries d’un côté, les erreurs de l’Administration de l’autre, l’ensemble a créé une situation difficile et une certaine confusion idéologique. Mais pour les dirigeants chinois, on ira de l’avant quand même jusqu’à l’épuisement des énergies, coûte que coûte.

 

Les Conquêtes Chinoises

En effet, si le bond en avant dans le domaine de la production a trébuché, la formidable poussée migratoire du monde chinois se poursuit. Tibor Mende, le spécialiste souvent cité ici, était récemment dans le Sin-Kiang et en Sungari, qui confinent aux colonies musulmanes de l’U.R.S.S. Il a pu voir se déverser dans ces déserts les cohortes de pionniers chinois envoyés par Pékin pour occuper et exploiter le pays. Dans l’histoire du colonialisme, il n’y a guère d’exemple plus caractérisé que celui-là.

Comme cela s’est produit entre 1948 et 1956 en Mongolie intérieure, plus récemment en Mongolie extérieure, aujourd’hui au Tibet, des centaines de milliers, peut-être des millions de Chinois s’intègrent à la population autochtone et la submergent ; déjà en Mongolie intérieure, Il y a 7 Chinois pour un indigène. Les Ouïgoures du Sin-Kiang, nomades et musulmans, n’étaient que 4 millions en 1959 ; le pays en 1959 compte 6 millions d’habitants. Si prolifique que soit la race, le surplus ne peut être leur fait. Des villes s’édifient, des chantiers se propagent grâce au labeur des vagues de fourmis bleues  venues de l’Est. Et le contact est établi ou près de l’être entre les déserts que les Chinois conquièrent et ceux que les Russes ont colonisé depuis un siècle ; le chemin de fer venu de Lan Chow, en Chine, approche du réseau soviétique de Kirghizie près d’Alma Ata. Au nord de Pékin, en passant par Oulan-Bator en Mongolie extérieure, il rejoint le transsibérien.

Nous renvoyons nos lecteurs aux cartes récentes de ces régions encore peu connues. Ils verront le cheminement rapide de cette migration. Comme le reconnaît Tibor Mende, cette transformation de l’Asie centrale, à un tel rythme, pose à la politique soviétique des problèmes nouveaux. Les conséquences, dit-il, en peuvent être énormes. Tout à fait d’accord.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1959-08-29 Amertumes

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Le Courrier d’Aix – 1959-08-29 – La Vie Internationale.

 

Amertumes

 

Le retour de vacances, pour l’observateur de la chose politique s’entend, est assez mélancolique. Dans un monde en évolution rapide, il semble que seule la mentalité des hommes d’État n’a pas changé. Dissensions comme toujours, sinon plus que jamais, entre les Démocraties ; astuces calculées et toujours réussies des dictatures. L’opinion internationale tremble devant les coups de force et fait le silence sur les faibles qui luttent pour leur propre cause : Tibet, Laos, Algérie aussi.

 

Fin à Genève

Les grotesques Conférences de Genève sont terminées – enfin – exactement comme prévu, sans résultat. Ces longs mois de palabres, de dîners, d’allées et venues, ont peut-être permis de gagner du temps, mais au profit de qui ? Les Russes ont dirigé le jeu avec leur obstination calculée et les autres se sont laissés mener où l’adversaire voulait en venir, au voyage de Krouchtchev aux U.S.A.

 

Le Voyage de Krouchtchev aux U.S.A.

L’origine de cette décision est obscure. Nixon paraît avoir forcé la main à Eisenhower. Mais celui-ci n’était-il pas résigné par avance ? Nixon est le type du politicien qui dans toutes les démocraties voit les choses sous l’angle électoral. Il prépare son élection à la Maison Blanche, et tout ce qui peut l’y aider est bon. Non qu’il néglige les intérêts  nationaux, mais ceux-ci lui paraissent toujours coïncider avec ses ambitions. « Quand je serai président, on verra ». Malheureusement, ce qu’on voit alors, ne ressemble guère à ce qu’on espérait. Cependant, cette invitation faite à Krouchtchev a divisé l’opinion américaine. Les plus avisés y ont vu un succès personnel pour le Russe qui ne cachait pas son désir d’être reçu là-bas comme l’égal du président. Satisfaction de prestige personnel, calcul politique aussi car cet accueil officiel aux U.S.A. consacre aux yeux du monde et surtout des Satellites, la puissance de l’U.R.S.S. et constitue une reconnaissance de fait de ses conquêtes. Personne, après, n’osera les remettre en question.

Par contre, pour la masse des Américains, celle qui intéresse Nixon candidat, cette visite éveille un espoir. L’Américain moyen s’imagine que l’ancien mineur ukrainien ne sait rien des U.S.A. et qu’ébloui par le mode de vie américain, il se convertira au pacifisme. Cette idée naïve est largement répandue. C’est évidemment un sacrifice d’amour-propre, pense-t-on, mais la paix vaut bien cela ; qu’il vienne et qu’il voie et il sera convaincu. L’orgueil national a de ces faiblesses.

 

La Tactique Soviétique

De fait, la tactique soviétique a été très habile. Dans les pourparlers de Genève, la question de Berlin n’a pas fait un pas. Par contre, les Russes ont, sans rien conclure, laissé aux Anglo-Américains, quelques espoirs d’accord sur l’arrêt des expériences nucléaires. Par ce biais, ils touchaient l’opinion en Angleterre et aussi aux U.S.A. qui redoute la prolongation des expériences pour la santé des populations et aussi la venue dans le club nucléaire des Français et des Chinois. En réalité, ce ne sont là que manœuvres et il y a assez d’obstacles en réserve pour que la négociation future échoue, si les communistes le veulent.

 

Le Grand Dessein

Par ailleurs, nous pensons que toute cette mise en scène diplomatique autour de Berlin et ces échanges de visites et d’expositions, ne sont qu’un écran de fumée. Nous l’avons déjà dit. Les Russes savent bien qu’ils ne peuvent avancer vers l’Ouest sans risquer la guerre. En tâtant la résistance de l’Occident sur ce terrain, ils n’ont fait que maintenir leur initiative diplomatique comme par le passé et concentrer l’attention des atlantiques sur une question, brûlante, mais secondaire.

Le dessein profond des Soviets est en Extrême-Orient. Ils poussent les Chinois à de nouvelles conquêtes en Asie. Le Tibet vient de passer sous leur joug, maintenant le Laos. Demain, les pays libres de l’Himalaya, quelques morceaux au bord de l’Inde ; puis le Cambodge, le Sud-Vietnam, auront sans doute leur tour. Cette invasion du Sud-Est asiatique méthodiquement et lentement organisée par Pékin mettra les Américains en difficulté. Il ne paraît guère possible de défendre efficacement le Laos quand on reçoit Krouchtchev à Washington. Le moment pour les Chinois est bien choisi, avec l’accord des Russes. Rappelons que Ho Chi Ming était à Moscou en juillet.

De plus, tandis que les Chinois s’enfoncent vers le Sud, on peut détourner leurs ambitions de la Sibérie, de la Mongolie et du Turkestan. Les Soviets attendent l’heure où la Chine sera aux prises avec les Etats-Unis et jusque-là lui donneront les moyens d’affronter la lutte. Comme en 1945, ils comptent n’intervenir qu’à l’heure où les deux adversaires, l’un épuisé et l’autre lassé, la Chine ne sera plus un danger et l’Amérique une proie aussi difficile. La domination mondiale de l’U.R.S.S., impossible à l’heure présente, ne peut avoir de chances qu’après un conflit sino-américain.

Reste à savoir si les Chinois et Chou en Laï en particulier, qui en ruse s’entendent aussi bien que Krouchtchev, se prêteront à ce dessein. On a vu qu’à Formose, ils ont su s’arrêter. La grande énigme de l’histoire de demain est là.

 

La Discorde Atlantique

Revenons aux questions pénibles : la discorde des partenaires atlantiques, non plus en face de l’adversaire, ce qui pourrait se comprendre, mais entre eux et sur des problèmes qui ne touchent qu’eux-mêmes :

La mésentente cordiale entre la France et l’Angleterre est devenue une véritable hostilité. On peut dire que depuis Fachoda, jamais les Britanniques n’avaient montré autant de hargne à notre endroit. La campagne de presse, montée à la fois par les organes travaillistes et conservateurs, montre que rien de la vieille rivalité n’est oubliée.

De la part des Travaillistes, cela ne saurait surprendre. Ils ne nous ont jamais épargnés. Leur hostilité englobe aussi bien leur coreligionnaire Guy Mollet, que le Général de Gaulle. Les Conservateurs par contre, sans être tous francophiles, montraient à l’occasion de l’indulgence et même quelque partialité en notre faveur.

Mais aujourd’hui où leur Empire est à peu près liquidé, ils ne peuvent supporter l’idée que nous conservions quelque parcelle du nôtre. Le Gouvernement anglais jusqu’ici était plus réservé que la presse et que les agents en Afrique. Mais des actes tels que la constitution d’un comité pour l’Algérie à la Chambre des Communes avec la participation des Conservateurs, l’invitation officielle à Sékou Touré et les intrigues à peine voilées, à la récente Conférence de Monrovia (qui s’est déroulée ce mois-ci) où le F.L.N. était représenté et avait hissé son emblème, montrent qu’il s’agit non d’un mouvement d’opinion, mais d’une politique délibérée.

 

L’Isolement de la France

Ce qui est particulièrement grave, c’est de constater que l’attitude anglaise a encouragé un peu partout une hostilité latente à notre égard. La lecture des journaux étrangers en ce moment est affligeante. Même la presse suisse nous cherche querelle. On retrouve les caricatures odieuses des Anglais reproduites ou imitées jusque dans les quotidiens allemands fidèles à Adenauer. En Italie, les réserves et les critiques, polies mais pertinentes ne manquent pas. Sans doute, un certain ton ici n’est pas très sympathique à l’extérieur, mais cela ne suffit pas à expliquer ces mouvements d’humeur. Il est juste de dire aussi qu’une certaine presse en France, la plus lue à l’étranger, fournit à nos détracteurs des arguments quotidiens et cela hélas, n’est pas nouveau non plus.

N’étaient les Etats-Unis qui gardent la mesure, le don exceptionnel de conciliation du président Eisenhower et le fait que le Président de Gaulle a le bonheur de n’avoir pas de nerfs, on se demanderait avec appréhension ce que les négociations qui vont s’ouvrir à Bonn, à Londres et à Paris vont nous apporter. Jamais cependant, le simple bon sens n’a recommandé à l’Occident plus de solidarité. Mais devant des intérêts vrais ou supposés, de très vieux complexes de rivalité, de jalousie se réveillent. On ne cesse de demander à l’humanité en possession de tant de biens matériels, un supplément d’âme. Les politiciens des deux mondes n’en ont guère acquis.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1959-08-01 – L’Économique et le Social

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Le Courrier d’Aix – 1959-08-01 – La Vie Internationale.

 

L’Économique et le Social

 

Plutôt que de commenter les progrès en russe de M. Nixon et les propos extravagants de M. Krouchtchev à l’exposition américaine de Moscou, ainsi que le film genevois, nous nous bornerons aux choses sérieuses.

 

La Grève de l’Acier aux U.S.A.

La grève des aciéries aux Etats-Unis dure depuis deux semaines et le conflit ne paraît pas près de sa fin. Elle revêt une importance exceptionnelle alors que la grève aux U.S.A. est d’ordinaire un fait divers.

D’abord, elle intervient au moment où, comme nous l’avons vu, les prix américains sont si élevés que la capacité de concurrence de l’industrie à l’extérieur est menacée. Les exportations baissent. Les producteurs européens vendent avec un succès croissant sur le marché intérieur. Ensuite, toute hausse de salaire dans une branche capitale comme l’acier, avec ses répercussions sur l’ensemble des prix, pousse la spirale inflationniste et dégrade le pouvoir d’achat du dollar. Les autorités ne cessent de sonner l’alarme. La grève s’est produite à un moment défavorable pour le syndicat,

L’opinion aux U.S.A. a toujours respecté le droit à la grève comme un attribut essentiel de la liberté et l’a supportée sans récrimination, même quand elle gêne le confort des citoyens. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Les grandes centrales ont mauvaise presse depuis les scandales du Syndicat des camionneurs dont les dirigeants ont été convaincus d’escroqueries et de pratiques illicites. Leur procès dure encore et a beaucoup nui à la réputation du mouvement ouvrier. Enfin, les travailleurs de l’acier qui gagnent 1.500 francs de l’heure, ne sont pas favorables à la grève qui leur a été imposée par ceux qui prétendent parler en leur nom, et qui, en fait, ne représentent qu’un cinquième de l’effectif, comme en Europe d’ailleurs.

 

La Réserve du Gouvernement

Le gouvernement Eisenhower avait les moyens légaux – la loi Taft-Hartley – pour imposer un délai et un arbitrage aux parties. Il ne l’a pas fait, si bien qu’une épreuve de force est engagée entre le Syndicat et les Patrons, malgré le préjudice subi par le pays tout entier. Des millions de travailleurs vont chômer parce que les usines devront s’arrêter, faute d’acier. Le public et certains chroniqueurs comme Lippmann, reprochent à l’Administration cette passivité.

La question a un aspect idéologique. Au nom de l’intérêt national, – mais en temps de paix – le Gouvernement a-t-il le droit et le devoir de s’immiscer dans un conflit d’intérêts qui doit se régler entre les parties en toute liberté ? A un an d’élections générales, le Président hésite à s’engager et à engager son Parti. OU bien les Syndicats seront battus et l’Administration républicaine pourra affirmer qu’elle a laissé jouer les institutions, ou bien la grève aura réussi et le Parti pourra tirer avantage de n’avoir pas contrecarré l’action ouvrière, au contraire de l’ex-président Truman, démocrate, qui en pareilles circonstances, avait fait usage de la loi. Le poids électoral des syndicats est assez grand et il peut jouer en faveur des Républicains, comme des Démocrates, selon la tactique de l’heure.

 

L’Aspect Social

Mais il y a aussi un aspect social qui est plus intéressant. Le patronat de l’acier ne veut pas céder pour d’autres raisons.

D’abord, il ne veut pas renouveler les contrats d’échelle mobile qui poussent à une hausse constante des prix. En période de dépression, comme l’an dernier, ce sont ces contrats qui ont empêché la baisse. En effet, l’échelle jouant avec retard, les hausses de salaires interviennent sur une hausse antérieure du coût de la vie et le pouvoir d’achat supplémentaire ainsi distribué, relance cette hausse, alors qu’une baisse se serait normalement produite et aurait brisé l’inflation.

En second lieu, et ceci est capital : la puissance du syndicat de l’acier avait fini par paralyser l’autorité des responsables patronaux. Il fixait le droit à l’embauche, s’opposait aux licenciements des travailleurs en surnombre, décidait des heures de repos et l’horaire du travail n’était plus respecté. C’était une sorte de cogestion de l’entreprise occulte et irresponsable. De plus, le syndicat était hostile au progrès technique et particulièrement de l’automation. Or, il est de règle sacrée aux Etats-Unis dans les rapports entre employeurs et employés, c’est que ceux-ci n’assumant et ne voulant assumer aucune responsabilité, pour ne pas compromettre les occasions de débattre leurs conditions de travail, ceux qui sont responsables doivent diriger sans interférence d’aucune sorte, pour assurer la bonne marche de l’entreprise. Pas de responsabilité, pas de cogestion est la règle.

On voit par là l’intérêt du conflit actuel : ou bien le syndicalisme américain exigera une participation dans l’organisation du travail et il sera coresponsable des résultats obtenus, ou comme par le passé, il se contentera de marchander des avantages et le patronat décidera s’il est préférable de céder ou de continuer la lutte. On voit à quel tournant se place le syndicalisme américain.

Doit-il demeure libre, sans se soucier des incidences extérieures à son action, ou doit-il s’associer aux responsabilités de l’entreprise et par-delà celle-ci, tenir compte de l’intérêt national ? Et quel sera alors le rôle des pouvoirs publics ? Doivent-ils intervenir au nom de cet intérêt ? Problème à la fois idéologique et social qui intéresse le monde libre tout entier.

A cela s’ajoute un autre débat particulier aux U.S.A. La législation depuis un siècle a combattu les trusts. Les tribunaux continuent de les poursuivre et il n’y a effectivement plus de monopoles aux Etats-Unis. Le syndicalisme maintenant unifié n’est-il pas devenu un trust, un état dans l’Etat qui peut paralyser la vie du pays à sa guise ? L’opinion américaine est là-dessus très susceptible. De furieuses discussions ont eu lieu déjà contre le monopole syndical et les restrictions à l’embauche des non-syndiqués. La grève actuelle met la question en pleine lumière. Le syndicat de l’acier et son chef, M. Mac Donald ne paraît pas en bonne posture. C’est l’opinion qui décidera du conflit.

 

Le Marché Commun et l’Organisme de Stockholm

Comme nous le disions en janvier, l’application du Traité de Marché Commun dépend de la conjoncture économique. Défavorable, le projet serait resté théorique, favorable comme cela est heureusement le cas, les étapes prévues ont quelques chance d’être franchies sans encombre. On parle même, pour profiter de la situation, d’accélérer l’application du traité de Rome et les entretiens Pinay-Erhard ont été poussés dans ce sens, malgré les hésitations françaises. Du côté des autres Sept (ils sont sept à présent), un accord pour une zone de libre-échange a été conclu à Stockholm ; plan assez limité en fait et qui ne présente pas d’opposition fondamentale à un accord ultérieur avec le Marché Commun. On en vient peu à peu à l’idée – évidente dès l’abord – qu’il ne saurait y avoir d’association exclusive durable entre un groupe limité de pays sans risque de guerre économique avec les autres et que toute libéralisation douanière n’a de portée que si elle s’étend à tous. Le Marché Commun, comme l’entend Erhard, n’est qu’une étape. Il l’a dit dès le premier jour. De même pour la zone de Stockholm. Reste à trouver une formule qui synchronise les réductions de tarif de l’ensemble des participants et ultérieurement de tous les pays du G.A.T.T.

Le principe étant aujourd’hui reconnu, le temps fera le reste, si toutes les économies continuent leur expansion et que la prospérité demeure générale. A noter que la Grèce et ensuite la Turquie et la Tunisie vont être associées au Marché Commun. Pour la Tunisie, et sans doute le Maroc, cela dépend pour beaucoup du règlement de l’affaire algérienne dont nous persistons à espérer la conclusion à un terme relativement proche.

 

Le Voyage du Négus

Signalons enfin un voyage qui mériterait une étude approfondie, celui du Négus d’Ethiopie à Paris et à Lisbonne.

L’Afrique est, on le sait, tenaillée de mouvements contraires. IL est significatif qu’Haïlé Sélassié se soit rendu dans les capitales des puissances coloniales, surtout au Portugal, qui seul de toutes n’a pas encore cédé un pouce de ses droits tant en Afrique qu’en Inde et même à Macao. C’est que le Négus est un Empereur chrétien et qu’il doit résister à la fois au panarabisme de Nasser qui travaille l’Erythrée et les Somalies et le panafricanisme nationaliste de tendance socialisante à la fois de Nkrumah et Sékou Touré. Le Négus a en plus, des difficultés avec l’Angleterre favorable, comme on sait, à la constitution d’une Grande Somalie qui serait musulmane. On se demande d’ailleurs les raisons de cette attitude anglaise : croient-ils de leur intérêt de nous évincer de Djibouti ? En bref, le Négus a besoin d’appuis pour résister aux ambitions qui l’encerclent. Il en trouvera.

 

                                                                                            CRITON

 

 

 

Criton – 1959-07-25 – Libres Propos

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Le Courrier d’Aix – 1959-07-25 – La Vie Internationale.

 

Libres Propos

 

Un événement d’importance cette semaine, ou plutôt l’aboutissement d’une longue préparation : l’admission de l’Espagne à l’O.E.C.E. en attendant son entrée à l’O.T.A.N. L’Europe ne s’arrête plus aux Pyrénées.

 

L’Espagne et le Monde Atlantique

Il est significatif que cette intégration de l’Espagne au Monde Atlantique n’a pas soulevé d’autres protestations que rituelles. On sait à quel ostracisme politique se heurtait le régime de Franco … Tito, Nasser, Krouchtchev même, mais Franco ? « Le fascisme ne passera pas ». Nous avons dit ici souvent l’absurdité et aussi le danger de cette attitude ; non pas que le gouvernement Franco ne mérite que des éloges, loin de là. Mais le fait d’avoir duré 23 ans déjà sans oppression brutale, prouve qu’il ne s’accorde pas mal à l’Espagne. L’opinion, dans son ensemble, se convainc de cette évidence qu’à chaque pays convient un régime politique qui lui est propre, exactement comme son régime alimentaire. Les véritables réactionnaires sont ceux qui veulent qu’il n’y ait de civilisation véritable et de progrès social que sous la démocratie parlementaire, ou qui n’admettent pas qu’un professeur d’enseignement libre mange à sa faim. Mais cela est une autre affaire.

 

Les Difficultés Économiques

Le fait est que l’Espagne franquiste ou autre, n’a pas su s’adapter au rythme de l’industrialisation moderne. Le Gouvernement n’y peut pas grand-chose. C’est – faut-il le répéter – la qualité des hommes qui est en cause, qualité économique bien entendu, leur genre de vie, leurs aptitudes, leur mentalité. Cependant, l’Espagne évolue, et en ouvrant aujourd’hui ses fenêtres sur le monde, elle sera contrainte d’accélérer. Les Américains ont fait pour elle ce qu’ils ont réussi en Allemagne en 1948 et un peu en France depuis : injection de Dollars avec en contre-partie l’obligation d’accepter un plan d’austérité intérieure et une libéralisation des échanges à 50% pour l’extérieur. Le succès ne sera pas aussi rapide et spectaculaire qu’ailleurs ; l’essentiel est qu’il n’y ait pas échec patent. 400 millions de dollars pour un pays de 30 millions d’habitants, c’est peu. Il est vrai qu’il y en eut un bon milliard avant. Nous pensons qu’il en faudra d’autres encore pour que l’Espagne s’adapte à son rôle européen. Cela comporte aussi des contreparties politiques, dont évidemment on ne parle pas. Les Espagnols sont particulièrement susceptibles là-dessus.

Mais leur politique extérieure devra s’harmoniser avec celle du Monde atlantique tout comme leur économie. C’est déjà chose à demi-faite. Les événements du Maroc puis l’avènement du Général de Gaulle en France, ont facilité les choses. Même par égard pour Londres, on ne réclame plus Gibraltar à grands cris. Et sur l’autre plan, il y a le gaz du Sahara qui, s’il passait par l’Espagne, donnerait vie à son économie. La solidarité européenne s’imposera à l’Espagne, et Franco qui, malgré ses préjugés, a du sens politique, ne l’ignore pas. Les difficultés lui viendront plutôt de l’intérieur et des industriels habitués à vivre mal en vase clos et que l’idée de concurrence internationale épouvante. Il y a aussi des réactionnaires en économie, et de se mesurer avec la production étrangère paraît à certains, outre Pyrénées comme ailleurs, une offense à la souveraineté nationale.

 

L’Aide aux sous-Développés

L’aide aux pays sous-développés est plus que jamais à l’ordre du jour. On en a discuté longuement au Congrès d’Angers. Mais n’y a-t-il pas une erreur à la base de la définition du terme ? Nous empruntons à François Herbette un passage essentiel de sa critique du livre récent d’A. Moussa, sur le sujet :

« Sous-développé, dit-il, implique la croyance que cet état d’infériorité ne saurait à aucun degré être attribué à des différences profondes d’aptitudes naturelles dignes d’être étudiées d’abord, mais qu’il constitue un stade de civilisation que tous les pays sont appelés à franchir plus ou moins tôt plus ou moins vite, au cours d’une même évolution les conduisant naturellement d’un genre de vie primitif à des degrés de plus en plus élevés. C’est là une hypothèse métaphysique imprégnée d’une sorte d’émotion messianique ». Or, ajoute l’auteur, « Ce préjugé politico-philosophique est contredit par l’histoire. Cet état d’infériorité répond à une constante psychique qui n’est pas susceptible de se modifier d’elle-même, mais uniquement sous une pression s’exerçant du dehors (nous résumons) et c’est bien ainsi que depuis des millénaires ont évolué ou ont au contraire résisté ces peuples. Certains classés sous-développés aujourd’hui auraient mérité ce qualificatif il y a 5.000 ans, d’autres non. Ainsi, les royaumes Sumériens du III° millénaire avant Jésus-Christ. Il y a donc, dit Herbette, à la base une erreur de méthode dont les conséquences économiques et politiques menacent l’avenir des pays développés, aussi bien que des sous-développés eux-mêmes. »

Tout l’article des « Écrits de Paris » est à lire car, lorsque l’auteur examine les « nuées » où s’élaborent les impératifs internationaux d’aide aux sous-développés, il nous semble prophétique. On y voit déjà les conséquences des erreurs qui se commettent. Rappelons-nous, pour notre coulpe, que le premier devoir que nous avons appris à nos colonisés, c’est de voter .. La leçon a porté ses fruits.

Personnellement, nous n’avons aucune illusion : sous la multiple pression de l’industrialisation universelle, de l’idée que le monde actuel a du progrès et aussi de la compétition avec les Soviets, on imposera auxdits sous-développés un régime uniforme de développement, sans se soucier des dons des sujets. On les obligera à peiner pour des buts qu’ils ne se seront pas assignés eux-mêmes et qui leur sont le plus souvent étrangers. En fait, on continuera, sous une autre forme, le colonialisme tant décrié. Les réactions sont imprévisibles. Elles pourraient être redoutables. Il n’y a rien à faire contre cela. On voit fort bien que l’on s’enferre – certains du moins ; même si l’on voulait, il serait impossible de se reprendre « Perseverare diabolicum » ; le diable ici est le plus fort, du moins pour l’heure.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1959-07-18 – Été Florissant

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Le Courrier d’Aix – 1959-07-18 – La Vie Internationale.

 

Été Florissant

 

Les événements diplomatiques se succèdent : l’activité n’a peut-être jamais été plus intense ; le moins qu’on puisse dire, c’est que l’opinion n’en est guère émue. Seconde Conférence de Genève et menaces sur Berlin, voyage de Kozlov aux Etats-Unis, querelles de l’O.TA.N., réunion à Stockholm des Sept de la petite zone de libre-échange, etc., on pourrait allonger la liste. Rien ne trouble la sérénité des peuples, Il règne un fort optimisme dont la cause est difficile à déterminer, mais quand on se réfère à l’automne 1957 des premier Spoutniks, on mesure le changement d’état des esprits.

 

La Prospérité de l’Été 1959

L’explication la plus plausible, c’est la prospérité générale du Monde libre. La fin de la récession, d’ailleurs légère, lui a donné confiance en lui-même, dans son système, dans son avenir. Ce redressement est incontestable et mesurable. Il a surpris les experts. Il nous étonne, car il est extraordinaire que les prévisions les plus favorables soient ainsi dépassées. Pour qui, comme nous, a connu tant de vicissitudes économiques, il ne peut se défendre d’un certain scepticisme. Avouons qu’il n’était pas fondé. Le succès de la politique financière française, le rétablissement encore fragile mais important de la situation britannique, les records de production aux Etats-Unis et en Allemagne n’étaient pas garantis il y a six mois. Et cependant, ils sont.

Nous ignorons ce qu’en pense M. Kozlov, retour des U.S.A., ni M. Varga, l’économiste en chef du Kremlin. L’effondrement du système capitaliste qu’ils ont prédit, rongé par ses contradictions internes, n’est pas pour demain. Et ce qui est plus important encore, les masses en prennent conscience. On pourra s’en apercevoir lorsqu’elles seront consultées en particulier en Angleterre, où la balance des partis est particulièrement égale. Un succès conservateur paraît bien en vue cet automne. Et aux Etats-Unis, le prestige d’Eisenhower si diminué l’an passé, a retrouvé tout son éclat. Les sondages montrent même qu’il est au plus haut, ce qui n’est pas mal pour un homme au pouvoir depuis 7 ans.

 

L’Évolution des Pays non Engagés

Cela ne va pas non plus sans impressionner les pays non engagés, neutres ou sous-développés. En Argentine, Frondizi a réussi à tenir et paraît avoir franchi le point critique. C’est là un baromètre précieux. La flambée Castriste à Cuba et les menaces de perturbations dans les Caraïbes et en Amérique centrale s’apaisent.

Comme prévu, le Monde arabe, et particulièrement autour du conflit Nasser-Kassem, tend à la conciliation. Le 14 juillet à Bagdad s’est passé sans drame, Russes et Anglais ont figuré dans les tribunes de la grande parade. Un an après le meurtre de Nourri Saïd et de Fayçal, l’opportunisme politique s’impose et Kassem a fait défiler côte à côte les blindés et les avions offerts simultanément par MacMillan et Krouchtchev.

Tito lui-même a renoué une fois de plus avec Moscou les pourparlers sur l’aide soviétique brutalement interrompue l’an passé et Nasser, après avoir si violemment pris à partie l’impérialisme communiste, a consenti à prendre les sourires de Krouchtchev en considération, en échange d’un bon pourboire, l’édification par les Soviets, du barrage d’Assouan.

Les Occidentaux ont beaucoup à apprendre de ces gens-là dans la conduite des affaires internationales. On en vient à se demander s’il n’y a pas entre les aventuriers au pouvoir, qu’ils soient Krouchtchev, Nasser, Kassem, Nkrumah et leurs émules (et Dieu sait s’il y en a) une certaine complicité comme dans une sorte de « milieu ». Ils peuvent se traiter en ennemis mortels, ils trouvent toujours, en fin de compte, un point où  ils se réconcilient, quitte à reprendre les hostilités si le vent tourne. Toute concession à leur endroit paraît faiblesse et ils ne tiennent pas rigueur qu’on leur résiste, au contraire. Ils paient leurs échecs, encaissent les profits, sans rancune, la partie continue. Rien n’est irréparable. Les Occidentaux ont le tort d’être logiques, de prendre tout au sérieux et d’être susceptibles. C’est comme cela que les malheurs arrivent.

 

Les Problèmes de l’Inde

Le spécialiste le plus autorisé des questions de l’Asie du Sud-Est, Tibor Mende, faisait récemment après un voyage, le point de la situation en Inde, regardée par lui et la plupart de ses confrères, comme la « dernière démocratie d’Asie » et par conséquent comme la clef du destin de cette partie du Monde ; selon qu’elle passera dans le camp totalitaire en s’éloignant de l’Occident et en renonçant à l’équilibre neutraliste pratiqué jusqu’ici par Nehru, ou qu’elle réussira, grâce à l’aide occidentale à former un pôle de résistance et d’attraction pour les autres peuples, au prix, selon Mende, de profondes réformes agraires et industrielles. La question de l’Inde est en effet d’importance et l’aide massive qu’elle reçoit tant des Etats-Unis que d’autres pays libres, Allemagne, Japon, montre l’intérêt que l’Occident porte à son sort pour la maintenir hors de l’orbite russo-chinois.

Nous n’aurions pas la présomption de discuter l’opinion d’un homme aussi averti si nous ne relevions dans ses conclusions le reflet de ses propres conceptions politiques. C’est souvent le fait des spécialistes les mieux informés de ne voir dans le cours des événements que ce qui confirme leurs vues antérieures.

Mende, par exemple, néglige de nous parler des réactions de l’Inde après la mainmise de Pékin sur le Tibet et de la lutte des partis d’opposition contre le gouvernement communiste du Kerala, lutte sanglante et qui a obligé Nehru à se rendre sur place, sans rien décider d’ailleurs, comme à son habitude. Mende fait comme précédemment un parallèle entre l’Inde et la Chine pour mesurer l’attraction que les méthodes du communisme chinois, peuvent exercer sur les masses indiennes.

La comparaison, est-elle valable, du moins pour l’Inde, prise dans son ensemble ? D’un côté la Chine où nous avons affaire à un peuple industrieux et actif qui a cultivé sa terre comme un jardin depuis des siècles par un labeur opiniâtre. De l’autre en Inde, une masse amorphe qui n’a tiré de terres plus fertiles et plus vastes qu’un rendement dérisoire. La psychologie, le climat, les mœurs, la religion, les préjugés aussi des deux peuples n’ont rien de comparable. Même si l’Inde – ce qui est invraisemblable – adoptait les méthodes de Pékin, les effets en seraient totalement différents. Encore faudrait-il admettre que les résultats obtenus en Chine soient concluants et que la Chine nouvelle a réussi une transformation radicale et durable, ce qui est loin d’être certain. Les dernières informations ne sont guère optimistes, de l’aveu même de Pékin.

En outre, on voit d’après les luttes politiques et sociales au Kerala, que toute tentative révolutionnaire en Inde, même dans les régions les plus évoluées, tourne à la confusion et se perd dans des querelles complexes d’intérêts, de sectes et de religions opposées. L’évolution de l’Inde ne peut être que très lente. Après Nehru, il y aura un autre Nehru qui lui ressemblera plus ou moins, qui s’en remettra à l’aide extérieure pour monter de façon empirique une pente difficile ; et les plans annoncés ne sont qu’apparence. Il aura peut-être plus d’autorité physique et moins de prestige moral, mais de grandes transformations en profondeur semblent impossibles à brève échéance.

Peut-être nous trompons-nous ? En quoi nous le reconnaîtrons volontiers, dès que les faits en auront fait la preuve. Car il y a autant d’intérêt, à notre sens, à marquer ses erreurs qu’à enregistrer des succès, peut-être même davantage. Si l’on ne s’efforce pas constamment de rectifier ses vues en fonction des événements, on perd le contact avec eux et l’on se rend incapable de suivre le sens de l’histoire qui ne se fait jamais tout-à-fait comme nous l’attendons.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1959-07-11 – L’Heure des Aveux

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Le Courrier d’Aix – 1959-07-11 – La Vie Internationale.

 

L’Heure des Aveux

 

Nous serions à court de sujet, tant l’actualité est dépourvue d’événements notables si le camarade Krouchtchev ne nous fournissait une copie bienvenue.

 

Les Déficiences de l’Économie Soviétique

Au Plenum du Comité Central du Parti communiste, il a prononcé un discours maison qui n’occupe pas moins de trois pages de « La Pravda ». Ecoutons-le car il a fait du régime une critique si pertinente que ses plus sévères détracteurs n’ont rien à y ajouter.

Il a parlé d’abord des déficiences de l’agriculture, en particulier des « gaspillages » énormes de céréales qui pourrissent sur les champs, faute de silos. Et dire que certains présidents de Kolkhoses prétendent avoir dépassé la production agricole des Etats-Unis, s’est-il écrié. Quant aux instituts scientifiques, ils s’occupent des problèmes agricoles de façon purement académique. Dans les bureaux, il y a foule d’experts et de conseillers tant du Parti que du Gouvernement. Dans bien des cas, on a mis en place des incapables. Il faudra rénover cela (ce qui nous promet des purges sérieuses). Quant à la production industrielle dans la fonderie en particulier, on use de procédés qui sont vieux de plus de quarante ans ; de même, pour la soudure des métaux, les grosses presses, les machines-outils, les vis et même des clous. Les usines, a-t-il dit, sont pleines de conservateurs qui se moquent des exigences de la technique moderne. Le secteur où les malfaçons sont le plus manifestes est celui de la machine agricole ; non seulement, on fabrique des modèles périmés, mais le gaspillage, l’irresponsabilité étendue à tous les échelons, le « je m’en fichisme » (sic ) règne partout. Les responsables seront déférés aux tribunaux.

« J’ai visité l’exposition des conquêtes de la technique soviétique : dans un pavillon s’étalent des modèles d’un autre âge encore en usage dans nos usines. Il y a de quoi en attraper un coup de sang (sic) ». Il y a des machines aussi vieilles que nos grands-pères. Il faut trouver un système pour rénover la production et jusqu’ici nous ne l’avons pas trouvé. Quant aux travaux édilitaires, quel scandale ! On y voit des lampadaires qui pèsent une tonne, pourquoi ? Parce que plus il est lourd, plus l’usine qui les fabrique gagne d’argent, la rémunération étant calculée sur le poids des matières premières utilisées. Ce n’est pas tout, la discipline du travail est très relâchée. Il faut lutter contre l’absentéisme, il faut que l’ouvrier qui bavarde soit rappelé à l’ordre par ses compagnons de travail. »

 

Les Critiques à la Direction

Mais la discipline doit être redressée aussi aux échelons supérieurs et il a cité les graves infractions commises à Mourmansk et à Novossibirsk, et a fait allusion aux événements du Kazakhstan qui ont amené une purge exemplaire de tous les responsables de la province. Il signale aussi la tendance générale des conseillers économiques à favoriser les intérêts de leur district au détriment des intérêts nationaux. Et Krouchtchev d’annoncer la constitution des commissions chargées de contrôler les activités de ces conseillers économiques et d’en référer aux organes centraux du Parti.

Comme on le voit, le Parti aura fort à faire, d’autant que ces commissions fonctionnent déjà depuis dix ans sans que le remède ait été trouvé, comme Krouchtchev l’avoue d’ailleurs. On voit par l’œil du maître que le capitalisme d’État a ses petites et grandes misères. On s’en doutait.

 

La Disette en Chine

Cela ne va pas non plus pour le mieux en Chine. Nous avions été surpris récemment de voir la presse et la radio de Pékin s’étendre sur les ravages des inondations dans la Province de Canton. Les officiels chinois n’ont pas coutume de publier aussi largement leurs malheurs, d’autant qu’ils avaient vanté l’effort des millions de paysans qui avaient construit de leurs mains nues les digues qui devaient prévenir le retour des inondations. Mais tout s’explique : la région cantonaise est un des principaux greniers à riz de la Chine et le désastre récent a détruit la récolte. Comme on signale une disette alimentaire de plus en plus sérieuse dans les grands centres, on prépare le peuple à de nouvelles restrictions. Déjà les chiffres de production attendus ont été abaissés de 10 à 40%, selon les régions. On se souvient qu’en 1958, les Chinois avaient en un an doublé, disaient-ils, leur récolte céréalière. Nous étions sceptiques…

 

Le Rattachement Économique de la Sarre à l’Allemagne

Un événement vaut tout de même qu’on s’y arrête : le rattachement définitif de la Sarre à l’Allemagne, dernier épisode – économique celui-là – de cette longue querelle dont le territoire a été l’enjeu avant et après la dernière guerre. On ne peut que se réjouir de voir ce problème qui a occupé l’histoire pendant 40 ans, finalement effacé. Mais que de réflexions cela suggère !

 

Les Réactions Sarroises

En fait, les Sarrois ne sont pas tellement ravis. Ils font leurs comptes et trouvent qu’ils ont au fond plus à perdre qu’à gagner à être à nouveau plus ou moins coupés de la France et que les produits français n’étaient pas si mauvais qu’ils se plaisaient à le dire.

Autre ironie de l’histoire, dont on ne parlera pas volontiers. On sait quelles batailles politiques et économiques ont été livrées entre experts et hommes d’Etat pour conserver à la France une partie du charbon de la Warndt, à la suite de quels marchandages on a réussi à en obtenir la livraison pendant les prochaines années. Hélas, aujourd’hui, le charbon encombre le carreau des mines et nous allons être obligés d’absorber notre quote-part dont les Allemands sont aujourd’hui heureux d’être débarrassés. On parle déjà de s’en remettre à la C.E.C.A. pour nous alléger du fardeau. Il ne fallait cependant pas être expert pour prévoir que l’avenir du charbon était menacé par la concurrence des combustibles liquides et gazeux, plus économiques et surtout d’une utilisation plus commode. Mais lorsqu’il s’agit de plaider un dossier et de ne lâcher aucun avantages, politiciens et techniciens se battent jusqu’au dernier gramme sans considérer d’abord le fond du problème.

 

L’Impression en Europe

Le règlement du problème sarrois a fait une vive impression sur le Monde libre et aussi sur le peuple allemand et contribuera beaucoup à la réconciliation définitive des deux voisins. Les Allemands comparent la manière de la France avec les procédés des Soviets. Ce que la France n’a pu faire, dans le passé, ce qu’elle a renoncé à faire depuis de bon gré, les Russes l’ont fait de la façon la plus brutale. Ils ont coupé l’Allemagne en deux tronçons et mis à la tête du leur, un régime odieux soutenu par leurs tanks. Une clique de miliciens, anciens S.S. ou communistes internationaux, éduqués dans les sections de propagande et de sabotage, hommes à tout faire, souvent ignares et d’autant plus autoritaires, dont le plus illustre est ce fameux barbu Walter Ulbricht. Les Russes ont exploité à fond le pays et les hommes mis au service de leur impérialisme. C’est là un des châtiments les plus durs de l’histoire et qui n’est pas près d’expirer. L’Allemagne en porte la responsabilité et l’ensemble des Allemands par leur aveugle fanatisme de la discipline ; les Démocraties aussi. Leur incurable faiblesse, leurs rivalités mesquines et, le moment inévitable venu, l’emploi maladroit de la force.  Il semble que sans l’avouer trop, elles en ont pris conscience. Espérons qu’il n’est pas trop tard.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 195907-04 – En Marge des Vacances

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Le Courrier d’Aix – 1959-07-04 – La Vie Internationale.

 

En Marge des Vacances

 

L’activité internationale paraît cette année sensible à l’atmosphère estivale. On s’accorde une trêve, conclue sur des paroles qui n’engagent à rien et ne pèsent pas sur l’avenir. C’est toutefois bon signe.

Il y aura l’exposition soviétique à New-York qui s’ouvre sous le patronage de Kozlov et l’américaine qui suivra à Moscou, inaugurée par Nixon. Il y aura bien le 13 prochain un second acte de la Conférence de Genève, mais ce sera pour assurer le minimum de détente nécessaire à la réunion de la Conférence au Sommet. Celle-ci aura-t-elle lieu ? On semble le croire.

On en est à chercher ce qui se passe d’important dans le monde en dehors des voyages à Rome, des noces princières et des discours d’inauguration.

 

Le Sort de l’Argentine

Notre attention s’est surtout portée sur les récents événements d’Argentine. On se souvient de la lutte que mène celui que nous appelons l’héroïque Président Frondizi. Il vient de côtoyer l’abîme. Aux prises avec les Syndicats péronistes et communistes, trahi ou abandonné par plusieurs ministres, menacé par une partie de l’armée qui jusqu’ici l’appuyait, il était il y a quelques jours mis en demeure de choisir entre l’assassinat et la démission, pas moins. Une fois de plus il a réussi à se maintenir, et même à reprendre du crédit en obtenant le concours d’un homme de grande valeur, M. Alsogaray, qui doit devenir l’Erhard de l’Argentine. Admettons que les passions là-bas s’extériorisent volontiers et que les drames politiques sont moins tragiques qu’il ne semble. L’affaire a néanmoins été chaude.

Pour ceux qu’intéresse la philosophie de l’histoire, l’Argentine est un témoin curieux. C’est un pays à mi-chemin entre ceux qu’on appelle sous-développés et les nations industrialisées. Or dans ces dernières la multiplication des rouages administratifs, publics et privés, la complexité des institutions, la solidité des connexions économiques rend les grandes aventures politiques impossibles. On peut changer de régime, de constitution, sans qu’au fond l’ordre intérieur soit sérieusement modifié. Chez les sous-développés, au contraire, on peut s’attendre à toute sorte de bouleversements parce que les structures sont plus ou moins instables. La limite aux innovations, ce sont les grandes puissances qui l’imposent, celles qui achètent les produits dont les autres vivent.

L’Argentine est entre deux, et, dans une large mesure, surtout pendant et après la guerre, peu sensible aux pressions des Grands. C’est pourquoi elle a pu s’offrir le luxe de se ruiner dans les aventures politico-économiques les plus extravagantes que l’histoire contemporaine a connues. Les folies de Perón mériteraient une étude, un roman plutôt pittoresque. Et la foule eut, malgré le désastre qu’il a laissé. Il faut reconstruire – et ce qui nous paraît instructif – cette reconstruction entreprise par Frondizi se fera, s’il aboutit, selon les règles imposées par la nature des choses, à tout pays qui veut passer d’un état de demi-développement à la maturité : rigueur financière, coopération stricte et loyale avec les pays industriels, appel au maximum au capital et à la technique étrangères, austérité dans l’administration.

C’est pour tout cela que Frondizi et Alsogaray vont encore porter la hache malgré les turbulences et les complots. S’ils ont accepté la tâche et, contre vents et marées, évité d’être submergés, c’est qu’au fond une large part de la conscience nationale les soutient, sans bruit, sans clairement reconnaître qu’ils représentent le salut. L’issue est réellement passionnante. Si elle est positive, comme nous le croyons, c’est qu’à un stade donné du devenir d’un peuple, il n’y a qu’un ordre possible à établir et que cet ordre est imposé par les données économiques et sociales.

 

L’Irak et le Communisme

Autre sujet de réflexion, l’Irak. Kassem, l’énigmatique, a choisi son heure. Après s’être débarrassé des nassériens trop compromettants et avoir écrasé la révolte de Mossoul, il a mis au pas ceux qui l’avaient aidé à la mater : les communistes ; officiers arrêtés, milices populaires dissoutes, armes saisies, interdiction des rassemblements de rue et des réunions politiques. Dire que cela s’est passé sans heurt, serait excessif. Cependant, il n’y a pas eu d’échauffourées graves.

Ce qui est à relever, c’est que Moscou a laissé faire et n’a pas soufflé mot. Ce n’est pas la première fois que les gens du Kremlin laissent suffoquer leurs partisans à l’étranger quand cela sied à leur politique. Cela confirme une fois de plus que les Russes ne poussaient pas les communistes au pouvoir en Irak et qu’entre eux et les Anglais, il y a eu un accord tacite ou explicite pour tenir Kassem à l’abri de Nasser, comme des factions d’extrême-gauche.

On ne saura peut-être jamais ce qui s’est dit là-dessus, mais la Conférence de Genève a porté l’empreinte de ce compromis.

 

La Querelle Erhard-Adenauer

Dernier épisode d’intérêt : la querelle Adenauer-Erhard. Elle a été dure, pénible et a nui, non seulement au prestige des protagonistes mais à la République fédérale et au Parti Chrétien-démocrate. Rivalité de personnes, opposition de tempéraments également autoritaires. Il faut noter que dans les organes de presse les plus fidèles à la ligne d’Erhard, on ne cache pas l’espoir de voir des hommes nouveaux et plus jeunes prendre la relève.

En politique, comme ailleurs, la vieillesse finit toujours par avoir tort. Mais il y a plus : Erhard n’a jamais caché que pour lui, le Marché Commun n’était pas une fin en soi, mais un prélude à une collaboration internationale plus large particulièrement avec les autres Six. De plus, on sait qu’il n’est pas précisément francophile et a toujours cherché à détendre les relations avec Londres par-dessus la tête des Français. L’opinion allemande trouve d’ailleurs qu’Adenauer a trop sacrifié à l’entente avec la France et qu’il a fait un marché de dupes dont la République fédérale n’a plus de raison, grâce à sa puissance économique, de continuer à faire les frais.

De toute façon, le climat politique à Bonn a changé. Les oppositions percent de toutes parts. Adenauer ne ressaisira plus l’autorité dont il avait besoin pour imposer ses vues. Il vaudrait mieux en effet que l’on puisse clore le chapitre avec des hommes nouveaux, moins marqués par leur passé. Sinon, gare à Weimar !

 

Les Pays sous-Développés

Il y a aussi une querelle des sous-développés. On bat le rappel pour leur venir en aide, surtout celui qui en a les plus grosses charges et voudrait bien les faire partager, ce qui ne va pas tout seul. Mais il y a aussi ceux qui protestent contre les privilèges qui peuvent leur nuire. C’est ainsi que le Président Kubitschek du Brésil s’élève contre l’intégration des pays d’Afrique française et belge au Marché Commun européen. Ceux-ci bénéficieront de tarifs avantageux et même plus tard d’une franchise douanière pour leurs produits à l’entrée chez les Six, gros consommateurs. En particulier, le café africain éliminera en partie le brésilien ; aussi le cacao, les fruits exotiques et d’autres encore. Ces privilèges, dit Kubitschek, vont à l’encontre des principes de non-discrimination. Il menace de dresser avec d’autres également touchés un plan de bataille pour rétablir l’égalité entre pays producteurs de matières premières et on parle de représailles en cas d’échec.

Comme on le voit, rien n’est simple dans ce problème. Il y a derrière les professions de foi généreuses des intérêts qui se poussent, légitimes d’ailleurs. Il est toujours imprudent de parler d’idéaux, dans des questions où hélas, chacun sans le savoir mais par nécessité, tire la couverture à soi.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1959-06-27 – Plus cela change …

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Le Courrier d’Aix – 1959-06-27 – La Vie Internationale.

 

Plus cela Change ….

 

La Conférence de Genève – première partie – ne nous a pas appris grand-chose. Dans ce domaine, au moins, les Russes ne nous réservent pas de surprise. On recommencera le 13 juillet, sans plus de résultat, probablement.

 

L’Intérêt des Russes à Genève

Si ces confrontations sont pour nous sans intérêt, elles en comportent pour les Soviets : sonder les Occidentaux, relever leurs divergences, les mettre si possible en conflit, voir enfin jusqu’à quel point leur résistance est solide. C’est une guerre d’usure diplomatique. Au cours de ces six semaines de réunions, Gromyko a obtenu de ses adversaires des propositions qui sont des concessions, en recul sur leurs positions initiales. Le Gouvernement de Pankow sans cesse présent, a obtenu une reconnaissance de fait et l’égalité de traitement avec Bonn. C’est un premier pas vers le but final et encore très lointain de Moscou : la réunification sous son égide des deux Allemagnes. Et si la fermeté des Français et Américains et aussi du chancelier Adenauer n’a pas été entamée là-dessus, il n’en est pas de même à l’intérieur des Partis politiques de la République fédérale. Beaucoup pensent en effet : « il faudra un jour ou l’autre s’entendre avec les Russes si l’on veut éviter la guerre qui serait notre fin à tous ». Le public allemand par contre, comme tous les publics du Monde libre s’intéresse peu à la question. La réunification lui paraissant impossible, il a cessé d’y penser sérieusement. Sensible à sa propre prospérité, il trouve que cela peut durer ainsi. L’Allemagne orientale, où le niveau de vie commence à s’améliorer, se résigne peu à peu à son sort. L’Empire russe se consolide, Krouchtchev pour le moment n’en demande pas plus. Il mesure le chemin parcouru depuis les émeutes de 1953 à Berlin-Est et la révolution hongroise de 1956.

 

Nasser et Kassem

Au Moyen-Orient, les choses vont selon nos prévisions. Il n’y a pas eu de coup d’Etat communiste en Irak. Kassem reste au pouvoir, sans mécontenter les Russes ni les Anglais. La trêve de ce côté s’affirme. Dans une phase prochaine, les relations avec Nasser se détendront encore davantage. Les grandes ambitions du panarabisme sont éteintes ; chaque pays se contente à présent de maintenir son indépendance, grâce aux rivalités des Grands. Le retour au  jeu traditionnel, après les grandes flambées, était fatal. Toutefois, les Soviets n’ont pas réussi à effacer leur recul. Au Yémen, où en collaboration avec les Chinois, ils espéraient ébranler Aden et les portes de la Mer Rouge, ils ont été refoulés par une révolte militaire et populaire dont les origines ne sont pas claires. Anglais et Egyptiens ont dû collaborer. Dans ces intrigues compliquées, il n’y a ni amis ni ennemis, mais des coïncidences d’intérêts souvent éphémères. Dans l’ensemble, il n’y a pas grand-chose de changé.

 

L’Évolution du Continent Noir

Les problèmes du Continent noir nous intéressent davantage. Nous avons signalé ici, il  y a plus d’un an, avant les événements du Congo Belge et du Nyassaland, avant même la constitution de la Communauté Franco-Africaine, que deux politiques divergentes se dessinaient en Afrique. L’un ayant son pôle d’attraction au Ghana et qui s’orientait vers l’indépendance et la sécession plus ou moins profonde d’avec les puissances colonisatrices. Nous disons plus ou moins, car la séparation est beaucoup plus dans les textes et les discours que dans les faits. L’autre ayant son pôle en Afrique du Sud, se trouvait influencée plus ou moins aussi, par la politique  d’apartheid, de ségrégation du Gouvernement Sud-Africain de Prétoria. Dans cette orbite se groupent les Rhodésies, les possessions portugaises et l’Est du Congo Belge.

Ces derniers temps, la politique de l’Union Sud-Africaine s’est concrétisée par l’installation au Transkei d’un gouvernement bantou. Il s’agit de la première des huit « unités nationales » prévues à l’intérieur de l’Union. Ce gouvernement est uniquement composé de noirs et le district qu’ils administrent jouira d’une complète autonomie interne. Cependant, un Commissaire général blanc sera chargé d’assurer la liaison entre cette « unité nationale » et le Gouvernement central de Prétoria. Il y aura donc en Afrique du Sud un Etat blanc et des Etats noirs, ceux-ci étant fédérés à celui-là et dirigés par lui pour les questions d’intérêt commun comme la défense et la politique extérieure, la monnaie, les douanes, les finances. Parallèlement, les Européens de Rhodésie préconisent la formation d’un Etat Blanc composé deux Rhodésies et d’un Etat Noir comprenant le Nyassaland et le Barotseland.  Et même une union Katangaise se formerait dans la partie minière du Congo belge.

Cette évolution n’ira pas sans heurts, comme on a pu le voir ces jours-ci avec les émeutes de Durban. Il n’est pas sûr qu’elle aboutisse à des relations stables. Cependant, Noirs et Blancs étant obligés de collaborer sous peine de destruction mutuelle, la formule sud-africaine n’est pas inviable en soi.

 

L’Opinion d’Oppenheimer

On a d’ailleurs tendance à exagérer l’opposition des races en Union Sud-Africaine. Dans un remarquable exposé, l’homme qui a la plus grande responsabilité dans ces régions, H. Oppenheimer, remarque :

« Il y a beaucoup plus d’unité de vues qu’il n’apparaît sur ce que doit être le développement des deux races. » Et ailleurs, il ajoute : « L’expansion économique du pays (Union Sud-Africaine et Rhodésie) a été bénéfique pour les deux races et le niveau de vie des Noirs qui est encore bien trop bas s’est relevé rapidement, plus rapidement que celui des Européens. »

C’est exactement ce que nous disions l’autre jour à propos des allégations de M. Mendès-France. Ce qui nous ramène à ce problème central des pays sous-développés, si embrouillé par les pseudo-spécialistes et les politiciens des deux continents.

 

Le Problème des Surplus Alimentaires

Chacun sait que les Etats-Unis disposent d’énormes surplus de matières alimentaires dont ils ne savent que faire et dont le stockage est très onéreux. Quand il y a tant d’affamés, dit-on, pourquoi ne les distribuent-ils pas ? Il y en a pour 9 milliards de dollars. De quoi remplir le ventre de tous. C’est que cette répartition est particulièrement compliquée. Ne parlons pas des difficultés politiques ; car les autres pays producteurs s’élèvent contre cette sorte de dumping de la générosité qui les prive de débouchés. Parlons seulement des problèmes pratiques que les Etats-Unis s’efforcent de surmonter.

Il y a d’abord les Gouvernements des peuples sous-alimentés qui ne sont pas du tout empressés à recevoir cette charité et à admettre difficilement que leurs administrés ne mangent pas à leur faim. En second lieu, il s’agit de faire parvenir ces denrées à ceux qui en ont besoin. Or, en cours de route, grâce à la corruption des fonctionnaires, des accapareurs s’en emparent pour en tirer profit. De plus, l’absence de moyens de transport rend cet acheminement incertain. De grosses pertes sont inévitables.

Mais le plus gros obstacle est l’absence d’entrepôts pour accumuler les marchandises avant de les distribuer. Dans les pays tropicaux, elles se gâtent rapidement : il est impossible d’opérer des répartitions importantes, faute de silos. Mais encore, la plupart des peuples sous-alimentés sont habitués au riz ou au millet. Il n’est pas aisé de changer leurs habitudes et de leur faire accepter du blé ou du maïs. Enfin, il faut tenir compte des frais de transport, du frêt parfois difficile à trouver, etc. Malgré ces difficultés, le Département de l’agriculture américain et l’International Coopération Administration ont pu décharger tant soit peu les greniers. On conçoit d’après ce que nous venons de voir qu’ils auront quelque peine à les vider.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1959-06-13 – La Politique et les Pays sous-Développés

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Le Courrier d’Aix – 1959-06-13 – La Vie Internationale.

 

La Politique et les Pays sous-Développés

 

Le chancelier Adenauer renonce à la Présidence de la République fédérale. L’événement inattendu, bien que le bruit en courut depuis quelque temps, a provoqué quelque émoi à Bonn surtout.

 

Les Causes du Retrait de la Candidature du Chancelier Adenauer

Les raisons en sont assez claires. Venu à Washington pour les obsèques de Foster Dulles, Adenauer a conféré avec le président Eisenhower. Cet entretien l’a convaincu de la confiance dont il jouit aux Etats-Unis et des craintes qu’on éprouve qu’il ne cesse de diriger la politique allemande. Comme d’autre part le Chancelier n’a pas réussi à convaincre son propre Parti d’accepter pour lui succéder son candidat, le Dr Etzel, que les Parlementaires chrétiens-démocrates pensent, avec raison, que le prestige du Dr Erhard peut seul leur garantir leur réélection en 1961 et enfin qu’Erhard n’est pas homme à se laisser imposer des directives. Adenauer a préféré conserver le pouvoir.

Son ascendant à l’intérieur en souffrira. On se réjouissait de voir la succession redoutée du vieil homme réglée avant qu’il ne disparaisse. On comptait sur un homme plus jeune et plus souple pour adapter la politique allemande à des circonstances changeantes. On comptait sur Erhard pour améliorer les relations anglo-allemandes assez tendues depuis un an, et surtout pour ne pas donner l’impression que l’axe Bonn-Paris primait toute autre alliance. Adenauer considère que toute modification à la ligne adoptée par lui présente des risques graves. Il redoute les intrigues britanniques du côté de Moscou. Il tient pour l’unité européenne appuyée par les Etats-Unis.

A tort ou à raison, Erhard symbolise pour lui l’aventure. A Paris et à Washington on l’approuve, mais en Allemagne même, les opinions sont en conflit et surtout assez confuses. Les deux grands partis, le Chrétien-Démocrate et le Socialiste sont actuellement en proie à des crises internes. Côté C.D.U. ce sont les arrestations qui ont suivi les révélations d’espions de l’Est réfugiés en Allemagne occidentale qui entretiennent le malaise. Côté S.P.D. ce sont les relations plus ou moins ouvertes de plusieurs personnalités avec les gens de Pankow. Ces remous donnent à l’extérieur l’impression qu’il y a, dans tous les milieux, des partisans de la réunification à tout prix. Le plan socialiste, très critiqué dans le Parti même, présentait une amorce de ce genre, Adenauer veut refaire l’unité nationale sur une ligne intangible. Il n’est pas sûr qu’il y réussisse.

 

La Question des Pays sous-Développés

Le grand thème actuel, le problème du siècle, comme on l’appelle, c’est celui des pays sous-développés et des moyens à mettre en œuvre pour combler un peu l’écart qui les sépare des nations industrielles. La question fait couler beaucoup d’encre, des volumes entiers paraissent, des flots de discours se répandent et naturellement, la politique s’en mêle. Il y a comme toujours des solutions de gauche et de droite. A vrai dire, le problème est extrêmement complexe et malheureusement, la plupart de ceux qui en parlent ou écrivent, même les spécialistes, en ignorent certains aspects ou les simplifient.

 

L’Opinion de Mendès-France

« Le Monde » publie sur ce sujet un article de M. Mendès-France qui a, comme l’on sait, conféré à Londres récemment avec ses collègues de même tendance, l’anglais M. Bevan et l’italien Nenni. Ils ont élaboré ensemble une thèse de « gauche » sur la question ; l’article est curieux parce qu’il contient une série d’erreurs, ce qui montre, une fois de plus, la tendance des politiciens à parler de ce qu’ils ignorent :

« La distance qui sépare les conditions d’existence et de production dans les pays les plus retardataires et les pays les plus avancés, loin de diminuer d’années en année, s’accroît. Là on assiste à un phénomène de paupérisation croissante ».

Il est certain que les conditions d’existence dans les pays industriels ont beaucoup progressé, bien qu’il y ait encore des gens pour soutenir la thèse marxiste de la paupérisation des masses industrielles, ce qui est absurde. Mais il est également faux de prétendre que dans les pays sous-développés la condition humaine s’aggrave. Il y a depuis la guerre une amélioration presque générale, très inégale selon les pays. En Afrique noire, sans exception, le progrès a été proportionnellement plus important qu’en Europe, le niveau de départ étant bien entendu infiniment plus bas, le progrès a été surtout remarquable dans les pays coloniaux ou régis par les blancs, beaucoup plus faible dans les pays indépendants, voire nuls comme en Égypte.

Mendès-France poursuit : « Les populations arriérées ont supporté passivement leur retard et leurs souffrances : l’évolution moderne a profondément modifié leur psychologie. Elles se refusent désormais à supporter la misère, l’insécurité, l’ignorance ». Le morceau d’éloquence continue ainsi  : « Malheureusement, la principale difficulté que rencontrent les hommes qui cherchent à relever les masses sous-développées est précisément leur passivité, leur refus d’adopter de nouvelles méthodes de travail et de recevoir l’instruction ».

La force révolutionnaire colossale en marche dont parle Mendès est celle que soulève les agitateurs qui, comme en Guinée et ailleurs, déclarent préférer l’indépendance dans la misère à l’aide des « colonialistes »

Comme vient de le montrer le rapport du C.E.P.E.S. (Comité européen pour le progrès économique et social), la tâche prioritaire pour le relèvement des pays sous-développés est l’éducation. Ce qu’il faut promouvoir, c’est la qualité des hommes sans laquelle rien n’est possible. L’apport des capitaux est certes nécessaire, mais cet apport est stérile si ne lui correspond pas un effort personnel des intéressés. Au contraire, et cela s’est vu dans les pays arrosés par la manne du pétrole, l’abondance de l’argent distribué encourage la paresse ; habitué aux dons, l’indigène se refuse au travail. Au surplus, il s’en faut que toutes les populations dites sous-développées soient sensibles au progrès matériel et social et aspirent frénétiquement au bien-être comme les Occidentaux le conçoivent. Les nomades musulmans du Moyen-Orient, de nombreuses collectivités de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est, la plupart des Indiens d’Amérique du Sud se montrent hostiles à ce qui peut bouleverser leurs modes de vie millénaires. Le progrès par l’industrialisation se heurte à de profondes répugnances.

Au surplus, l’erreur des pays industriels, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest, l’erreur aussi des dirigeants ambitieux des pays dits libres est d’avoir voulu donner la priorité à l’industrialisation qui a engendré un prolétariat comme en Asie soviétique ou en Inde. La priorité doit, au contraire, être donnée à l’agriculture, et Dieu sait à quelles difficultés on se heurte dans ce domaine : répartition optimum des terres cultivables, éducation paysanne ; au lieu de cela, on construit des aciéries qui ne seront jamais rentables ou des hauts-fourneaux de village comme dans les « Communes » de Chine, auxquels d’ailleurs les gens de Pékin ont dû en général renoncer. La place nous manque pour étudier cet immense problème. Nous y reviendrons.

Ce qui nous pique, c’est de voir la politique se faire un tremplin d’une question purement humaine où précisément l’ingérence de la politique est le principal obstacle à une action méthodique et efficace, très variable d’ailleurs selon les situations et les peuples. Il n’y a ni solution de droite ni de gauche. Il ne doit pas y avoir de système capitaliste, socialiste ou communiste, mais un programme adapté à chaque territoire, réalisé par des éducateurs et des techniciens de toute origine pour donner aux hommes les moyens de se tirer par eux-mêmes de leur misère, si toutefois ils la sentent telle, et aspirent à se transformer. Le problème n’est pas, en tous cas, de faire d’un nomade du désert ou d’un paysan des tropiques un mécanicien de Détroit ou de Leningrad. A cet égard, rendons hommage aux colonisateurs-administrateurs anglais qui ont accompli dans leurs possessions une œuvre très remarquable, supérieure dans l’ordre  matériel à ce qu’ont tenté tous les autres peuples, nous-mêmes compris, ce qui n’est pas peu dire. Par exemple, au Ghana, au Nigéria, au Soudan, en Malaisie, reprenons notre petite statistique de l’autre jour sur la masse monétaire par habitant, nous lisons :

Malaisie 50 dollars (25.000 frs), Ghana 12,40 (7.500), Ceylan 10, Inde 8, Pakistan 5, à côté de Hongrie, Bulgarie, Roumanie, Pologne, de 4 à 5. Les plus sous-developpés ne sont pas toujours ceux que l’on pense.

 

                                                                                  CRITON