Criton – 1947-01-18 – Sondages

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Le Courrier d’Aix – 1947-01-18 – La Vie Internationale.

 

Sondages

 

La politique intérieure prime l’extérieure. Partout ce sont choix ou élections pour la désignation des responsables de la paix de demain. Pendant ce temps, les experts préparent la Conférence de Moscou. On fourbit les armes.

 

La Question Autrichienne

L’allusion du président Truman, dans son message au Congrès, à la libération de l’Autriche, les articles du « Times », montrent l’importance que les Anglo-Saxons attachent à la question. Ce petit pays, clef du Danube, ne peut demeurer un poste avancé soviétique. Il n’en peut davantage rester occupé dans l’état actuel d’épuisement de son économie. Les appels répétés du gouvernement autrichien ont un accent de désespoir. Plus de trains, plus de lumière, plus de travail et peu de pain. On peut s’attendre à une pression très vive des Américains sur Moscou.

 

Le Spitzberg

Sachant qu’il faudra céder sur ce point, les Russes cherchent une compensation ; l’attention des trois Grands se porte sur les terres polaires. Les Etats-Unis s’arrangent pour conserver des bases en Islande et au Groenland ; des manœuvres d’hiver de l’armée américaine se déroulent dans l’Alaska ; les Russes prennent ombrage de ces tentatives, ont émis des revendications sur le Spitzberg ; le gouvernement norvégien, avant de répondre, consulte Londres. Le statut de l’île étant régi par un acte international, il y a peu de chances pour que les Russes puissent installer des bases militaires.

 

L’Italie

Le grand événement est la scission du parti socialiste italien. La fraction de droite dirigée par Saragat et Matteotti se constitue en parti indépendant, type labour ou S.F.I.O., tandis que Nenni demeure à la tête d’un parti d’unité prolétarienne, favorable à la collaboration avec les communistes. Sa faiblesse numérique semble le vouer à une absorption rapide par le parti frère. L’événement qui a soulevé un grand tumulte n’est pas sans rapport avec l’échec de Nenni à Londres où sans doute, on mettait comme condition à tout appui anglais une prise de position nette contre le communisme. En même temps, la mission de Gasperi à Washington, dont le succès paraît assuré, a soulevé en Italie, tant à droite qu’à gauche, des critiques véhémentes. A gauche, on accuse le premier ministre de n’avoir rien obtenu de précis, à droite d’avoir sacrifié les intérêts de l’Italie aux exigences économiques des Américains, et d’avoir, en échange d’avantages contestables, promis la signature de l’Italie au traité de paix qui consacre sa déchéance. Malgré ces attaques Gasperi se défend d’avoir rien abandonné des droits de l’Italie à une révision future des conditions qu’on lui impose. Aucun accord n’est intervenu.

 

Les Elections Polonaises

Malgré les incarcérations de candidats d’opposition et la suppression de nombreuses listes, le parti paysan ne boycottera pas les élections. Les Anglo-Saxons multiplient néanmoins les notes au gouvernement polonais pour protester contre les élections irrégulières qui auront lieu le 19 janvier. Le gouvernement actuel, sous pression policière et intimidation terroriste, n’aurait d’après les observateurs, qu’un nombre infime de voix. Londres se serait adressé directement à Moscou pour obtenir des élections non truquées : au moment où le sort des frontières orientales de l’Allemagne va être discuté, un gouvernement national aurait plus d’autorité qu’un simple instrument aux ordres des Russes. Sur cette question de frontières, les Américains ont fait savoir que la Poméranie et le Brandebourg, régions agricoles dont l’Allemagne a besoin pour se nourrir, devaient faire retour au Reich, l’opposition Russe à ce plan ne serait plus maintenue.

 

En Allemagne

Le parti S.E.D. d’unité ouvrière, dirigé par les communistes et appuyé par les Russes, mène une vive campagne en faveur d’une Allemagne centralisée avec un parlement unique. L’accent nationaliste de cette propagande trouve un accueil favorable dans les masses et les sociaux-démocrates de Schumacher appuient dans le même sens. Les partis modérés sont assez embarrassés pour soutenir le point de vue contraire : une Allemagne fédérale avec des états autonome, selon le vœu américain. Il semble de plus en plus que cette question, et en général sur tout ce qui concerne le Reich, les Etats-Unis feront prévaloir leurs desseins.

 

Le Voyage de M. Blum

Le subit départ pour Londres du Président français a des causes multiples tant extérieures qu’intérieures. En principe, il s’agit pour la France d’obtenir du charbon, mais chacun sait que l’Angleterre en manque autant, sinon plus que nous, et que ses industries sont partiellement paralysées. Il s’agit donc du charbon allemand, de la question de la Sarre et de la Ruhr et plus encore des pétroles du Moyen-Orient. Il s’agirait même d’un projet d’union douanière franco-anglaise, prélude aux Etats-Unis d’Europe Occidentale, mais cela est une autre histoire ….

 

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Criton – 1947-01-11 – Préparatifs

 

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Le Courrier d’Aix – 1947-01-11 – La Vie Internationale.

 

Préparatifs

 

En 1946, on négociait pour sonder les intentions de l’adversaire comme à la veille d’une guerre ; maintenant que le danger est écarté, les Anglo-Saxons, tantôt unis et tantôt rivaux, cherchent à mettre dans le monde, un ordre à leur convenance laissant aux Russes une vaste sphère d’influence qu’ils espèrent réduire petit à petit.

 

La Démission de Byrnes

Malgré les appuis dont il bénéficiait, Byrnes ne s’est pas remis des attaques de Wallace et de la rancune de Truman contre lui à l’occasion de cette affaire. Le choix du général Marshall qui fut le conseiller de Tchang-Kaï-Chek en Chine signifie précisément, qu’aux yeux des républicains, Byrnes s’occupait trop du panier de crabes Européen et pas assez des pays intéressants au point de vue commercial comme le Moyen et l’Extrême-Orient. On suppose aussi que Truman est heureux de pousser les militaires dans les jambes de ses adversaires républicains et que Marshall pourrait remplacer Eisenhower, qui s’y refuse, comme candidat à la présidence de la République.

 

L’Italie

Une amusante rivalité politique a conduit M. de Gasperi, démocrate-chrétien, à Washington, tandis que Nenni, socialiste, visite Londres. C’est à qui rapportera la plus belle moisson. De Gasperi jusqu’ici paraît l’emporter. Il reviendra avec du blé et des pommes de terre et même de l’argent. Les Américains s’intéressent à l’Italie pour surveiller Trieste, les voies d’accès aux pétroles de l’Orient et en cas de conflit comme base militaire pour l’Europe Centrale.

 

Les Bases Militaires

Cette question revient sur le tapis. Les Etats-Unis n’ont pas abandonné le projet d’établissement des points d’appui stratégiques à travers le monde. Un exposé récent des demandes en ce sens comportait nommément Nouméa et moins clairement un point de l’Afrique Occidentale qui ne saurait être que Dakar.

 

La Course au Pôle Sud

Comme divertissement de fin d’année, le pôle Sud fait parler de lui. Une gigantesque expédition américaine est en route. Tous les riverains alertés ont hâtivement dressé des équipages : l’Argentine, la Grande-Bretagne, l’Australie, l’Afrique du Sud se préparent à défendre leurs droits. En France même, on se préoccupe de l’affaire ! Les Américains qui vont prospecter les richesses minières du continent austral veulent comme ailleurs, que le pays soit porte ouverte et non partagé à la manière d’un empire colonial entre les pays qui le convoitent. Il appartiendra au mieux outillé, et au plus riche. Byrd a assuré que son entreprise serait conduite de façon à ne laisser pénétrer dans l’esprit des phoques et des pingouins, le moindre soupçon d’impérialisme.

 

La Palestine

Le problème Palestinien a occupé cette semaine le premier plan ; les Anglais perdent patience, exaspéré par le terrorisme. Avant d’employer à fond la force militaire, ils ont convoqué à Londres les leaders juifs hostiles aux agitateurs. Un projet de règlement est prêt à moins que, comme celui de l’Inde, de l’Egypte et de bien des accords en Orient, il ne se dérobe à la dernière minute. En gros, il s’agit d’obliger tous les juifs responsables à lutter contre le terrorisme qu’ils réprouvent en parole, remettre le mandat anglais sur la Palestine à l’O.N.U. après pacification complète, créer ensuite un état juif sous une protection internationale. Il s’agit surtout d’associer les Etats-Unis à la solution du problème et au maintien de l’ordre établi. Les Américains nous l’avons vu, ne veulent pas s’engager directement en Moyen-Orient. Ils y sont représentés par leurs ambassadeurs, leurs navires de guerre, leurs hommes d’affaire en seigneurs fastueux et lointains comme il plait aux Arabes. Ils ne se soucient pas de se brouiller avec ceux-ci, encore moins de faire tuer des citoyens américains en Palestine ou qui créerait des complications politiques à l’intérieur. L’Angleterre risque fort de conserver le fardeau sur les bras.

 

L’Indo-Chine

On peut espérer de la nomination de Marshall aux affaires étrangères un appui plus sérieux à notre politique d’Extrême-Orient ? Car la lutte dont nous sommes victimes est un aspect du conflit international : qui l’emportera, du communiste Ho-Chi-Min désigné par Moscou pour faire un pendant à ses positions en Corée et en Mandchourie, surveiller la Birmanie et l’Inde, ou du nationaliste catholique Nguyen-Manh-ha qui a la faveur de Tchang-Kaï-Chek et de Mhalle ( ?) pour former un gouvernement vietnamien dont le pouvoir, l’amitié au Tonkin et à l’Annam s’exercerait en collaboration avec la France ? Des intrigues longues et compliquées sont à prévoir. Nous triompherons, si à Paris on ne capitule pas ….

 

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Criton – 1947-01-04 – Perspectives

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Le Courrier d’Aix – 1947-01-04 – La Vie Internationale.

 

Perspectives

 

Le repli russe terminé, on a fait le point, et la bonne humeur a fait place à de plus froides réflexions. La nouvelle étape vers la paix devrait commencer dans quelques semaines quand on abordera le problème allemand. Pour l’heure, les polémiques ont repris entre Russes et Anglo-Saxons et l’atmosphère redevient tendue.

 

Les Causes du Repli Russe

On a de plus amples détails sur les difficultés qui ont obligé Staline à céder. Nos lecteurs les connaissent. La situation alimentaire se fait de plus en plus préoccupante et le problème de la soudure à partir de mars-avril paraît insoluble. De vastes régions glissent vers la famine. La question du pétrole semble aussi difficile ; la production reste inférieure à celle d’avant-guerre, et il faudrait des machines américaines pour forer de nouveaux puits. Le charbon manque comme partout, faute d’outillage et de mineurs. De nombreux paysans ont dû être recrutés de force pour l’extraction.

 

L’Ukraine

Une puissante aspiration vers la liberté agite les peuples d’Europe Centrale. L’Ukraine, maintenant un grand pays, riche et prospère du temps des Tsars, supporte mal sa misère actuelle. On meurt de faim sur cette terre à blé. Les habitants n’ont jamais eu grande estime pour les moscovites qu’ils tenaient pour des rustres ; ils sont travaillés par des rêves d’ancienne grandeur et cette opposition donne aux dirigeants de Moscou pas mal de soucis comme un récent article de la « Pravda » en fait foi.

 

L’Accord Anglo-Américain des Pétroles

La liquidation de l’affaire d’Azerbaïdjan a été suivie immédiatement par la publication de l’accord anglo-américain sur les pétroles du Moyen-Orient. L’importance de cet accord, dont le détail est compliqué, c’est qu’Anglais et Américains, en liant leurs intérêts, s’engagent réciproquement dans une politique de défense solidaire aussi bien en Perse qu’en Palestine, en Irak et en Arabie Séoudite. Les bases nécessaires, les champs éventuels d’exploration, le tracé des pipelines, la position des raffineries seront désormais garantis par les Américains et placés sous leur contrôle : pareille communauté d’intérêts entre Anglais et Américains vaut plus qu’une alliance militaire. Elle en est la garantie. On voit que les rebelles « du parti travailliste » n’ont pas tout à fait tort quand ils accusent Bevin, malgré ses dénégations, de lier l’Angleterre aux Etats-Unis. Cela vient, au reste, après la décision des états-majors des deux pays de standardiser leurs modèles et d’échanger leurs secrets de technique militaire.

 

La Sarre

La décision française d’enfermer la Sarre dans un cordon douanier a soulevé des protestations générales : Allemandes, Russes et Anglo-Saxonnes. On nous a fait grief d’avoir transféré, sur la demande des patrons, une des usines « Bosch » de Rhénanie occupée par nous en territoire sarrois. Nous pensons qu’il s’agit là du côté anglais et américain d’une protestation de pure forme destinée à obtenir de nous quelques concessions dans l’organisation future de l’Allemagne. Il serait affligeant de penser que les Anglo-Saxons veulent s’opposer à des mesures aussi prévues que normales, alors qu’ils ont laissé les Russes démanteler des centaines d’usines et déporté des milliers de spécialistes tant en Allemagne qu’en Autriche sans faire un geste pour l’empêcher. Les Français ont un peu plus de droits aux réparations, nous semble-t-il, que les signataires du pacte de 1939.

 

Le Message Pontifical

Le Souverain Pontife a prononcé une allocution d’une profonde signification tant humaine que politique. Les graves avertissements ont un peu refroidi l’optimisme qui règne dans les chancelleries. Il doute en effet qu’une paix d’équilibre qui ne tient aucun compte du droit des peuples et des principes de la charte de l’Atlantique, un compromis laborieusement acquis par des marchandages, ne demeure précaire. Par ailleurs, le Vatican s’est énergiquement élevé contre la féroce propagande anti-religieuse qui sévit en ce moment en Italie, contre les persécutions incessantes des catholiques de Yougoslavie, contre ce qu’on appelle à Rome le « nazisme rouge » qui ensanglante et opprime le centre de l’Europe, contre ces odieuses déportations d’êtres humains que le monde présent tolère, sinistre héritage d’Hitler. Le Pape a pris également position contre le traité infligé à l’Italie qui est selon lui, non seulement une erreur morale mais une maladresse politique, et réclame qu’une porte soit laissée ouverte à des révisions futures.

 

Conclusion

En terminant, faisons nôtre ce vœu de Churchill qui fut toujours un ami de la France ou du moins ne prit parti contre elle qu’à contrecœur. Il  écrit :

« La France doit donner le signal de la liberté en Europe : d’abord parce que ceci exigera une plus grande conquête de soi-même pour le Français que pour tout autre grand peuple, et ensuite parce que la France ne peut recouvrer sa vraie gloire dans les monde par un autre moyen. »

Que ce soit notre vœu de bonne année.

 

                                                                                                           CRITON

Criton – 1946-12-28 – Epilogues

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Le Courrier d’Aix – 1946-12-28 – La Vie Internationale.

 

Epilogues

 

La misère a sauvé la paix. L’année s’achève sur la plus grande détresse que l’Europe ait connue au-delà du Rhin. Mais l’an qui vient, voit naître une espérance précise : d’une part, la capacité de production agricole et industrielle, plus par la force des choses que par l’habileté des dirigeants, atténuera rapidement les souffrances présentes ; d’autre part, la faillite ou tout au moins l’échec des plans de reconstruction en Russie, a considérablement affaibli le prestige des méthodes totalitaires des soviétiques en Europe Centrale, et partant, réduit de beaucoup les dangers d’une troisième guerre mondiale. Il y a peu de risque à prédire que 1947 sera moins dramatique que ne le fut 1946.

 

L’Entente du Proche-Orient

Le coup de force du gouvernement Persan en Azerbaïdjan, suivi d’une répression sévère des éléments révolutionnaires, la passivité des Russes dans l’affaire, ont fort impressionné le Proche et le Moyen-Orient. Du même coup, les projets déjà anciens et toujours caressés d’un bloc des pays arabes et musulmans reprennent vigueur. Tout comme en Iran où Ghavan Sultaney, le premier ministre a profité du recul Russe pour malmener ses adversaires de gauche, les dirigeants turcs ont immédiatement mis fin à l’activité politique plus ou moins pro-communiste et, sous le même prétexte, de tous les gêneurs. Cette hâte n’est peut- être pas un très heureux signe pour l’avenir.

Quand la Turquie paraissait menacée par les visées russes sur les Dardanelles, les provinces caucasiennes et les pays kurdes, les petits états arabes, préféraient leur isolement et leur neutralité ; aujourd’hui rassurés, ils reprennent les négociations dirigées d’un côté par la Turquie, de l’autre par l’émir Abdullah de Trans-Jordanie. L’Irak avec pacha Nouui est d’accord. Il s’agit de vaincre les résistances de la Syrie et du Liban, la méfiance de l’Egypte, peut être aussi quelques intrigues menées d’Arabie Séoudite.

 

Le Sandjak d’Alexandrette

La difficulté majeure vient du Sandjak d’Alexandrette aux confins turco-syriens. Ce territoire était syrien quand la Syrie était mandat français. Quand les alliés eurent besoin des Turcs, quand l’Angleterre craignit en 1939 que la Turquie comme en 1914 ne liât partie avec l’Allemagne, elle offrit aux Turcs le Sandjak que nous cédâmes. Cette générosité s’avère aujourd’hui comme un mauvais calcul : car les Syriens maintenant « libérés » veulent récupérer leur territoire et les Turcs s’y refusent. En sorte que le bloc arabe qui est le but de la politique anglaise en Moyen-Orient, risque d’échouer sur cet écueil.

 

L’Affaire Grecque

La lutte sanglante aux frontières Nord de la Grèce s’atténue : les rebelles se rendent par petits groupes et les Russes à New-York ont dû accepter et faire accepter aux Yougoslaves et aux Bulgares qu’une commission d’enquête internationale fut envoyée sur place pour contrôler la situation. Il est probable que lorsqu’elle arrivera fin janvier, la paix sera rétablie et les insurgés introuvables. Le second épilogue d’un conflit majeur a été très vivement ressenti par les satellites de Moscou où l’agitation politique se développe. L’opposition renaît malgré la répression. Tito et Dimitrov en sont déçus.

 

Congrès Pan-Slave à Belgrade

Le Panslavisme est un vieux mythe des Tsars que les Soviets ont volontiers repris à leur compte. En fait, la famille slave a toujours abrité, plus de haines que d’amitiés et l’on ne sera jamais bien sûr que Serbes et Croates, Polonais et Tchèques fraterniseront sincèrement. Le Maréchal Tito espérait bien que ses visites à Varsovie, à Prague et à Sofia aboutiraient à une fédération de républiques slaves sur le modèle de l’U.R.S.S. Mais la défection tchèque paraît aujourd’hui certaine. Ce pays regarde vers Vienne et Budapest et non plus vers Moscou et Belgrade. Il compte sur l’appui Anglo-Saxon pour acquérir, grâce à sa solide structure économique, la direction d’un nouveau bloc danubien au cœur de l’Europe.

 

En Pologne

En Pologne aussi, l’opposition se manifeste, le gouvernement Bierut ne représente guère que l’autorité de l’occupant russe ou quelques noyaux politiques. Contre lui se dresse l’Eglise catholique et le parti paysan de Mikoleychik, celui-là de tendance très progressiste mais fortement nationaliste. Partisan de la réforme agraire, il déplore seulement que la propriété rurale ait été tellement morcelée qu’elle rend difficile une exploitation rationnelle. Il s’appuie, comme le parti hongrois des petits propriétaires, sur le moyen exploitant et le fermier qui dispose d’étendues suffisantes. L’Eglise, sous l’autorité du cardinal Hlond, jouit d’un grand prestige par son attitude nationale, sa résistance à l’Allemand, aux mouvements anti-religieux et aux tentatives de prosélytisme de l’Eglise orthodoxe récemment poussée par les Russes.

Les Anglo-Saxons de leur côté, s’opposent à des élections qui ne seraient pas libres : la question se concrétise ainsi : le parti paysan boycottera-t-il ou non les élections prochaines ? Dans l’affirmative, le gouvernement nouveau privé de l’appui anglo-saxon et dépendant d’un secours que les Russes ne sont pas en mesure de fournir, ne pourrait sortir le pays de sa détresse économique ; le temps travaille pour la liberté.

 

                                                                                                CRITON

 

Criton – 1946-12-21 – Changement de Tactique

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Le Courrier d’Aix – 1946-12-21 – La Vie Internationale.

 

Changement de tactique

 

Les événements de la semaine permettent de comprendre ce qui s’est passé à New-York lorsque la politique Russe s’est brusquement pliée aux désirs américains.

 

Le Dîner du 23 Novembre

Après des mois de discussions stériles Byrnes ayant conféré avec Bevin, a invité Molotof au fameux dîner ; la patience des anglo-saxons était à bout. Un ultimatum particulièrement énergique a dû être posé. Le lendemain, Molotof cédait sur toute la ligne.

 

Les Evénements de Perse

Cette évolution n’est pas aussi brusque qu’il semble ; nous avions noté, au moment où la pression russe s’exerçait le plus fortement sur le gouvernement de Téhéran, le calme des Britanniques ; au jour fixé, les troupes gouvernementales de l’Iran ont marché sur Tabriz, la capitale de l’Azerbaïdjan. Moscou prétend que quarante bombardiers américains les escortaient ; en quarante-huit heures, les révolutionnaires déposaient les armes, le gouvernement « populaire » autonomiste d’Azerbaïdjan s’éclipsait ; la foule acclamait les soldats du Shah ; Peschevari, le chef des rebelles fuyait vers Bakou ; les Russes n’avaient pas bougé. Le parti Tudeh, pro-russe, était dissous ou malmené dans l’ensemble du pays. Commentaires discrets de la presse et de la radio soviétique. A Londres comme à Washington, consigne du silence. Cet événement capital, d’un commun accord, passait presque inaperçu. Les conséquences, cependant sont énormes : perte de prestige de la Russie dans tout le Proche-Orient. La Turquie et les petits rois des pays arabes qui craignaient pour leurs privilèges relèvent la tête et se sentent rassurés ; la prépondérance américaine a fait sentir son poids.

 

L’Allemagne, l’Autriche et l’Italie

Pendant les semaines et les mois qui vont suivre, un plan de réorganisation de l’Europe va être réalisé. Il est certain que les grandes lignes en sont arrêtées et Moscou a dû acquiescer. La France, de son côté, ne pèsera pas lourd et devra s’incliner. Un point capital acquis : la libération prochaine de l’Autriche et l’évacuation parallèle de l’Italie. La question allemande est encore obscure.

 

Une Nouvelle Autriche-Hongrie

La destruction de la double monarchie, fâcheuse erreur de 1918, serait, dit-on, bientôt réparée. Une fédération, une union économique tout au moins se constituerait comprenant l’Autriche, la Hongrie et la Tchécoslovaquie. Le président Benes qui avait trop misé sur Moscou est tombé malade. On envisage sa retraite définitive. Ce nouveau groupe d’Etats  serait un centre puissant d’attraction pour les voisins, Pologne au Nord, Yougoslavie au Sud. On ne sait encore si les exigences américaines iront jusqu’à repousser l’influence Russe hors de ces pays. Par ailleurs, un important secours va venir des Etats-Unis sauver les affamés de Roumanie, et le chef du gouvernement a prononcé de bonnes paroles à l’adresse des Anglo-Saxons. Les Américains vont récupérer leurs concessions pétrolifères. Le rideau de fer n’est plus. Même en Grèce, on enregistre une amélioration significative et l’Albanie a été mise au pas par les Anglais après les incidents du détroit de Corfou.

 

La Politique Anglaise en Allemagne et en Italie

On sait avec quelle ténacité l’Angleterre cherche à remettre sur pied une Allemagne favorable, tant au point de vue commercial qu’au point de vue politique : on a eu connaissance ces jours-ci d’un vaste plan britannique de réorganisation pour l’Allemagne et l’Italie, par lequel les Anglais qui luttent pour s’assurer des marchés d’exportation, prendraient en charge une partie de la reconstruction de ces pays qui se ferait avec des capitaux et des marchandises venus d’Angleterre ; les profits futurs de ces industries reconstituées alimenteraient un courant stable d’échanges entre les pays ex-ennemis et le Royaume-Uni. Cela explique les relations plutôt maussades entre la France et l’Angleterre, et certains changements de personnes au Quai d’Orsay. Les intérêts français seraient volontiers sacrifiés à ces plans profitables.

 

L’Interview Crossman

Faisant pendant aux interviews libéralement accordées à la presse anglo-saxonne par M. Thorez, le chef des « rebelles » du parti travailliste anglais a parlé au « Monde ». La politique de Bevin dans la pure tradition anglaise, y est vivement critiquée au nom des principes du socialisme qui ont un petit accent moscovite. C’est la première fois qu’on voit apparaître en Angleterre un plan politique basé sur des principes idéologiques susceptibles d’entrer en conflit avec les intérêts nationaux jalousement et égoïstement défendus jusqu’ici. Est-ce le premier symptôme d’un mal que nous connaissons bien ?

 

Le Discours Byrnes

Car il ne faudrait pas croire que la récente reculade de Moscou ouvre une ère nouvelle. M. Byrnes dans la péroraison de son discours à propos des pourparlers sur le désarmement nous en avertit : « La souveraineté d’un état peut être détruite non seulement par les armes, mais encore par la guerre des nerfs et une pénétration politique organisée. La paix du monde dépend plus de ce qui est dans nos cœurs que de ce qui est inscrit dans les traités ». Ainsi soit-il.

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1946-12-14 – La Rencontre de Paris

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Le Courrier d’Aix – 1946-12-14 – La Vie Internationale.

 

La Rencontre de Paris

 

Les Russes ont accepté l’invitation de Bevin et Bidault pour établir en commun le plan à proposer aux Américains. Cette nouvelle qui a fait sensation, a été accueillie apparemment avec satisfaction. Certains auraient, en secret, préféré un refus, à Londres surtout. Mais les Russes ont senti le piège et après avoir violemment critiqué le plan Marshall, ils en ont reconnu l’intérêt, sous réserves toutefois…

 

Les Raisons de Moscou

Le coup d’État en Hongrie, la fuite du premier Nagy aux Etats-Unis avaient vivement ému l’opinion mondiale. Bevin suivi quelques jours après par Attlee avait manifesté leur indignation et dans un discours qui a fait sensation, le chef des rebelles travaillistes, Crossman avouait qu’il s’était trompé sur la bonne foi des Soviets et se ralliait à la ferme politique de Bevin. Aux Etats-Unis, comme bien on pense, les événements de Hongrie ont été exploités à fond. Isolée moralement, la Russie, en refusant de collaborer à la reconstruction de l’Europe avec l’aide américaine s’enfermait définitivement derrière le rideau de fer. Peut-être était-ce ce que l’on désirait au fond dans l’autre camp. C’était alors laisser le champ libre aux Anglais en Europe Occidentale et perdre tout contrôle sur l’ouest de l’Allemagne et l’arsenal de la Ruhr. Mais l’effet d’un tel refus aurait surtout été désastreux dans les pays conquis, Yougoslavie, Pologne, Roumanie et Bulgarie où l’opposition, malgré des persécutions farouches, reste forte, où la misère croit, où la population voit en rêve la pluie de dollars. C’eut été enfin perdre tout contrôle sur la Tchécoslovaquie qui ne pouvait pas refuser les secours américains.

 

La Conférence

Donc Molotov sera à Paris. Il est peu probable qu’il y fasse une obstruction systématique comme à Moscou. Bevin et Bidault pressés par le besoin sont décidés à aboutir. On sait à Washington que pour l’économie européenne, chaque jour compte, tant l’effondrement menace. Molotov n’aura aucune peine cependant à retarder la préparation du plan sans faire pour cela preuve de mauvaise volonté. Il présentera les besoins russes en chiffres exorbitants qui obligeront à des rabais ; l’essentiel serait d’effrayer le Congrès américain qui décide souverainement par des charges excessives et de retarder jusqu’en 1948 un vote sans lequel rien ne peut être entrepris.

 

L’Opposition aux Etats-Unis

Car il ne faut jamais perdre de vue que les propositions Marshall sont faites par un Gouvernement Démocrate dont les décisions dépendent du bon vouloir d’un Congrès Républicain. Déjà l’inévitable M. Hoover, soutenu par la fraction la plus obtuse du Parti républicain, alerte le contribuable américain qui en dernier ressort doit payer les secours à l’Europe. Ils voient la situation en comptable. On va avancer de l’argent à fonds perdu à des gens qui ne remboursent jamais. M. Hoover en sait quelque chose qui fit prêter à l’Allemagne par les hommes d’affaires de son Parti, quelques milliards de dollars qu’ils perdirent en 1931. Il faudra donc présenter les besoins européens avec tact, non en dollars ce qui effraye mais en machines et en blé, ce qui plaît aux producteurs d’outre-Atlantique. En définitive, nous pensons que les Russes s’arrangeront pour montrer l’insuffisance des crédits américains et laisser les pays satellites sur l’impression que ces secours sont stériles. Les espoirs des peuples seraient déçus, c’est là l’essentiel.

D’autre part, il serait assez curieux de voir les Etats-Unis avancer quelque chose aux Russes alors qu’ils vont, sous prétexte de préserver les ressources nationales, suspendre leurs exportations de pétrole en U.R.S.S. !

 

Les Grèves

Tout cela est fort intéressant, surtout pour les pays au bord du gouffre qui attendent d’un secours leur salut, mais ne change rien au fond de la lutte chaque jour plus âpre entre les deux blocs. Les Bolchévistes continuent sur le plan des grèves à remporter partout des succès. Ils tiennent par là en France et en Italie le sort de la monnaie et par là, de l’édifice social même. En Angleterre, la production de charbon diminue, des grèves sporadiques éclatent, l’absentéisme recommence.

 

Le Labour Bill

Aux Etats-Unis, la cause révolutionnaire vient d’être servie par la nouvelle loi sur les relations du travail et de l’entreprise dite Taft-Hartley Bill, qui restreint les pouvoirs des associations ouvrières et soumet le droit de grève à des restrictions sérieuses. Poussés par le groupement des industriels qui les fait élire, les Républicains avaient hâte de voter cette loi : ils l’ont fait malgré le veto du président Truman.

Malgré une certaine hésitation du public hostile aux grèves, mais soucieux de toutes les libertés, le résultat ne s’est pas fait attendre : mineurs et dockers quittent le travail et les bateaux pour l’Europe peuvent attendre.

 

L’Invasion de la Chine

Bevin nous avait prévenus que la situation en Extrême-Orient allait vers le pire. Le gouvernement Tchang-Kaï-Chek, depuis qu’il a été abandonné par les Américains, se désagrège et les défaites militaires se succèdent. Les communistes font de rapides progrès ; la Mandchourie est reconquise. A l’autre aile, les Mongols qui sont doublés par les Russes, ont envahi le Sin-Kiang  sur lequel veillaient naguère les Américains. En quelques bonds, ils menacent le Sud de la Chine. Tchang-Kaï-Chek proteste en vain. On sent que là-bas quelque chose s’effondre ….

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1946-12-07 – Jeux de Patience

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Le Courrier d’Aix – 1946-12-07 – La Vie Internationale.

 

Jeux de Patience

 

Depuis plusieurs semaines, on scrutait le ciel nuageux de la diplomatie dans l’attente d’un éclaircie : de ci, de là, apparaissait un coin bleu vite recouvert de nuées sombres. Beaucoup de bruits circulaient. Les espoirs sont jusqu’ici déçus et l’actualité tourne autour de problèmes secondaires pour alimenter la chronique et permettre aux questions graves de mûrir.

 

Le Désarmement

Serpent de mer des journaux, le désarmement entretient la conversation. Que de fois en pleine préparation militaire ce vieux thème est revenu ! Chacun entendait détruire l’arme qu’il redoutait chez l’adversaire. Même jeu aujourd’hui. Molotov propose un plan dont la première réalisation tend à détruire les bombes atomiques disponibles et de proscrire leur fabrication ; Les Anglo-Saxons qui redoutent l’infanterie russe voudraient qu’on réduisit d’abord les effectifs et que des missions de contrôle circulassent librement pour les dénombrer. Molotov veut qu’on enquête sur les forces stationnées en pays alliés, comme la Grèce où sont les Britanniques à l’exclusion des pays ex-ennemis où sont les Russes. Le jeu peut continuer. Personne ne pense sincèrement qu’on pourra s’entendre sur un programme efficace.

Mais on n’a pas fini d’en parler.

 

La Guerre des Bandes

Les hostilités invisibles et inavouées prennent une extension grave. C’est une véritable guerre qui se livre dans le Nord de la Grèce. On vise à couper la région de Salonique et le littoral de la mer Egée de la péninsule, et d’autre part de refouler les Grecs de la Macédoine occidentale pour souder les Bulgares et les Yougoslaves, alliés de Moscou. La poussée Russe vers la Méditerranée se fait conjointement par les démarches et des menaces diplomatiques, et des coups de mains de bandes mercenaires. Pression lente et habile qui évite d’être trop forte pour ne pas donner prétexte aux troupes anglaises à une intervention. La Grèce est grignotée, démoralisée. On compte sur la lassitude pour aboutir ; de façon générale, toute la politique actuelle est une course d’endurance où les Russes espèrent faire accepter à leurs adversaires une situation de fait qu’ils auront amenée au point voulu par une lente et insensible progression, que ce soit en Perse, aux confins turcs, en Grèce ou à Trieste, en évitant qu’incident trop marqué ne provoque une réaction.

 

Les Conflits Slovaques et Hongrois

Un état de guerre existe aussi dans cette région mouvante entre la Hongrie et la Slovaquie et se prolonge jusqu’en Russie subcarpatique que les Tchèques ont cédé. Fascistes et communistes d’une part, Hongrois chassés de Slovaquie, Slovaques chassés de Hongrie échangent des coups. Des bandes d’Ukrainiens blancs font partie des belligérants. Les Russes se plaignent bruyamment de cette résurgence des troupes fascistes dont les armes sont anglo-saxonnes. Situation confuse et dramatique dans ces pays ravagés. Luttes de désespoir chez les expulsés, luttes politiques en même temps et même raciales ; car les derniers juifs viennent y périr victimes des deux camps.

 

La Démission de Tchang-Kaï-Chek

La démission pathétique du grand chef de la Chine a été un événement particulièrement surprenant où se mêlent, de façon peu compréhensible pour nous, les raisons politiques et mystiques. Fidèle au testament de son maître et ami Sun Yat Sen, le père de la révolution chinoise qui voulait qu’une dictature provisoire ne durât pas plus de quinze ans pour que les chinois pussent ensuite se gouverner selon des institutions fondées sur la souveraineté populaire, Tchang-Kaï-Chek, les larmes dans la voix, a déclaré que les délais déjà fort dépassés ne souffraient plus de sursis. Derrière cette décision, la pression américaine se devine. Il répugne aux Etats-Unis de paraître soutenir une dictature ; ils pensent aboutir à une union nationale des chinois que la présence de Tchang-Kaï-Chek rendait décidément impossible. La lutte des communistes contre le maître du pays était trop facile à entretenir devant un régime d’aspect autoritaire et les Russes n’y manquaient pas. Un nationalisme populaire peut avoir plus de chances de faire front contre l’ingérence étrangère venue du Nord. Pour les Américains, le dollar, en Chine surtout, sinon leur personne, sera toujours « persona grata ». Mais tout cela demeure suspect, Tchang-Kaï-Chek est-il bien parti ? Ou attend-il qu’on le rappelle ? La subtilité chinoise défie les pronostics.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1946-11-30 – Impatiences Populaires

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-30 – La Vie Internationale.

 

Impatiences Populaires

 

Sur la scène diplomatique, à Lake Success, les discussions s’éternisent. Un journaliste a calculé qu’au train actuel, les traités avec l’Italie et les satellites de l’Axe seraient achevés en 1950 ! Cette épreuve d’endurance à laquelle Molotof soumet les Anglo-Saxons par de perpétuelles arguties et des retours en arrière, ne paraît pas lasser leur patience légendaire. Admirons-les.

 

Les Pourparlers Secrets

Il se passe certainement ailleurs autre chose. La Russie parait avoir un urgent besoin de crédits américains. Bien que la guerre des nerfs doive indéfiniment continuer, on en arrivera nécessairement tôt ou tard à un partage des zones d’influence. Les peuples impatients veulent qu’on en finisse. Bien qu’ils paraissent toujours s’intéresser aux Balkans, à la Hongrie, à la Pologne et à Trieste, les Américains se résigneraient à abandonner ces positions difficiles à tenir contre un règlement favorable du problème allemand et autrichien. Un marchandage serré se poursuit.

 

La Position Tchéco-Slovaque

L’événement capital de la semaine a été l’accord entre les Etats-Unis et la Tchécoslovaquie. Nous avons toujours considéré ce pays comme le baromètre de la situation, et son évolution vers la Russie nous paraissait il y a deux ans significative pour l’avenir. L’évolution inverse ne l’est pas moins. Les Etats-Unis avaient promis un crédit de 50 millions de dollars, sous condition. Ce crédit, d’abord consenti, avait été refusé. Les Tchèquies, pour l’obtenir enfin, se rallient au système d’échanges multilatéraux qui est la formule commerciale américaine, au lieu des échanges bilatéraux qui est celle des pays autarchiques, en particulier des Soviets. La Tchécoslovaquie s’ouvrira donc aux échanges mondiaux et cessera économiquement de dépendre de Moscou ; le rideau de fer ne se fermera donc pas sur elle. Il est certain qu’en s’accordant sur ce point capital, Prague a obtenu le consentement de Moscou. Les Américains useront de toute leur puissance pour se réserver le libre accès de l’Allemagne et de l’Autriche à leur pénétration commerciale.

 

Situation Intérieure des trois Grands

Il devient de plus en plus net que le monde, loin de se dégager progressivement des difficultés de l’état de guerre, se trouve aux prises avec des problèmes insurmontables. Une fois de plus se confirme l’adage qu’il est plus aisé de conduire la guerre que d’organiser l’état de paix. Cette fin d’année 1946 marque le sommet d’une crise d’adaptation plus violente que jamais : conflits sociaux en Amérique, crise politique en Angleterre, hausse vertigineuse des prix partout, désordre économique en Russie, difficultés alimentaires toujours égales qui vont de la pénurie à la quasi famine, on peut en conclure que les méthodes employées par les divers gouvernements, pour variées qu’elles soient, aboutissent à une situation chaotique à peu près similaire qui les condamne toutes. Un Américain constatait récemment que c’est peut-être en France où les mesures prises ont été le moins opérantes que la situation est la moins mauvaise, l’initiative individuelle, en tournant les règles, a réussi à maintenir un semblant d’ordre naturel. Ce triste bilan a son bon côté. La lassitude et le mécontentement des masses, le discrédit des dirigeants rendent difficile des opérations d’envergure et un effort militaire. Le spectre de la guerre qui s’était approché de nous s‘éloigne un peu. Le climat n’y serait point favorable.

 

La Grève du Charbon

La vague de grèves qui a paralysé les Etats-Unis depuis l’armistice tourne à l’épreuve de force. En traduisant le chef de syndicat Lewis devant les tribunaux, le Gouvernement américain soulève un problème de droit et un problème de conscience … Aux Etats-Unis, le droit à la grève, le droit à ne pas travailler si les conditions de travail ne conviennent pas, est chose sacrée. Le travail non consenti est une atteinte à la liberté humaine. En sorte qu’il n’est pas sûr que Truman ait mobilisé l’opinion contre les mineurs. L’affaire revêt une importance énorme. Revenu un conflit entre les travailleurs et l’autorité de l’Etat, entre la liberté et le salut de la communauté, la décision qui en sortira, si elle était nette, ce qui est d’ailleurs peu probable, peut avoir une influence décisive sur l’avenir de l’Amérique. Elle est suivie avec passion par l’opinion de tous les peuples.

 

La Crise Anglaise

Les choses tendues entre les « rebelles » et la majorité travailliste, pour être moins publiques, continuent. Les conservateurs qui croyaient tirer profit de la crise ont été déçus. Les élections partielles qui ont eu lieu ces jours-ci ne les ont pas favorisés. Par contre, le parti libéral qu’on croyait mort ressuscite et gagne des voix. La déception générale se traduit comme ailleurs par des abstentions massives. Les Anglais supportent surtout très mal le maintien sous les drapeaux de près de 1.400.000 hommes. Malgré l’opposition de Bevin et d’Attlee à une démobilisation plus étendue, la pression des pacifistes s’accroit. En Amérique aussi, la motion votée par les syndicats contre la politique impérialiste montre l’impopularité profonde des luttes de prestige et d’influence auxquelles se livrent les diplomates. Il est probable que si les Russes étaient libres d’exprimer leur sentiment, ils le feraient dans le même sens.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1946-11-23 – Temps Difficiles

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-23 – La Vie Internationale.

 

Temps Difficiles

 

En l’absence d’événements notables on continue à s’entretenir des négociations secrètes auxquelles nous avons fait allusion, entre l’Amérique et la Russie qui tendraient à un vaste et définitif accord qui aurait pour base un partage du monde en zones d’influences. On prétend que l’Europe serait plus ou moins abandonnée par les Etats-Unis à la prépondérance soviétique, tandis que la Russie cèderait dans le Pacifique et l’Extrême-Orient. C’était, on s’en souvient, le fond des projets Wallace. Certains faits, comme la restitution d’une partie de la flottille danubienne aux Hongrois, certains propos conciliants de Molotof dans l’affaire de Trieste et dans le statut politique de l’Allemagne, appuieraient ces rumeurs.

Nous n’en informons nos lecteurs que par souci d’objectivité, sans trop y donner créance, pour notre part.

 

Difficultés Intérieures

On peut penser toutefois que les difficultés majeures qui assaillent, de plus en plus les trois Grands, pour ne rien dire du quatrième, les rendront plus disposés à s’entendre.

 

La Crise Anglaise

A l’intérieur du parti travailliste une scission se dessinait depuis longtemps. Nous avons, dès l’origine, suivi le développement. Elle a été rendue publique cette fois par le dépôt à la Chambre des Communes d’une motion de censure contre la politique extérieure de Bevin. Cet acte de défiance d’une fraction du Labour-Party contre ses propres dirigeants a recueilli 58 signatures. Le débat en cours a soulevé une vive émotion en Angleterre. Comme pour l’affaire Wallace, si l’on n’about pas d’emblée à une crise ministérielle, néanmoins les conséquences s’étendront en profondeur.

On reproche à Bevin et à Attlee qui le couvre, de soutenir Franco en Espagne, d’appuyer la Grèce, les éléments réactionnaires et de soumettre la politique de Londres aux volontés de Washington. Bref, de faire la politique de Churchill et non celle d’un gouvernement socialiste. D’ailleurs, l’approbation donnée par les conservateurs, Eden en tête, à la politique de Bevin, contribue à embarrasser le gouvernement. Il est probable qu’après avoir tenu tête aux « rebelles » et stigmatisé ceux qu’on appelle « crypto communistes », Attlee leur donnera en partie satisfaction après avoir triomphé d’eux sur la scène politique : Bevin, pour raison de santé se retirera. Cela fait, son successeur reprendra sa politique. Rien de changé sinon de défiance entre Américains et Anglais.

 

La Crise Américaine

Si l’isolationnisme est mort, un solide ressentiment des querelles européennes et de la politique idéologique du vieux monde demeure chez les républicains d’Amérique ; un sentiment anti-britannique violent : pas un homme, pas un dollar pour sauver l’Empire britannique. Cependant, les républicains, malgré leur victoire électorale, se font modestes et conciliants, ce qui contraste avec leur suffisance coutumière de gens arrivés. Ils sentent les difficultés intérieures énormes qui paralysent l’activité des Etats-Unis. Ils craignent  d’être aussi impuissants que Truman à ramener l’ordre dans le monde du travail et partageraient volontiers les responsabilités avec leurs adversaires. Les grèves rebondissent : avec celle du charbon qui commence, c’est toute l’activité économique, non seulement des Etats-Unis mais de l’Europe, de la France en particulier, qui est menacée. L’opinion, l’Américain moyen s’irrite : las d’accuser les politiciens, il voit partout la main de Moscou.

La psychose anti-communiste prend un caractère agressif et hystérique, comme souvent là-bas. Les Américains préfèrent voir un noir complot contre leur sécurité et leur bien-être, là où il n’y a que la méconnaissance d’une simple loi économique. Il y a des grèves parce que les prodigalités de la guerre ont fait perdre au dollar les 4/5 de sa valeur et que la course entre les prix et les salaires durera tant que les prix ne seront pas en harmonie avec le pouvoir réel d’achat de la monnaie.

 

La Crise Russe

A voir profondément les choses, la crise Russe a exactement les mêmes causes. Sur la foi des statistiques de ses bureaux, Staline avait promis la suppression de la carte de pain. Or le paysan mal nourri, condamné à un dur labeur, opprimé par ses maîtres fonctionnaires, comme jadis par les intendants, se révolte et ne produit pas. Le blé n’existait que sur le papier on a dû non seulement conserver la carte, mais réduire la ration. Des régions entières attendent, pour ne pas mourir de faim, un wagon de farine. On a dû procéder aussi à une dévaluation intérieure du rouble rongé par l’inflation ; les salaires inférieurs ont doublé, mais les prix ont été triplés en sorte que le niveau de vie des ouvriers déjà très bas, sombre encore. Enfin pour abaisser les  prix du marché noir officiel, on vient ces jours-ci, sous une forme déguisée, de rétablir le commerce libre semi-privé, un peu comme l’avait fait Lénine lors d’une crise précédente ; les coopératives de consommateurs auront le droit de concurrencer les magasins d’Etat en stimulant la production par l’attrait du profit. Un oukase dans ce sens fait argument des avantages et des bienfaits de la concurrence. !

Les lois élémentaires de l’économie jouent pour tous les régimes. La planche à billets n’a pas de couleur politique.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1946-11-16 – Les Trois Mondes

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-16 – La Vie Internationale.

 

Les Trois Mondes

 

Plus que la semaine passée, si possible, la nouvelle Conférence de New-York languit. On revient sur de vieux accords, sans grande portée. On discute encore du traité de paix avec la Finlande !

 

L’Affaire Tito-Togliatti

Un coup de théâtre est venu cependant animer la scène internationale : le député communiste italien Togliatti, à la veille des élections municipales dans la péninsule et des « élections » yougoslaves, est allé chez Tito conclure un accord personnel sur Trieste. Tandis que Moscou paraissait discuter à New-York le statut de Trieste, ville internationale, Tito offrait Trieste à l’Italie. Mais en échange, il prenait Gorizia. Moscou qui au début avait poussé à la solution internationale pour avoir regard sur la place, comprit qu’il serait plus facile d’en éliminer les Italiens que les Anglo-Saxons surtout si Gorizia, clef stratégique de la Vénétie Julienne et porte des cols qui mènent d’Italie en plaine Danubienne, devenait yougoslave. L’affaire paraît avoir échoué ; le cabinet italien, après d’orageux débats, a refusé l’offre et renvoyé, ou plutôt laissé l’affaire de Trieste aux quatre Grands. Les remous politiques en Italie sont vifs depuis lors, et la nouvelle entente socialo-communiste qui venait à peine d’être signée est remise en question. Pour l’heure, on va laisser mûrir le problème de Trieste, ce qui n’exclut pas une solution finale bilatérale comme le souhaitent les Soviets et peut-être, au fond les Anglo-Saxons.

 

Les Élections Américaines

Le grand point, c’est le triomphe des Républicains aux élections américaines ; succès prévu mais dont on envisage les conséquences : « Tandis que le reste du monde s’oriente soit vers un étatisme totalitaire, comme la Russie et ses satellites, soit vers un socialisme égalitaire, comme la Grande-Bretagne, les Etats-Unis ont montré qu’ils préféraient à tout dirigisme la liberté et l’initiative individuelle. » Ainsi parle Hoover, le vieux Président républicain des Etats-Unis, battu par Roosevelt en 1932. Trois mondes différents s’organisent l’un toujours féodal, malgré les étiquettes : le Russe ; l’autre un monde déjà vieux qui fut jusqu’à hier le nouveau, résolument capitaliste et libéral ; enfin le vieux monde bouleversé et transformé qui a changé de structure symbolisé par l’Angleterre d’aujourd’hui. Cette évolution divergente des trois mondes qui paraît aller en s’accentuant et qui entraîne les individus vers des modes d’existence différents ne facilitera pas la « compréhension mutuelle » que l’on souhaite en vain. Elle s’opposera de plus en plus à toute solution des problèmes économiques, financiers et commerciaux sans la coopération des peuples, de notre temps, ne peut être solidement assise. On peut cependant espérer, si la paix pouvait être maintenue, que le retour à une certaine prospérité pourrait rouvrir la porte aux échanges. C’est là le programme des Républicains américains. Loin d’être isolationnistes comme on le pensait d’après leur tradition, ils se donnent au contraire aujourd’hui pour but de ranimer les économies épuisées par la guerre et de forcer par là la collaboration internationale.

 

La Santé de Staline

L’absence de Staline aux fêtes anniversaires de la Révolution d’Octobre a ranimé les commentaires périodiques sur la succession éventuelle. Les hypothèses vont leur train : deux hommes s’affrontent. L’un, Ivanov qui a prononcé à la place de Staline le discours sur la Place Rouge, paraît être le Dauphin désigné. Son ambition, sa dureté, son dynamisme se sont révélés récemment quand il organisa la vague d’épuration qui a secoué l’économie en difficulté de l’U.R.S.S. ; son adversaire Malenkov, tient une bonne partie de l’administration civile, peuplée de ses partisans ; en face d’eux, Beria qui dirige la police, ne semble pas prêt à s’effacer, et Boulgakov à la tête de l’armée s’appuie sur les maréchaux qui n’entendent pas se soumettre au parti. Les Anglo-Saxons qui rappellent volontiers les longues années de lutte de Staline pour accéder au pouvoir absolu, espèrent qu’après lui, des rivalités analogues viendront briser l’élan de la politique soviétique. Pour l’heure, nous n’en sommes pas là, bien au contraire.

 

Le Problème Allemand

Les élections françaises viennent juste à l’heure où le problème allemand va être débattu par les quatre Grands. L’interrègne politique qui s’étendra jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement français sera-t-il mis à profit par les autres pour décider sans nous ? Les Anglais invoqueront-ils l’urgence à cause des nouvelles menaces de famine que l’hiver fera peser sur leur zone ? Cela semble difficile. Il est probable d’ailleurs que le débat sera long, d’autant que la politique Russe ne semble pas encore fixée sur ce point essentiel.

 

                                                                                            CRITON