ORIGINAL-Criton-1946-12-21 pdf
Le Courrier d’Aix – 1946-12-21 – La Vie Internationale.
Changement de tactique
Les événements de la semaine permettent de comprendre ce qui s’est passé à New-York lorsque la politique Russe s’est brusquement pliée aux désirs américains.
Le Dîner du 23 Novembre
Après des mois de discussions stériles Byrnes ayant conféré avec Bevin, a invité Molotof au fameux dîner ; la patience des anglo-saxons était à bout. Un ultimatum particulièrement énergique a dû être posé. Le lendemain, Molotof cédait sur toute la ligne.
Les Evénements de Perse
Cette évolution n’est pas aussi brusque qu’il semble ; nous avions noté, au moment où la pression russe s’exerçait le plus fortement sur le gouvernement de Téhéran, le calme des Britanniques ; au jour fixé, les troupes gouvernementales de l’Iran ont marché sur Tabriz, la capitale de l’Azerbaïdjan. Moscou prétend que quarante bombardiers américains les escortaient ; en quarante-huit heures, les révolutionnaires déposaient les armes, le gouvernement « populaire » autonomiste d’Azerbaïdjan s’éclipsait ; la foule acclamait les soldats du Shah ; Peschevari, le chef des rebelles fuyait vers Bakou ; les Russes n’avaient pas bougé. Le parti Tudeh, pro-russe, était dissous ou malmené dans l’ensemble du pays. Commentaires discrets de la presse et de la radio soviétique. A Londres comme à Washington, consigne du silence. Cet événement capital, d’un commun accord, passait presque inaperçu. Les conséquences, cependant sont énormes : perte de prestige de la Russie dans tout le Proche-Orient. La Turquie et les petits rois des pays arabes qui craignaient pour leurs privilèges relèvent la tête et se sentent rassurés ; la prépondérance américaine a fait sentir son poids.
L’Allemagne, l’Autriche et l’Italie
Pendant les semaines et les mois qui vont suivre, un plan de réorganisation de l’Europe va être réalisé. Il est certain que les grandes lignes en sont arrêtées et Moscou a dû acquiescer. La France, de son côté, ne pèsera pas lourd et devra s’incliner. Un point capital acquis : la libération prochaine de l’Autriche et l’évacuation parallèle de l’Italie. La question allemande est encore obscure.
Une Nouvelle Autriche-Hongrie
La destruction de la double monarchie, fâcheuse erreur de 1918, serait, dit-on, bientôt réparée. Une fédération, une union économique tout au moins se constituerait comprenant l’Autriche, la Hongrie et la Tchécoslovaquie. Le président Benes qui avait trop misé sur Moscou est tombé malade. On envisage sa retraite définitive. Ce nouveau groupe d’Etats serait un centre puissant d’attraction pour les voisins, Pologne au Nord, Yougoslavie au Sud. On ne sait encore si les exigences américaines iront jusqu’à repousser l’influence Russe hors de ces pays. Par ailleurs, un important secours va venir des Etats-Unis sauver les affamés de Roumanie, et le chef du gouvernement a prononcé de bonnes paroles à l’adresse des Anglo-Saxons. Les Américains vont récupérer leurs concessions pétrolifères. Le rideau de fer n’est plus. Même en Grèce, on enregistre une amélioration significative et l’Albanie a été mise au pas par les Anglais après les incidents du détroit de Corfou.
La Politique Anglaise en Allemagne et en Italie
On sait avec quelle ténacité l’Angleterre cherche à remettre sur pied une Allemagne favorable, tant au point de vue commercial qu’au point de vue politique : on a eu connaissance ces jours-ci d’un vaste plan britannique de réorganisation pour l’Allemagne et l’Italie, par lequel les Anglais qui luttent pour s’assurer des marchés d’exportation, prendraient en charge une partie de la reconstruction de ces pays qui se ferait avec des capitaux et des marchandises venus d’Angleterre ; les profits futurs de ces industries reconstituées alimenteraient un courant stable d’échanges entre les pays ex-ennemis et le Royaume-Uni. Cela explique les relations plutôt maussades entre la France et l’Angleterre, et certains changements de personnes au Quai d’Orsay. Les intérêts français seraient volontiers sacrifiés à ces plans profitables.
L’Interview Crossman
Faisant pendant aux interviews libéralement accordées à la presse anglo-saxonne par M. Thorez, le chef des « rebelles » du parti travailliste anglais a parlé au « Monde ». La politique de Bevin dans la pure tradition anglaise, y est vivement critiquée au nom des principes du socialisme qui ont un petit accent moscovite. C’est la première fois qu’on voit apparaître en Angleterre un plan politique basé sur des principes idéologiques susceptibles d’entrer en conflit avec les intérêts nationaux jalousement et égoïstement défendus jusqu’ici. Est-ce le premier symptôme d’un mal que nous connaissons bien ?
Le Discours Byrnes
Car il ne faudrait pas croire que la récente reculade de Moscou ouvre une ère nouvelle. M. Byrnes dans la péroraison de son discours à propos des pourparlers sur le désarmement nous en avertit : « La souveraineté d’un état peut être détruite non seulement par les armes, mais encore par la guerre des nerfs et une pénétration politique organisée. La paix du monde dépend plus de ce qui est dans nos cœurs que de ce qui est inscrit dans les traités ». Ainsi soit-il.
CRITON