ORIGINAL-Criton-1946-12-28 pdf
Le Courrier d’Aix – 1946-12-28 – La Vie Internationale.
Epilogues
La misère a sauvé la paix. L’année s’achève sur la plus grande détresse que l’Europe ait connue au-delà du Rhin. Mais l’an qui vient, voit naître une espérance précise : d’une part, la capacité de production agricole et industrielle, plus par la force des choses que par l’habileté des dirigeants, atténuera rapidement les souffrances présentes ; d’autre part, la faillite ou tout au moins l’échec des plans de reconstruction en Russie, a considérablement affaibli le prestige des méthodes totalitaires des soviétiques en Europe Centrale, et partant, réduit de beaucoup les dangers d’une troisième guerre mondiale. Il y a peu de risque à prédire que 1947 sera moins dramatique que ne le fut 1946.
L’Entente du Proche-Orient
Le coup de force du gouvernement Persan en Azerbaïdjan, suivi d’une répression sévère des éléments révolutionnaires, la passivité des Russes dans l’affaire, ont fort impressionné le Proche et le Moyen-Orient. Du même coup, les projets déjà anciens et toujours caressés d’un bloc des pays arabes et musulmans reprennent vigueur. Tout comme en Iran où Ghavan Sultaney, le premier ministre a profité du recul Russe pour malmener ses adversaires de gauche, les dirigeants turcs ont immédiatement mis fin à l’activité politique plus ou moins pro-communiste et, sous le même prétexte, de tous les gêneurs. Cette hâte n’est peut- être pas un très heureux signe pour l’avenir.
Quand la Turquie paraissait menacée par les visées russes sur les Dardanelles, les provinces caucasiennes et les pays kurdes, les petits états arabes, préféraient leur isolement et leur neutralité ; aujourd’hui rassurés, ils reprennent les négociations dirigées d’un côté par la Turquie, de l’autre par l’émir Abdullah de Trans-Jordanie. L’Irak avec pacha Nouui est d’accord. Il s’agit de vaincre les résistances de la Syrie et du Liban, la méfiance de l’Egypte, peut être aussi quelques intrigues menées d’Arabie Séoudite.
Le Sandjak d’Alexandrette
La difficulté majeure vient du Sandjak d’Alexandrette aux confins turco-syriens. Ce territoire était syrien quand la Syrie était mandat français. Quand les alliés eurent besoin des Turcs, quand l’Angleterre craignit en 1939 que la Turquie comme en 1914 ne liât partie avec l’Allemagne, elle offrit aux Turcs le Sandjak que nous cédâmes. Cette générosité s’avère aujourd’hui comme un mauvais calcul : car les Syriens maintenant « libérés » veulent récupérer leur territoire et les Turcs s’y refusent. En sorte que le bloc arabe qui est le but de la politique anglaise en Moyen-Orient, risque d’échouer sur cet écueil.
L’Affaire Grecque
La lutte sanglante aux frontières Nord de la Grèce s’atténue : les rebelles se rendent par petits groupes et les Russes à New-York ont dû accepter et faire accepter aux Yougoslaves et aux Bulgares qu’une commission d’enquête internationale fut envoyée sur place pour contrôler la situation. Il est probable que lorsqu’elle arrivera fin janvier, la paix sera rétablie et les insurgés introuvables. Le second épilogue d’un conflit majeur a été très vivement ressenti par les satellites de Moscou où l’agitation politique se développe. L’opposition renaît malgré la répression. Tito et Dimitrov en sont déçus.
Congrès Pan-Slave à Belgrade
Le Panslavisme est un vieux mythe des Tsars que les Soviets ont volontiers repris à leur compte. En fait, la famille slave a toujours abrité, plus de haines que d’amitiés et l’on ne sera jamais bien sûr que Serbes et Croates, Polonais et Tchèques fraterniseront sincèrement. Le Maréchal Tito espérait bien que ses visites à Varsovie, à Prague et à Sofia aboutiraient à une fédération de républiques slaves sur le modèle de l’U.R.S.S. Mais la défection tchèque paraît aujourd’hui certaine. Ce pays regarde vers Vienne et Budapest et non plus vers Moscou et Belgrade. Il compte sur l’appui Anglo-Saxon pour acquérir, grâce à sa solide structure économique, la direction d’un nouveau bloc danubien au cœur de l’Europe.
En Pologne
En Pologne aussi, l’opposition se manifeste, le gouvernement Bierut ne représente guère que l’autorité de l’occupant russe ou quelques noyaux politiques. Contre lui se dresse l’Eglise catholique et le parti paysan de Mikoleychik, celui-là de tendance très progressiste mais fortement nationaliste. Partisan de la réforme agraire, il déplore seulement que la propriété rurale ait été tellement morcelée qu’elle rend difficile une exploitation rationnelle. Il s’appuie, comme le parti hongrois des petits propriétaires, sur le moyen exploitant et le fermier qui dispose d’étendues suffisantes. L’Eglise, sous l’autorité du cardinal Hlond, jouit d’un grand prestige par son attitude nationale, sa résistance à l’Allemand, aux mouvements anti-religieux et aux tentatives de prosélytisme de l’Eglise orthodoxe récemment poussée par les Russes.
Les Anglo-Saxons de leur côté, s’opposent à des élections qui ne seraient pas libres : la question se concrétise ainsi : le parti paysan boycottera-t-il ou non les élections prochaines ? Dans l’affirmative, le gouvernement nouveau privé de l’appui anglo-saxon et dépendant d’un secours que les Russes ne sont pas en mesure de fournir, ne pourrait sortir le pays de sa détresse économique ; le temps travaille pour la liberté.
CRITON