ORIGINAL-Criton-1947-01-04
Le Courrier d’Aix – 1947-01-04 – La Vie Internationale.
Perspectives
Le repli russe terminé, on a fait le point, et la bonne humeur a fait place à de plus froides réflexions. La nouvelle étape vers la paix devrait commencer dans quelques semaines quand on abordera le problème allemand. Pour l’heure, les polémiques ont repris entre Russes et Anglo-Saxons et l’atmosphère redevient tendue.
Les Causes du Repli Russe
On a de plus amples détails sur les difficultés qui ont obligé Staline à céder. Nos lecteurs les connaissent. La situation alimentaire se fait de plus en plus préoccupante et le problème de la soudure à partir de mars-avril paraît insoluble. De vastes régions glissent vers la famine. La question du pétrole semble aussi difficile ; la production reste inférieure à celle d’avant-guerre, et il faudrait des machines américaines pour forer de nouveaux puits. Le charbon manque comme partout, faute d’outillage et de mineurs. De nombreux paysans ont dû être recrutés de force pour l’extraction.
L’Ukraine
Une puissante aspiration vers la liberté agite les peuples d’Europe Centrale. L’Ukraine, maintenant un grand pays, riche et prospère du temps des Tsars, supporte mal sa misère actuelle. On meurt de faim sur cette terre à blé. Les habitants n’ont jamais eu grande estime pour les moscovites qu’ils tenaient pour des rustres ; ils sont travaillés par des rêves d’ancienne grandeur et cette opposition donne aux dirigeants de Moscou pas mal de soucis comme un récent article de la « Pravda » en fait foi.
L’Accord Anglo-Américain des Pétroles
La liquidation de l’affaire d’Azerbaïdjan a été suivie immédiatement par la publication de l’accord anglo-américain sur les pétroles du Moyen-Orient. L’importance de cet accord, dont le détail est compliqué, c’est qu’Anglais et Américains, en liant leurs intérêts, s’engagent réciproquement dans une politique de défense solidaire aussi bien en Perse qu’en Palestine, en Irak et en Arabie Séoudite. Les bases nécessaires, les champs éventuels d’exploration, le tracé des pipelines, la position des raffineries seront désormais garantis par les Américains et placés sous leur contrôle : pareille communauté d’intérêts entre Anglais et Américains vaut plus qu’une alliance militaire. Elle en est la garantie. On voit que les rebelles « du parti travailliste » n’ont pas tout à fait tort quand ils accusent Bevin, malgré ses dénégations, de lier l’Angleterre aux Etats-Unis. Cela vient, au reste, après la décision des états-majors des deux pays de standardiser leurs modèles et d’échanger leurs secrets de technique militaire.
La Sarre
La décision française d’enfermer la Sarre dans un cordon douanier a soulevé des protestations générales : Allemandes, Russes et Anglo-Saxonnes. On nous a fait grief d’avoir transféré, sur la demande des patrons, une des usines « Bosch » de Rhénanie occupée par nous en territoire sarrois. Nous pensons qu’il s’agit là du côté anglais et américain d’une protestation de pure forme destinée à obtenir de nous quelques concessions dans l’organisation future de l’Allemagne. Il serait affligeant de penser que les Anglo-Saxons veulent s’opposer à des mesures aussi prévues que normales, alors qu’ils ont laissé les Russes démanteler des centaines d’usines et déporté des milliers de spécialistes tant en Allemagne qu’en Autriche sans faire un geste pour l’empêcher. Les Français ont un peu plus de droits aux réparations, nous semble-t-il, que les signataires du pacte de 1939.
Le Message Pontifical
Le Souverain Pontife a prononcé une allocution d’une profonde signification tant humaine que politique. Les graves avertissements ont un peu refroidi l’optimisme qui règne dans les chancelleries. Il doute en effet qu’une paix d’équilibre qui ne tient aucun compte du droit des peuples et des principes de la charte de l’Atlantique, un compromis laborieusement acquis par des marchandages, ne demeure précaire. Par ailleurs, le Vatican s’est énergiquement élevé contre la féroce propagande anti-religieuse qui sévit en ce moment en Italie, contre les persécutions incessantes des catholiques de Yougoslavie, contre ce qu’on appelle à Rome le « nazisme rouge » qui ensanglante et opprime le centre de l’Europe, contre ces odieuses déportations d’êtres humains que le monde présent tolère, sinistre héritage d’Hitler. Le Pape a pris également position contre le traité infligé à l’Italie qui est selon lui, non seulement une erreur morale mais une maladresse politique, et réclame qu’une porte soit laissée ouverte à des révisions futures.
Conclusion
En terminant, faisons nôtre ce vœu de Churchill qui fut toujours un ami de la France ou du moins ne prit parti contre elle qu’à contrecœur. Il écrit :
« La France doit donner le signal de la liberté en Europe : d’abord parce que ceci exigera une plus grande conquête de soi-même pour le Français que pour tout autre grand peuple, et ensuite parce que la France ne peut recouvrer sa vraie gloire dans les monde par un autre moyen. »
Que ce soit notre vœu de bonne année.
CRITON