Criton – 1953-07-11 – Les Fissures des Deux Blocs

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Le Courrier d’Aix – 1953-07-11 – La Vie Internationale.

 

Les Fissures des Deux Blocs

 

Si on prenait à la lettre les bouleversements qui viennent de se produire dans la politique soviétique en Allemagne Orientale, en Hongrie et en Tchécoslovaquie, on devrait conclure à une abjuration par le Kremlin des principes du communisme et à l’avènement prochain d’un nouvel ordre social en Europe centrale assez semblable à l’organisation théorique du socialisme occidental. Mais en fait, il y a loin des proclamations aux réalités. Il existe un précédent : la N.E.P. de Lénine qui n’en a pas moins abouti à la dictature stalinienne.

Devant des difficultés insurmontables, Moscou cherche à détendre les esprits et à rendre une espérance, avec l’intention de reprendre l’ancien contrôle absolu du travail et de la production quand la vague de haine aura cédé. Reste à savoir si, ce qui fut possible en Russie avec Staline le sera, sans lui, chez les satellites. Il ne semble pas jusqu’ici que les peuples, après huit ans de servitude, soient disposés à se laisser persuader par des promesses. En Allemagne surtout et probablement en Tchécoslovaquie, le mouvement de révolte ne pourra s’apaiser tout à fait.

L’histoire enseigne que les révolutions, une fois lancées, ne sont plus contenues par des concessions ou des réformes. La Terreur a commencé quand la Monarchie avait tout cédé. Sans doute, il y a aujourd’hui des tanks et une police armée en face de foules impuissantes, mais si une résistance générale passive ou souterraine parvient à s’organiser, le pouvoir ne pourra plus s’exercer, et la terreur même perdrait sa force d’intimidation devant une opposition innombrable.

 

La Réaction Américaine

C’est ce qui explique la politique de vigilance attentive et d’abstention diplomatique qu’Eisenhower et Dulles ont adoptée et qui a obligé le Gouvernement de Londres à renoncer à toute initiative pour des conversations à Quatre avec Moscou. D’ailleurs, comme nous le remarquions la semaine passée, les Russes ne manifestent aucune intention de mettre sur le tapis vert en ce moment les questions européennes. On attend toujours une invitation à négocier qui ne parait pas vraisemblable. Il faut cependant qu’avant les élections allemandes, les Soviets provoquent un choc psychologique pour renverser Adenauer. Il est probable que les événements d’Allemagne orientale ont contrarié leurs plans. Le temps qui leur reste pour les reconsidérer est assez court, et la solution n’est pas aisée.

 

La Fin du Système des Deux Puissances

Dans un article très remarqué, Walter Lippmann a caractérisé le sens des récents événements, troubles en Europe soviétisée, rébellion de Syngman Rhee en Corée, résistance du roi du Cambodge ; c’est selon lui, la fin de la toute-puissance des grands vainqueurs de la guerre. Les Etats-Unis et la Russie. Un changement fondamental de la situation historique se produit avec le réveil des nationalismes en rébellion contre une tutelle directe ou indirecte qu’ils n’ont subie qu’à cause de la prostration où la guerre les avait conduits. Le système de l’après-guerre est en train de se briser.

Les remarques sont justes et tous les faits récents les confirment. Mais cette rupture sera-t-elle plus grave pour l’empire monolithique de Moscou ou pour le leadership plus souple de Washington ?

 

L’État d’Esprit de l’Allemagne

La réponse à ce problème historique pourrait bien être donnée par l’Allemagne. Seul en effet le réveil du nationalisme allemand peut être assez fort pour ébranler le plus faible des deux empires, le Russe, et ce réveil est impressionnant. Le malheur est qu’il n’est pas seulement dirigé contre Moscou.

La motion votée à l’unanimité par le Bundestag contre le régime actuel de la Sarre, l’accès de mauvaise humeur qui a poussé la majorité des députés à refuser à la France le remboursement d’une petite dette d’assistance d’après-guerre (geste repris par la suite sous la pression du Chancelier), montre que les relations franco-allemandes se sont progressivement aigries. Il serait trop facile d’en accuser les seuls Allemands.

Il y avait un moment où, avec plus de souplesse, on aurait pu enterrer les différends. Ce moment, nous l’avons vu passer dans ces colonnes, et il est aisé de prévoir qu’il ne se répètera plus. Ce qui malheureusement a caractérisé la politique française, et cela depuis 1918, c’est qu’elle a été incapable de faire en temps opportun de petites concessions pour consentir plus tard, sous la pression des forces adverses, à de bien plus grandes. Les exemples abondent et ne sont pas limités aux rapports franco-allemands. Nous n’avons pas manqué d’hommes d’Etat pour s’en rendre compte. Aucun n’a su imposer ses vues quand il était temps.

Aujourd’hui, grâce au prodigieux redressement économique et financier de la République de Bonn, redressement obtenu à la fois par un intense labeur et une politique libérale qui avait assuré déjà la prospérité des Etats-Unis, de la Belgique et de la Suisse, l’Allemagne de Bonn a conscience de tenir en mains les conditions de son indépendance. Sans doute, il y a chez les Allemands une part d’excessive confiance en soi. Il n’en est pas moins significatif d’entendre déjà outre-Rhin des industriels qui prétendent se passer bientôt du Plan Schuman, et même de l’aide américaine.

L’Allemagne comme l’Italie de jadis, se fera par elle-même. Et cet état d’esprit un peu présomptueux sans doute, est capable de communiquer aux Prussiens et aux Saxons de l’Est la force de se libérer, sans autre appui, des Soviets eux-mêmes. Si les Allemands réussissaient, ne serions-nous pas, une fois de plus, appelés à imaginer je ne sais quelles défenses contre une force que nous n’aurions pas su nous concilier ?

 

La Raison commandait de Faire l’Europe

Si nous avons ici plaidé pour l’Europe, ce n’est certes pas par inclination. Mais la sagesse est le plus souvent d’agir contre ses tendances. Il est impossible de demander à une opinion publique de se ranger à cette sagesse-là. Il faut la lui imposer.

 

Les Soviets sont-ils sur le Déclin ?

La preuve est faite aujourd’hui que le système stalinien n’était pas aussi solide qu’on le pensait. Une partie de l’opinion incline aujourd’hui, aux Etats-Unis surtout, à croire à sa décomposition prochaine. Il se peut – et encore n’est-ce pas sûr – qu’une vaste retraite en Europe s’impose aux Russes avant très longtemps. Mais en Asie et en général dans tous les pays où les masses sont encore dans un état social quasi médiéval, le levain du bolchévisme demeurera très actif et si même le régime soviétique évoluait brutalement ou progressivement vers d’autres formes, comme cela déjà se dessine, la puissance russe, à la fois instable et cependant incoercible, continuerait à jouer dans le monde un rôle éminent.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-07-04 – Retraite Diplomatique

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Le Courrier d’Aix – 1953-07-04 – La Vie Internationale.

 

Retraite Diplomatique

 

On ne s’est pas mis en peine à Londres pour déguiser le caractère diplomatique de l’indisposition de M. Churchill. Washington ne tenait pas à cette rencontre à Trois aux Bermudes. Paris était hésitant, mais surtout Moscou après les émeutes du 17 juin en Allemagne avait d’autres visées qu’une réunion à Quatre. Il se pourrait que le débat essentiel soit porté par les Russes devant les Nations-Unies où l’influence américaine a beaucoup baissé, et où les chances de diviser le monde libre sont plus apparentes que dans un tête-à-tête avec les grands Occidentaux. On remplacera donc pour commencer la Conférence des Bermudes par une confrontation de F. Dulles, Lord Salisbury et Bidault, petite réunion qui n’engagera personne.

 

Le Fond du Débat Anglo-Américain

Il serait bon de mettre un peu de clarté sur ces divergences de vues qui opposent Londres et Washington. Personne pour des raisons de politique intérieure dans les trois pays occidentaux n’ose s’expliquer devant l’opinion. Essayons de le faire. Ce sont deux conceptions de l’avenir du monde qui sont confrontées.

 

Equilibre ou Sécurité Collective

Les Anglais d’accord quant au fond avec les Russes envisagent par des négociations successives sur une série de points de détails « piece-meal », d’arriver en Europe et en Asie à rétablir un état d’équilibre entre les forces antagonistes. Le but final est d’obtenir un compromis qui établisse des sphères d’influence où chacune des Grandes Puissances aura chasse-gardée et s’interdira de menacer celle des autres.

Equilibre que la politique anglaise a toujours cherché au cours des deux derniers siècles et qui a été régulièrement rompu par des guerres successives. Tel serait le résultat que la Conférence à Quatre atteindrait : consolider les positions acquises en attendant de s’expliquer à nouveau par les armes.

Les Américains sont complètement hostiles à ces vues. La paix ne peut être assurée par la recherche d’un équilibre plus ou moins stable entre les forces antagonistes, mais par une organisation collective à laquelle collaboreraient tous les peuples libres de leur destin et contrôlant l’action de leur gouvernement. Impossible donc de discuter tant que les pays européens et asiatiques n’auront pas été libérés de la tutelle communiste et que la parole ne leur sera rendue par des élections libres. Négocier sur d’autres bases serait capituler. Consolider l’empire communiste et préparer un nouveau conflit. Voilà le fond du problème.

 

Les Conséquences des Émeutes du 17 Juin

Les émeutes du 17 juin ont montré que l’autorité du Kremlin était précaire dans les pays satellites d’Europe, ce qui a considérablement fortifié les Américains dans l’espoir d’un effondrement sans guerre du système soviétique. Par ailleurs, l’état de résistance des peuples entre le territoire russe et le Rhin rend plus que jamais improbable une tentative d’invasion vers l’Occident. Le danger qui est allé s’affaiblissant depuis 1948 a pratiquement disparu. Il convient donc, selon Washington, d’attendre que la révolte murisse et affaiblisse le communisme jusqu’à l’obliger à céder.

 

Les Russes et l’O.N.U.

Il semble au contraire que les Russes, conscients de ces difficultés, cherchent à obliger leurs adversaires à composer ; le moyen pourrait être de porter la question allemande devant l’O.N.U. et offrir à l’opinion mondiale cette libération et cette neutralisation de l’Allemagne qu’ils ont peu de chance d’imposer à Eisenhower et à Adenauer par des pourparlers directs. Devant des offres de cette nature, le peuple allemand serait certainement séduit, et le parti social-démocrate d’Ollenhauer en ferait son tremplin électoral. Un refus des Américains mettrait ceux-ci en posture délicate devant l’Assemblée et les opinions des petites nations. Ce qui fait prévoir cette tactique soviétique, c’est l’abandon du moyen « conférence à Cinq » et un retour de confiance en l’O.N.U.

Tel serait, selon nous, la raison de cette soudaine consultation à Moscou des Ambassadeurs russes dans les grandes capitales.

 

Rôle de la France

Le rôle de la France sera très délicat dans cette affaire : l’opinion tentée au fond par un compromis qui mettrait définitivement l’Allemagne militaire hors de cause est cependant attachée à l’idée de la sécurité collective et du désarmement général qui a été jusqu’ici depuis Briand, la ligne fondamentale de la diplomatie française.

Connaissant bien cet état d’esprit et les résistances françaises que Bidault n’avait pas cachées, Churchill avait lancé l’idée d’un Locarno qui en apparence concilie les deux tendances et flatte les oreilles pacifiques.

 

L’Échec de Churchill

Tout cela est d’ailleurs du passé. Depuis la révolte de Berlin et la résistance de Syngman Rhee, la possibilité d’une conférence à Quatre est reculée à un temps indéterminé. On ne peut que regretter que pour couronner sa carrière, Sir Winston se soit exposé à un échec qui, même si les événements n’y avaient pas aidé, se serait produit pour d’autres causes.

De plus, l’opposition d’Eisenhower aux vues de Churchill s’est accrue de l’irritation provoquée aux Etats-Unis par l’insuccès électoral de M. De Gasperi et la vague de gauchisme qui a ébranlé les assises de la politique française, ce dont à Paris comme à Rome, on a rendu responsable la politique de Churchill depuis le 11 mai.

 

Les Élections Allemandes

Que se passera-t-il pour Adenauer en Septembre ? Les Etats-Unis feront tout en leur pouvoir pour maintenir en place le vieux rhénan, et empêcher le succès des socialistes. Quel que soit le résultat, la coalition qui gouverne à Bonn paraît très instable et un autre regroupement n’est guère évitable. D’ici là, le problème allemand ne sera pas soulevé, par les Occidentaux tout au moins. Il est significatif que le président Eisenhower, en énumérant les questions à débattre à la Conférence des trois ministres, a omis la question allemande. On veut laisser au peuple allemand la tâche de se libérer lui-même.

 

La Suite de l’Affaire Coréenne

Nous avouons notre embarras devant les événements de Corée. S’agit-il d’une comédie concertée entre Syngman Rhee et les commandements américains comme le prétend la radio de Pékin, ou bien le « terrible vieillard » tient-il tête à Eisenhower ? Peut-être y a-t-il un peu de l’un et de l’autre. Fort de certaines complicités dans le commandement, Syngman Rhee a libéré les prisonniers et défié la Maison Blanche, pensant que celle-ci réagirait mollement. Il semble au contraire qu’Eisenhower et Dulles voulaient donner au monde la preuve de la sincérité américaine en préférant un armistice honorable à une victoire de prestige. Quant aux Sino-Coréens ils n’ont pas voulu s’offrir au piège tendu par Syngman Rhee ; reprendre les pourparlers d’armistice serait en effet avouer qu’ils y tiennent plus qu’aux conditions qu’ils y avaient posées. Pour l’heure, ils se dérobent. Qu’adviendra-t-il ? La solution pacifique demeure la plus vraisemblable avec un petit délai et quelques millions de victimes de plus.

 

Retour des Choses

En tous cas, cette guerre de Corée qui avait été jusqu’ici un gros échec pour la politique de feu Staline est en passe de devenir un succès pour le communisme. Les événements donnent ainsi souvent des démentis aux jugements les mieux établis. Les pourparlers d’armistice et la rébellion des Sud-Coréens est comme un paquet de cordes jeté sous les pas d’Eisenhower. Son prestige en pâtit beaucoup. Aux yeux des Jaunes, la puissance américaine est mise en doute, et nous en subissons le contrecoup jusqu’au Cambodge. Il ne faut pas engager son prestige en Asie si l’on n’est pas sûr d’y faire honneur. M. Eisenhower nous vous le répétons : Mac Arthur avait raison.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-06-27 – Moscou se Découvre

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-27 – La Vie Internationale.

 

Moscou se Découvre

 

Le soulèvement populaire du 17 juin en Allemagne orientale est un événement de portée profonde et durable susceptible de modifier le cours de l’évolution politique internationale tel qu’il se dessinait depuis le discours Churchill du 11 Mai. La nouvelle tactique soviétique n’en sera pas changée pour cela, mais les buts qu’elle visait ne pourront pas être atteints aussi aisément.

 

L’Avenir de l’Allemagne selon Moscou

Pour la première fois depuis la guerre, la politique du Kremlin a été clairement exposée, particulièrement dans le discours prononcé par l’écrivain Ilya Ehrenbourg au Congrès de la Paix à Budapest. Pour préparer la réunification de l’Allemagne, un nouvel ordre social moins différent de celui de l’Ouest, doit être imposé à la zone soviétique : fin de la bolchevisation jusqu’ici pratiquée, et liquidation du gouvernement Grotewohl-Ulbricht auquel devra se substituer un ministère où domineront les transfuges des partis bourgeois comme Paul Nuschke, ex-démocrate-chrétien ; manœuvre habile, car ce genre de personnage discrédité auprès de la population aurait empêché, en cas d’élections libres, le parti d’Adenauer de recueillir des voix en zone orientale.

Par ces élections devrait arriver au pouvoir les Sociaux-Démocrates, hostiles au réarmement allemand et neutres à l’égard de l’Occident. Ce gouvernement après la chute d’Adenauer accepterait que la nouvelle Allemagne soit désarmée et indépendante des deux Blocs. Plus tard, par un noyautage progressif, on la transformerait en front populaire où les communistes auraient peu à peu repris force à la suite d’une crise économique que l’abandon de l’aide américaine, les difficultés de la reconstruction et surtout la démagogie socialiste, auraient fatalement amené.

La nouvelle Allemagne aurait alors eu besoin de renouer étroitement avec l’Est pour retrouver son équilibre et des débouchés commerciaux. Les démêlés avec la France, la question sarroise auraient fait levier pour ramener les Allemands dans l’orbite soviétique d’’autant plus facilement que les quatre Puissances occupantes ayant retiré simultanément leurs forces militaires, les Allemands ne se seraient plus sentis protégés par la présence des Alliés.

 

La Ceinture Rose

Moscou voyait plus loin ; en exploitant le sentiment anti-américain si fort en Europe occidentale, il est inévitable que les partis de gauche en Angleterre, en France et en Italie reprennent le pouvoir aux futures consultations électorales, peut-être même avant. Ces partis, transformés en front populaire exigeront le départ des Américains du continent européen, et des territoires périphériques anglais le demandent déjà publiquement aux Communes. Les Etats-Unis pourraient alors se trouver isolés dans leur « Gibraltar » atlantique, c’est à ce moment que les Soviets auraient proposé à chacun des pays occidentaux des pactes de non-agression, grandissant en principe à tous, séparément, la paix éternelle. Ce programme est connu sous le nom de « Ceinture rose ». Les Soviets en Europe occidentale se trouveraient alors entourés de pays socialistes, en Italie, en Autriche, en France et Belgique, en Angleterre et dans les pays scandinaves.

On sait le mépris des communistes pour les socialistes dont Kerenski est pour les bolcheviks le modèle. Une fois ces socialistes « en peau de lapin » au pouvoir dans les différents pays, il était facile de les amener par étapes à la capitulation à laquelle ils se sont dans l’histoire récente toujours prêtés : devant Guillaume II, en 1914 ; devant Lénine, devant Hitler, devant Mussolini et même devant Pétain.

Le plan n’a rien de machiavélique si l’on remarque qu’un retour au pouvoir des socialistes est du domaine des probabilités en Italie, en Autriche où ils y sont déjà, en France, en Angleterre et en Belgique où ils sont au bord du pouvoir dès maintenant.

 

Virage Manqué

Malheureusement pour Molotov et Malik, le tournant était difficile à prendre. Il fallait liquider les communistes fanatiques au pouvoir et changer de tactique, sans donner aux peuples esclaves un sentiment de faiblesse. Mais au lieu de répondre à ces adoucissements par une allègre espérance, les populations exaspérées par huit ans de tyrannie se sont soulevées, et les Soviets ont dû faire feu sur les grévistes et rétablir la loi martiale. Les haines, au lieu de s’apaiser s’exaspèrent, et l’Allemagne se sent capable de recouvrer sa liberté par ses propres forces ou de pousser les Russes à une répression impitoyable, ce qui rendra toute conciliation impossible.

 

Le Laborieux Armistice

Il est difficile de savoir ce qui est comédie et ce qui est véritable drame dans les incartades de Syngman Rhee. Les Américains l’ont-ils laissé libérer les prisonniers nord-coréens anticommunistes ou ont-ils été réellement surpris ? Il est invraisemblable qu’il n’y ait pas eu dans le haut commandement des Etats-Unis, hostile à l’armistice, des complaisances. Ce qui n’empêchera d’ailleurs pas la conclusion de l’armistice même. Les Sino-Coréens se moquent bien du sort des 35.000 prisonniers libérés. Ils avaient déjà annoncé la signature pour le 25 juin quand ils ont lancé une offensive finale de prestige et fait massacrer, sans raison aucune, 10.000 hommes sous le napalm et les bombes. Le sort des humains ne les trouble guère.

 

La Crise Française et la Politique Internationale

On  a eu raison de dire que la prolongation insolite de la crise politique française est pour une large part la conséquence de l’embarras des responsables devant les décisions à prendre en politique extérieure. La France veut-elle et, de plus, peut-elle, changer de politique ? Prendra-t-elle aux Bermudes le parti de Churchill ou celui d’Eisenhower ?

Il n’y a pas en France de crise économique. Aucun pays n’a poussé plus loin depuis 1945, dans la voie du progrès social et les embarras financiers, pour réels qu’ils soient, ne sont pas tragiques. Ce qui l’est, c’est le choix entre le relâchement de l’Alliance Atlantique, la neutralisation de l’Allemagne et un accord avec les Soviets et d’autre part, le maintien de la ligne suivie par M. Schuman dans la voie de l’unification européenne et de la solidarité avec les Etats-Unis. Choix encore plus difficile depuis les émeutes de Berlin-Est qui a mis clairement en relief le double mouvement du bolchévisme, recul en Europe et renforcement en Asie où avec de meilleures positions stratégiques et l’appui plus ou moins ouvert des nationalismes indigènes, il peut résister à toute tentative de s’opposer à son expansion.

 

Importance du Facteur Français

Bien que l’on se plaise surtout à Londres et à Bonn à minimiser le rôle de la France dans les affaires mondiales, c’est en définitive de l’attitude française que dépend l’orientation de la politique mondiale. Si la France choisissait la voie de la retraite et du neutralisme, l’Alliance Atlantique aurait vécu, et les Etats-Unis devraient se replier. On conçoit dès lors la responsabilité qui échoit aux hommes qui auront à se prononcer ; on comprend aussi que seuls ceux qui n’ont pas de responsabilité à endosser se prononcent, et que ceux qui auraient à agir se dérobent.

Nous comprenons fort bien les arguments des uns et des autres. Ce serait faire preuve de passion ou de préjugés que de nier la complexité des faits et les risques de l’alternative. Tout bien pesé, et quels que soient les inconvénients d’une politique comme de l’autre, un fait simple doit s’imposer. Si nous n’étions pas protégés par les armes américaines, notre sort serait à bref délai celui des Berlinois de l’Est. Et les souvenirs de l’occupation nazie seraient peu en comparaison. Le maintien de la paix ne repose que sur la force. Et toute rupture de la solidarité atlantique en diminuant cette force rendrait la paix plus précaire. Il est bien probable d’ailleurs que, conformément à une solide tradition, le futur gouvernement français choisisse une voie moyenne qui évitera de se prononcer et entretiendra l’équivoque.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-06-20 – Coups de Théâtre

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-20 – La Vie Internationale.

 

Coups de Théâtre

 

Un flot d’événements a coulé sur la scène internationale. Le renversement soudain de la politique soviétique en Allemagne, les émeutes de Berlin-Est succédant aux désordres sanglants en Tchécoslovaquie, les flottements de la politique française marquée par trois investitures refusées, l’offensive sino-coréenne à la veille de l’armistice, la fuite du roi du Cambodge au Siam qui complique une situation incertaine en Indochine, et ce ne sont là que les faits les plus marquants.

 

Le Désarroi dans les deux Camps

Jamais la solidarité du monde libre n’a été aussi précaire, et tout ce qui paraissait acquis est remis en question. Confusion dans les esprits, hésitations dans les décisions. La situation paraîtrait la plus sombre qu’on ait connue depuis la fin de la guerre, si de l’autre côté du rideau de fer, un même ébranlement n’était perceptible. Pour des raisons opposées, les peuples mécontents ou exaspérés cherchent à reprendre en main leurs destins.

 

La Nouvelle Politique Russe en Allemagne

Alors que l’on ne croyait plus à une modification de la politique soviétique, le Kremlin s’est brusquement décidé à renverser ses plans en Allemagne. Le but à atteindre demeure le même : empêcher le réarmement de la République de Bonn, abattre le Chancelier Adenauer aux élections prochaines afin d’amener au pouvoir un gouvernement socialiste d’une Allemagne neutralisée et sans soldats, gouvernement qu’il serait par la suite possible de noyauter peu à peu de l’intérieur par une tactique d’unité d’action analogue à celle que Moscou cherche à rétablir en France et en Italie.

Grâce au front populaire, Moscou comptait arriver à une sorte de protectorat sur l’ensemble de l’Allemagne détachée de l’Occident. Et les mesures se sont succédé à une cadence ultra-rapide pour préparer la réunification des deux Allemagnes, sans que les Alliés puissent intervenir et tirer avantage d’une négociation auprès de l’opinion germanique : entente avec les églises protestantes, ouverture des frontières, arrêt des fortifications sur la ligne de démarcation, démobilisation de la police militaire, libération des prisonniers politiques, restitution des terres abandonnées par les paysans en fuite, concession au commerce libre, amnistie, etc. La bolchévisation de l’Allemagne Orientale poursuivie avec âpreté et méthode cessait du jour au lendemain.

 

Raison de ce Revirement : la Révolte Tchèque

Il est difficile de faire la part dans ce changement brutal de la tactique politique et des pressions intérieures. Après les sanglantes émeutes de Brno et de Pilsen, après l’explosion de colère suscitée parmi les ouvriers tchèques par la « réforme » monétaire, le gouvernement Zapotocki s’est senti fort ébranlé. La police a dû tirer sur le peuple, l’effigie de Staline et de Gottwald a été lacérée, le drapeau américain planté sur les usines à côté de l’image de Benes. Il est dangereux de trop faire souffrir les peuples, et Moscou a dû comprendre que la terreur ne pourrait indéfiniment maîtriser des peuples courageux. Et de plus, c’est avec la masse du peuple même que le bolchévisme entrait en conflit, ce qui est gênant pour un régime qui se prétend populaire.

 

La Disgrâce de Melnikov

Par ailleurs, la disgrâce de Melnikov en Ukraine où le mécontentement gronde aussi, montre que les nouveaux maîtres du Kremlin, qui n’ont plus le prestige de Staline pour s’imposer, ont cru prudent de jeter du lest et de sacrifier comme ailleurs des boucs émissaires. Malheureusement pour eux, lorsqu’une dictature commence à céder, les souffrances et les haines accumulées éclatent. C’est ce qui s’est passé hier à Berlin.

 

Les Emeutes de Berlin-Est

Au lieu d’accueillir avec joie le renversement de politique du Kremlin, les ouvriers allemands sont spontanément monté à l’assaut du pouvoir. A l’heure où nous écrivons, on ne peut prévoir jusqu’où ira la manifestation énorme des travailleurs allemands contre la tyrannie de Grotewohl et de Ulbricht. Les troupes russes tireront-elles sur la foule, ou bien laisseront-elles les Allemands abattre le gouvernement et renverser la frontière  qui les sépare de leurs frères de l’Ouest ? La tempête qui se déchaîne n’avait certes pas été prévue par Moscou, et tous ses plans si adroits pourraient bien être bouleversés.

A partir du moment où les événements échappent aux calculs des dirigeants, il est impossible de prévoir ce qu’il adviendra. Alors que les Russes semblaient remporter, en mettant l’Angleterre dans son jeu, une grande victoire diplomatique, tout peut être remis en question.

 

La Fin Tragique du Conflit Coréen

En effet, les conditions désastreuses pour le prestige américain dans lesquelles se déroulent les derniers pourparlers d’armistice en Corée, faisaient craindre à bref délai une décomposition de l’Alliance Atlantique. Non seulement les Sud-Coréens, malgré leurs protestations, étaient contraints de céder sur la trêve, mais les Sino-Coréens, lançant à la veille du « cessez-le-feu » une puissante offensive, contraignaient à la retraite non seulement les divisions de Syngman Rhee, mais les forces du général Clark. La guerre de Corée se termine non plus sur un résultat nul, mais sur une victoire militaire des Chinois.

Les conséquences pour l’Indochine et pour tout le Sud-Est asiatique n’étaient pas difficiles à prévoir. Le défaitisme gagnait de proche en proche, on le voyait à la Chambre française. D’autre part, Churchill, sans doute plus ou moins informé des intentions de Moscou, voulait profiter de la carence française pour presser une entrevue avec Eisenhower aux Bermudes sans la présence des Français, comme il l’avait fait entendre dans son discours du 11 mai. A défaut d’accord, il laissait dire qu’il se rendrait seul à Moscou.

On se demande comment après une initiative de ce genre, l’Alliance Atlantique pourrait survivre. Le renversement de la politique de Churchill est d’autant plus significatif qu’il avait été le premier dans son discours célèbre de Fulton aux Etats-Unis à sonner l’alarme contre le danger soviétique et appelé la solidarité occidentale. Cette attitude s’explique : le besoin de rétablir le prestige anglais, à défaut de progrès économiques, par des manifestations d’indépendance politique à l’égard des Etats-Unis sentiment très populaire en Grande-Bretagne, le désir de resserrer les liens avec le Commonwealth où domine l’élément  de couleur, une soif de revanche personnelle de l’accueil réservé du Congrès américain, mais surtout l’irrésistible tentation de revenir à la politique traditionnelle de l’Angleterre de rester en dehors de l’Europe continentale et d’y maintenir un équilibre de forces hostiles.

Moscou comptait profiter au maximum de ces dispositions pour atteindre ses deux objectifs essentiels : la neutralisation de l’Allemagne et l’isolement des Etats-Unis. L’actuel désarroi en France et en Italie, la faiblesse du président Eisenhower, la poussée antiaméricaine alimentée par l’affaire Rosenberg, tout explique la hâte de profiter d’un moment aussi favorable. Cependant, instruit par un demi-siècle d’expériences cruelles, le vieux leader britannique n’aurait-il pas dû réfléchir aux conséquences ultimes de cette politique traditionnelle d’équilibre européen qui a failli détruire son pays ?

 

La Parole revient aux Peuples

Quoi qu’il en soit, on a le sentiment que les combinaisons diplomatiques peuvent être dérangées par l’action des peuples eux-mêmes. Les Européens sont las du joug étranger sous toutes ses formes, las de la paix armée dont ils sont les victimes fatales. Les émeutes de Berlin et de Pilsen sont plus qu’un avertissement, le premier signe peut-être d’une résurrection de la conscience nationale en Europe. Puisse ce sursaut se communiquer jusqu’à nous, nous en aurions grand besoin.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-06-13 – Conclusion à Pan Mun Jom

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-13 – La Vie Internationale.

 

Conclusion à Pan-Mun-Jom

 

L’armistice en Corée n’est plus un mythe. On s’y attendait. On ne peut que se réjouir qu’une effusion de sang cesse. Il n’en faudrait pas cependant tirer optimisme. Le fait très simple est là : la puissance américaine tenue en échec par la coalition des jaunes sino-coréens, consent à un cessez-le-feu qui consacre la partie nulle. C’est le prestige de la race blanche tout entière qui est atteint. Les sacrifices accomplis en valaient-ils la peine, si l’on devait en arriver là ? On se le demande aux Etats-Unis.

 

Résignation d’Eisenhower

Le président Eisenhower avait une partie difficile, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il était de plus prisonnier des engagements moraux pris par l’Administration Truman pendant ces deux années de vains pourparlers. Au dernier moment, la pression conjuguée de Churchill et du Commonwealth, l’intervention de Nehru rendaient impossible un refus d’accepter la trêve. Et sans doute au cours du voyage d’information qu’il avait fait avant son élection à la présidence, Eisenhower avait-il reconnu qu’une action militaire décisive impliquait trop de sacrifices, de risques politiques et peut-être d’aléas. Il se peut en effet, que la solution la moins mauvaise ait été choisie ; beaucoup d’éléments nous manquent pour en juger.

 

La Diplomatie Soviétique

On ne peut qu’admirer l’habileté et aussi la facilité avec laquelle les Soviets et leurs partenaires ont retourné, sans rien sacrifier des positions acquises, une situation diplomatique qui était devenue préjudiciable à leur crédit. Quelques gestes d’apaisement verbal, des desserrements de contrôle à Berlin et en Autriche, la conclusion d’un armistice en Corée qui conserve au communisme toutes les positions stratégiques conquises par les armes ; quelques perspectives d’accords économiques ouverts à Londres et l’on a vu Churchill suivi par le Commonwealth et toute l’opinion du continent revenir avec soulagement et presque avec reconnaissance au neutralisme et au rêve de la troisième force.

Les hommes sont-ils dépourvus de mémoire, ou bien l’histoire se répète-t-elle réellement parce que les hommes s’abandonnent aux mêmes réactions devant des situations analogues ? Qu’on le conteste ou non, le complexe de Munich est revenu avec cette différence que l’adversaire d’aujourd’hui est beaucoup plus habile que le dément de Berchtesgaden.

 

L’Embarras de l’Opinion Américaine

L’opinion américaine ne s’y est pas trompée. Embarrassée, résignée, elle semble agitée d’un pressentiment néfaste ; le défi n’a pas été relevé ; le prestige intact des Etats-Unis a subi sa première défaite. Personne cependant n’ose dire qu’on pouvait faire autrement. Une certaine discipline morale joue. On suit le Président.

 

La Conférence Politique d’Extrême-Orient

Et maintenant se demande-t-on ? Car l’armistice ne résout rien et ne fera qu’éteindre tout à fait des hostilités qui depuis longtemps n’avaient plus qu’un caractère symbolique. Deux problèmes se posent.

D’abord les engagements solennels pris par les Etats-Unis à l’égard de la Corée du Sud et de Syngman Rhee devront être tenus : l’opinion américaine est déjà assez gênée de décevoir ce peuple qui a versé son sang et s’est vu ravagé pour, en définitive, revenir à la situation de départ sans obtenir la réunification de son territoire libéré de l’ennemi héréditaire : le Chinois. Sans doute, les menaces de Syngman Rhee de continuer seul la lutte ou même de s’opposer à la procédure du rapatriement des prisonniers ne sont pas très sérieuses. Chantage, dit-on, pour obtenir de plus larges crédits de reconstruction. Il y a cependant aussi une blessure morale que l’argent ne guérit pas.

Autre question, une conférence politique va s’ouvrir qui devra s’occuper des problèmes asiatiques en général. Les Etats-Unis s’y présentent sur la défensive et devront s’y tenir. Les Communistes chinois, forts de leur prestige qui se répand sur tous les peuples de couleur, vont exiger la consécration morale d’une admission à l’O.N.U. Ils s’efforceront de l’obtenir au moindre prix, cela sera d’autant plus facile qu’ils ont mis l’Angleterre dans leur jeu. Les Américains ne pourront compter sur personne. A l’O.N.U. même, ils seront en minorité. La France, désemparée, qui doute de sa mission, lasse d’une lutte cruelle en Indochine, se laissera leurrer par toutes les espérances de compromis. Comme pour l’armistice, les Communistes pourront faire céder les Etats-Unis, au nom des propres principes américains, et ils auront derrière eux l’opinion.

 

Les Elections Italiennes

A l’heure où nous écrivons, la coalition gouvernementale du président De Gasperi paraît avoir perdu la partie ; grave nouvelle pour la stabilité de la Péninsule, l’équilibre de l’Europe et l’unification du continent, et cela malgré une action très poussée pour convaincre le peuple italien d’une union nécessaire ! Le temps des épreuves est revenu pour Rome, et pas que pour elle !

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-06-06 – L’Offensive Isolationniste

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-06 – La Vie Internationale.

 

L’Offensive Isolationniste

 

Le discours du sénateur Taft – Monsieur Républicain – à Cincinnati et la réplique du président Eisenhower ont fait éclater l’opposition déjà ancienne entre les partisans de la liberté d’action pour les Etats-Unis et ceux de la coopération internationale. Si cet incident s’est déroulé publiquement, c’est que précisément l’Alliance Atlantique depuis le discours de Churchill et la chute du cabinet Mayer, traverse une crise fondamentale. La politique suivie par le président Truman et continuée par Eisenhower reposait sur l’O.N.U. d’une part, le N.A.T.O. de l’autre. Les deux institutions n’ont pas donné les résultats espérés. Et l’opinion s’interroge.

La responsabilité de ce double insuccès n’incombe pas aux Présidents des Etats-Unis, mais pour l’O.N.U. à la nature même de l’institution, et pour l’Alliance Atlantique à l’opposition européenne.

Tant que l’Europe a eu peur des Russes, elle a fait taire ses passions partisanes et oublié ses préjugés politiques. A tort ou à raison, la mort de Staline a rassuré, et chacun retourne à ses doctrines et combinaisons favorites. Pour le moment, il n’est plus question d’unité européenne ni de communauté de défense. Les relations franco-allemandes retournent à leur hargne séculaire. Et l’Angleterre cherche par Churchill à se redonner les airs de l’époque victorienne ; arbitre en Europe et en Asie, attentive avant tout à ses intérêts commerciaux. Si les militaires retardent d’une guerre, les diplomates se croient volontiers au XIX° siècle.

 

Le Souvenir de Locarno

On est étonné, effrayé même, quand on entend parler de Locarno – qui, la suite l’a montré, était en 1925 déjà, un anachronisme – quand on évoque Briand et Stresemann qui appartiennent à un autre monde. On semble imaginer qu’on pourra encore résoudre les problèmes actuels en s’asseyant autour d’un tapis vert, et en concluant un pacte de marchands.

Hélas ! Depuis Hitler nous aurions dû apprendre que les conflits de notre âge sont des luttes à mort où l’un des deux adversaires doit disparaître. On l’a oublié parce qu’on a été vainqueur. Mais si Hitler l’avait emporté ? De même, à moins d’une révolution miraculeuse qui reste possible, notre civilisation doit tôt ou tard s’imposer ou périr.

En tous cas, il n’y a rien à attendre de la diplomatie pour éviter le combat.

 

L’Indochine

Parmi les illusions volontaires ou sincères qu’on entretient dans l’opinion circulent de telles absurdités qu’on se sent obligé d’y répondre.

Au sujet de l’Indochine en particulier. On entend encore : « Négocier avec Ho Chi Minh » certainement. Il s’est tant de fois expliqué lui-même à la radio là-dessus : « Il n’y a qu’une négociation possible, celle qui règlera les conditions de l’évacuation ». Tout ce que l’on peut espérer c’est de pouvoir réembarquer sans être harcelé, ce qui serait déjà un beau résultat et une preuve de bonne foi de l’adversaire. Autre erreur. On fait croire au peuple que la guerre d’Indochine écrase notre budget et qu’en l’abandonnant, on soulagerait nos finances. Chacun sait que pour évacuer le corps expéditionnaire et tous ceux qui seraient obligés de le suivre, il faudrait plusieurs années durant lesquelles la France privée d’aide américaine, aurait à supporter d’énormes dépenses supplémentaires. Peut-être en 1956 ou 1957 le budget français serait-il soulage de 200 ou 300 milliards sur 3.000. Voilà le problème. D’anciens et futurs Présidents du Conseil devraient le connaître. Sait-on en particulier que toute la flotte marchande du monde disponible ne pourrait en six mois rapatrier les seules personnes se trouvant en Indochine, sans parler bien entendu du matériel.

 

La Thèse Isolationniste

Mais revenons à la thèse de ceux qu’on appelle isolationnistes, aux Etats-Unis, et ne nous indignons pas par avance. Il serait insensé, pensent-ils, de jouer la sécurité américaine sur des principes moraux renouvelés de Wilson, en face d’adversaires qui ne veulent rien d’autre que notre destruction et ne s’en cachent pas.

Dans le cas présent la force seule compte, et nous allons à Pan Mun Jom reconnaître qu’elle n’est pas de notre côté. Pour la première fois dans l’histoire américaine, celui qui nous a provoqué ne sera plus « knock-out ». C’est le meilleur moyen de perdre tous ses Alliés. Que valent-ils d’ailleurs ?

La France ne représente plus rien qu’une base stratégique ; sa force militaire est négligeable ; son colonialisme que nous avons l’air de soutenir, nous vaut l’hostilité des peuples de l’Orient. Et voici que la France entend nous priver du seul allié qui nous puisse aider et qu’un solide intérêt rend absolument sûr : l’Allemagne. Coupée en deux, mutilée et humiliée par les Russes, forte malgré ses blessures, elle fait trembler les Soviets. Quant à l’Angleterre, elle ne sacrifiera jamais le plus petit intérêt à une cause commune à laquelle elle ne s’associera jamais tout à fait, à moins d’être en péril mortel. Faisons donc une politique américaine sans nous soucier des réactions de l’opinion car elle approuve toujours le plus fort. Faisons l’économie de milliards investis à aider des gens qui ne nous sont d’aucune utilité et qui profiteraient mieux à notre économie. Jamais nous n’avons été aussi généreux, jamais nous n’avons tant dépensé sans espoir de compensation, et jamais les sentiments anti-américains n’ont été aussi puissants de par le monde. Il est temps de réagir ou plutôt d’agir en américain.

Cette thèse est forte ; elle est comprise aux Etats-Unis ; elle répond à des instincts permanents. Elle est justifiée par les échecs de la politique suivie jusqu’ici. Eisenhower aura fort à faire si on ne l’y aide, à résister à un tel courant, surtout après le voyage de Dulles en Moyen-Orient. Celui-ci n’a pas caché sa déception. Le neutralisme aussi là-bas triomphe, et l’Amérique n’y est guère aimée.

 

L’Objet de la Conférence des Bermudes

La Conférence des Bermudes pourra dans ces conditions être utile. Ce sera pour la politique Eisenhower une épreuve finale. Si l’opinion française a évolué à tel point qu’il ne faille plus compter sur la communauté européenne de défense si Churchill s’en tient à sa politique asiatique, si les pourparlers directs ne rétablissent pas un front commun, il faudra bien faire à l’isolationnisme sa part, et amorcer un repli stratégique et une tactique nouvelle. L’opinion américaine ne supporterait plus de nouvelles équivoques et d’autres atermoiements.

 

La Réforme Monétaire en Tchécoslovaquie

Pendant ce temps en Tchécoslovaquie une nouvelle purge monétaire va réduire la Couronne au cinquième ou au cinquantième de sa valeur, suivant l’état de son possesseur. Nos lecteurs connaissent le mécanisme qui ne varie que par les modalités et que l’U.R.S.S. et tous les satellites ont vu fonctionner une ou plusieurs fois. Les cartes d’alimentation vont être abolies, malgré la disette ; le rationnement se fera par l’argent, ou plutôt faute de moyens de paiement. La détresse et la démoralisation que ces lessives monétaires entrainent font partie de la stratégie stalinienne qui a réussi à briser tous les courages, même ceux des Prussiens. On ne gouverne vraiment les hommes que lorsqu’ils ont perdu toute espérance.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-05-23 – Pressions sur Eisenhower

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Le Courrier d’Aix – 1953-05-23 – La Vie Internationale.

 

Pressions sur Eisenhower

 

En dépit de vives critiques en Angleterre même, en particulier de l’ « Economist », le discours Churchill continue d’impressionner l’opinion. On pense que pour se prononcer aussi nettement pour une rencontre avec Malenkov, le Premier anglais avait eu des contacts encourageants avec Malik, l’Ambassadeur soviétique à Londres. Mais ce discours a eu surtout pour effet de cristalliser les oppositions à la politique américaine qui, de ce fait, se trouve à Pan Mun Jon en situation difficile.

 

Les Démarches à Washington

D’abord, le ministre canadien Pearson a fait pression sur Washington pour que les propositions d’armistice faites au nom de l’O.N.U. se rapprochent des offres Sino-Coréennes. Le Pandit Nehru à son tour s’est entremis pour que la proposition indienne présentée comme base de compromis et acceptée par l’Assemblée de l’O.N.U., Etats-Unis compris, et dont les termes sont voisins de ceux de Pékin, soient reprises comme base d’accord. On voit très bien que l’ensemble de la manœuvre à laquelle Churchill prête son autorité, est susceptible de permettre au Bloc communiste de conclure un armistice à des conditions avantageuses, et de faire disparaître à bref délai la menace américaine sur le Nord asiatique.

 

Les Conséquences d’un Armistice en Corée

On se rend compte cependant que si la guerre de Corée se termine ainsi sur une sorte de match nul, les Sino-Coréens vont en tirer prestige et vont pouvoir se consacrer à leur dessein de pénétration lente vers le Sud-Est Asiatique. Là-dessus d’ailleurs Moscou ne cache pas son jeu. « La Pravda » a répété que les questions d’Indochine et de Corée ne sont pas liées, et que les combattants du Viet-Minh sont des libérateurs en lutte pour délivrer les populations du joug colonial. Le Siam même est visé où, dit l’organe soviétique, le peuple est soumis au régime terroriste du maréchal Phibun, allié des Américains. Et la Birmanie abrite les bandes de Tchang-Kaï-Chek.

 

Dulles aux Indes

On attache beaucoup d’importance à la visite que fait en ce moment Foster Dulles à la Nouvelle Delhi. Convaincra-t-il Nehru qu’en se prêtant aux desseins de Pékin et de Moscou, la marche enveloppante du communisme appuyé par les manœuvres intérieures, le menace lui-même au premier chef ?

 

Churchill et l’Allemagne

On peut se demander quelles sont les véritables intentions de Churchill. Les assurances qu’il a données à Adenauer lors de la visite du Chancelier allemand à Londres de ne rien renoncer des promesses faites à la République Fédérale, rendent impossible un accord avec Moscou au sujet de l’Allemagne. Les résultats d’une conférence à Trois ou à Quatre ne pourraient donc concerner que l’Asie et là, la France à cause de l’Indochine, ne serait pas d’accord avec Londres.

Il est possible qu’outre un armistice en Corée qui sauverait Hong-Kong et pourrait ouvrir la Chine communiste au commerce anglais, Churchill ait voulu faire pression sur les Etats-Unis pour obtenir l’abaissement des barrières douanières et obtenir un prêt de garantie américain pour la convertibilité de la Livre, ce qui est à rapprocher de la visite faite en ce moment à Moscou par l’ancien ministre travailliste Harold Wilson venu pour intensifier les échanges commerciaux avec la Russie et ses satellites.

Enfin, sur le plan intérieur, Churchill songe à un regroupement politique et à un gouvernement d’union nationale où les Travaillistes de droite et Conservateurs seraient parties, tandis que l’aile gauche de M. Bevan formerait l’opposition.

 

Les Etats-Unis cèderont-ils en Corée ?

Quoi qu’il en soit, le fait le plus sérieux demeure : les Etats-Unis cèderont-ils le gage qu’ils tiennent en Corée ? Ils ont pour résister l’appui du chef de l’Etat Sud-Coréen Syngman Rhee qui refuse d’accepter une trêve qui remettrait son pays dans la situation divisée d’avant juin 1950, et qui parle de continuer seul la lutte si les Américains s’en retiraient.

 

La Primauté de l’Asie

Pour comprendre cette négociation compliquée, il ne faut pas perdre de vue le fil conducteur. L’Asie est depuis longtemps déjà le théâtre essentiel de la lutte entre le monde libre et le bloc soviétique. En Europe, tant que la paix demeure, il n’y a pas de solution possible, et les communistes ne songent qu’à consolider la situation présente qui les satisfait pleinement. Il s’agit d’avancer en Asie où le terrain est plus facile. La guerre de Corée a été une erreur. Staline, comme nous l’avons dit en son temps, a dû s’en rendre compte dès les premiers échecs militaires. Les Chinois ont hâte d’en terminer pour refaire leurs forces et les employer ailleurs. Réussiront-ils ?

 

La Politique Russe en Allemagne Orientale

Si l’on avait quelque illusion sur les intentions russes en Europe, il suffirait de lire et d’entendre les récits des réfugiés d’Allemagne orientale qui affluent par dizaine de milliers chaque mois à Berlin-Ouest. On fait le silence sur ces drames effrayants et sur le sens qu’ils comportent. Cet afflux de réfugiés est organisé par les Russes qui se débarrassent ainsi des éléments les plus hostiles à leur pouvoir, et du même coup, mettent en difficulté les autorités de la République de Bonn qui a déjà plus d’un million de chômeurs à charge.

Tout comme en Roumanie, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, les Russes ont entretenu la disette en privant ces pays désorganisés par le régime communiste de tout secours alimentaire. D’autre part, ils ont imposé aux paysans libres de telles prestations et impôts que ceux-ci ont  dû se ruiner pour acheter au marché noir les denrées qu’ils devaient livrer à l’Etat. Expropriés dans les pays satellites et embrigadés dans les kolkhoses ils ont pu, en Allemagne orientale fuir à Berlin-Ouest en abandonnant leurs terres. Aux autres éléments de la population, à l’exception de certains ouvriers, ils ont supprimé les cartes d’alimentation, obligeant les particuliers à consacrer leurs dernières ressources à acheter au marché noir de quoi subsister. Chez les satellites, ils ont fini par le suicide ou au camp de travail forcé. En Allemagne, ils s’enfuient. Quant aux fonctionnaires suspects, ils les ont tellement harassés de travail, d’heures supplémentaires consacrées à l’endoctrinement marxiste, de vexations de toutes sortes qu’ils ont fui à leur tour, épuisés. A leur place peu à peu, à défaut d’éléments autochtones sûrs, on fait venir des Russes, des Mongols, et même des Chinois, ce qui fait dire au chancelier Adenauer qu’il faudrait recoloniser l’Allemagne orientale le jour où le pays serait réunifié.

Ces faits dont les témoignages sont innombrables suffiraient à montrer, s’il n’y en avait d’autres, que les Soviets n’ont nullement l’intention d’abandonner un pouce des territoires qu’ils ont conquis. On le sait à Londres comme ailleurs. C’est pourquoi les desseins de l’Angleterre churchillienne sont si difficiles à deviner et si suspects.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-05-16 – Commentaires au Discours Churchill

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Le Courrier d’Aix – 1953-05-16 – La Vie Internationale.

 

Commentaires au Discours Churchill

 

Le grand discours de Sir Winston Churchill aux Communes lui a valu un grand succès en Angleterre, où les Travaillistes l’ont acclamé. Succès donc incontestable de politique intérieure puisque, fort de l’unanimité nationale, le premier ministre pourra intervenir dans la politique internationale avec une autorité accrue. L’accueil à l’extérieur a été, par contre, plutôt froid.

Aux Etats-Unis, les officiels se sont tus ; à Paris, M. Mayer n’y a fait aucune allusion directe. A Moscou, après un jour de réflexion le commentaire a porté sur les passages relatifs à l’Allemagne, à la Communauté européenne de défense que le premier anglais à la veille du voyage d’Adenauer à Londres, assure de son entier appui. Winston Churchill est trop informé pour s’être fait des illusions sur les chances de son initiative pacifique. Mais il a voulu être, pour les Anglais et pour le monde, l’homme de la paix. Qu’elle donne ou non des résultats, son entrevue avec Malenkov lui tient à cœur. Aura-t-elle lieu ? C’est bien improbable.

 

Retour à l’Ancienne Tactique à Moscou

En effet, les changements que l’on croyait percevoir dans l’attitude russe après la mort de Staline et dont Churchill se dit convaincu sont, à notre avis, de moins en moins apparents. Les nombreux dirigeants du Kremlin ont voulu mettre à profit la disparition du vieux dictateur pour rendre à la diplomatie russe un peu du crédit qu’il avait ruiné par tant de conférences sans résultat. A l’intérieur, ils ont cherché à créer un climat favorable à leur avènement, en rassurant la nouvelle bourgeoisie soviétique qui vivait sous Staline dans la terreur de la police secrète.

En informant le public des événements extérieurs, ils ont voulu donner aux Russes l’impression d’une détente internationale. Mais tout cela semble déjà dépassé ; le résultat obtenu, les choses reprennent leur cours comme par le passé ; l’écoute de la radio et la lecture de la presse en donnent le sentiment.

 

Moscou n’a aucune Hâte

On se demande d’ailleurs pourquoi les Russes se presseraient maintenant d’engager des négociations sérieuses où pour aboutir, ils seraient obligés à des concessions. Ce qu’ils craignent – et les commentaires du discours de Churchill le prouvent – c’est le réarmement de l’Allemagne, l’unification de l’Europe occidentale et la Constitution de la communauté de défense. Or, les événements qui pouvaient sembler proches sont remis à plus tard, s’ils doivent jamais avoir lieu. Quant à l’armistice en Corée, il intéresse bien plus les Chinois que les Soviets qui ne sont pas pressés de laisser Mao Tsé Tung libre de s’étendre vers l’Asie du Sud-Est. D’ailleurs, les négociations relatives au traité de paix autrichien vont reprendre sans doute à la fin de ce mois. On verra alors si le Kremlin a vraiment le désir d’une détente.

 

La Rivalité Anglo-Américaine

En réalité, le discours de Churchill a pour but d’affirmer la volonté d’indépendance de l’Angleterre à l’égard des Etats-Unis. Churchill avait à venger les échecs successifs que lui-même et ensuite Eden et Butler avaient essuyés dans leurs voyages en Amérique. C’est là-dessus qu’il a fait l’unanimité des Anglais.

Le voyage de Dulles en Moyen-Orient, les paroles chaleureuses du ministre américain au général Naguib actuellement en conflit ouvert avec Londres, inquiètent les Anglais. De l’appui que Naguib pourrait rencontrer à Washington dépend l’avenir du Commonwealth.

Les Américains voudraient obtenir l’évacuation du canal pour réaliser avec le monde arabe une alliance défensive du Moyen-Orient. Ils ont, pour décider Naguib, de puissants appuis dans le monde arabe qui ne sont pas précisément amis de l’Angleterre. L’Arabie Séoudite liée à Washington par l’exploitation des pétroles, l’Irak, autre détenteur de pétrole qui cherche à secouer la tutelle anglaise, bien que les dirigeants officiels restent probritanniques. Enfin, le Liban où les Américains ont beaucoup progressé depuis que les Français sont partis.

La présence anglaise est un obstacle à la constitution d’une alliance arabe contre la Russie. Les Anglais voudraient bien aujourd’hui retrouver l’appui français, mais à Paris on se préoccupe surtout de l’Indochine, et la France n’a plus d’intérêts majeurs en Orient. Or, la défense de l’Indochine repose sur l’aide américaine. Seuls les Etats-Unis peuvent tenir les Chinois en respect. Les intérêts français en Extrême-Orient sont liés à ceux des Etats-Unis, et pas du tout aux intérêts anglais qui sont centrés sur la préservation de Hong-Kong.

Autre divergence encore ; Churchill voudrait une conférence à Trois avec la Russie, sans la France ; il ne le dit pas expressément, mais le sous-entend. Tout comme à Yalta. La France n’entend pas être évincée, et Eisenhower a répété sur le rôle mondial de la France des paroles qui indiquent son intention de la faire participer à toute négociation éventuelle. Il ne veut en aucun cas donner à l’Angleterre une position d’allié privilégié.

 

Les Pourparlers de Pan Mun Jon

Les négociations de Pan Mun Jon continuent. Les Chinois, obligés de céder pas à pas du terrain, le font de mauvaise grâce et les Américains, tout en manifestant le désir d’aboutir, poussent leurs adversaires dans leurs retranchements. Il est difficile de savoir si le gouvernement des Etats-Unis souhaite vraiment l’armistice. Il y a l’opinion publique américaine qui l’y pousse mais certains politiciens du Congrès le redoutent. La nomination de l’Amiral Bradford qui est un « asiatique » à la tête des forces armées américaines signifie que pour le moment, l’Asie a le pas sur l’Europe, car c’est là que le danger est pressant. L’invasion du Laos le prouve, et Bradford était ces jours-ci à Saïgon.

Si les Américains signent un armistice en Corée, liés qu’ils sont par leurs déclarations antérieures et leurs promesses électorales, ce sera une trêve sous condition. Les Français comme les Américains entendent que la paix en Corée soit associée à la paix en Indochine et à un règlement général des problèmes asiatiques, à défaut de quoi les hostilités en Asie pourraient reprendre, car ce n’est pas demain que les Etats-Unis abandonneront Tchang-Kaï-Chek, remettront Formose à Mao et feront entrer la Chine communiste au Conseil de Sécurité, comme le souhaiterait Churchill. Les Russes le savent bien et pour cela aussi ils n’ont aucunement besoin de négocier sérieusement avec les Occidentaux.

De tout cela, Churchill est certainement très averti. Il a voulu obtenir un succès personnel et en même temps renforcer la position du Parti conservateur qui vient de subir aux élections municipales un échec assez sensible. Mais contrairement à ce qu’on croit généralement, ce ne sont pas des initiatives de ce genre qui fortifieront la paix, bien au contraire. Pour amener les Russes à négocier il fallait signer les accords de Bonn et de Paris, préparer sans le réaliser le réarmement de l’Allemagne. Peut-être alors Moscou se serait décidé à mettre le prix. Mais les rivalités du monde libre, la confusion et l’indécision générale, ne peuvent que servir les desseins du Kremlin.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1953-05-09 – Retour à la Diplomatie

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Le Courrier d’Aix – 1953-05-09 – La Vie Internationale.

 

Retour à la Diplomatie

 

Aujourd’hui encore, malgré l’invasion du Laos et les négociations tortueuses de Pan Mun Jon, il est difficile de prévoir si l’offensive de paix qui s’est dessinée à Moscou depuis la mort de Staline a une signification politique ou est de pure propagande. Un seul fait apparaît clair, c’est que cette offensive avait pour but de sonder les intentions de Washington et la solidité de l’Alliance occidentale. Les Communistes sur ce point sont suffisamment renseignés.

 

L’Offensive au Laos

A Pan Mun Jon d’abord, il apparaît que le Gouvernement américain, tout en ménageant d’une part l’opinion internationale qui désire une détente et l’opinion aux Etats-Unis anxieuse de voir la fin du conflit coréen, n’est pas prêt à payer de concessions la conclusion d’un armistice. Tant qu’un accord n’est pas signé, le seul centre productif de l’industrie chinoise, la Mandchourie reste exposé à la destruction par l’aviation américaine. Si les Chinois veulent terminer la guerre, il faut qu’ils en passent par les exigences de Washington, et c’est bien ce qu’ils semblent disposés à faire en ce moment.

 

Les Négociations en Corée

D’autre part, la poussée des troupes d’Ho Chi Minh vers la frontière Siamoise a provoqué une réaction non équivoque à Washington. Les Etats-Unis ne peuvent laisser l’Asie du Sud-Est tomber aux mains des Communistes. Dulles l’a affirmé et il n’était pas nécessaire qu’il le dise pour qu’on en soit assuré. Le Siam de son côté qui a sur son territoire des milliers de réfugiés Vietnamiens sympathisants du Viet-Minh, s’est senti menacé à ses frontières, et d’autre part, la situation du maréchal Phibun n’est pas très solide. Des hostilités, même limitées aux régions périphériques, pouvaient avoir pour conséquence un coup d’état à Bangkok qui aurait assuré aux Communistes le pouvoir sans grand frais. Cependant, l’opération n’était pas sans inconvénients. L’aide américaine au Siam n’aurait pas soulevé de difficultés à Eisenhower comme l’aide aux Français d’Indochine, et le conflit du Sud-Est asiatique se serait trouvé immédiatement internationalisé.

 

L’Internationalisation du Conflit

Hier encore c’est ce qui était pratiquement décidé ; une plainte en agression allait être déposée conjointement par la France, les Etats associés et le Siam contre les Sino-Vietnamiens envahisseurs. Cette procédure évitait toutes les difficultés que soulevait une requête de la France seule, au nom du Laos, difficultés qui avaient fait hésiter le gouvernement français. On sait que M. Bidault y était personnellement opposé et ses arguments n’étaient pas sans valeur. Par contre, une plainte où le Siam était partie ne pouvait plus être combattue par les Etats arabo-asiatiques membres de l’O.N.U., ni servir de prétexte à une agitation nouvelle au sujet de l’Afrique du Nord française.

 

L’Abandon de l’Offensive

Là-dessus tout paraît indiquer que l’offensive du Viet-Minh au Laos va tourner court. Peut-être n’était-ce qu’un sondage, ce qui est vraisemblable étant donné les difficultés d’une campagne militaire à la veille de la saison des pluies. Sondage politique et sondage militaire. Les Viets espéraient sans doute prendre de vitesse les défenseurs de Luang Prabang et de Van Tam, mais la rapidité des moyens de concentration et l’hostilité des Laotiens à l’envahisseur ont montré l’opération irréalisable. D’où l’ajournement probable à l’automne de mouvements dans cette direction.

Il se peut aussi, et toutes ces raisons ne s’excluent pas entre elles, que Moscou ait senti que l’offensive vers le golfe du Siam n’embarrassait pas le gouvernement américain et par ailleurs rendait la France et les Etats-Unis complètement solidaires sur ce théâtre d’opérations, et par voie de conséquence dans les autres questions qui intéressent Moscou. La résistance des parlements à la ratification du traité d’armée européenne en particulier se serait trouvée très affaiblie si Français et Américains avaient combattu de concert, les uns en Indochine, et les autres au Siam. Quoi qu’il en soit, les puissances communistes ont jugé préférable de ne pas insister.

La situation va donc évoluer à nouveau sur le plan diplomatique avec toute la lenteur accoutumée, et les véritables intentions  de Moscou et de Pékin demeurent obscures. Il se peut qu’ils ne soient pas encore fixés, et pour eux le temps ne compte guère.

 

L’Ajournement de la Ratification à Bonn

Ils sont d’autant moins pressés que le traité d’armée européenne est de nouveau en suspens et ajourné pour un temps indéterminé. Nos lecteurs savent que le vote hostile du Bundesrat à Bonn a mis du côté allemand le traité en panne pour un mois au moins et sans doute davantage, et que les élections en Allemagne auront lieu fin août. Les Soviets ont par conséquent tout le temps de réfléchir et aucune raison de s’engager à l’avance. On assiste par ailleurs à un raidissement des milieux politiques allemands qui rendent la tâche de plus en plus difficile au chancelier Adenauer dans des desseins de politique extérieure.

 

La Convertibilité du Deutch Mark

Comme nous l’avons souligné à maintes reprises la puissance de l’Allemagne Occidentale s’affirme, et les Allemands ne mettent pas longtemps à en prendre conscience. Après un fléchissement en hiver, la production de la République fédérale repart rapidement ; la conquête des débouchés extérieurs se poursuit ; la balance commerciale de mars n’a jamais été aussi favorable, tandis que celle de la France retombe au plus profond déséquilibre. Mieux encore, le Deutch Mark allemand, devise jeune de cinq ans, est en train de devenir convertible. Un marché libre de devises fonctionne à Francfort. Les Allemands devancent l’Angleterre sur le chemin de la convertibilité, et les Britanniques s’en montrent si inquiets que les ministres allemands vont en discuter à Londres.

Enfin, l’Allemagne de Bonn est en passe de retrouver son crédit en ratifiant l’accord de Londres sur les dettes d’avant-guerre, et négocier à Berne et aux Etats-Unis l’obtention de crédits nouveaux pour son industrie en expansion. Il est normal que, comparant ces progrès avec les piètres résultats obtenus en Angleterre et en France, les Etats-Unis comptent – à regret d’ailleurs – plus sur Bonn que sur Paris pour soutenir la défense commune.

 

Le Succès de l’Economie Libre

Il faut dire aussi et nettement que ces résultats indiscutables ont été obtenus conformément aux plans américains par la politique d’économie libérale suivie rigoureusement par le gouvernement Adenauer et son ministre Erhard. A moins d’être aveuglés par la passion politique et les théories abstraites, on ne peut nier un fait évident : les pays qui ont trouvé ou conservé la vraie prospérité sont ceux qui ont suivi les chemins de la liberté économique, l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, pays où l’on travaille sans grève pour le bien commun dans le système qui a fait ses preuves. Les embarras actuels de la Suède, la crise en Argentine, pour ne rien dire de la détresse des satellites de l’U.R.S.S. montrent à l’évidence que ni le socialisme ni le totalitarisme ne peuvent sur le terrain économique se mesurer avec le système dit capitaliste si décrié, et pourtant le mieux adapté aux données économiques et peut-être tout bien pesé, aux autres.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-05-02 – Solidarité du Monde Libre

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Le Courrier d’Aix – 1953-05-02 – La Vie Internationale.

 

Solidarité du Monde Libre

 

Après deux semaines de réflexion sur l’offensive de paix soviétique, les commentateurs qui croyaient déjà à une négociation étendue entre l’Est et l’Ouest se demandent s’il ne s’agit pas d’une manœuvre tactique destinée à distraire l’opinion des graves événements du Laos. C’était pourtant, comme nous l’avons dit, l’hypothèse la plus vraisemblable. De même, la nécessité d’internationaliser le conflit indochinois qui nous semblait inéluctable devant l’importance des moyens que les Chinois et les Russes ont mis à la disposition du Vietminh a été, nous dit-on, l’objet des entretiens du ministre américain Foster Dulles et de ses partenaires français.

 

Internationaliser le Conflit Indochinois

Si en effet, la France avait pu jusqu’ici faire face à une lutte de positions à l’intérieur du Vietnam proprement dit, elle n’est pas en mesure de s’opposer seule très longtemps à une offensive de grande envergure où les Viets ne sont que l’instrument de la poussée chinoise vers le golfe du Siam.

L’enjeu de la lutte dans le Sud-Est asiatique est, comme nous l’avons montré, trop grave pour le monde libre pour que les Etats-Unis acceptent une défaite occidentale dans ce secteur. Et pour que leur intervention soit efficace, le recours à l’O.N.U. est indispensable. Nous savons quelles fâcheuses conséquences cette solution peut avoir sur notre position en Extrême-Orient. Mais nous n’avons pas le choix. Une capitulation ou une défaite militaire étendue serait infiniment plus grave pour l’avenir de l’Union française et l’indispensable cohésion du monde libre en face de l’agression serait si ébranlée qu’une guerre généralisée serait seule capable de la rétablir.

 

L’Impérialisme Chinois

Les observateurs aussi bien que les politiques n’avaient pas jusqu’ici mesuré les ambitions de l’impérialisme chinois. Ils avaient pourtant pu voir à l’œuvre les Japonais dont l’audace et la présomption avaient porté les armes de Pearl-Harbour jusqu’à Singapour et Batavia. Mac Arthur seul, qui était sur place, avait vu juste et nous avons répété que tôt ou tard les Américains, s’ils ne veulent perdre la direction du monde, devront faire pour les Chinois ce qu’ils ont fait pour les Japonais. On n’abandonne pas au péril jaune la part du feu.

 

La Politique Intérieure de Moscou

Les récents événements, comme la publication par la « Pravda » de Moscou du texte intégral du discours du président Eisenhower, justifient la distinction préalable que nous avions faite entre l’aspect intérieur des changements intervenus après la mort de Staline en U.R.S.S., changements qui sont réels et profonds, et l’aspect extérieur, l’offensive de paix menée par les mêmes hommes qui dirigent la politique extérieure soviétique depuis la guerre, Molotov et Vichinsky, et qui est simplement un changement de tactique dans la conduite de la guerre froide. De ce côté, répétons-le, pour qu’il y ait changement, il faudrait que les hommes changent. Ce qui n’est pas le cas jusqu’ici.

 

La Nouvelle Méthode de l’Information

Une chose apparaît clairement, à l’écoute de la radio et à la lecture des journaux russe, c’est que la mort de Staline a été un profond soulagement dans toutes les sphères dirigeantes d’U.R.S.S. Le mythe stalinien s’est dégonflé de jour en jour. A peine mentionne-t-on son nom comme une idole du passé, pour le rattacher aux gloires historiques de l’éternelle Russie.

Ce qui est nouveau, inattendu et surprenant c’est que le peuple russe est maintenant informé, on ne saurait dire avec objectivité mais sans les grossières déformations habituelles, sur ce qui se passe à l’extérieur. A titre d’exemple, le compte-rendu de Radio-Moscou sur les élections municipales françaises était parfaitement exact, et si l’accent était mis sur quelques succès communistes, celui des autres partis était chiffré  d’après les statistiques françaises. La publication du message Eisenhower est un fait inouï et sans précédent pour qui  suit la politique soviétique depuis toujours. Le peuple russe sera en mesure de réfléchir sur des données précises, et si son opinion ne compte guère, elle n’en fera pas moins son chemin.

Reste cependant le brouillage des émissions américaines en langue russe. Il faut dire en toute impartialité qu’elles sont trop polémiques et plutôt destinées à des partisans hostiles au régime qu’à des citoyens soviétiques qui demeurent en politique internationale vaguement solidaires de leur gouvernement. L’exposé de la vérité demanderait un autre ton et d’autres arguments. On oublie trop que des peuples peu évolués comme le Russe, et plus encore le Chinois, ont un sentiment national violent, et que le succès de leurs gouvernants quels qu’ils soient, les exaltent, que, même ceux qui souffrent suivront plus volontiers un communiste vainqueur qu’un tsar abattu. Il y a là un instinct primitif que la force subjugue. Nos conceptions démocratiques n’ont aucune chance de prévaloir contre cela.

 

La Conférence de l’O.T.A.N. à Paris

Les résultats de la Conférence de l’O.T.A.N. à Paris ont été très satisfaisants. Le réarmement extensif de l’Europe avec des effectifs sans cesse accrus n’était plus compatible avec la santé économique plutôt chancelante des principales nations, France et Angleterre en particulier. D’autre part, la stratégie atomique, comme il était évident depuis longtemps, ne nécessitera plus une infanterie aussi nombreuse, en Europe du moins, mais plus de techniciens. Les Etats-Unis ont fait dans ce domaine des progrès de géant qui dépassent – si l’on ose employer ce mot – les espérances les plus optimistes et quoiqu’en ait dit Eisenhower, l’avance américaine sur les Soviétiques, loin de diminuer, n’a cessé de croître. C’est la seule raison, mais elle est péremptoire, pour laquelle la paix en Europe n’est pas menacée. C’est aussi pourquoi la poussée communiste s’exerce en Asie, parce que l’arme atomique est inefficace dans la jungle.

On va donc commencer en Europe des exercices de manœuvre atomique à la lumière des enseignements des expériences récentes dans le désert du Nevada. Grâce à ces nouvelles conceptions, la charge financière du réarmement, si elle demeure lourde, n’ira pas en dévorant de plus en plus les budgets déséquilibrés des nations européennes.

 

L’Alignement des Monnaies

Par ailleurs, des progrès ont été réalisés en marge de la Conférence pour assurer dans un avenir pas trop lointain l’équilibre sinon la convertibilité des monnaies menacées. D’ici l’automne, un nouveau taux de change fixera les parités des devises européennes à un niveau qui permettra, si des mesures d’assainissement budgétaire sont prises en même temps, d’asseoir le commerce international sur des bases moins arbitraires et chancelantes. Par contre, il ne semble pas que le protectionnisme américain se laissera facilement entamer. Les Anglais livrent en ce moment sur ce point aux Etats-Unis une sorte de guerre froide qui n’est d’ailleurs pas nouvelle. Ils préfèrent faire cavalier seul que de se plier aux exigences d’une solidarité atlantique en matière économique. Le refus de s’associer à l’accord international du blé en est une des manifestations. L’Angleterre de MM. Butler et Churchill n’est cependant pas en meilleure posture que celle d’Attlee et de Cripps. Un remarquable redressement psychologique a été réalisé, mais les statistiques ne suivent pas. Et ce sont elles qui ont tôt ou tard le dernier mot.

 

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