Criton – 1953-07-04 – Retraite Diplomatique

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Le Courrier d’Aix – 1953-07-04 – La Vie Internationale.

 

Retraite Diplomatique

 

On ne s’est pas mis en peine à Londres pour déguiser le caractère diplomatique de l’indisposition de M. Churchill. Washington ne tenait pas à cette rencontre à Trois aux Bermudes. Paris était hésitant, mais surtout Moscou après les émeutes du 17 juin en Allemagne avait d’autres visées qu’une réunion à Quatre. Il se pourrait que le débat essentiel soit porté par les Russes devant les Nations-Unies où l’influence américaine a beaucoup baissé, et où les chances de diviser le monde libre sont plus apparentes que dans un tête-à-tête avec les grands Occidentaux. On remplacera donc pour commencer la Conférence des Bermudes par une confrontation de F. Dulles, Lord Salisbury et Bidault, petite réunion qui n’engagera personne.

 

Le Fond du Débat Anglo-Américain

Il serait bon de mettre un peu de clarté sur ces divergences de vues qui opposent Londres et Washington. Personne pour des raisons de politique intérieure dans les trois pays occidentaux n’ose s’expliquer devant l’opinion. Essayons de le faire. Ce sont deux conceptions de l’avenir du monde qui sont confrontées.

 

Equilibre ou Sécurité Collective

Les Anglais d’accord quant au fond avec les Russes envisagent par des négociations successives sur une série de points de détails « piece-meal », d’arriver en Europe et en Asie à rétablir un état d’équilibre entre les forces antagonistes. Le but final est d’obtenir un compromis qui établisse des sphères d’influence où chacune des Grandes Puissances aura chasse-gardée et s’interdira de menacer celle des autres.

Equilibre que la politique anglaise a toujours cherché au cours des deux derniers siècles et qui a été régulièrement rompu par des guerres successives. Tel serait le résultat que la Conférence à Quatre atteindrait : consolider les positions acquises en attendant de s’expliquer à nouveau par les armes.

Les Américains sont complètement hostiles à ces vues. La paix ne peut être assurée par la recherche d’un équilibre plus ou moins stable entre les forces antagonistes, mais par une organisation collective à laquelle collaboreraient tous les peuples libres de leur destin et contrôlant l’action de leur gouvernement. Impossible donc de discuter tant que les pays européens et asiatiques n’auront pas été libérés de la tutelle communiste et que la parole ne leur sera rendue par des élections libres. Négocier sur d’autres bases serait capituler. Consolider l’empire communiste et préparer un nouveau conflit. Voilà le fond du problème.

 

Les Conséquences des Émeutes du 17 Juin

Les émeutes du 17 juin ont montré que l’autorité du Kremlin était précaire dans les pays satellites d’Europe, ce qui a considérablement fortifié les Américains dans l’espoir d’un effondrement sans guerre du système soviétique. Par ailleurs, l’état de résistance des peuples entre le territoire russe et le Rhin rend plus que jamais improbable une tentative d’invasion vers l’Occident. Le danger qui est allé s’affaiblissant depuis 1948 a pratiquement disparu. Il convient donc, selon Washington, d’attendre que la révolte murisse et affaiblisse le communisme jusqu’à l’obliger à céder.

 

Les Russes et l’O.N.U.

Il semble au contraire que les Russes, conscients de ces difficultés, cherchent à obliger leurs adversaires à composer ; le moyen pourrait être de porter la question allemande devant l’O.N.U. et offrir à l’opinion mondiale cette libération et cette neutralisation de l’Allemagne qu’ils ont peu de chance d’imposer à Eisenhower et à Adenauer par des pourparlers directs. Devant des offres de cette nature, le peuple allemand serait certainement séduit, et le parti social-démocrate d’Ollenhauer en ferait son tremplin électoral. Un refus des Américains mettrait ceux-ci en posture délicate devant l’Assemblée et les opinions des petites nations. Ce qui fait prévoir cette tactique soviétique, c’est l’abandon du moyen « conférence à Cinq » et un retour de confiance en l’O.N.U.

Tel serait, selon nous, la raison de cette soudaine consultation à Moscou des Ambassadeurs russes dans les grandes capitales.

 

Rôle de la France

Le rôle de la France sera très délicat dans cette affaire : l’opinion tentée au fond par un compromis qui mettrait définitivement l’Allemagne militaire hors de cause est cependant attachée à l’idée de la sécurité collective et du désarmement général qui a été jusqu’ici depuis Briand, la ligne fondamentale de la diplomatie française.

Connaissant bien cet état d’esprit et les résistances françaises que Bidault n’avait pas cachées, Churchill avait lancé l’idée d’un Locarno qui en apparence concilie les deux tendances et flatte les oreilles pacifiques.

 

L’Échec de Churchill

Tout cela est d’ailleurs du passé. Depuis la révolte de Berlin et la résistance de Syngman Rhee, la possibilité d’une conférence à Quatre est reculée à un temps indéterminé. On ne peut que regretter que pour couronner sa carrière, Sir Winston se soit exposé à un échec qui, même si les événements n’y avaient pas aidé, se serait produit pour d’autres causes.

De plus, l’opposition d’Eisenhower aux vues de Churchill s’est accrue de l’irritation provoquée aux Etats-Unis par l’insuccès électoral de M. De Gasperi et la vague de gauchisme qui a ébranlé les assises de la politique française, ce dont à Paris comme à Rome, on a rendu responsable la politique de Churchill depuis le 11 mai.

 

Les Élections Allemandes

Que se passera-t-il pour Adenauer en Septembre ? Les Etats-Unis feront tout en leur pouvoir pour maintenir en place le vieux rhénan, et empêcher le succès des socialistes. Quel que soit le résultat, la coalition qui gouverne à Bonn paraît très instable et un autre regroupement n’est guère évitable. D’ici là, le problème allemand ne sera pas soulevé, par les Occidentaux tout au moins. Il est significatif que le président Eisenhower, en énumérant les questions à débattre à la Conférence des trois ministres, a omis la question allemande. On veut laisser au peuple allemand la tâche de se libérer lui-même.

 

La Suite de l’Affaire Coréenne

Nous avouons notre embarras devant les événements de Corée. S’agit-il d’une comédie concertée entre Syngman Rhee et les commandements américains comme le prétend la radio de Pékin, ou bien le « terrible vieillard » tient-il tête à Eisenhower ? Peut-être y a-t-il un peu de l’un et de l’autre. Fort de certaines complicités dans le commandement, Syngman Rhee a libéré les prisonniers et défié la Maison Blanche, pensant que celle-ci réagirait mollement. Il semble au contraire qu’Eisenhower et Dulles voulaient donner au monde la preuve de la sincérité américaine en préférant un armistice honorable à une victoire de prestige. Quant aux Sino-Coréens ils n’ont pas voulu s’offrir au piège tendu par Syngman Rhee ; reprendre les pourparlers d’armistice serait en effet avouer qu’ils y tiennent plus qu’aux conditions qu’ils y avaient posées. Pour l’heure, ils se dérobent. Qu’adviendra-t-il ? La solution pacifique demeure la plus vraisemblable avec un petit délai et quelques millions de victimes de plus.

 

Retour des Choses

En tous cas, cette guerre de Corée qui avait été jusqu’ici un gros échec pour la politique de feu Staline est en passe de devenir un succès pour le communisme. Les événements donnent ainsi souvent des démentis aux jugements les mieux établis. Les pourparlers d’armistice et la rébellion des Sud-Coréens est comme un paquet de cordes jeté sous les pas d’Eisenhower. Son prestige en pâtit beaucoup. Aux yeux des Jaunes, la puissance américaine est mise en doute, et nous en subissons le contrecoup jusqu’au Cambodge. Il ne faut pas engager son prestige en Asie si l’on n’est pas sûr d’y faire honneur. M. Eisenhower nous vous le répétons : Mac Arthur avait raison.

 

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