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Le Courrier d’Aix – 1953-07-11 – La Vie Internationale.
Les Fissures des Deux Blocs
Si on prenait à la lettre les bouleversements qui viennent de se produire dans la politique soviétique en Allemagne Orientale, en Hongrie et en Tchécoslovaquie, on devrait conclure à une abjuration par le Kremlin des principes du communisme et à l’avènement prochain d’un nouvel ordre social en Europe centrale assez semblable à l’organisation théorique du socialisme occidental. Mais en fait, il y a loin des proclamations aux réalités. Il existe un précédent : la N.E.P. de Lénine qui n’en a pas moins abouti à la dictature stalinienne.
Devant des difficultés insurmontables, Moscou cherche à détendre les esprits et à rendre une espérance, avec l’intention de reprendre l’ancien contrôle absolu du travail et de la production quand la vague de haine aura cédé. Reste à savoir si, ce qui fut possible en Russie avec Staline le sera, sans lui, chez les satellites. Il ne semble pas jusqu’ici que les peuples, après huit ans de servitude, soient disposés à se laisser persuader par des promesses. En Allemagne surtout et probablement en Tchécoslovaquie, le mouvement de révolte ne pourra s’apaiser tout à fait.
L’histoire enseigne que les révolutions, une fois lancées, ne sont plus contenues par des concessions ou des réformes. La Terreur a commencé quand la Monarchie avait tout cédé. Sans doute, il y a aujourd’hui des tanks et une police armée en face de foules impuissantes, mais si une résistance générale passive ou souterraine parvient à s’organiser, le pouvoir ne pourra plus s’exercer, et la terreur même perdrait sa force d’intimidation devant une opposition innombrable.
La Réaction Américaine
C’est ce qui explique la politique de vigilance attentive et d’abstention diplomatique qu’Eisenhower et Dulles ont adoptée et qui a obligé le Gouvernement de Londres à renoncer à toute initiative pour des conversations à Quatre avec Moscou. D’ailleurs, comme nous le remarquions la semaine passée, les Russes ne manifestent aucune intention de mettre sur le tapis vert en ce moment les questions européennes. On attend toujours une invitation à négocier qui ne parait pas vraisemblable. Il faut cependant qu’avant les élections allemandes, les Soviets provoquent un choc psychologique pour renverser Adenauer. Il est probable que les événements d’Allemagne orientale ont contrarié leurs plans. Le temps qui leur reste pour les reconsidérer est assez court, et la solution n’est pas aisée.
La Fin du Système des Deux Puissances
Dans un article très remarqué, Walter Lippmann a caractérisé le sens des récents événements, troubles en Europe soviétisée, rébellion de Syngman Rhee en Corée, résistance du roi du Cambodge ; c’est selon lui, la fin de la toute-puissance des grands vainqueurs de la guerre. Les Etats-Unis et la Russie. Un changement fondamental de la situation historique se produit avec le réveil des nationalismes en rébellion contre une tutelle directe ou indirecte qu’ils n’ont subie qu’à cause de la prostration où la guerre les avait conduits. Le système de l’après-guerre est en train de se briser.
Les remarques sont justes et tous les faits récents les confirment. Mais cette rupture sera-t-elle plus grave pour l’empire monolithique de Moscou ou pour le leadership plus souple de Washington ?
L’État d’Esprit de l’Allemagne
La réponse à ce problème historique pourrait bien être donnée par l’Allemagne. Seul en effet le réveil du nationalisme allemand peut être assez fort pour ébranler le plus faible des deux empires, le Russe, et ce réveil est impressionnant. Le malheur est qu’il n’est pas seulement dirigé contre Moscou.
La motion votée à l’unanimité par le Bundestag contre le régime actuel de la Sarre, l’accès de mauvaise humeur qui a poussé la majorité des députés à refuser à la France le remboursement d’une petite dette d’assistance d’après-guerre (geste repris par la suite sous la pression du Chancelier), montre que les relations franco-allemandes se sont progressivement aigries. Il serait trop facile d’en accuser les seuls Allemands.
Il y avait un moment où, avec plus de souplesse, on aurait pu enterrer les différends. Ce moment, nous l’avons vu passer dans ces colonnes, et il est aisé de prévoir qu’il ne se répètera plus. Ce qui malheureusement a caractérisé la politique française, et cela depuis 1918, c’est qu’elle a été incapable de faire en temps opportun de petites concessions pour consentir plus tard, sous la pression des forces adverses, à de bien plus grandes. Les exemples abondent et ne sont pas limités aux rapports franco-allemands. Nous n’avons pas manqué d’hommes d’Etat pour s’en rendre compte. Aucun n’a su imposer ses vues quand il était temps.
Aujourd’hui, grâce au prodigieux redressement économique et financier de la République de Bonn, redressement obtenu à la fois par un intense labeur et une politique libérale qui avait assuré déjà la prospérité des Etats-Unis, de la Belgique et de la Suisse, l’Allemagne de Bonn a conscience de tenir en mains les conditions de son indépendance. Sans doute, il y a chez les Allemands une part d’excessive confiance en soi. Il n’en est pas moins significatif d’entendre déjà outre-Rhin des industriels qui prétendent se passer bientôt du Plan Schuman, et même de l’aide américaine.
L’Allemagne comme l’Italie de jadis, se fera par elle-même. Et cet état d’esprit un peu présomptueux sans doute, est capable de communiquer aux Prussiens et aux Saxons de l’Est la force de se libérer, sans autre appui, des Soviets eux-mêmes. Si les Allemands réussissaient, ne serions-nous pas, une fois de plus, appelés à imaginer je ne sais quelles défenses contre une force que nous n’aurions pas su nous concilier ?
La Raison commandait de Faire l’Europe
Si nous avons ici plaidé pour l’Europe, ce n’est certes pas par inclination. Mais la sagesse est le plus souvent d’agir contre ses tendances. Il est impossible de demander à une opinion publique de se ranger à cette sagesse-là. Il faut la lui imposer.
Les Soviets sont-ils sur le Déclin ?
La preuve est faite aujourd’hui que le système stalinien n’était pas aussi solide qu’on le pensait. Une partie de l’opinion incline aujourd’hui, aux Etats-Unis surtout, à croire à sa décomposition prochaine. Il se peut – et encore n’est-ce pas sûr – qu’une vaste retraite en Europe s’impose aux Russes avant très longtemps. Mais en Asie et en général dans tous les pays où les masses sont encore dans un état social quasi médiéval, le levain du bolchévisme demeurera très actif et si même le régime soviétique évoluait brutalement ou progressivement vers d’autres formes, comme cela déjà se dessine, la puissance russe, à la fois instable et cependant incoercible, continuerait à jouer dans le monde un rôle éminent.
CRITON