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Le Courrier d’Aix – 1953-07-18 – La Vie Internationale.
Les Dieux ont Soif
La chute de Beria a produit une forte émotion. Chacun y est allé de son interprétation. La plupart se contredisent. On ne sait rien de sûr, sinon que cet événement ou un autre règlement de comptes entre les deux candidats à la dictature devait un jour ou l’autre éclater. Et ce n’est pas le dernier du genre. Ce qui est très probable, c’est que l’armée pour se débarrasser de la puissance policière a aidé Malenkov à abattre Beria. Mais dans l’armée elle-même, il y a des rivalités. D’épuration en épuration quelque Bonaparte devrait l’emporter. Le peuple russe ne restera pas dirigé par un comité anonyme. Le parti pour l’instant joue des militaires les uns contre les autres jusqu’au jour où il sera dominé lui-même.
Pour tirer quelque lumière, le mieux est d’étudier les articles et communiqués de « La Pravda ». Ils nous enseignent plusieurs choses : d’abord l’existence de courants nationalistes dans les diverses républiques soviétiques, tendances séparatistes contre la centralisation du Parti et la domination de Moscou. Beria aurait aidé ces courants sur lesquels on entend revenir. D’autre part, pour flétrir un personnage de la taille de Beria, on a provoqué force meetings particulièrement en Russie Blanche, en Ukraine et dans les Pays Baltes, ce qui prouve que les responsables dans ces régions avaient grand besoin d’être convaincus. Comme Beria avait, partout, de ses créatures, on devait craindre des résistances et peut-être des révoltes. Enfin, en accusant Beria d’avoir cherché à rétablir le régime capitaliste, on admet que la chose n’a rien d’invraisemblable et que l’actuel système est discuté.
Conséquence en Politique Extérieure
Ce qui nous intéresse, c’est de savoir si la Russie soviétique est affaiblie par l’événement, et si sa politique extérieure en sera modifiée. Rien n’autorise à le penser. La longue lutte de Staline pour le pouvoir n’a pas empêché la puissance militaire des Soviets de se développer. Quant à la politique étrangère, elle demeure aux mains de Molotov qui n’est pas candidat à la dictature et qui poursuit ses plans avec Gromiko et Malik. Jusqu’ici d’ailleurs, depuis la mort de Staline, il y a plus eu de changement dans l’imagination des diplomates étrangers que dans la réalité ; on ne saurait parler d’un tournant, sinon verbal.
D’après les réactions du Foreign Office et certains commentaires de personnages influents du Quai d’Orsay, nous avons l’impression que Winston Churchill a été victime d’une mystification assez habile de la part du Kremlin. Malik a dû le persuader que Molotov était disposé à un règlement général au cours d’une conférence à Quatre et que lui, Churchill, était le seul homme qui pouvait préparer les esprits à une coexistence pacifique et durable, à charge d’en convaincre les Américains ; le but qui au début a été parfaitement atteint, était de provoquer un conflit entre Américains et Anglais sur l’orientation de la politique internationale, de semer le doute parmi les tenants de l’Alliance Atlantique et de réveiller les espoirs des neutralistes du continent. Churchill a dû s’apercevoir qu’il avait été joué et s’est fait porter malade. La conférence qui se termine à Washington entre Dulles, Bidault et Salisbury, a eu pour objet de remettre les choses en ordre.
La Conférence des Trois à Washington
Le communiqué final montre assez clairement qu’une certaine harmonie est rétablie entre les grands Occidentaux. La conférence à Quatre à l’échelon ministériel et non plus gouvernemental y est appelée d’un vœu pieux pour la fin de Septembre, c’est-à-dire après les élections allemandes, après, espère-t-on, le maintien d’Adenauer au pouvoir. D’ici là, on attendra une réponse russe, qui se fait attendre, aux invitations antérieures pour discuter de la réunification de l’Allemagne et du traité autrichien. La formule américaine, en l’occurrence qu’il est urgent d’attendre, s’est imposée. De plus, la note aux Soviets est rédigée de façon telle qu’il est embarrassant pour les Russes d’y répondre.
Les Soviets prendront-ils une initiative avant le 6 septembre, date des élections dans la république de Bonn ? C’est ce que tout le monde ignore. L’armée européenne, elle aussi, demeure à l’ordre du jour comme un vœu pieux. On verra à l’automne si elle demeure opportune.
La Question d’Indochine
Plus pressant est le problème indochinois. Les Etats-Unis soupçonnent la France d’un chantage ; une aide accrue ou l’abandon d’une position qui ne présente, à plus ou moins longue échéance, plus d’intérêt suffisant pour la France seule. Et là-bas, l’automne apportera, non des conférences, mais des combats, qui pourraient n’être pas heureux. De plus, on entend des voix particulièrement autorisées en France parler des négociations avec Ho Chi Minh, personnage d’ailleurs symbolique dont on ne sait s’il exerce toujours une autorité, si même il existe encore. Négocier sur quoi ? Ce ne pourrait être que sur notre départ. Il n’y a point en Indochine de ligne de démarcation comme en Corée, et Bao Daï n’est pas Syngman Rhee. Tout au plus pourrait-on obtenir des Viets qu’ils ne nous infligent pas un nouveau Dunkerque. Encore n’aurait-on aucune garantie que les Nationalistes, eux-mêmes au Tonkin et au Cambodge, ne nous l’infligeraient pas. Même les partisans de la France seraient tentés, devant notre retraite, de faire de la surenchère pour se concilier la faveur des nouveaux maîtres.
Quant à lier le problème indochinois à celui de Corée, Russes et Chinois l’ont formellement rejeté et d’ailleurs rien n’indique que les négociations pour la paix en Corée qui doivent suivre un armistice qui n’est toujours pas réglé, aboutiront à un accord. Les Sino-Coréens peuvent très bien reprendre, à Tokyo ou ailleurs, les procédés qui ont fait durer deux ans les pourparlers de Pan Mun Jon. Ne cherche-t-on pas pour l’Indochine, comme pour la Conférence à Quatre, à donner aux opinions impatientes le sentiment qu’on partage leurs désirs et qu’on cherche un règlement conforme à leurs vœux, sachant fort bien qu’à moins d’événements imprévus en Extrême-Orient les diplomates n’ont aucun moyen d’aboutir, et que la guerre continuera, qu’on le veuille ou non. Il n’y aurait qu’un espoir : si les militaires russes hostiles à l’expansion chinoise en Asie avaient le pouvoir d’appuyer les vues occidentales pour un modus vivendi en Extrême-Orient ce qui serait, comme l’a dit Paul Reynaud, dans l’intérêt même de la Russie et conforme à sa politique traditionnelle. Il faudrait pour cela que le mythe de la domination communiste ait disparu de l’U.R.S.S. (comme on accuse Beria d’avoir cherché à le faire). Une évolution de ce genre supposerait que déjà un Bonaparte a succédé à Staline. Nous n’en sommes pas là. Pour l’instant, Corée et Indochine sont deux plaies ouvertes que seule la volonté des rouges a le pouvoir de guérir.
CRITON