Criton – 1953-06-20 – Coups de Théâtre

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-20 – La Vie Internationale.

 

Coups de Théâtre

 

Un flot d’événements a coulé sur la scène internationale. Le renversement soudain de la politique soviétique en Allemagne, les émeutes de Berlin-Est succédant aux désordres sanglants en Tchécoslovaquie, les flottements de la politique française marquée par trois investitures refusées, l’offensive sino-coréenne à la veille de l’armistice, la fuite du roi du Cambodge au Siam qui complique une situation incertaine en Indochine, et ce ne sont là que les faits les plus marquants.

 

Le Désarroi dans les deux Camps

Jamais la solidarité du monde libre n’a été aussi précaire, et tout ce qui paraissait acquis est remis en question. Confusion dans les esprits, hésitations dans les décisions. La situation paraîtrait la plus sombre qu’on ait connue depuis la fin de la guerre, si de l’autre côté du rideau de fer, un même ébranlement n’était perceptible. Pour des raisons opposées, les peuples mécontents ou exaspérés cherchent à reprendre en main leurs destins.

 

La Nouvelle Politique Russe en Allemagne

Alors que l’on ne croyait plus à une modification de la politique soviétique, le Kremlin s’est brusquement décidé à renverser ses plans en Allemagne. Le but à atteindre demeure le même : empêcher le réarmement de la République de Bonn, abattre le Chancelier Adenauer aux élections prochaines afin d’amener au pouvoir un gouvernement socialiste d’une Allemagne neutralisée et sans soldats, gouvernement qu’il serait par la suite possible de noyauter peu à peu de l’intérieur par une tactique d’unité d’action analogue à celle que Moscou cherche à rétablir en France et en Italie.

Grâce au front populaire, Moscou comptait arriver à une sorte de protectorat sur l’ensemble de l’Allemagne détachée de l’Occident. Et les mesures se sont succédé à une cadence ultra-rapide pour préparer la réunification des deux Allemagnes, sans que les Alliés puissent intervenir et tirer avantage d’une négociation auprès de l’opinion germanique : entente avec les églises protestantes, ouverture des frontières, arrêt des fortifications sur la ligne de démarcation, démobilisation de la police militaire, libération des prisonniers politiques, restitution des terres abandonnées par les paysans en fuite, concession au commerce libre, amnistie, etc. La bolchévisation de l’Allemagne Orientale poursuivie avec âpreté et méthode cessait du jour au lendemain.

 

Raison de ce Revirement : la Révolte Tchèque

Il est difficile de faire la part dans ce changement brutal de la tactique politique et des pressions intérieures. Après les sanglantes émeutes de Brno et de Pilsen, après l’explosion de colère suscitée parmi les ouvriers tchèques par la « réforme » monétaire, le gouvernement Zapotocki s’est senti fort ébranlé. La police a dû tirer sur le peuple, l’effigie de Staline et de Gottwald a été lacérée, le drapeau américain planté sur les usines à côté de l’image de Benes. Il est dangereux de trop faire souffrir les peuples, et Moscou a dû comprendre que la terreur ne pourrait indéfiniment maîtriser des peuples courageux. Et de plus, c’est avec la masse du peuple même que le bolchévisme entrait en conflit, ce qui est gênant pour un régime qui se prétend populaire.

 

La Disgrâce de Melnikov

Par ailleurs, la disgrâce de Melnikov en Ukraine où le mécontentement gronde aussi, montre que les nouveaux maîtres du Kremlin, qui n’ont plus le prestige de Staline pour s’imposer, ont cru prudent de jeter du lest et de sacrifier comme ailleurs des boucs émissaires. Malheureusement pour eux, lorsqu’une dictature commence à céder, les souffrances et les haines accumulées éclatent. C’est ce qui s’est passé hier à Berlin.

 

Les Emeutes de Berlin-Est

Au lieu d’accueillir avec joie le renversement de politique du Kremlin, les ouvriers allemands sont spontanément monté à l’assaut du pouvoir. A l’heure où nous écrivons, on ne peut prévoir jusqu’où ira la manifestation énorme des travailleurs allemands contre la tyrannie de Grotewohl et de Ulbricht. Les troupes russes tireront-elles sur la foule, ou bien laisseront-elles les Allemands abattre le gouvernement et renverser la frontière  qui les sépare de leurs frères de l’Ouest ? La tempête qui se déchaîne n’avait certes pas été prévue par Moscou, et tous ses plans si adroits pourraient bien être bouleversés.

A partir du moment où les événements échappent aux calculs des dirigeants, il est impossible de prévoir ce qu’il adviendra. Alors que les Russes semblaient remporter, en mettant l’Angleterre dans son jeu, une grande victoire diplomatique, tout peut être remis en question.

 

La Fin Tragique du Conflit Coréen

En effet, les conditions désastreuses pour le prestige américain dans lesquelles se déroulent les derniers pourparlers d’armistice en Corée, faisaient craindre à bref délai une décomposition de l’Alliance Atlantique. Non seulement les Sud-Coréens, malgré leurs protestations, étaient contraints de céder sur la trêve, mais les Sino-Coréens, lançant à la veille du « cessez-le-feu » une puissante offensive, contraignaient à la retraite non seulement les divisions de Syngman Rhee, mais les forces du général Clark. La guerre de Corée se termine non plus sur un résultat nul, mais sur une victoire militaire des Chinois.

Les conséquences pour l’Indochine et pour tout le Sud-Est asiatique n’étaient pas difficiles à prévoir. Le défaitisme gagnait de proche en proche, on le voyait à la Chambre française. D’autre part, Churchill, sans doute plus ou moins informé des intentions de Moscou, voulait profiter de la carence française pour presser une entrevue avec Eisenhower aux Bermudes sans la présence des Français, comme il l’avait fait entendre dans son discours du 11 mai. A défaut d’accord, il laissait dire qu’il se rendrait seul à Moscou.

On se demande comment après une initiative de ce genre, l’Alliance Atlantique pourrait survivre. Le renversement de la politique de Churchill est d’autant plus significatif qu’il avait été le premier dans son discours célèbre de Fulton aux Etats-Unis à sonner l’alarme contre le danger soviétique et appelé la solidarité occidentale. Cette attitude s’explique : le besoin de rétablir le prestige anglais, à défaut de progrès économiques, par des manifestations d’indépendance politique à l’égard des Etats-Unis sentiment très populaire en Grande-Bretagne, le désir de resserrer les liens avec le Commonwealth où domine l’élément  de couleur, une soif de revanche personnelle de l’accueil réservé du Congrès américain, mais surtout l’irrésistible tentation de revenir à la politique traditionnelle de l’Angleterre de rester en dehors de l’Europe continentale et d’y maintenir un équilibre de forces hostiles.

Moscou comptait profiter au maximum de ces dispositions pour atteindre ses deux objectifs essentiels : la neutralisation de l’Allemagne et l’isolement des Etats-Unis. L’actuel désarroi en France et en Italie, la faiblesse du président Eisenhower, la poussée antiaméricaine alimentée par l’affaire Rosenberg, tout explique la hâte de profiter d’un moment aussi favorable. Cependant, instruit par un demi-siècle d’expériences cruelles, le vieux leader britannique n’aurait-il pas dû réfléchir aux conséquences ultimes de cette politique traditionnelle d’équilibre européen qui a failli détruire son pays ?

 

La Parole revient aux Peuples

Quoi qu’il en soit, on a le sentiment que les combinaisons diplomatiques peuvent être dérangées par l’action des peuples eux-mêmes. Les Européens sont las du joug étranger sous toutes ses formes, las de la paix armée dont ils sont les victimes fatales. Les émeutes de Berlin et de Pilsen sont plus qu’un avertissement, le premier signe peut-être d’une résurrection de la conscience nationale en Europe. Puisse ce sursaut se communiquer jusqu’à nous, nous en aurions grand besoin.

 

                                                                                            CRITON