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Le Courrier d’Aix – 1953-05-23 – La Vie Internationale.
Pressions sur Eisenhower
En dépit de vives critiques en Angleterre même, en particulier de l’ « Economist », le discours Churchill continue d’impressionner l’opinion. On pense que pour se prononcer aussi nettement pour une rencontre avec Malenkov, le Premier anglais avait eu des contacts encourageants avec Malik, l’Ambassadeur soviétique à Londres. Mais ce discours a eu surtout pour effet de cristalliser les oppositions à la politique américaine qui, de ce fait, se trouve à Pan Mun Jon en situation difficile.
Les Démarches à Washington
D’abord, le ministre canadien Pearson a fait pression sur Washington pour que les propositions d’armistice faites au nom de l’O.N.U. se rapprochent des offres Sino-Coréennes. Le Pandit Nehru à son tour s’est entremis pour que la proposition indienne présentée comme base de compromis et acceptée par l’Assemblée de l’O.N.U., Etats-Unis compris, et dont les termes sont voisins de ceux de Pékin, soient reprises comme base d’accord. On voit très bien que l’ensemble de la manœuvre à laquelle Churchill prête son autorité, est susceptible de permettre au Bloc communiste de conclure un armistice à des conditions avantageuses, et de faire disparaître à bref délai la menace américaine sur le Nord asiatique.
Les Conséquences d’un Armistice en Corée
On se rend compte cependant que si la guerre de Corée se termine ainsi sur une sorte de match nul, les Sino-Coréens vont en tirer prestige et vont pouvoir se consacrer à leur dessein de pénétration lente vers le Sud-Est Asiatique. Là-dessus d’ailleurs Moscou ne cache pas son jeu. « La Pravda » a répété que les questions d’Indochine et de Corée ne sont pas liées, et que les combattants du Viet-Minh sont des libérateurs en lutte pour délivrer les populations du joug colonial. Le Siam même est visé où, dit l’organe soviétique, le peuple est soumis au régime terroriste du maréchal Phibun, allié des Américains. Et la Birmanie abrite les bandes de Tchang-Kaï-Chek.
Dulles aux Indes
On attache beaucoup d’importance à la visite que fait en ce moment Foster Dulles à la Nouvelle Delhi. Convaincra-t-il Nehru qu’en se prêtant aux desseins de Pékin et de Moscou, la marche enveloppante du communisme appuyé par les manœuvres intérieures, le menace lui-même au premier chef ?
Churchill et l’Allemagne
On peut se demander quelles sont les véritables intentions de Churchill. Les assurances qu’il a données à Adenauer lors de la visite du Chancelier allemand à Londres de ne rien renoncer des promesses faites à la République Fédérale, rendent impossible un accord avec Moscou au sujet de l’Allemagne. Les résultats d’une conférence à Trois ou à Quatre ne pourraient donc concerner que l’Asie et là, la France à cause de l’Indochine, ne serait pas d’accord avec Londres.
Il est possible qu’outre un armistice en Corée qui sauverait Hong-Kong et pourrait ouvrir la Chine communiste au commerce anglais, Churchill ait voulu faire pression sur les Etats-Unis pour obtenir l’abaissement des barrières douanières et obtenir un prêt de garantie américain pour la convertibilité de la Livre, ce qui est à rapprocher de la visite faite en ce moment à Moscou par l’ancien ministre travailliste Harold Wilson venu pour intensifier les échanges commerciaux avec la Russie et ses satellites.
Enfin, sur le plan intérieur, Churchill songe à un regroupement politique et à un gouvernement d’union nationale où les Travaillistes de droite et Conservateurs seraient parties, tandis que l’aile gauche de M. Bevan formerait l’opposition.
Les Etats-Unis cèderont-ils en Corée ?
Quoi qu’il en soit, le fait le plus sérieux demeure : les Etats-Unis cèderont-ils le gage qu’ils tiennent en Corée ? Ils ont pour résister l’appui du chef de l’Etat Sud-Coréen Syngman Rhee qui refuse d’accepter une trêve qui remettrait son pays dans la situation divisée d’avant juin 1950, et qui parle de continuer seul la lutte si les Américains s’en retiraient.
La Primauté de l’Asie
Pour comprendre cette négociation compliquée, il ne faut pas perdre de vue le fil conducteur. L’Asie est depuis longtemps déjà le théâtre essentiel de la lutte entre le monde libre et le bloc soviétique. En Europe, tant que la paix demeure, il n’y a pas de solution possible, et les communistes ne songent qu’à consolider la situation présente qui les satisfait pleinement. Il s’agit d’avancer en Asie où le terrain est plus facile. La guerre de Corée a été une erreur. Staline, comme nous l’avons dit en son temps, a dû s’en rendre compte dès les premiers échecs militaires. Les Chinois ont hâte d’en terminer pour refaire leurs forces et les employer ailleurs. Réussiront-ils ?
La Politique Russe en Allemagne Orientale
Si l’on avait quelque illusion sur les intentions russes en Europe, il suffirait de lire et d’entendre les récits des réfugiés d’Allemagne orientale qui affluent par dizaine de milliers chaque mois à Berlin-Ouest. On fait le silence sur ces drames effrayants et sur le sens qu’ils comportent. Cet afflux de réfugiés est organisé par les Russes qui se débarrassent ainsi des éléments les plus hostiles à leur pouvoir, et du même coup, mettent en difficulté les autorités de la République de Bonn qui a déjà plus d’un million de chômeurs à charge.
Tout comme en Roumanie, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, les Russes ont entretenu la disette en privant ces pays désorganisés par le régime communiste de tout secours alimentaire. D’autre part, ils ont imposé aux paysans libres de telles prestations et impôts que ceux-ci ont dû se ruiner pour acheter au marché noir les denrées qu’ils devaient livrer à l’Etat. Expropriés dans les pays satellites et embrigadés dans les kolkhoses ils ont pu, en Allemagne orientale fuir à Berlin-Ouest en abandonnant leurs terres. Aux autres éléments de la population, à l’exception de certains ouvriers, ils ont supprimé les cartes d’alimentation, obligeant les particuliers à consacrer leurs dernières ressources à acheter au marché noir de quoi subsister. Chez les satellites, ils ont fini par le suicide ou au camp de travail forcé. En Allemagne, ils s’enfuient. Quant aux fonctionnaires suspects, ils les ont tellement harassés de travail, d’heures supplémentaires consacrées à l’endoctrinement marxiste, de vexations de toutes sortes qu’ils ont fui à leur tour, épuisés. A leur place peu à peu, à défaut d’éléments autochtones sûrs, on fait venir des Russes, des Mongols, et même des Chinois, ce qui fait dire au chancelier Adenauer qu’il faudrait recoloniser l’Allemagne orientale le jour où le pays serait réunifié.
Ces faits dont les témoignages sont innombrables suffiraient à montrer, s’il n’y en avait d’autres, que les Soviets n’ont nullement l’intention d’abandonner un pouce des territoires qu’ils ont conquis. On le sait à Londres comme ailleurs. C’est pourquoi les desseins de l’Angleterre churchillienne sont si difficiles à deviner et si suspects.
CRITON