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Le Courrier d’Aix – 1953-05-16 – La Vie Internationale.
Commentaires au Discours Churchill
Le grand discours de Sir Winston Churchill aux Communes lui a valu un grand succès en Angleterre, où les Travaillistes l’ont acclamé. Succès donc incontestable de politique intérieure puisque, fort de l’unanimité nationale, le premier ministre pourra intervenir dans la politique internationale avec une autorité accrue. L’accueil à l’extérieur a été, par contre, plutôt froid.
Aux Etats-Unis, les officiels se sont tus ; à Paris, M. Mayer n’y a fait aucune allusion directe. A Moscou, après un jour de réflexion le commentaire a porté sur les passages relatifs à l’Allemagne, à la Communauté européenne de défense que le premier anglais à la veille du voyage d’Adenauer à Londres, assure de son entier appui. Winston Churchill est trop informé pour s’être fait des illusions sur les chances de son initiative pacifique. Mais il a voulu être, pour les Anglais et pour le monde, l’homme de la paix. Qu’elle donne ou non des résultats, son entrevue avec Malenkov lui tient à cœur. Aura-t-elle lieu ? C’est bien improbable.
Retour à l’Ancienne Tactique à Moscou
En effet, les changements que l’on croyait percevoir dans l’attitude russe après la mort de Staline et dont Churchill se dit convaincu sont, à notre avis, de moins en moins apparents. Les nombreux dirigeants du Kremlin ont voulu mettre à profit la disparition du vieux dictateur pour rendre à la diplomatie russe un peu du crédit qu’il avait ruiné par tant de conférences sans résultat. A l’intérieur, ils ont cherché à créer un climat favorable à leur avènement, en rassurant la nouvelle bourgeoisie soviétique qui vivait sous Staline dans la terreur de la police secrète.
En informant le public des événements extérieurs, ils ont voulu donner aux Russes l’impression d’une détente internationale. Mais tout cela semble déjà dépassé ; le résultat obtenu, les choses reprennent leur cours comme par le passé ; l’écoute de la radio et la lecture de la presse en donnent le sentiment.
Moscou n’a aucune Hâte
On se demande d’ailleurs pourquoi les Russes se presseraient maintenant d’engager des négociations sérieuses où pour aboutir, ils seraient obligés à des concessions. Ce qu’ils craignent – et les commentaires du discours de Churchill le prouvent – c’est le réarmement de l’Allemagne, l’unification de l’Europe occidentale et la Constitution de la communauté de défense. Or, les événements qui pouvaient sembler proches sont remis à plus tard, s’ils doivent jamais avoir lieu. Quant à l’armistice en Corée, il intéresse bien plus les Chinois que les Soviets qui ne sont pas pressés de laisser Mao Tsé Tung libre de s’étendre vers l’Asie du Sud-Est. D’ailleurs, les négociations relatives au traité de paix autrichien vont reprendre sans doute à la fin de ce mois. On verra alors si le Kremlin a vraiment le désir d’une détente.
La Rivalité Anglo-Américaine
En réalité, le discours de Churchill a pour but d’affirmer la volonté d’indépendance de l’Angleterre à l’égard des Etats-Unis. Churchill avait à venger les échecs successifs que lui-même et ensuite Eden et Butler avaient essuyés dans leurs voyages en Amérique. C’est là-dessus qu’il a fait l’unanimité des Anglais.
Le voyage de Dulles en Moyen-Orient, les paroles chaleureuses du ministre américain au général Naguib actuellement en conflit ouvert avec Londres, inquiètent les Anglais. De l’appui que Naguib pourrait rencontrer à Washington dépend l’avenir du Commonwealth.
Les Américains voudraient obtenir l’évacuation du canal pour réaliser avec le monde arabe une alliance défensive du Moyen-Orient. Ils ont, pour décider Naguib, de puissants appuis dans le monde arabe qui ne sont pas précisément amis de l’Angleterre. L’Arabie Séoudite liée à Washington par l’exploitation des pétroles, l’Irak, autre détenteur de pétrole qui cherche à secouer la tutelle anglaise, bien que les dirigeants officiels restent probritanniques. Enfin, le Liban où les Américains ont beaucoup progressé depuis que les Français sont partis.
La présence anglaise est un obstacle à la constitution d’une alliance arabe contre la Russie. Les Anglais voudraient bien aujourd’hui retrouver l’appui français, mais à Paris on se préoccupe surtout de l’Indochine, et la France n’a plus d’intérêts majeurs en Orient. Or, la défense de l’Indochine repose sur l’aide américaine. Seuls les Etats-Unis peuvent tenir les Chinois en respect. Les intérêts français en Extrême-Orient sont liés à ceux des Etats-Unis, et pas du tout aux intérêts anglais qui sont centrés sur la préservation de Hong-Kong.
Autre divergence encore ; Churchill voudrait une conférence à Trois avec la Russie, sans la France ; il ne le dit pas expressément, mais le sous-entend. Tout comme à Yalta. La France n’entend pas être évincée, et Eisenhower a répété sur le rôle mondial de la France des paroles qui indiquent son intention de la faire participer à toute négociation éventuelle. Il ne veut en aucun cas donner à l’Angleterre une position d’allié privilégié.
Les Pourparlers de Pan Mun Jon
Les négociations de Pan Mun Jon continuent. Les Chinois, obligés de céder pas à pas du terrain, le font de mauvaise grâce et les Américains, tout en manifestant le désir d’aboutir, poussent leurs adversaires dans leurs retranchements. Il est difficile de savoir si le gouvernement des Etats-Unis souhaite vraiment l’armistice. Il y a l’opinion publique américaine qui l’y pousse mais certains politiciens du Congrès le redoutent. La nomination de l’Amiral Bradford qui est un « asiatique » à la tête des forces armées américaines signifie que pour le moment, l’Asie a le pas sur l’Europe, car c’est là que le danger est pressant. L’invasion du Laos le prouve, et Bradford était ces jours-ci à Saïgon.
Si les Américains signent un armistice en Corée, liés qu’ils sont par leurs déclarations antérieures et leurs promesses électorales, ce sera une trêve sous condition. Les Français comme les Américains entendent que la paix en Corée soit associée à la paix en Indochine et à un règlement général des problèmes asiatiques, à défaut de quoi les hostilités en Asie pourraient reprendre, car ce n’est pas demain que les Etats-Unis abandonneront Tchang-Kaï-Chek, remettront Formose à Mao et feront entrer la Chine communiste au Conseil de Sécurité, comme le souhaiterait Churchill. Les Russes le savent bien et pour cela aussi ils n’ont aucunement besoin de négocier sérieusement avec les Occidentaux.
De tout cela, Churchill est certainement très averti. Il a voulu obtenir un succès personnel et en même temps renforcer la position du Parti conservateur qui vient de subir aux élections municipales un échec assez sensible. Mais contrairement à ce qu’on croit généralement, ce ne sont pas des initiatives de ce genre qui fortifieront la paix, bien au contraire. Pour amener les Russes à négocier il fallait signer les accords de Bonn et de Paris, préparer sans le réaliser le réarmement de l’Allemagne. Peut-être alors Moscou se serait décidé à mettre le prix. Mais les rivalités du monde libre, la confusion et l’indécision générale, ne peuvent que servir les desseins du Kremlin.
CRITON