ORIGINAL-Criton-1953-06-06 pdf
Le Courrier d’Aix – 1953-06-06 – La Vie Internationale.
L’Offensive Isolationniste
Le discours du sénateur Taft – Monsieur Républicain – à Cincinnati et la réplique du président Eisenhower ont fait éclater l’opposition déjà ancienne entre les partisans de la liberté d’action pour les Etats-Unis et ceux de la coopération internationale. Si cet incident s’est déroulé publiquement, c’est que précisément l’Alliance Atlantique depuis le discours de Churchill et la chute du cabinet Mayer, traverse une crise fondamentale. La politique suivie par le président Truman et continuée par Eisenhower reposait sur l’O.N.U. d’une part, le N.A.T.O. de l’autre. Les deux institutions n’ont pas donné les résultats espérés. Et l’opinion s’interroge.
La responsabilité de ce double insuccès n’incombe pas aux Présidents des Etats-Unis, mais pour l’O.N.U. à la nature même de l’institution, et pour l’Alliance Atlantique à l’opposition européenne.
Tant que l’Europe a eu peur des Russes, elle a fait taire ses passions partisanes et oublié ses préjugés politiques. A tort ou à raison, la mort de Staline a rassuré, et chacun retourne à ses doctrines et combinaisons favorites. Pour le moment, il n’est plus question d’unité européenne ni de communauté de défense. Les relations franco-allemandes retournent à leur hargne séculaire. Et l’Angleterre cherche par Churchill à se redonner les airs de l’époque victorienne ; arbitre en Europe et en Asie, attentive avant tout à ses intérêts commerciaux. Si les militaires retardent d’une guerre, les diplomates se croient volontiers au XIX° siècle.
Le Souvenir de Locarno
On est étonné, effrayé même, quand on entend parler de Locarno – qui, la suite l’a montré, était en 1925 déjà, un anachronisme – quand on évoque Briand et Stresemann qui appartiennent à un autre monde. On semble imaginer qu’on pourra encore résoudre les problèmes actuels en s’asseyant autour d’un tapis vert, et en concluant un pacte de marchands.
Hélas ! Depuis Hitler nous aurions dû apprendre que les conflits de notre âge sont des luttes à mort où l’un des deux adversaires doit disparaître. On l’a oublié parce qu’on a été vainqueur. Mais si Hitler l’avait emporté ? De même, à moins d’une révolution miraculeuse qui reste possible, notre civilisation doit tôt ou tard s’imposer ou périr.
En tous cas, il n’y a rien à attendre de la diplomatie pour éviter le combat.
L’Indochine
Parmi les illusions volontaires ou sincères qu’on entretient dans l’opinion circulent de telles absurdités qu’on se sent obligé d’y répondre.
Au sujet de l’Indochine en particulier. On entend encore : « Négocier avec Ho Chi Minh » certainement. Il s’est tant de fois expliqué lui-même à la radio là-dessus : « Il n’y a qu’une négociation possible, celle qui règlera les conditions de l’évacuation ». Tout ce que l’on peut espérer c’est de pouvoir réembarquer sans être harcelé, ce qui serait déjà un beau résultat et une preuve de bonne foi de l’adversaire. Autre erreur. On fait croire au peuple que la guerre d’Indochine écrase notre budget et qu’en l’abandonnant, on soulagerait nos finances. Chacun sait que pour évacuer le corps expéditionnaire et tous ceux qui seraient obligés de le suivre, il faudrait plusieurs années durant lesquelles la France privée d’aide américaine, aurait à supporter d’énormes dépenses supplémentaires. Peut-être en 1956 ou 1957 le budget français serait-il soulage de 200 ou 300 milliards sur 3.000. Voilà le problème. D’anciens et futurs Présidents du Conseil devraient le connaître. Sait-on en particulier que toute la flotte marchande du monde disponible ne pourrait en six mois rapatrier les seules personnes se trouvant en Indochine, sans parler bien entendu du matériel.
La Thèse Isolationniste
Mais revenons à la thèse de ceux qu’on appelle isolationnistes, aux Etats-Unis, et ne nous indignons pas par avance. Il serait insensé, pensent-ils, de jouer la sécurité américaine sur des principes moraux renouvelés de Wilson, en face d’adversaires qui ne veulent rien d’autre que notre destruction et ne s’en cachent pas.
Dans le cas présent la force seule compte, et nous allons à Pan Mun Jom reconnaître qu’elle n’est pas de notre côté. Pour la première fois dans l’histoire américaine, celui qui nous a provoqué ne sera plus « knock-out ». C’est le meilleur moyen de perdre tous ses Alliés. Que valent-ils d’ailleurs ?
La France ne représente plus rien qu’une base stratégique ; sa force militaire est négligeable ; son colonialisme que nous avons l’air de soutenir, nous vaut l’hostilité des peuples de l’Orient. Et voici que la France entend nous priver du seul allié qui nous puisse aider et qu’un solide intérêt rend absolument sûr : l’Allemagne. Coupée en deux, mutilée et humiliée par les Russes, forte malgré ses blessures, elle fait trembler les Soviets. Quant à l’Angleterre, elle ne sacrifiera jamais le plus petit intérêt à une cause commune à laquelle elle ne s’associera jamais tout à fait, à moins d’être en péril mortel. Faisons donc une politique américaine sans nous soucier des réactions de l’opinion car elle approuve toujours le plus fort. Faisons l’économie de milliards investis à aider des gens qui ne nous sont d’aucune utilité et qui profiteraient mieux à notre économie. Jamais nous n’avons été aussi généreux, jamais nous n’avons tant dépensé sans espoir de compensation, et jamais les sentiments anti-américains n’ont été aussi puissants de par le monde. Il est temps de réagir ou plutôt d’agir en américain.
Cette thèse est forte ; elle est comprise aux Etats-Unis ; elle répond à des instincts permanents. Elle est justifiée par les échecs de la politique suivie jusqu’ici. Eisenhower aura fort à faire si on ne l’y aide, à résister à un tel courant, surtout après le voyage de Dulles en Moyen-Orient. Celui-ci n’a pas caché sa déception. Le neutralisme aussi là-bas triomphe, et l’Amérique n’y est guère aimée.
L’Objet de la Conférence des Bermudes
La Conférence des Bermudes pourra dans ces conditions être utile. Ce sera pour la politique Eisenhower une épreuve finale. Si l’opinion française a évolué à tel point qu’il ne faille plus compter sur la communauté européenne de défense si Churchill s’en tient à sa politique asiatique, si les pourparlers directs ne rétablissent pas un front commun, il faudra bien faire à l’isolationnisme sa part, et amorcer un repli stratégique et une tactique nouvelle. L’opinion américaine ne supporterait plus de nouvelles équivoques et d’autres atermoiements.
La Réforme Monétaire en Tchécoslovaquie
Pendant ce temps en Tchécoslovaquie une nouvelle purge monétaire va réduire la Couronne au cinquième ou au cinquantième de sa valeur, suivant l’état de son possesseur. Nos lecteurs connaissent le mécanisme qui ne varie que par les modalités et que l’U.R.S.S. et tous les satellites ont vu fonctionner une ou plusieurs fois. Les cartes d’alimentation vont être abolies, malgré la disette ; le rationnement se fera par l’argent, ou plutôt faute de moyens de paiement. La détresse et la démoralisation que ces lessives monétaires entrainent font partie de la stratégie stalinienne qui a réussi à briser tous les courages, même ceux des Prussiens. On ne gouverne vraiment les hommes que lorsqu’ils ont perdu toute espérance.
CRITON