Criton – 1950-06-24 – Les Chances de l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-24 – La Vie Internationale.

 

Les Chances de l’Europe

 

L’énorme bévue des Travaillistes anglais prenant position contre le plan Schuman a rallié l’opinion des pays libres au projet qui, dès l’abord, l’avait déconcertée, si différent qu’il était des actes habituels de la Diplomatie. On y voit avant tout un instrument de paix authentique et non de propagande, capable d’écarter à jamais la possibilité d’un conflit franco-allemand.

Les oppositions conservatrice et libérale réunies vont, aux Communes, mettre le Gouvernement britannique dans l’obligation de prendre position contre les doctrinaires du Labour. M. Attlee en profitera certainement pour se rapprocher des négociateurs de Paris. Il faudrait manquer de sens politique pour ne pas comprendre que l’Angleterre ne peut s’opposer à un courant aussi puissant, ni se tenir à l’écart d’un plan qui doit associer les principales industries de l’Europe continentale. Fortement appuyé, le plan aboutira ; l’Angleterre s’y ralliera. Reste à savoir par quels compromis et sous quelle forme, et ce qui restera des idées directrices.

 

Les Elections en Allemagne

Les élections de dimanche en Rhénanie-Westphalie avaient une importance exceptionnelle. Il s’agissait du Land le plus peuplé d’Allemagne et précisément de la Ruhr. Le chancelier Adenauer a pu se féliciter du résultat : les communistes écrasés et les néo-nazis presque anéantis ; une forte poussée du centre droit, les libéraux du président Heuss, enfin la consolidation de la position prépondérante des Chrétiens-Démocrates. Les socialistes se maintiennent mais ne profitent pas de la débâcle communiste. Le Dr. Schumacher qui pensait que la surenchère nationaliste le pousserait au pouvoir, doit réfléchir.

 

Démocratie Chrétienne et Socialisme

C’est un aspect de la lutte d’influence et d’idées que se livrent le Socialisme et la Démocratie Chrétienne au pouvoir en Allemagne, en Italie, en Belgique et en France.

L’Angleterre travailliste aurait accepté de faire l’Europe mais à son profit, si elle avait pu mettre au pouvoir sur le continent ses coreligionnaires politiques. Mais le recul de ceux-ci et le crépuscule du Labour lui-même, lui enlèvent tout espoir. L’Europe se fera, si elle y réussit, sur d’autres bases. Le manifeste de Londres est l’expression de ce dépit.

Le mouvement démocrate-chrétien est international parce qu’il cherche à établir un lien de fraternité entre peuples issus de la même tradition judéo-chrétienne, non sur le plan strictement confessionnel, mais essentiellement spiritualiste et anti-étatique. C’est de ces principes que relève le plan Schuman : l’Union suppose une renonciation à la souveraineté nationale au profit d’une autorité supérieure et le pool respectera les droits individuels. Ce ne sera pas une étape vers la nationalisation des industries–clefs, pas plus que vers un cartel élargi, mais un aménagement rationnel des efforts individuels qui à l’avenir ne pourront plus se dissocier. Ces idées de plus en plus s’affirment, tandis que le nationalisme totalitaire du bolchévisme et celui plus voilé du socialisme perdent manifestement du terrain.

 

L’U.E.P.

L’accord s’est enfin réalisé sur l’Union Européenne de paiements. Les Belges ont obtenu satisfaction en partie sur la question des balances créditrices. Les Etats-Unis, par le détour du plan Marshall, feront l’appoint. Le gouvernement britannique a montré beaucoup de bonne volonté, car malgré toutes les concessions faites au point de vue anglais, le développement des échanges intereuropéens ne sera pas en principe favorable à la position internationale de la Livre.

 

En U.R.S.S.

Les Soviets viennent d’arrêter leur budget autour de 430 milliards de roubles, en léger recul sur le précédent, ce qui en pays totalitaire n’est pas signe de progrès économique. Ces chiffres ont donné lieu à beaucoup d’erreurs : compté à 4 roubles pour un dollar, ce budget semble énorme. Il est difficile de fixer la valeur du Rouble, mais une monnaie ne vaut que par son pouvoir d’achat. Celui du Rouble varie de 20 à 30 francs pour les denrées alimentaires de première nécessité ; de 8 à 10 pour les objets industriels, les vêtements, le sucre, de 3 à 4 et souvent moins pour les articles de luxe. Sous cet angle, le budget russe apparaît celui du pays pauvre et peu développé qu’il fut toujours.

Aux Etats-Unis, on a frappé les esprits avec les 79 milliards de roubles du budget militaire. Cela semble au contraire bien peu pour une armée de trois millions d’hommes. Ce budget est d’ailleurs camouflé. Il faut y ajouter la quasi-totalité des 135 milliards consacrés à l’équipement lourd et des 59 affectés à l’instruction surtout militaire. En fait, 60% du budget soviétique vont à la guerre, plus du quart du revenu national qui est inférieur à celui de l’Angleterre pour une population quadruple.

 

La Politique Evolue

Les Soviets sont pris à leur propre piège : la course aux armements est trop coûteuse et le niveau de vie s’en ressent. Devant les piètres résultats du plan cette année, une troisième vague d’épuration a changé les derniers ministres encore en place, et la politique soviétique subit des changements significatifs. Vis-à-vis de l’Allemagne d’abord, le Kremlin renonce à la conquête morale du peuple. Il n’est plus question de faire l’unité allemande par une propagande de la S.E.D. dans les zones occidentales. Au contraire, on prend pour accomplie la coupure des deux Allemagnes que la guerre seule pourra réunir. La proclamation de la frontière Oder-Neisse avec la Pologne comme définitive montre le peu de cas que les Soviets font de l’opinion germanique. Mais pour maintenir leur économie, les Russes sont obligés de serrer encore la vis aux malheureux satellites. Il paraît qu’ils en prenaient trop à leur aise, n’épargnaient pas, boudaient les emprunts d’Etat et vivaient mieux que les vaillants travailleurs d’U.R.S.S. Le professeur Varga, de nouveau bien en cour, va mettre ordre à tout cela et les Hongrois, Polonais et autres devront travailler davantage et consommer moins pour alimenter la machine de guerre soviétique.

 

                                                                        CRITON

 

Criton – 1950-06-17 – Le Plan (suite)

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-17 – La Vie Internationale.

 

Le Plan (suite)

 

Le Parti travailliste anglais a publié contre le plan Schuman et l’Union européenne un manifeste qui a soulevé une indignation compréhensible. L’Insularisme le plus étroit que l’on attendait d’ordinaire de l’extrême droite est exprimé ici presque avec cynisme : « Nous sommes plus proches de nos parents d’Australie, y lit-on, que de l’Europe ». Le Social Nationalisme rejoint le National-Socialisme et le bolchévisme, moins par impulsion doctrinaire que parce que le planisme intégral et le capitalisme d’état impliquent l’autarcie politique et économique. La réaction est passée de la droite à la gauche. A rapprocher du chauvinisme puéril et des fanfares belliqueuses de Radio Moscou ….

 

Le Manifeste

L’hostilité de l’Angleterre toute entière contre l’Union européenne, longtemps contenue par pudeur, a fini par éclater. Cependant, le premier Ministre a fait une déclaration qui contredit largement le manifeste que lui et ses collègues avaient signé la veille. Il a cherché à maintenir le principe d’une collaboration européenne, au moins dans le cadre d’une communauté atlantique. En réalité, l’Angleterre travailliste ou conservatrice redoute par-dessus tout une coopération franco-allemande et la solidarité continentale. D’autre part, elle répugne à tout engagement précis qui la lie à l’Europe. Londres veut rester le centre commun de multiples associations sans contrainte aucune, ce qui était possible autrefois, mais l’est de moins en moins.

L’association du Commonwealth est-elle encore une réalité ou une façade ? Il reste tout au plus l’Australie et la Nouvelle-Zélande, dans la mesure où ces pays veulent échapper à l’emprise exclusive des Américains. Mais les autres ? Afrique du Sud, Canada plus guère ; quant à l’Inde… Et le lien avec le nouveau continent, cette position d’intermédiaire entre les Amériques et l’Europe ?

Ni politiquement, ni économiquement, les voies transatlantiques ne passent plus par Londres, qui pis est : la Livre Sterling est la seule grande monnaie avariée du monde à l’heure actuelle, la seule sur laquelle existe encore un marché noir, et cette situation absurde constitue le principal obstacle à la libre circulation des marchandises et des capitaux ! Les Anglais, fussent-ils travaillistes, auraient tort de penser en fonction du passé. Il est des rôles achevés.

L’obstination pourrait être plus grave que ne le fut la guerre de 39, contre laquelle nos voisins n’ont pas su se protéger : l’Angleterre petit pays insulaire séparé d’un continent enfin unifié, abandonnée d’anciens dominions dont les intérêts se sont déplacés, privée peu à peu de son domaine colonial plus menacé encore que le nôtre, l’Angleterre accablée d’un déficit commercial chronique et incurable pourrait connaître des jours difficiles. C’est ce que des hommes avertis comme Churchill et Attlee savent bien.

Si le plan Schuman réussit, le Gouvernement anglais espère pouvoir conclure avec lui une sorte d’entente cordiale, sans prendre d’engagement définitif, sans surtout se soumettre à une autorité internationale ; l’Angleterre règlerait à l’amiable sa politique économique sur les directives du pool européen et négocierait avec lui des compromis périodiques. Voilà exactement où Attlee veut aller, et Churchill ferait de même s’il était au pouvoir. Le calcul est tentant. Il n’est pas sûr qu’il réussisse à longue échéance, parce que fatalement, sans contrepoids britannique, le potentiel allemand jouera très puissamment dans l’association européenne, et la tentation sera forte, en cas de crise, de sacrifier les intérêts anglais que le pool ne serait pas obligé de sauvegarder.

 

Les Difficultés de la Coopération

Le sort du plan et de la collaboration internationale est encore en suspens. Voici que l’Union européenne de paiements qu’on croyait enfin sur pied est remise en question par les objectifs belges, fonction d’ailleurs de l’inconvertibilité du Sterling. Voici encore que se dessine une dérobade des Hollandais qui, plus liés que les autres continentaux aux intérêts anglais, n’osent pas se plier par avance aux décisions des négociateurs du plan Schuman. On sait aussi que le Benelux est encore une fois ajourné et qu’il n’a pas été fait grand progrès vers sa réalisation. Que dire enfin de l’Union douanière franco-italienne à laquelle les deux gouvernements s’accrochent avec courage.

La crise de la coopération européenne que les partis Sociaux Chrétiens au pouvoir en Europe occidentale s’efforcent de réaliser, serait sans issue si les Etats-Unis ne soutenaient à fond les projets d’unification. Ils ont les moyens de l’imposer si, toutefois, l’opinion publique le veut aussi. Ce qui est encourageant, c’est de voir les associations ouvrières conscientes de l’intérêt des travailleurs, soucieuses d’une vraie paix qui ne soit ni celle de Moscou, ni celle de Londres, paix d’oppression ou de rivalité équilibrées, ont pris position contre les démagogues et les politiciens, et approuvé le plan Schuman. Sans un mouvement d’opinion, les parlementaires qui représentent le plus souvent des intérêts particuliers feraient en définitive échouer tous les accords.

 

Le Plan Stikker

Le coordinateur de l’organisation de coopération européenne, ministre des affaires étrangères hollandais, Stikker a mis en avant un plan fort simple et qui s’impose si l’on veut aboutir à un progrès vers l’unité. Nos lecteurs y retrouveront nos suggestions habituelles : élargissement des marchés par la suppression des barrières douanières et constitution d’un fonds commun pour indemniser les propriétaires d’industries destinées à disparaître, chaque pays se spécialisant dans les fabrications auxquelles il est le mieux adapté ; stabilisation des changes et monnaie commune aux pays participants, etc.. Comment faire passer tout cela à l’acte ? Peut-être en mettant l’argent nécessaire à la disposition des bonnes volontés et en coupant les vivres aux autres, ce qui pourrait bien arriver avant longtemps.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1950-06-10 – Encore le Plan

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-10 – La Vie Internationale.

 

Encore le Plan

 

Ceux que passionne le sport diplomatique sont servis. Toutes les subtilités du jeu sont en œuvre contre et pour le plan Schuman et bien fin qui désignerait le vainqueur. D’un côté, les gouvernements de Paris et de Bonn soutenus par Washington ; de l’autre, l’Angleterre et tous les intérêts particuliers, sans compter l’U.R.S.S. et les syndicats qu’elle pousse en avant.

 

Le Refus Anglais

Passe d’armes rapide et aigüe : la France ayant reçu l’adhésion du Benelux et de l’Italie a mis l’Angleterre au pied du mur : souscrire au principe d’une autorité supranationale qui dirigerait, sans appel des Gouvernements, le charbon et l’acier, ou bien rester à l’écart des négociations. Les Anglais ont préféré s’abstenir. C’était ce qu’on voulait à Paris car il est relativement facile de s’entendre entre gens qui y sont décidés, si difficile que soit la question. Mais s’adjoindre un partenaire acharné à faire échouer le projet !

Le curieux, c’est que pendant cette négociation d’importance il n’y avait à Londres que des doublures. M. Bevin était en clinique et MM. Attlee et Cripps se reposaient en France même. M. Attlee eut été gêné de refuser alors qu’il avait dès le début exprimé sa sympathie pour le plan. Homme d’expérience, il s’était rendu compte qu’une opposition systématique de l’Angleterre était contraire à ses intérêts.

Ce qu’on veut à Washington, c’est mettre les Britanniques devant un plan prêt à fonctionner auquel tôt ou tard ils devront se rallier comme cela vient d’être le cas pour l’Union européenne de paiement. Il est évident que si le pool franco-allemand devient une réalité, les Anglais, pour éviter une concurrence totale, devront en faire partie. Mais ce pool désormais supra-national tiendra en mains la répartition des marchés. Les exportations sur lesquelles l’Angleterre vit, seront de ce fait limitées, et le rêve de pouvoir un jour se suffire échappera définitivement aux Anglais. La Livre dès lors ne pourra jamais redevenir une monnaie librement convertible. Elle aura besoin du soutien du Dollar ; on comprend la résistance de l’Angleterre.

 

L’Attitude Allemande

Côté allemand, l’enthousiasme pour le plan n’est pas aussi général qu’au début. Comme en France, il y a des intérêts privés menacés. Evidemment, c’est pour l’Allemagne, l’accès à cette égalité de droits en matière économique, prélude à l’égalité en tous les domaines que le plan Schuman promet. Mais c’est aussi pour l’avenir, la renonciation à une expansion industrielle illimitée qui permettrait de dominer le continent. C’est pourquoi – et certaines réactions allemandes nous le confirment, – il n’est pas probable que dans quelques années, le Reich unifié accepterait de se soumettre à une autorité supranationale.

 

L’Attitude Américaine

Comme toujours, les Etats-Unis tiennent l’argument suprême : la Caisse. 600 million de dollars pourraient être disponibles pour financer le plan. Autant de moins pour ceux qui refuseraient de s’y associer. On a compris. Nous sommes persuadés qu’à Londres, on ne se fait aucune illusion. Si les parlements et les difficultés pratiques ne font pas échouer le plan, l’Angleterre y adhèrera. Les ponts ne sont d’ailleurs pas coupés. Au contraire, Londres sera tenu au courant de toutes les négociations et fera ses observations. On en tiendra compte pour lui faciliter les choses.

 

Le Blé Soviétique

Nos lecteurs ont dû penser : « Tiens les Russes ont des céréales puisqu’ils offrent d’en vendre ». Comme c’est mal les connaître. Ils en avaient déjà vendu, il y a deux ans aux Anglais et aux Suédois. Mais d’incident en incident, ils n’en ont livré qu’une infime partie. Manœuvre encore cette fois.

L’excédent de la production est préoccupant dans le monde, et la récolte des pays libres sera considérable, en Europe du moins. Offrir du blé, c’est jeter la confusion dans les plans d’accord agricole et de répartition de ces excédents, et cela juste au moment où le traité Anglo-Canadien vient à expiration. Il est probable que les négociations anglo-russes traineront en longueur, que finalement le prix sera jugé trop élevé, ou si un accord partiel est conclu, qu’il ne sera pas exécuté. Les Soviets n’ont pas intérêt à développer le commerce avec l’Occident. Les échanges favoriseraient les satellites qu’il convient au contraire de tenir serrés et en état de pénurie.

On sait d’autre part que les Soviets ont constitué en Suisse, en Autriche et dans toutes les capitales, des Sociétés privées pour la contrebande qui fournissent à l’U.R.S.S. toutes les marchandises prohibées à l’exportation dont elle a besoin. Ces sociétés, par diverses combinaisons, réalisent des bénéfices sérieux qui alimentent la caisse des partis moscovites à l’étranger. C’est pourquoi statistiquement les échanges Ouest-Est vont sans cesse diminuant.

 

Les Armements

Les Américains font une large publicité à leurs armes secrètes, destinées à bouleverser la stratégie. Cela pour remonter le courant neutraliste qui commençait à s’enfler en Europe. Il est certain que, même sans guerre, la conception du potentiel militaire change sans cesse de sens. On cherche à prouver que nous sommes revenus à une phase où la défensive est plus forte que l’offensive comme cela s’est produit en 14-18. Ce qui veut dire que les Européens peuvent être défendus contre une invasion russe avec des effectifs réduits, techniquement bien munis, une petite armée de spécialistes et d’ingénieurs. C’est possible, probable même, mais il ne faut pas s’y fier. C’est sur le champ de bataille que ces rapports de force se révèlent et toujours avec des surprises. Ce qui est sûr, c’est que l’armement accumulé par les Russes, et surtout l’artillerie et les tanks, se démodent très vite, et que d’énormes efforts peuvent être, du jour au lendemain, inutiles et l’arme de la victoire devenir celle du désastre.

 

                                                                                  CRITON

 

 

 

 

 

Criton – 1950-06-03 – Pour ou Contre le Plan

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Le Courrier d’Aix – 1950-06-03 – La Vie Internationale.

 

Pour ou Contre le Plan

 

Bien que l’attention se disperse sur diverses questions et événements qui sont la routine de l’actualité, c’est le plan Schuman qui est au fond des préoccupations. Il représente, s’il se réalise, une révolution dans l’histoire de l’Europe et des relations internationales. Jusqu’ici, les grands projets avaient agréablement excité les imaginations parce qu’on n’y croyait pas. Aujourd’hui, on est obligé de prendre celui-ci au sérieux. C’est pourquoi une vaste coalition d’intérêts divers se noue pour le faire échouer.

 

L’Attitude Anglaise

L’hostilité anglaise d’abord. Un échange de notes assez vif entre Paris et Londres l’a fait éclater. Il s’agissait d’obtenir, non une collaboration immédiate et directe du gouvernement travailliste, mais une simple adhésion de principe.

Londres veut attendre et voir comme toujours et ne pas s’engager. Du côté conservateur on est tenté de prendre le contre-pied de l’attitude officielle, et certains organes approuvent le plan Schuman. Sont-ils sincères, et revenus au pouvoir les Conservateurs n’agiraient-ils pas comme les Travaillistes ? Des articles du « Times » et de l’« Economist »le laissent supposer. N’a-t-on pas cherché à effrayer les Américains eux-mêmes en leur représentant cette ébauche de coopération franco-allemande comme le prélude à un isolationnisme européen alors que ce sont les Américains eux-mêmes qui ont approuvé le projet. Côté travailliste, on essaie d’effrayer les ouvriers en leur faisant croire que le pool du fer et de l’acier obligerait les mines et usines anglaises à abaisser leur prix de revient à leur détriment. On cherche aussi à exercer une pression sur les socialistes français en présentant le pool comme devant aboutir, à défaut de nationalisations générales, à un cartel à l’ancienne mode.

 

Contre le Plan

Une semblable coalition se dessine parmi les maîtres de forges. En conséquence du plan, des usines devront disparaître. Nous l’avons dit déjà, l’unification de l’Europe suppose une réorganisation géographique de la production, et la disparition d’industries mal placées qui ne vivent qu’à l’abri des barrières douanières. On compte sur une résistance ouvrière aidée par les communistes et surtout parlementaire comme cela vient de se produire contre les accords du 7 mars qui codifiaient l’union douanière franco-italienne. Ici les intérêts agricoles ont obtenu la suspension sine die de l’application des accords ; autant dire que l’union franco-italienne a vécu.

C’est là que réside le plus grand obstacle à la réalisation du plan Schuman. Comment trouver en France une majorité parlementaire pour la voter ?

 

La Parade de Berlin

400 ou 500.000 jeunes allemands ont paradé dans Berlin-Est en chemise bleue cette fois, à la manière hitlérienne adaptée par Staline. Comme prévu, aucun incident. La manifestation a réussi puisqu’elle a impressionné les occidentaux qui y voient un succès des méthodes soviétiques auprès de la jeunesse allemande. Fanatiser les jeunes, les couper de la tradition familiale, les griser d’exercices militaires, de slogans idéologiques, toutes les dictatures s’y sont employées. Mais vienne le doute ou la lassitude, et tout s’effondre. La jeunesse seule ne dirige pas les peuples ; leur instinct déterminant réside dans les générations anciennes et surtout, comme on l’a dit, les morts gouvernent les vivants.

La parade de Berlin a néanmoins servi d’avertissement. Toutes les propagandes si mensongères qu’elles soient donnent des résultats. Si l’on n’intègre pas l’Allemagne de l’Ouest à l’Europe, le désarroi qui suivrait une déception pourrait amener une guerre civile entre Allemands. Nous, Français, tenons une occasion de faire la paix entre Européens de l’Ouest, dans des conditions exceptionnelles, alors qu’avec l’appui des Etats-Unis nous sommes les plus forts. L’Europe se fera quand même, tôt ou tard, parce que c’est dans l’ordre de l’histoire économique. Quelle serait alors notre position ?

 

Neutralité

Toujours en corrélation avec l’opposition au plan Schuman, nous voyons grandir l’idée d’une Europe, troisième force entre les deux blocs. Discutée d’abord par des esprits éminents et désintéressés, elle devient aujourd’hui une machine de guerre pour disloquer l’Union Atlantique. Pour qu’on ne s’y trompe pas, les Combattants de la paix du maréchal Staline lui envoient toutes leurs sympathies. Mais peut-être ignorent-ils que c’est leur ennemi mortel, le maréchal Tito qui prendrait volontiers la tête du mouvement pour la neutralité européenne. Tito est aussi un maître de la propagande. Il a rallié des intellectuels et même un journal français, et non des moindres. Cela a débuté par une exposition d’art tout comme aux beaux jours de Mussolini quand il faisait la cour à la France. Que la suite nous soit épargnée !

 

En U.R.S.S.

Que se passe-t-il derrière le rideau de fer ? Les positions clefs changent de titulaires à une cadence accélérée ! Après la Tchéco-Slovaquie, c’est en Bulgarie que les deux principaux ministres sont remplacés. Pareillement en Ukraine, et ce qui est plus curieux, on note un désarroi dans la propagande intérieure qui ressemble à la peur. Si un mécontentement général n’était prêt d’éclater on ne recourrait pas à ces procédés qui rappellent ceux de l’hiver 41. C’est cette crise intérieure soviétique qui a donné à penser que Staline cherchait un accord avec les Etats-Unis au moyen de la mission Trygve Lie. Jusqu’ici, le président de l’O.N.U. n’a pas donné de précision sur les résultats de son voyage à Moscou, et il n’y a aucune chance que les Etats-Unis fassent le premier pas. Il faudrait que l’U.R.S.S. cédât sur le traité autrichien, ce qui est impossible à cause de Tito, ou sur des élections libres en Allemagne, ce qui ne l’est pas moins. Le voudrait-on la guerre froide ne peut cesser sans qu’un des deux antagonistes perde la face. Le drame est là.

 

Les Elections Turques

Un mot tardif sur les élections turques qui ont causé une surprise. Dans ce pays où les masses sont peu évoluées, des élections libres ont complètement renversé la majorité. Ce qui prouve que la voix du peuple sait se faire entendre. Un gouvernement plus progressiste est au pouvoir, que les Occidentaux considèrent avec raison comme plus favorable aux intérêts du pays même et de tous les états libres.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-05-27 – Les Chances de Paix

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Le Courrier d’Aix – 1950-05-27 – La Vie Internationale.

 

Les Chances de Paix

 

Soulignons une fois de plus l’importance et des conclusions encore théoriques mais précises de la Conférence de Londres et de la proposition Schuman. C’est la première fois en temps de paix depuis la première guerre que les Démocraties posent les principes d’une action commune. Les résultats, comme tout ce qui peut changer la face du monde et bouleverser des habitudes, ont été noyés sous un flot de commentaires variés et contradictoires qui montrent qu’ils ne sont pas du goût de tout le monde. Tous les intérêts, tous les partis ont élevé des objections et cherché à minimiser les résolutions prises. Tant qu’il s’agissait de créer des organismes, des comités, des commissions d’études, d’élaborer des plans abstraits, tout le monde applaudissait. Il s’agit à présent d’action, et on prend peur. On sent que de puissantes volontés s’efforcent d’aboutir. Réussira-t-on à les briser ?

 

Les Résolutions de Londres

De quoi s’agit-il ? Sur le plan militaire d’abord, de procéder à une fusion des programmes particuliers des participants du Pacte atlantique, coordonner les armements et spécialiser la tâche de chacun. Il y aura à Londres un conseil permanent des suppléants des ministres des Affaires étrangères, aidé d’un Comité d’experts qui préparera la formation d’une armée internationale.

En cas de guerre, ces différentes forces militaires agiraient dès le premier jour comme une force unique, au lieu de ne le faire inévitablement qu’après de cruelles expériences dans le désordre initial. Cette unification militaire s’accompagnera d’une coordination des ressources économiques et financières. Ainsi, comme les Etats-Unis et le Canada participent au programme, ils se trouvent liés de façon permanente et définitive aux pays du continent européen dans les trois domaines, et les Etats-Unis ont pris l’engagement après l’expiration du plan Marshall en 52, de continuer sous la forme requise l’aide à l’Europe, ce qui est de toute importance.

 

Objections

D’où viennent les objections ? D’abord, l’engagement des Etats-Unis vis-à-vis de l’Europe et leur participation à l’O.E.C.E. impliquent qu’ils vont jouer un rôle prépondérant dans l’organisation. La présidence du Conseil des suppléants reviendra à un Américain. Les différents pays et d’ailleurs les Etats-Unis eux-mêmes, devront renoncer à une part de leur souveraineté. On comprend qu’à Londres l’enthousiasme soit modéré.

Secundo il a été question à la Conférence d’augmenter les budgets militaires des différents pays ce qui sera très difficile à obtenir dans l’actuel climat social.

 

Neutralité ?

Certes, il y a les neutres en fait ou en puissance qui voudraient le rester ou le devenir ; la presse suisse est bien éloquente à cet égard, et en France comme en Allemagne, des courants puissants venus de haut poussent à une Europe neutre, une troisième force qui assisterait au duel des deux colosses. Les articles de M. Gilson dans « Le Monde » ont fait du bruit ; la thèse de la neutralité est exposée avec art ; elle est séduisante. Malheureusement, cette neutralité ne dépend pas de nous. Si la Suisse ne fut pas envahie par Hitler c’est que les nazis prévoyants y avaient casé leurs coffres-forts.

Cet espoir est vain avec Staline et ses adjoints. Une neutralité doit être appuyée par une force suffisante pour la défendre et ce n’est pas le cas. Autrement, ce n’est que du défaitisme camouflé. C’est peut-être là le fin mot : neutre ou pas, pense-t-on, cela n’y changera rien. Autant alors se dire neutres, c’est une chance, si infime qu’elle soit, de le rester.

Tout revient à ceci : l’Europe est-elle défendable ? Les Etats-Unis et l’embryon d’armée européenne ont-ils une chance d’arrêter l’invasion ? En Amérique, on semble le croire. Le général Bradley pense d’ailleurs que si l’Europe était abandonnée, elle serait perdue pour toujours. Une reconquête comme celle de 44 est aujourd’hui techniquement impossible. On ne se fait pas d’illusion sur la valeur militaire d’une armée européenne qui ne sera au point que dans quatre ans et l’on se demande si cela vaut de se soumettre aux conditions d’une coalition qui mettra, dans tous les domaines militaire, économique et financier, les Etats-Unis à la direction du monde occidental. Voilà le fond du problème déguisé par tant d’arguments.

Mais a-t-on le choix ? Si les Européens et en particulier la France avaient eu dès la libération une politique économique et financière qui eut assuré leur indépendance peut-être, mais aujourd’hui chacun sait bien, s’il est de bonne foi, que nous ne pouvons vivre qu’aidés. Alors il faut en prendre son parti. Il est trop tard pour en changer et à tout prendre, y aurait-on intérêt ?

 

La Crise Soviétique

Nous ne parlerons pas du voyage de Trygve Lie à Moscou. L’occasion ne manquera pas quand les résultats en seront proclamés. On peut fonder quelques espoirs de paix sur la crise dont nous avons analysé divers aspects et qui secoue l’Union Soviétique. Un véritable raz de marée a bouleversé les hautes sphères du Kremlin, et à notre connaissance les Français n’en ont rien su. En quelques semaines, tous les ministres russes dirigeant l’agriculture et l’industrie ont été liquidés, après Vosnessenski, maître du plan.

La faiblesse du rendement agricole inférieur à celui d’avant-guerre permet à peine à la population d’être nourrie et avec 380 millions de quintaux de blé, il n’est pas question d’exporter. Mais encore, la production d’acier est en déficit de 10%, celle du charbon et du pétrole de douze. Le parti accuse la bureaucratie, et réciproquement.

En regard des 60 millions de tonnes d’acier et de pétrole que Staline en 1946 attendait du plan quinquennal, on est au maximum à 23 pour l’un, à 31 pour l’autre. Le budget de l’U.R.S.S., même avec l’addition de « l’emprunt », n’est que de 200 et quelques milliards de roubles, pas beaucoup plus pratiquement que le nôtre, si l’on compte le Rouble entre 10 et 15 francs son pouvoir d’achat, et avec cela il faut forger et entretenir la première armée du monde.

Si nombreux que soient les esclaves et si misérables que soient les autres, on ne peut qu’admirer – sincèrement – le tour de force que cela représente. Les chiffres que nous donnons montrent cependant que l’U.R.S.S. s’épuise à cet effort. Sa capacité économique inférieure à celle de la France et de l’Angleterre réunies ne peut suffire pour une telle machine de guerre ; les épurations n’y feront rien, et les Russes eux-mêmes s’en rendent compte.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-05-20 – A l’Ouest, du Nouveau

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Le Courrier d’Aix – 1950-05-20 – La Vie Internationale.

 

A l’Ouest, du Nouveau

 

L’importance du Plan Schuman pour la mise en commun du charbon et du fer franco-allemands n’échappe à personne. Les mouvements divers qu’il provoque sont très instructifs. Les « combattants de la paix » au service de l’U.R.S.S., condamnent un accord qui serait pour la paix de l’Europe une garantie de longue portée ! L’ancienne internationale socialiste, devenue nationaliste avec les Schumacher et les Bevan, le combat aussi, à l’exception des socialistes français qui, tout en faisant des réserves doctrinales, l’approuvent.

Passions politiques et intérêts se déchainent contre le projet. Il serait curieux de voir les C.G.T. française et italienne dresser les ouvriers contre une union qui a été réclamée pendant quarante ans par les organisations syndicales, parce qu’aujourd’hui, elle ne plait pas à Staline. Enfin, du côté des maîtres de forge, surtout français, l’hostilité est à peine voilée : on compte sur les difficultés techniques pour faire échouer le projet et surtout sur les Anglais.

 

La Présentation du Plan

Sans être dans le secret, on devine que le Plan n’est pas une improvisation ; le voyage de Paul Reynaud aux Etats-Unis et sa visite à Truman, suivie à présent d’une tournée en Allemagne et d’une conférence avec Adenauer, fait penser que l’homme d’État français n’était pas étranger au projet. De même, les déplacements à Londres et à Bonn de Jean Monnet prouvent que l’étude technique du problème avait été poussée, et les difficultés pesées. Il faudra autre chose pour le faire échouer que des objections financières ou industrielles.

Les Etats-Unis, le Gouvernent Français et celui de Bonn sont trop engagés à son succès pour qu’il puisse trébucher sur des détails, si importants qu’ils soient. Pour la démocratie, ce serait un grave aveu d’impuissance.

 

L’Attitude Anglaise

C’est ce que Londres a d’emblée compris. Aussi, malgré l’avis d’Ernest Bevin, Attlee a préféré approuver le projet en principe, se réservant de prendre une position plus nette au jour où sa réalisation n’attendrait plus que les signatures. D’ici là, le Gouvernement britannique peut avoir changé et les responsabilités incomber à d’autres. Il s’en faut d’ailleurs qu’on soit en Angleterre uniformément hostile.

Évidemment, une union franco-allemande, même limitée au plan industriel, signifierait le renversement de la politique traditionnelle anglaise de l’équilibre des forces et de la division du continent. Mais plus d’un conservateur éclairé se demande aujourd’hui si cette politique qui n’a que trop bien réussi, n’a pas amené pour l’Angleterre des désastres qu’un continent uni et pacifique aurait écartés. De plus avec la tendance irrésistible au groupement des forces imposée par l’évolution économique, l’Anglais réaliste sent qu’il faut composer, et de bon gré vaudra mieux que de force. La grosse métallurgie anglaise n’est pas en principe hostile au Plan Schuman. Elle y voit une garantie contre la nationalisation que lui préparent les Travaillistes.

 

Les Conférences

Devant ce problème capital, l’intérêt de la déclaration des trois sur l’Allemagne et de la Conférence des Douze, sur l’organisation du Pacte Atlantique, semblent secondaires.

Sur la coordination économique et financière des plans de réarmement européen, il y aurait beaucoup à dire. Le sujet est extrêmement complexe et confus, l’échec de la dernière conférence de La Haye prouve qu’on aura de la peine à faire fonctionner une coopération militaire en temps de paix entre pays démocratiques. En temps de guerre, on sait que même devant un péril mortel, il n’a pas toujours été possible de s’entendre. Passe encore d’accorder des industriels, mais des militaires d’armées différentes et rivales ! Le diable même y perdrait son temps.

L’aspect financier du problème n’est pas moins ardu. On ne peut songer à augmenter le budget militaire même relativement léger, de pays qui viennent de se battre, encore moins réaliser une péréquation des charges qu’un réarmement massif comporterait. Les Etats-Unis le savent bien et il faudra que le contribuable américain fasse les frais d’une armée européenne. Le Congrès en maugréant s’y résignera si on le convainc que ce réarmement peut être efficace, ce qui est à prouver.

 

Les Décisions de Moscou

On se demande quelle arrière-pensée a poussé le Kremlin à annoncer aux Allemands qu’il n’avait plus de prisonniers à leur renvoyer. Une explosion de colère et de désespoir a éclaté dans tout le Reich. Rien ne pouvait rendre l’opinion germanique plus anti-russe ; s’il se peut qu’elle puisse l’être davantage.

Les Soviets ont cru habile de déclarer, sur une soi-disant demande de Pieck et Grotewohl, une réduction de moitié des réparations à payer par l’Allemagne orientale. Ce pays complètement pillé dont les Russes ont déjà tiré 10 milliards de dollars devra en payer encore plus de trois, comptabilisés à la manière soviétique, c’est-à-dire sous-estimés des deux tiers. La même générosité a été accordée à la Finlande et les Finlandais savent ce qu’il leur en coûte.

Ces incidents, ainsi que l’appel désespéré des 16.000 internés du camp de concentration de Bautzen, les protestations de l’évêque Dibelius contre la persécution antireligieuse, ont monté d’un degré encore la haine des Allemands contre les Soviets, ce qui facilitera considérablement la tâche d’Adenauer et des négociateurs français.

L’événement a d’autant plus d’importance que les Allemands savent que, malgré tout, leurs intérêts sont à l’Est et qu’ils sacrifieront une expansion économique future à la paix occidentale et à la défense d’une civilisation qui, bien qu’ils en aient mésusé, n’en est pas moins leur patrimoine.

Si l’on y réfléchit, ce seront les soviets et leur rideau de fer qui auront permis de mettre un point qu’on espère final à la rivalité franco-allemande. Rivalité dont on commence à voir, comme nous n’avons cessé de le dire ici depuis quatre ans, qu’elle n’a plus de sens. Les pires situations comportent des avantages, et celui-là n’est pas mince.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1950-05-13 – Vers l’Europe ?

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Le Courrier d’Aix – 1950-05-13 – La Vie Internationale.

 

Vers l’Europe ?

 

Semaine remplie d’événements de première importance qui intéressent particulièrement la France. Acheson est venu à Paris et à Londres non pour une de ces conférences rituelles qui ne servent qu’à confronter des oppositions et pour les colmater dans une formule conciliante sans effet pratique. Il est venu pour enlever aux Russes l’initiative dans la guerre froide. En un jour, le problème de l’assistance à l’Indochine a été résolu en principe, et la France de son côté a fait le premier geste pour concrétiser l’Union Européenne : la constitution d’un Pool Franco-Allemand de l’acier et du charbon.

 

L’Indochine

On ne sait pourquoi les chroniqueurs doutaient de l’engagement américain dans le Sud-Est asiatique. Nous l’avons répété ; le rapport Jessup et la visite de l’escadre à Saïgon étaient déjà la consécration d’une résolution prise. Seule la démission d’Acheson pourrait permettre au gouvernement des Etats-Unis de revenir sur cette démarche. Mais l’opposition républicaine est trop divisée et irrésolue pour changer l’orientation choisie par Truman.

L’opinion d’ailleurs comprend que le problème indochinois est devenu international par l’arrivée de Mao Tsé aux frontières du Tonkin, et l’appui officiel de l’U.R.S.S. à Ho Chi Minh. Une défaite ou une retraite de la France serait irréparable pour le camp des démocraties. On ne pouvait douter de l’assistance des Américains que s’ils avaient considéré la partie comme perdue d’avance, ce qui n’est pas le cas.

 

Le Pool du Charbon et de l’Acier

La déclaration historique de M. Schuman a soulevé des réactions diverses, imputables tant à l’ignorance qu’à la passion partisane. Autant de journaux, autant de commentaires hostiles, réticents ou enthousiastes selon la couleur de l’organe.

Il n’est pas douteux que la proposition de mettre sous le contrôle d’une entité internationale les ressources françaises et allemandes d’acier et de charbon a été soigneusement étudiée en secret entre Paris et Washington et probablement avec l’assentiment d’Adenauer. Celui-ci y a donné une pleine adhésion et du même coup le Bundestag a voté la participation de l’Allemagne au Conseil européen de Strasbourg et le problème sarrois s’est estompé.

Pour les Etats-Unis c’est la première pierre de cette union économique européenne réclamée par tous les hommes politiques et d’affaires des deux partis, qui peut faire passer plus aisément l’aide à Bao Daï assez impopulaire. C’est surtout mettre Londres, c’est-à-dire le gouvernement travailliste moribond devant le fait accompli. Car la Ruhr est, ne l’oublions pas, sous contrôle anglais et la constitution d’un Pool Franco-Allemand et bientôt européen de l’acier et du charbon obligera l’Angleterre, soit à s’isoler du continent, soit à s’y joindre, c’est-à-dire à prendre parti. Dans l’un comme dans l’autre cas, le bloc Sterling sera touché dans son ressort essentiel. Car on ne comprendrait rien aux événements du monde présent si, à côté de la guerre froide entre la Russie et les Etats-Unis, on perdait de vue la lutte pacifique mais implacable entre la Livre et le Dollar.

 

Avantages du Plan

Pour la France, les avantages de ce pool sont évidents. C’est d’abord la fin d’une concurrence qui, tôt ou tard, serait désastreuse pour le plus faible. Ensuite, c’est obliger l’Allemagne à produire dans les mêmes conditions que nous, c’est-à-dire à concéder à ses ouvriers les mêmes avantages sociaux que nous accordons aux nôtres. C’est enfin, par un contrôle permanent et une répartition des marchés extérieurs, rendre impossible un réarmement secret et un dumping allemand qui seraient les moyens principaux d’un futur impérialisme germanique.

Evidemment, un tel projet n’est pas encore réalisé. Les difficultés ne manquent pas et jour par jour elles apparaîtront. Si l’état d’esprit qui unit la France, l’Allemagne et les Etats-Unis persiste, elles ne sont pas insurmontables, d’autant que les métallurgistes européens sont tous partisans d’un cartel de l’acier et que les propriétaires de mines de charbon, désormais peu nombreux, n’ont rien à perdre dans l’affaire. Il est bien improbable que le gouvernement Attlee puisse faire échouer le projet, s’il s’agit bien d’une décision arrêtée et non d’une opération politique.

 

Trygve Lie à Moscou

Autre événement qui a son intérêt : le voyage du secrétaire de l’O.N.U. à Moscou. On a voulu y voir une manœuvre suggérée par les Soviets à l’homme qu’ils ont porté eux-mêmes à son poste, pour atténuer l’effet des décisions prises à Paris et à Londres.

Si Trygve Lie rapportait de Moscou des propositions de conférence à quatre, cela pourrait remettre les problèmes internationaux sur le tapis vert, brouiller les cartes, ébranler les résolutions, éveiller dans l’opinion de nouvelles et trompeuses espérances. Nous verrons. Ce peut être tout simplement le désir de l’homme qui préside aux destinées de l’O.N.U. de faire ce qui est en son pouvoir pour rendre vie à cet organisme en cherchant à ramener les Russes dans les Comités qu’ils ont quitté, grâce au règlement de l’affaire des deux Chines. Mais rien n’indique que les Russes cherchent un rapprochement, même purement tactique. Après Trieste et Berlin, c’est la Finlande à nouveau menacée, et le rideau de fer chaque jour mieux clos.

 

L’Emprunt soviétique

Marquons un point. Quand en Mars, les Soviets ont organisé de grandes réjouissances populaires pour saluer la baisse des prix, nous avions dit aux camarades : « Attention, l’emprunt n’est pas loin » : le voici, et à lots encore. 20 milliards de Roubles, somme énorme pour un pays pauvre où le manœuvre gagne au plus 600 roubles par mois. Eh bien l’empressement est tel, malgré la récente lessive monétaire qui a amputé les billets de 90% et les emprunts de moitié, qu’on a déjà souscrit 25 milliards, et que la collecte continue. On sait comment ces contributions volontaires sont prises sur les salaires ; il faut bien payer les armements. Ah ! en U.R.S.S., le Ministre des Finances n’a pas d’insomnies…

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-05-06 – Tito vaut bien Trieste

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Le Courrier d’Aix – 1950-05-06 – La Vie Internationale.

 

Tito vaut bien Trieste

 

Des menus faits de la semaine, c’est le discours de Tito qui fut le plus significatif. Dans la mesure où on peut le croire sincère, il a marqué de façon plus nette qu’auparavant la rupture de la Yougoslavie avec l’U.R.S.S., et une orientation plus conciliante vers l’Ouest. Tout le monde s’en félicite sauf les Italiens qui se sentent sacrifiés dans l’affaire de Trieste. Les soucis stratégiques l’emportent sur les sympathies que l’Italie compte aux Etats-Unis.

 

Les Répercussions du Discours de Tito

La diplomatie américaine marque un point : Tito renoue avec la Grèce des relations amicales. Il se montre bien disposé pour l’Autriche ; aucune allusion aux revendications sur la Carinthie. Plus réservé à l’endroit de l’Italie, il minimise le différend qui sépare les deux pays et se montre disposé à causer.

En échange, Tito a obtenu un prêt de la Banque internationale qui lui sera accordé en Francs français, ce qui est un événement dans l’ordre monétaire, après satisfaction des réclamations françaises sur les biens nationalisés en Yougoslavie. Moscou jusqu’ici n’a pas réagi.

 

La Politique Américaine

Ce succès américain vient à point pour donner un peu de confiance dans la politique d’Acheson. D’ailleurs, l’opposition républicaine manque de cohésion. Il n’y a plus de Vandenberg pour recréer une politique bipartisane et le choix de Foster Dulles pour coordonner les vues des deux partis n’a pas emporté l’adhésion de tous les Républicains. Il y a plusieurs leaders dont les vues ne concordent pas ; pas plus dans les critiques que sur les plans concrets, ce qui permet à Acheson de poursuivre les siens, tant bien que mal.

 

En Russie

Un certain optimisme d’ailleurs règne parmi les officiels. Hoffmann voit dans un avenir prévisible la chute de la dictature stalinienne. Il fait état de l’opposition croissante que nous avons rapportée, tant chez les satellites qu’en Russie même. Chose curieuse, la lassitude et le mécontentement augmentent de l’autre côté du rideau de fer à mesure que les conditions de vie de la population s’améliorent.

Un progrès est indéniable en U.R.S.S. comme partout d’ailleurs, et ce mieux être relatif semble avoir tiré les peuples de la prostration où la misère les plongeait et l’esprit critique s’est éveillé. En U.R.S.S. en particulier, on s’est rendu compte que le poids de la tyrannie policière et le militarisme outrancier était plus lourd qu’avant-guerre. Le peuple en général ne croit pas aux intentions belliqueuses des Etats-Unis qu’il admire assez naïvement, malgré la propagande violente dont on l’abreuve, et il s’inquiète de l’énorme machinerie militaire qui grandit en Russie contre des ennemis imaginaires. Il a peur de la guerre.

 

La Guerre Secrète

L’incident du « Privateer » a permis de révéler ce que Russes et Américains cherchaient jusqu’ici à cacher. Les deux adversaires se surveillent ; on savait que les sous-marins russes croisaient régulièrement le long des côtes américaines et s’étaient infiltrés dans les zones où se déroulaient les manœuvres navales des Etats-Unis. Des sous-marins américains de leur côté franchissant le pôle avaient exploré les bases sibériennes et des avions de reconnaissance avaient survolé les usines secrètes de l’Asie centrale et de l’Oural. Certains n’étaient pas rentrés ; le Privateer était chargé d’une mission analogue dans la Baltique où les Russes ont construit des fortifications énormes qui rappellent le mur de l’Atlantique d’Hitler. La photographie de ces bases édifiées en grande partie par des techniciens allemands a de quoi faire trembler le petit pan d’Europe encore libre.

On s’inquiète à Washington de l’étendue du réarmement de la police militaire allemande en zone orientale. Les chiffres donnés par les transfuges dépassent les cent mille. Cette armée peu sûre est flanquée de troupes mongoles dont les défaillances ne sont pas à craindre.

 

En Allemagne

L’Allemagne reste un enjeu et l’U.R.S.S. a des atouts en main. Phénomène à comparer avec celui que nous signalions en Russie : à mesure que l’Allemagne de l’Ouest se redresse et que son économie croit à pas de géant, le malaise germanique s’accentue. Où exporter ?

Le marché oriental absorbait avant-guerre 500 millions de dollars – 1939 de la production allemande ; aujourd’hui 60 à peine en dollars -1950, de valeur moitié moindre. Les Soviets détiennent la clé des débouchés de l’exportation allemande qui à l’Ouest n’a que des concurrents, eux aussi en peine de vendre et qui lui disputent les rares marchés solvables. L’U.R.S.S. détient aussi, plus ou moins, la clé du marché chinois où les Allemands avaient largement pénétré.

Les Etats-Unis voient le danger et favorisent présentement les échanges Est-Ouest, au risque de renforcer la position économique du bloc soviétique. Mais les Russes n’y mettent aucun empressement, attendant sans doute l’engorgement fatal de la production allemande pour marchander leur accord.

Par ailleurs, la tension entre Adenauer et les Alliés s’est beaucoup calmée. Un accord est intervenu sur la loi relative à l’impôt sur le revenu qui avait provoqué le veto américain. Les Anglais ont suspendu les démontages du Goering Konzern et l’adhésion enthousiaste du parlement sarrois pour l’admission du territoire au Conseil de l’Europe a été passée sous silence. Les paroles de Schuman et le discours François-Poncet ont été accueillis avec faveur et Adenauer a transmis à Rome l’ébauche de la triple alliance économique France-Allemagne-Italie. Espérons.

 

                                                                                  CRITON

 

A une récente réunion du « Cercle Interallié », Mrs Forbes Robertson a fait en anglais une remarquable causerie sur les élections et la situation politique en Angleterre. Elle a particulièrement mis en lumière le point, à nos yeux essentiel, qui concerne non seulement les îles britanniques mais tout aussi bien la France. Si un gouvernent socialiste disposait pour longtemps d’une majorité solide, il achèverait de concentrer entre ses mains tous les pouvoirs aussi bien politiques qu’économiques. Or, il n’est pas d’exemple qu’un gouvernement assuré de durer, ne dégénère pas en tyrannie. A un Attlee modéré succèderait un Bevan et plus tard, pis encore, s’en serait fait de la liberté d’un peuple dont toutes les activités seraient peu à peu contrôlées. C’est contre ce danger, que les Anglais avertis sentent fortement, que se dresse le courant actuel d’opposition qui ne tardera pas à l’emporter. _ C.

 

 

Criton – 1950-04-29 – Retour des Diplomates

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Le Courrier d’Aix – 1950-04-29 – La Vie Internationale.

 

Retour des Diplomates

 

Les augures annoncent depuis des mois une offensive diplomatique des Soviets ; les optimistes parlent d’une conférence à quatre que préparerait un voyage à Moscou de M. Trygve Lie, le président de l’O.N.U. Jusqu’ici, nous n’avons vu que des offensives tout court et l’ambiance toujours plus tendue ne paraît guère préparer à des conversations. Cependant ces jours-ci, le Politburo a lancé des notes, et la nomination de Bogomolov au poste de vice-ministre de Vichinsky s’accompagne d’un réveil de la tactique diplomatique.

 

La Question de Trieste

Le ton de ces notes a plutôt un caractère offensif et on les interprète à Londres et à Washington comme destinées à brouiller les cartes et à embarrasser les Alliés.

Pour Trieste, Moscou réclame le retour à la solution du traité de paix avec l’Italie abandonnée précisément à la suite de l’obstruction soviétique. Nomination d’un gouverneur du territoire libre, sur le choix duquel les Russes avaient opposé leur veto ; évacuation du territoire par les forces armées anglo-américaines. Aucune mention n’est faite des Yougoslaves. Cette note cherche-t-elle à couper court aux négociations directes entre Belgrade et Rome que les Italiens désirent et que les Anglo-Saxons favorisent ? Est-ce pour obliger Tito à évacuer la zone B qu’il annexe par étapes ? Cela ne cacherait-il pas des tractations secrètes entre Tito et le Kominform, hypothèse qui n’est pas exclue ? Cette affaire de Trieste, d’importance secondaire, irrite les Italiens qui déplorent le souci excessif des Américains de ménager Tito dans leur jeu politique : Ils voient le dictateur yougoslave jouer de son conflit avec Staline pour pousser du côté de Trieste une pointe à laquelle les Etats-Unis n’osent s’opposer. Ceux-ci  par ailleurs, tiennent à un rapprochement Gréco-Yougoslave. Ils ont fait échouer le premier Venizélos et mis en place Plastiras en Grèce pour obtenir cet accord qui isolerait l’Albanie et barrerait la route de l’Adriatique aux Soviets.

Tito est fort habile et il est douteux qu’Acheson tire avantage de ces combinaisons balkaniques. Trieste est pour les Italiens un point très sensible, plus même que leurs anciennes colonies. Communistes et anciens fascistes trouvent dans les hésitations américaines une occasion excellente d’affaiblir l’autorité du gouvernement de Gasperi. Les bonnes grâces de Tito valent-elles de risquer la mauvaise humeur de l’opinion italienne si vive à s’échauffer ? Nous ne le pensons pas. De Tito comme de Staline, on ne tirera jamais avantage : la diplomatie américaine n’est pas de taille à les dominer.

 

Jérusalem

Les Russes ont pris position contre l’internationalisation de Jérusalem souhaitée par le Vatican, mais mollement soutenue par les Anglo-Saxons. Là aussi, le jeu est embrouillé à l’extrême. Abdullah vient d’annexer la Palestine arabe contre le vœu de la ligue arabe qui chancelle, frappée par les ambitions personnelles de l’émir de Transjordanie et les combinaisons Egyptiennes et Séoudites.

Juifs et Transjordaniens veulent surtout empêcher les grandes puissances de s’interposer dans leurs querelles et de prendre pied à Jérusalem. Moscou, qui regrette d’avoir perdu les faveurs d’Israël et accru l’hostilité arabe, cherche sans doute à offrir son appui pour contrebalancer la pression des Anglo-Saxons.

 

Les Détroits

Enfin, on voit reparaître l’offensive russe contre la convention de Montreux et les Turcs se sentent de nouveau menacés par les exigences russes sur les Dardanelles qui s’étaient tues depuis deux ans. Dans tout cela, on peut voir le prélude à un vaste marchandage autour d’un tapis vert mais ce n’est ni sûr, ni même probable.

 

L’Asie

Sur le front asiatique, on devine des choses bien curieuses. Les techniciens Russes qui sont en nombre à Shanghai, tout en montant des avions destinés aux forces communistes chinoises, s’occupent surtout du démontage des industries de la grande Cité, qui vont prendre le chemin de la Mandchourie et remplacer les machines que les Russes en 45 ont expédiées en Sibérie. Ces transferts d’industrie ne vont pas sans heurts, et les ouvriers de Shanghai, réduits au chômage par les Russes, ont attaqué les équipes russes et tué quelque cent cinquante techniciens.

Le plan Russe, que nous avons exposé, de réduire la Chine à l’impuissance pour la dominer par étapes, se poursuit avec une méthode qui rappelle Hitler. Réduire le Centre et le Sud chinois à n’être que des pays agricoles et concentrer l’activité industrielle à proximité de la Sibérie dans des pays comme la Mandchourie et la Mongolie intérieure que les Soviets ne rendront jamais à la Chine.

Comme nous le pensions, Mao Tsé Tung a perdu de son autorité pendant son séjour à Moscou. Il est battu en brèche par d’autres personnages dévoués au Kremlin, cependant que les Russes envoient dans les provinces affamées des convois de vivres qu’ils avaient détournés après la précédente récolte. Petit à petit d’ailleurs, les Soviets suivant une tactique ancienne qu’ont pratiquée aussi les Anglais, cherchent à constituer des équipes locales plus ou moins indépendantes de Pékin, ce à quoi le particularisme chinois se prête fort bien. De là à créer des embryons de petites républiques populaires autonomes en échauffant l’ambition de quelques fanatiques, il n’y a qu’un pas. L’absorption de la Chine est une œuvre de longue haleine pleine d’aléas que les Russes connaissent bien car entre jaunes et blancs, la méfiance l’emportera toujours.

 

L’Allemagne

La place nous manque pour commenter les démêlés du chancelier Adenauer avec la Commission de Contrôle alliée ; pris entre une opinion dont il échauffe maladroitement les sentiments nationalistes et une opposition qui lui reproche sa faiblesse, il n’a réussi qu’à mécontenter tout le monde et à justifier la méfiance des Alliés.

Il serait facile de parler de l’éternelle Allemagne, du manque de psychologie de ses dirigeants, du réveil d’ambitions, de mégalomanies aux premiers succès. Adenauer semblait croire qu’il pouvait, en rangeant l’Allemagne dans le camp de l’Ouest, obtenir d’emblée l’égalité des droits à Strasbourg, une représentation diplomatique indépendante, le relèvement de la production d’acier, la liberté de légiférer sans contrôle pour le parlement de Bonn. Et les Allemands de croire qu’ils étaient déjà devenus un partenaire indispensable qu’on ménage, prêt à prendre avec l’appui américain la tête de l’Europe nouvelle. C’était vraiment croire trop aisément à la faculté d’oubli des hommes d’Etat.

Cette hâte dans les revendications pourrait coûter cher à Adenauer et à son peuple. L’Allemagne, même morcelée, fait peur et le « Deutchland über alles » (l’Allemagne au-dessus de tout) chanté à Berlin n’est pas fait pour bqercer les craintes.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-04-22 – Armement et Diplomatie

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Le Courrier d’Aix – 1950-04-22 – La Vie Internationale.

 

Armement et Diplomatie

 

Malgré tout le sang-froid dont ont fait preuve et les gouvernements et l’opinion, on ne saurait minimiser l’incident du « Privateer ». Ce n’est pas du bluff, mais une provocation. Un avion américain non armé abattu dans une zone qui n’était même pas soviétique ; sans doute Tito en avait fait autant sans encourir de représailles, mais il y avait d’autres raisons.

 

La Tactique Soviétique

On est entré dans la phase de l’action directe de l’agression à main armée sur le pan international ; tactique de commandos dans tous les pays ; de la guerre froide à la guérilla.

Le bolchévisme a évidemment besoin de pousser l’audace toujours plus loin pour ne pas perdre l’initiative ; toutes les dictatures ont suivi ce processus si elles n’ont pas été entraînées par lui. Le résultat n’a jamais varié. Il faut donc admettre que l’U.R.S.S. a choisi de faire la guerre, ce à quoi beaucoup de raisons paraissent s’opposer mais jamais aucun fait. On ne pourra pas reprocher à Staline de nous avoir trompés. Il n’a jamais cessé d’être agressif sinon de temps à autre, en paroles, et l’on sait qu’un communiste n’a pas de parole.

 

Armements

La course aux armements s’accélère, et de part et d’autre on se trouve en pleine mobilisation technique. Dans cette course, pour qui travaille le temps ? Des nombreux renseignements qui filtrent à travers le rideau de fer, il ressort que la pénurie d’outillage de précision, de métaux rares ou spéciaux a cessé en U.R.S.S. Les grosses lacunes d’une préparation militaire dont la complexité est colossale paraissent peu à peu comblées. On sait par ailleurs que l’industrie de guerre se développe rapidement, surtout dans les pays satellites, Hongrie, Tchécoslovaquie, Allemagne orientale, qui contribuent à présent dans une mesure importante à l’armement soviétique. La préparation à la guerre absorbe plus de 60% de l’activité industrielle russe, directement ou indirectement, ce qui est énorme.

Evidemment, du côté américain on n’est pas inactif, bien au contraire, et le perfectionnement d’armes secrètes réservera au jour voulu de terrifiantes surprises. La supériorité relative des Etats-Unis augmente même, mais cela ne doit pas faire illusion. Une comparaison éclairera notre pensée : voici deux industriels concurrents ; l’un part avec un petit capital, l’autre avec un moyen ; le premier, faute de liquidités, ne pourra pas grand-chose. Mais les voilà qui prospèrent l’un et l’autre, le gros devient de plus en plus riche, mais le petit a du disponible, et bien que l’écart entre les deux fortunes s’accentue, le moins riche des deux a assez de moyens pour rivaliser avec l’autre et le mettre en échec.

 

L’Action Diplomatique

La scène diplomatique est plutôt calme, phase de préparation aux rencontres de Mai ; confusion dans les bruits, les ballons d’essai. Il faut bien que les diplomates justifient leur existence. C’est d’ailleurs un des traits du monde actuel ; tandis que les générations précédentes mettaient un point d’honneur à montrer qu’elles ne faisaient rien, celles-ci s’ingénient à montrer que leur travail est réel et peut se justifier.

Le travail diplomatique consiste aujourd’hui à réunir des conférences pour préparer aux assemblées, on se réunit à Paris pour fixer l’organisation du Conseil de l’Europe ; pyramide d’organismes qui jusqu’ici n’ont rien donné. Il se pourrait bien que rien ne soit possible, ni à l’O.N.U., ni ailleurs, parce que le spectre de la guerre dissipe tout. On ne peut pas traiter sérieusement un problème économique et même politique qui par définition même suppose le maintien de la paix quand on n’y croit pas. C’est l’état d’esprit que les Soviets ont réussi à créer et qu’ils entretiennent avec leur technique de coups de main. Signalons cependant deux faits.

 

Le Haut Conseil Atlantique

Le discours de M. Bidault, proposant un haut conseil atlantique pour la paix, a éveillé beaucoup d’intérêt. Il s’agirait d’un organisme – encore un – qui coifferait le Plan Marshall venant (en principe) à son terme, et le Pacte Atlantique dont l’organisation militaire est plutôt laborieuse.

Le geste de Bidault a paru à Londres une manœuvre américaine par le truchement de la France et l’on a fait grise-mine. Les Anglais sentent bien qu’on veut les attacher en matière économique comme en matière militaire  (ce qui est aussi une affaire financière) à un groupement dont nécessairement les Etats-Unis seront les chefs. Traqués dans leur indépendance, les Anglais voient partout des pièges. Ils ont peut-être tort. Le sens de la proposition Bidault pourrait être simplement : « La France comme l’Angleterre est hors d’état de payer son réarmement. Le P.A.M. est d’un intérêt limité car les armes qu’on nous livre ne donnent pas de travail à nos ouvriers, ni d’élan à notre industrie qui en a besoin. Il faudrait que les Etats-Unis payent les canons que nous fabriquons à domicile. Pour cela, un grand conseil n’est pas de trop.

 

 

Trieste

Staline au petit pied, l’ami Tito, malgré sa situation précaire bluffe et mord ; le brave comte Sforza avait fait un discours conciliant pour essayer de résoudre la question de Trieste avant les élections titistes en zone B. Tito a éconduit le diplomate et bravé la décision des trois Grands : Il reste à Trieste ; les élections ont été « réussies ». En Yougoslavie, on se contente de 90%, le 101% fait trop soviétique. Les Etats-Unis n’ont pas réagi et Rome a été très désappointé. N’essayons pas de soulever le voile du mystère, on aurait vite deviné ….

 

                                                                                  CRITON