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Le Courrier d’Aix – 1950-04-29 – La Vie Internationale.
Retour des Diplomates
Les augures annoncent depuis des mois une offensive diplomatique des Soviets ; les optimistes parlent d’une conférence à quatre que préparerait un voyage à Moscou de M. Trygve Lie, le président de l’O.N.U. Jusqu’ici, nous n’avons vu que des offensives tout court et l’ambiance toujours plus tendue ne paraît guère préparer à des conversations. Cependant ces jours-ci, le Politburo a lancé des notes, et la nomination de Bogomolov au poste de vice-ministre de Vichinsky s’accompagne d’un réveil de la tactique diplomatique.
La Question de Trieste
Le ton de ces notes a plutôt un caractère offensif et on les interprète à Londres et à Washington comme destinées à brouiller les cartes et à embarrasser les Alliés.
Pour Trieste, Moscou réclame le retour à la solution du traité de paix avec l’Italie abandonnée précisément à la suite de l’obstruction soviétique. Nomination d’un gouverneur du territoire libre, sur le choix duquel les Russes avaient opposé leur veto ; évacuation du territoire par les forces armées anglo-américaines. Aucune mention n’est faite des Yougoslaves. Cette note cherche-t-elle à couper court aux négociations directes entre Belgrade et Rome que les Italiens désirent et que les Anglo-Saxons favorisent ? Est-ce pour obliger Tito à évacuer la zone B qu’il annexe par étapes ? Cela ne cacherait-il pas des tractations secrètes entre Tito et le Kominform, hypothèse qui n’est pas exclue ? Cette affaire de Trieste, d’importance secondaire, irrite les Italiens qui déplorent le souci excessif des Américains de ménager Tito dans leur jeu politique : Ils voient le dictateur yougoslave jouer de son conflit avec Staline pour pousser du côté de Trieste une pointe à laquelle les Etats-Unis n’osent s’opposer. Ceux-ci par ailleurs, tiennent à un rapprochement Gréco-Yougoslave. Ils ont fait échouer le premier Venizélos et mis en place Plastiras en Grèce pour obtenir cet accord qui isolerait l’Albanie et barrerait la route de l’Adriatique aux Soviets.
Tito est fort habile et il est douteux qu’Acheson tire avantage de ces combinaisons balkaniques. Trieste est pour les Italiens un point très sensible, plus même que leurs anciennes colonies. Communistes et anciens fascistes trouvent dans les hésitations américaines une occasion excellente d’affaiblir l’autorité du gouvernement de Gasperi. Les bonnes grâces de Tito valent-elles de risquer la mauvaise humeur de l’opinion italienne si vive à s’échauffer ? Nous ne le pensons pas. De Tito comme de Staline, on ne tirera jamais avantage : la diplomatie américaine n’est pas de taille à les dominer.
Jérusalem
Les Russes ont pris position contre l’internationalisation de Jérusalem souhaitée par le Vatican, mais mollement soutenue par les Anglo-Saxons. Là aussi, le jeu est embrouillé à l’extrême. Abdullah vient d’annexer la Palestine arabe contre le vœu de la ligue arabe qui chancelle, frappée par les ambitions personnelles de l’émir de Transjordanie et les combinaisons Egyptiennes et Séoudites.
Juifs et Transjordaniens veulent surtout empêcher les grandes puissances de s’interposer dans leurs querelles et de prendre pied à Jérusalem. Moscou, qui regrette d’avoir perdu les faveurs d’Israël et accru l’hostilité arabe, cherche sans doute à offrir son appui pour contrebalancer la pression des Anglo-Saxons.
Les Détroits
Enfin, on voit reparaître l’offensive russe contre la convention de Montreux et les Turcs se sentent de nouveau menacés par les exigences russes sur les Dardanelles qui s’étaient tues depuis deux ans. Dans tout cela, on peut voir le prélude à un vaste marchandage autour d’un tapis vert mais ce n’est ni sûr, ni même probable.
L’Asie
Sur le front asiatique, on devine des choses bien curieuses. Les techniciens Russes qui sont en nombre à Shanghai, tout en montant des avions destinés aux forces communistes chinoises, s’occupent surtout du démontage des industries de la grande Cité, qui vont prendre le chemin de la Mandchourie et remplacer les machines que les Russes en 45 ont expédiées en Sibérie. Ces transferts d’industrie ne vont pas sans heurts, et les ouvriers de Shanghai, réduits au chômage par les Russes, ont attaqué les équipes russes et tué quelque cent cinquante techniciens.
Le plan Russe, que nous avons exposé, de réduire la Chine à l’impuissance pour la dominer par étapes, se poursuit avec une méthode qui rappelle Hitler. Réduire le Centre et le Sud chinois à n’être que des pays agricoles et concentrer l’activité industrielle à proximité de la Sibérie dans des pays comme la Mandchourie et la Mongolie intérieure que les Soviets ne rendront jamais à la Chine.
Comme nous le pensions, Mao Tsé Tung a perdu de son autorité pendant son séjour à Moscou. Il est battu en brèche par d’autres personnages dévoués au Kremlin, cependant que les Russes envoient dans les provinces affamées des convois de vivres qu’ils avaient détournés après la précédente récolte. Petit à petit d’ailleurs, les Soviets suivant une tactique ancienne qu’ont pratiquée aussi les Anglais, cherchent à constituer des équipes locales plus ou moins indépendantes de Pékin, ce à quoi le particularisme chinois se prête fort bien. De là à créer des embryons de petites républiques populaires autonomes en échauffant l’ambition de quelques fanatiques, il n’y a qu’un pas. L’absorption de la Chine est une œuvre de longue haleine pleine d’aléas que les Russes connaissent bien car entre jaunes et blancs, la méfiance l’emportera toujours.
L’Allemagne
La place nous manque pour commenter les démêlés du chancelier Adenauer avec la Commission de Contrôle alliée ; pris entre une opinion dont il échauffe maladroitement les sentiments nationalistes et une opposition qui lui reproche sa faiblesse, il n’a réussi qu’à mécontenter tout le monde et à justifier la méfiance des Alliés.
Il serait facile de parler de l’éternelle Allemagne, du manque de psychologie de ses dirigeants, du réveil d’ambitions, de mégalomanies aux premiers succès. Adenauer semblait croire qu’il pouvait, en rangeant l’Allemagne dans le camp de l’Ouest, obtenir d’emblée l’égalité des droits à Strasbourg, une représentation diplomatique indépendante, le relèvement de la production d’acier, la liberté de légiférer sans contrôle pour le parlement de Bonn. Et les Allemands de croire qu’ils étaient déjà devenus un partenaire indispensable qu’on ménage, prêt à prendre avec l’appui américain la tête de l’Europe nouvelle. C’était vraiment croire trop aisément à la faculté d’oubli des hommes d’Etat.
Cette hâte dans les revendications pourrait coûter cher à Adenauer et à son peuple. L’Allemagne, même morcelée, fait peur et le « Deutchland über alles » (l’Allemagne au-dessus de tout) chanté à Berlin n’est pas fait pour bqercer les craintes.
CRITON