Criton – 1950-05-06 – Tito vaut bien Trieste

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Le Courrier d’Aix – 1950-05-06 – La Vie Internationale.

 

Tito vaut bien Trieste

 

Des menus faits de la semaine, c’est le discours de Tito qui fut le plus significatif. Dans la mesure où on peut le croire sincère, il a marqué de façon plus nette qu’auparavant la rupture de la Yougoslavie avec l’U.R.S.S., et une orientation plus conciliante vers l’Ouest. Tout le monde s’en félicite sauf les Italiens qui se sentent sacrifiés dans l’affaire de Trieste. Les soucis stratégiques l’emportent sur les sympathies que l’Italie compte aux Etats-Unis.

 

Les Répercussions du Discours de Tito

La diplomatie américaine marque un point : Tito renoue avec la Grèce des relations amicales. Il se montre bien disposé pour l’Autriche ; aucune allusion aux revendications sur la Carinthie. Plus réservé à l’endroit de l’Italie, il minimise le différend qui sépare les deux pays et se montre disposé à causer.

En échange, Tito a obtenu un prêt de la Banque internationale qui lui sera accordé en Francs français, ce qui est un événement dans l’ordre monétaire, après satisfaction des réclamations françaises sur les biens nationalisés en Yougoslavie. Moscou jusqu’ici n’a pas réagi.

 

La Politique Américaine

Ce succès américain vient à point pour donner un peu de confiance dans la politique d’Acheson. D’ailleurs, l’opposition républicaine manque de cohésion. Il n’y a plus de Vandenberg pour recréer une politique bipartisane et le choix de Foster Dulles pour coordonner les vues des deux partis n’a pas emporté l’adhésion de tous les Républicains. Il y a plusieurs leaders dont les vues ne concordent pas ; pas plus dans les critiques que sur les plans concrets, ce qui permet à Acheson de poursuivre les siens, tant bien que mal.

 

En Russie

Un certain optimisme d’ailleurs règne parmi les officiels. Hoffmann voit dans un avenir prévisible la chute de la dictature stalinienne. Il fait état de l’opposition croissante que nous avons rapportée, tant chez les satellites qu’en Russie même. Chose curieuse, la lassitude et le mécontentement augmentent de l’autre côté du rideau de fer à mesure que les conditions de vie de la population s’améliorent.

Un progrès est indéniable en U.R.S.S. comme partout d’ailleurs, et ce mieux être relatif semble avoir tiré les peuples de la prostration où la misère les plongeait et l’esprit critique s’est éveillé. En U.R.S.S. en particulier, on s’est rendu compte que le poids de la tyrannie policière et le militarisme outrancier était plus lourd qu’avant-guerre. Le peuple en général ne croit pas aux intentions belliqueuses des Etats-Unis qu’il admire assez naïvement, malgré la propagande violente dont on l’abreuve, et il s’inquiète de l’énorme machinerie militaire qui grandit en Russie contre des ennemis imaginaires. Il a peur de la guerre.

 

La Guerre Secrète

L’incident du « Privateer » a permis de révéler ce que Russes et Américains cherchaient jusqu’ici à cacher. Les deux adversaires se surveillent ; on savait que les sous-marins russes croisaient régulièrement le long des côtes américaines et s’étaient infiltrés dans les zones où se déroulaient les manœuvres navales des Etats-Unis. Des sous-marins américains de leur côté franchissant le pôle avaient exploré les bases sibériennes et des avions de reconnaissance avaient survolé les usines secrètes de l’Asie centrale et de l’Oural. Certains n’étaient pas rentrés ; le Privateer était chargé d’une mission analogue dans la Baltique où les Russes ont construit des fortifications énormes qui rappellent le mur de l’Atlantique d’Hitler. La photographie de ces bases édifiées en grande partie par des techniciens allemands a de quoi faire trembler le petit pan d’Europe encore libre.

On s’inquiète à Washington de l’étendue du réarmement de la police militaire allemande en zone orientale. Les chiffres donnés par les transfuges dépassent les cent mille. Cette armée peu sûre est flanquée de troupes mongoles dont les défaillances ne sont pas à craindre.

 

En Allemagne

L’Allemagne reste un enjeu et l’U.R.S.S. a des atouts en main. Phénomène à comparer avec celui que nous signalions en Russie : à mesure que l’Allemagne de l’Ouest se redresse et que son économie croit à pas de géant, le malaise germanique s’accentue. Où exporter ?

Le marché oriental absorbait avant-guerre 500 millions de dollars – 1939 de la production allemande ; aujourd’hui 60 à peine en dollars -1950, de valeur moitié moindre. Les Soviets détiennent la clé des débouchés de l’exportation allemande qui à l’Ouest n’a que des concurrents, eux aussi en peine de vendre et qui lui disputent les rares marchés solvables. L’U.R.S.S. détient aussi, plus ou moins, la clé du marché chinois où les Allemands avaient largement pénétré.

Les Etats-Unis voient le danger et favorisent présentement les échanges Est-Ouest, au risque de renforcer la position économique du bloc soviétique. Mais les Russes n’y mettent aucun empressement, attendant sans doute l’engorgement fatal de la production allemande pour marchander leur accord.

Par ailleurs, la tension entre Adenauer et les Alliés s’est beaucoup calmée. Un accord est intervenu sur la loi relative à l’impôt sur le revenu qui avait provoqué le veto américain. Les Anglais ont suspendu les démontages du Goering Konzern et l’adhésion enthousiaste du parlement sarrois pour l’admission du territoire au Conseil de l’Europe a été passée sous silence. Les paroles de Schuman et le discours François-Poncet ont été accueillis avec faveur et Adenauer a transmis à Rome l’ébauche de la triple alliance économique France-Allemagne-Italie. Espérons.

 

                                                                                  CRITON

 

A une récente réunion du « Cercle Interallié », Mrs Forbes Robertson a fait en anglais une remarquable causerie sur les élections et la situation politique en Angleterre. Elle a particulièrement mis en lumière le point, à nos yeux essentiel, qui concerne non seulement les îles britanniques mais tout aussi bien la France. Si un gouvernent socialiste disposait pour longtemps d’une majorité solide, il achèverait de concentrer entre ses mains tous les pouvoirs aussi bien politiques qu’économiques. Or, il n’est pas d’exemple qu’un gouvernement assuré de durer, ne dégénère pas en tyrannie. A un Attlee modéré succèderait un Bevan et plus tard, pis encore, s’en serait fait de la liberté d’un peuple dont toutes les activités seraient peu à peu contrôlées. C’est contre ce danger, que les Anglais avertis sentent fortement, que se dresse le courant actuel d’opposition qui ne tardera pas à l’emporter. _ C.