ORIGINAL-Criton-1950-05-13 pdf
Le Courrier d’Aix – 1950-05-13 – La Vie Internationale.
Vers l’Europe ?
Semaine remplie d’événements de première importance qui intéressent particulièrement la France. Acheson est venu à Paris et à Londres non pour une de ces conférences rituelles qui ne servent qu’à confronter des oppositions et pour les colmater dans une formule conciliante sans effet pratique. Il est venu pour enlever aux Russes l’initiative dans la guerre froide. En un jour, le problème de l’assistance à l’Indochine a été résolu en principe, et la France de son côté a fait le premier geste pour concrétiser l’Union Européenne : la constitution d’un Pool Franco-Allemand de l’acier et du charbon.
L’Indochine
On ne sait pourquoi les chroniqueurs doutaient de l’engagement américain dans le Sud-Est asiatique. Nous l’avons répété ; le rapport Jessup et la visite de l’escadre à Saïgon étaient déjà la consécration d’une résolution prise. Seule la démission d’Acheson pourrait permettre au gouvernement des Etats-Unis de revenir sur cette démarche. Mais l’opposition républicaine est trop divisée et irrésolue pour changer l’orientation choisie par Truman.
L’opinion d’ailleurs comprend que le problème indochinois est devenu international par l’arrivée de Mao Tsé aux frontières du Tonkin, et l’appui officiel de l’U.R.S.S. à Ho Chi Minh. Une défaite ou une retraite de la France serait irréparable pour le camp des démocraties. On ne pouvait douter de l’assistance des Américains que s’ils avaient considéré la partie comme perdue d’avance, ce qui n’est pas le cas.
Le Pool du Charbon et de l’Acier
La déclaration historique de M. Schuman a soulevé des réactions diverses, imputables tant à l’ignorance qu’à la passion partisane. Autant de journaux, autant de commentaires hostiles, réticents ou enthousiastes selon la couleur de l’organe.
Il n’est pas douteux que la proposition de mettre sous le contrôle d’une entité internationale les ressources françaises et allemandes d’acier et de charbon a été soigneusement étudiée en secret entre Paris et Washington et probablement avec l’assentiment d’Adenauer. Celui-ci y a donné une pleine adhésion et du même coup le Bundestag a voté la participation de l’Allemagne au Conseil européen de Strasbourg et le problème sarrois s’est estompé.
Pour les Etats-Unis c’est la première pierre de cette union économique européenne réclamée par tous les hommes politiques et d’affaires des deux partis, qui peut faire passer plus aisément l’aide à Bao Daï assez impopulaire. C’est surtout mettre Londres, c’est-à-dire le gouvernement travailliste moribond devant le fait accompli. Car la Ruhr est, ne l’oublions pas, sous contrôle anglais et la constitution d’un Pool Franco-Allemand et bientôt européen de l’acier et du charbon obligera l’Angleterre, soit à s’isoler du continent, soit à s’y joindre, c’est-à-dire à prendre parti. Dans l’un comme dans l’autre cas, le bloc Sterling sera touché dans son ressort essentiel. Car on ne comprendrait rien aux événements du monde présent si, à côté de la guerre froide entre la Russie et les Etats-Unis, on perdait de vue la lutte pacifique mais implacable entre la Livre et le Dollar.
Avantages du Plan
Pour la France, les avantages de ce pool sont évidents. C’est d’abord la fin d’une concurrence qui, tôt ou tard, serait désastreuse pour le plus faible. Ensuite, c’est obliger l’Allemagne à produire dans les mêmes conditions que nous, c’est-à-dire à concéder à ses ouvriers les mêmes avantages sociaux que nous accordons aux nôtres. C’est enfin, par un contrôle permanent et une répartition des marchés extérieurs, rendre impossible un réarmement secret et un dumping allemand qui seraient les moyens principaux d’un futur impérialisme germanique.
Evidemment, un tel projet n’est pas encore réalisé. Les difficultés ne manquent pas et jour par jour elles apparaîtront. Si l’état d’esprit qui unit la France, l’Allemagne et les Etats-Unis persiste, elles ne sont pas insurmontables, d’autant que les métallurgistes européens sont tous partisans d’un cartel de l’acier et que les propriétaires de mines de charbon, désormais peu nombreux, n’ont rien à perdre dans l’affaire. Il est bien improbable que le gouvernement Attlee puisse faire échouer le projet, s’il s’agit bien d’une décision arrêtée et non d’une opération politique.
Trygve Lie à Moscou
Autre événement qui a son intérêt : le voyage du secrétaire de l’O.N.U. à Moscou. On a voulu y voir une manœuvre suggérée par les Soviets à l’homme qu’ils ont porté eux-mêmes à son poste, pour atténuer l’effet des décisions prises à Paris et à Londres.
Si Trygve Lie rapportait de Moscou des propositions de conférence à quatre, cela pourrait remettre les problèmes internationaux sur le tapis vert, brouiller les cartes, ébranler les résolutions, éveiller dans l’opinion de nouvelles et trompeuses espérances. Nous verrons. Ce peut être tout simplement le désir de l’homme qui préside aux destinées de l’O.N.U. de faire ce qui est en son pouvoir pour rendre vie à cet organisme en cherchant à ramener les Russes dans les Comités qu’ils ont quitté, grâce au règlement de l’affaire des deux Chines. Mais rien n’indique que les Russes cherchent un rapprochement, même purement tactique. Après Trieste et Berlin, c’est la Finlande à nouveau menacée, et le rideau de fer chaque jour mieux clos.
L’Emprunt soviétique
Marquons un point. Quand en Mars, les Soviets ont organisé de grandes réjouissances populaires pour saluer la baisse des prix, nous avions dit aux camarades : « Attention, l’emprunt n’est pas loin » : le voici, et à lots encore. 20 milliards de Roubles, somme énorme pour un pays pauvre où le manœuvre gagne au plus 600 roubles par mois. Eh bien l’empressement est tel, malgré la récente lessive monétaire qui a amputé les billets de 90% et les emprunts de moitié, qu’on a déjà souscrit 25 milliards, et que la collecte continue. On sait comment ces contributions volontaires sont prises sur les salaires ; il faut bien payer les armements. Ah ! en U.R.S.S., le Ministre des Finances n’a pas d’insomnies…
CRITON