Criton – 1950-05-20 – A l’Ouest, du Nouveau

ORIGINAL-Criton-1950-05-20  pdf

Le Courrier d’Aix – 1950-05-20 – La Vie Internationale.

 

A l’Ouest, du Nouveau

 

L’importance du Plan Schuman pour la mise en commun du charbon et du fer franco-allemands n’échappe à personne. Les mouvements divers qu’il provoque sont très instructifs. Les « combattants de la paix » au service de l’U.R.S.S., condamnent un accord qui serait pour la paix de l’Europe une garantie de longue portée ! L’ancienne internationale socialiste, devenue nationaliste avec les Schumacher et les Bevan, le combat aussi, à l’exception des socialistes français qui, tout en faisant des réserves doctrinales, l’approuvent.

Passions politiques et intérêts se déchainent contre le projet. Il serait curieux de voir les C.G.T. française et italienne dresser les ouvriers contre une union qui a été réclamée pendant quarante ans par les organisations syndicales, parce qu’aujourd’hui, elle ne plait pas à Staline. Enfin, du côté des maîtres de forge, surtout français, l’hostilité est à peine voilée : on compte sur les difficultés techniques pour faire échouer le projet et surtout sur les Anglais.

 

La Présentation du Plan

Sans être dans le secret, on devine que le Plan n’est pas une improvisation ; le voyage de Paul Reynaud aux Etats-Unis et sa visite à Truman, suivie à présent d’une tournée en Allemagne et d’une conférence avec Adenauer, fait penser que l’homme d’État français n’était pas étranger au projet. De même, les déplacements à Londres et à Bonn de Jean Monnet prouvent que l’étude technique du problème avait été poussée, et les difficultés pesées. Il faudra autre chose pour le faire échouer que des objections financières ou industrielles.

Les Etats-Unis, le Gouvernent Français et celui de Bonn sont trop engagés à son succès pour qu’il puisse trébucher sur des détails, si importants qu’ils soient. Pour la démocratie, ce serait un grave aveu d’impuissance.

 

L’Attitude Anglaise

C’est ce que Londres a d’emblée compris. Aussi, malgré l’avis d’Ernest Bevin, Attlee a préféré approuver le projet en principe, se réservant de prendre une position plus nette au jour où sa réalisation n’attendrait plus que les signatures. D’ici là, le Gouvernement britannique peut avoir changé et les responsabilités incomber à d’autres. Il s’en faut d’ailleurs qu’on soit en Angleterre uniformément hostile.

Évidemment, une union franco-allemande, même limitée au plan industriel, signifierait le renversement de la politique traditionnelle anglaise de l’équilibre des forces et de la division du continent. Mais plus d’un conservateur éclairé se demande aujourd’hui si cette politique qui n’a que trop bien réussi, n’a pas amené pour l’Angleterre des désastres qu’un continent uni et pacifique aurait écartés. De plus avec la tendance irrésistible au groupement des forces imposée par l’évolution économique, l’Anglais réaliste sent qu’il faut composer, et de bon gré vaudra mieux que de force. La grosse métallurgie anglaise n’est pas en principe hostile au Plan Schuman. Elle y voit une garantie contre la nationalisation que lui préparent les Travaillistes.

 

Les Conférences

Devant ce problème capital, l’intérêt de la déclaration des trois sur l’Allemagne et de la Conférence des Douze, sur l’organisation du Pacte Atlantique, semblent secondaires.

Sur la coordination économique et financière des plans de réarmement européen, il y aurait beaucoup à dire. Le sujet est extrêmement complexe et confus, l’échec de la dernière conférence de La Haye prouve qu’on aura de la peine à faire fonctionner une coopération militaire en temps de paix entre pays démocratiques. En temps de guerre, on sait que même devant un péril mortel, il n’a pas toujours été possible de s’entendre. Passe encore d’accorder des industriels, mais des militaires d’armées différentes et rivales ! Le diable même y perdrait son temps.

L’aspect financier du problème n’est pas moins ardu. On ne peut songer à augmenter le budget militaire même relativement léger, de pays qui viennent de se battre, encore moins réaliser une péréquation des charges qu’un réarmement massif comporterait. Les Etats-Unis le savent bien et il faudra que le contribuable américain fasse les frais d’une armée européenne. Le Congrès en maugréant s’y résignera si on le convainc que ce réarmement peut être efficace, ce qui est à prouver.

 

Les Décisions de Moscou

On se demande quelle arrière-pensée a poussé le Kremlin à annoncer aux Allemands qu’il n’avait plus de prisonniers à leur renvoyer. Une explosion de colère et de désespoir a éclaté dans tout le Reich. Rien ne pouvait rendre l’opinion germanique plus anti-russe ; s’il se peut qu’elle puisse l’être davantage.

Les Soviets ont cru habile de déclarer, sur une soi-disant demande de Pieck et Grotewohl, une réduction de moitié des réparations à payer par l’Allemagne orientale. Ce pays complètement pillé dont les Russes ont déjà tiré 10 milliards de dollars devra en payer encore plus de trois, comptabilisés à la manière soviétique, c’est-à-dire sous-estimés des deux tiers. La même générosité a été accordée à la Finlande et les Finlandais savent ce qu’il leur en coûte.

Ces incidents, ainsi que l’appel désespéré des 16.000 internés du camp de concentration de Bautzen, les protestations de l’évêque Dibelius contre la persécution antireligieuse, ont monté d’un degré encore la haine des Allemands contre les Soviets, ce qui facilitera considérablement la tâche d’Adenauer et des négociateurs français.

L’événement a d’autant plus d’importance que les Allemands savent que, malgré tout, leurs intérêts sont à l’Est et qu’ils sacrifieront une expansion économique future à la paix occidentale et à la défense d’une civilisation qui, bien qu’ils en aient mésusé, n’en est pas moins leur patrimoine.

Si l’on y réfléchit, ce seront les soviets et leur rideau de fer qui auront permis de mettre un point qu’on espère final à la rivalité franco-allemande. Rivalité dont on commence à voir, comme nous n’avons cessé de le dire ici depuis quatre ans, qu’elle n’a plus de sens. Les pires situations comportent des avantages, et celui-là n’est pas mince.

 

                                                                                            CRITON