Criton – 1951-02-17 – Préparatifs

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Le Courrier d’Aix – 1951-02-17 – La Vie Internationale.

 

Préparatifs

 

L’actualité internationale se meut sur deux plans bien distincts et en flagrante opposition. D’une part, les controverses bruyantes : aux Etats-Unis, entre une partie de l’opinion républicaine – Hoover-Taft _ et l’administration Truman ; en Angleterre, entre l’aile gauche travailliste et le Cabinet Attlee ; en France, entre les neutralistes et le Gouvernement Pleven ; en Allemagne, entre Adenauer et l’opposition pacifiste, polémiques orchestrées comme il convient par les partisans de Moscou.

D’autre part, et se moquant en quelque sorte de ces débats oratoires et journalistiques, une vaste organisation militaire et diplomatique progresse à pas de géant dans une atmosphère de décision et d’harmonie presque générale entre les responsables de tous les pays visés par l’impérialisme soviétique : expériences atomiques, réunion d’Etat-Major, rencontres de diplomates, manœuvres navales, conférences de chefs de gouvernement se déroulent presque simultanément à une cadence qu’il est difficile de suivre. Nous en négligerons d’importantes pour en marquer seulement la signification.

 

Extrême-Orient

John Foster Dulles est allé à Tokyo et a mis au point avec le premier Yoshida le prochain traité de paix. Ce traité consacrera l’alliance des Etats-Unis et du Japon qui existe déjà en fait. Les Américains conserveront leurs bases et prendront en charge la sécurité nippone jusqu’à ce que celui-ci puisse y pourvoir. Dulles est allé ensuite conférer avec les ministres Australien et Néo-Zélandais pour les rassurer sur la remilitarisation du Japon.

Nous ne connaissons pas les détails du pacte. Il est facile de conjecturer que les Etats-Unis laisseront au Japon assez de puissance pour rétablir l’équilibre en Extrême-Orient, mais qu’en lui interdisant une marine et une aviation, ils lui couperont définitivement les ailes. Les Japonais, plus souples que les Allemands s’accommodent, en apparence, assez bien de ce rôle de satellite.

 

Moyen-Orient

En Moyen-Orient, les choses ne vont pas si aisément. Il y a tellement d’antagonismes personnels qu’on ne peut y choisir un allié sans se faire un ennemi. La Perse est le point le plus faible. La mission Grady n’a pas réussi. Téhéran ne veut pas provoquer l’U.R.S.S. et refuse de laisser construire des aérodromes. Comment prévenir une attaque Russe qui en poussant à travers l’Azerbaïdjan sur Mossoul et Bagdad tournerait les défenses turques et atteindrait sans coup férir Suez et l’Arabie Séoudite. Tout le pétrole serait alors aux mains de l’U.R.S.S.

La mission Finletter s’occupe de la Turquie pour accélérer la construction des bases aériennes à portée des centres industriels soviétiques. A Istanbul, une conférence réunit les représentants américains de tout l’Orient. Il s’agit de créer une alliance islamique contre le bolchévisme qui réunirait tous les pays musulmans du Pakistan à l’Egypte et exercerait une attraction puissante sur les éléments islamiques soumis à l’U.R.S.S. vieux projet britannique, toujours irréalisable, repris par les Etats-Unis. Réussiront-ils ? Tous les féodaux arabes ont évidemment grand peur d’un bouleversement social que la propagande communiste prépare. Mais pourront-ils jamais s’empêcher de jouer double jeu ?

 

Méditerranée

Une autre mission américaine s’occupe d’englober Tito dans l’alliance méditerranéenne qui serait rattachée au pacte atlantique. Il s’agit de l’amener à faire bloc avec la Grèce et la Turquie pour prévenir la menace des satellites de l’U.R.S.S. Tito, à la suite de l’échec subi sur le plan économique et social par son néo-communisme, est complètement à la merci des Américains qui sauvent son régime de l’asphyxie et de la famine. Opportunisme ou conversion, on ne sait trop, il évolue en tous cas vers la démocratie à vive allure.

A l’arrière de ces postes avancés, le renforcement des bases de Chypre se poursuit et les manœuvres aéronavales Anglo-Américaines qui se déroulent en ce moment entre Malte et la Mer Ionienne mettent à l’épreuve le dispositif défensif du bassin méditerranéen oriental, appuyé sur les aérodromes de Lybie, les forteresses de Malte et de Chypre, et le port de Tobrouk.

 

Maroc

En troisième ligne, c’est le Maroc qui a été choisi pour point d’arrivée des groupes aériens, l’autre étant l’Angleterre même. De gigantesques travaux vont faire du Maroc la plate-forme défensive et la place de ravitaillement de l’armée américaine. 27.000 soldats et spécialistes des Etats-Unis y demeureront en liaison avec des forces françaises correspondantes. Etant donné le rayon d’action de plus en plus étendu des bombardiers, la Russie et l’Europe occupée sont vulnérables à partir de Marrakech.

Cette pénétration militaire des Etats-Unis a ses avantages et ses inconvénients. Il est évident qu’elle ne peut pas s’accompagner d’une pénétration politique et économique. Les Soviets, s’ils ne sont pas en mesure d’asservir le monde, auront fait, contre eux-mêmes, la plus stupide des politiques en donnant aux Etats-Unis les moyens de contrôler plus ou moins directement les points essentiels du globe, en les y forçant presque et peut-être, sinon contre leur gré, du moins contre leurs intentions. L’avantage pour nous Français sera de consolider notre empire colonial qui paraissait condamné et que les Américains eux-mêmes n’avaient pas peu contribué jusqu’ici à ébranler. La force des choses les oblige aujourd’hui à se solidariser avec nous.

En pays arabe comme en pays jaune, la force seule impressionne et soumet. Alliés des Etats-Unis, on ne se révoltera pas contre nous et nos ennemis se tairont. Ce qui se passe à Saïgon se passe aussi à Fez. Le conflit actuel entre le Sultan et l’El Glaoui, entre le Protectorat et l’Istiglal, s’apaisera dès qu’on verra Français et Américains s’entraîner ensemble.

 

                                                                                  CRITON

 

P.S. – Un mot du voyage Pleven-Schuman en Italie. C’est par Rome que l’Europe a une chance de se faire et les Italiens y sont tout disposés puisqu’ils ont tout à y gagner. Sans matières premières, avec une main-d’œuvre en excédent, et sur le plan politique n’ayant pas recouvré ses pleins droits, l’Italie a tout à demander et rien à offrir. C’est ce qui rend la conversation à la fois très cordiale et peu pratique.

En réalité, c’est sur la coopération militaire qu’il y a présentement le plus à faire. La France et l’Italie peuvent équilibrer une puissance allemande renaissante et la rendre tolérable. D’autre part, en « libéralisant » les échanges au maximum, en supprimant toutes les barrières inutiles, on prépare les voies à l’établissement de ce grand marché européen, terre promise des peuples si longtemps divisés.

Criton – 1951-02-10 – Métamorphose

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Le Courrier d’Aix – 1951-02-10 – La Vie Internationale.

 

Métamorphose

 

On peut se demander à la lecture des journaux, si l’on se rend compte, en France, des transformations qui se sont effectuées en quelques jours, dans l’ordre politique, diplomatique et militaire. On voit mettre sur le même plan des faits d’importance primordiale pour l’avenir de la nation et de mesquines discussions d’intérêt électoral, d’allocations ou de salaires. Il est vrai que cela n’est, hélas, pas nouveau.

 

Changements

Quels sont ces événements ? Du rapport et des discours du général Eisenhower dont l’autorité sur l’opinion américaine est sans réplique, il ressort que les Etats-Unis ont pris la décision de défendre l’Europe, parce que l’Europe leur paraît défendable, et cela sans l’appui des divisions allemandes. On sait que jusqu’ici, la question restait en suspens.

Le Pentagone hésitait à envoyer en Europe des forces américaines ; on confrontait les possibilités : arrêt sur l’Elbe, sur le Rhin, ou sur la Manche et les Pyrénées. Pour défendre l’Europe, les Etats-Unis avaient besoin d’un allié sûr. Ils avaient le choix entre trois.

L’Allemagne, qui l’été dernier, paraissait en faveur. L’Angleterre et l’Espagne, si on renonçait à la ligne du Rhin ; enfin la France que l’on tenait jusqu’ici pour incertaine. Eisenhower a décidé. On fera confiance à la France. Du même coup, le réarmement de l’Allemagne est ajourné sine die, ce qui pourrait, s’il y avait une chance d’aboutir à un accord, enlever aux Soviets leur principal argument.

Cette solution a l’avantage de refaire, à la fois, l’union en France, en Allemagne et entre Alliés. Plus de querelles ici sur la résurrection de la Wehrmacht, de campagnes neutralistes, là-bas, contre Adenauer, plus de discussions irritantes sur la nature et l’effectif des contingents allemands. Acheson, en donnant son appui officiel au projet d’armée européenne avancé par la France et auquel souscrit le gouvernement de Bonn, met d’accord tout le monde. Le succès des troupes amalgamées en Corée a contribué à changer l’opinion de l’Etat-Major américain sur ce point. Une armée européenne peut avoir une valeur supérieure aux armées nationales juxtaposées, difficiles à coordonner.

Par ailleurs, la priorité est donnée à la reconstitution de l’armée française. Un revirement s’est produit dans l’esprit des Américains en faveur de notre potentiel militaire, à la suite des exploits de notre bataillon en Corée et des brillantes opérations conduites en Indochine que les observateurs, sur place ont pu juger. Ces faits d’armes ont remporté une véritable admiration. Tandis que des conflits assez pénibles s’étaient élevés entre commandements de troupes américaines et britanniques en Corée, dans la retraite de fin novembre, une poignée de Français avait rétabli la situation.

Mais ce qui est plus important encore, c’est que l’Etat-Major américain, à la suite de l’expérience coréenne et du développement extrêmement rapide du réarmement, estime qu’il est possible, dès maintenant, de faire face à une agression d’où qu’elle vienne et de tenir tête dans l’avenir proche à un assaut soviétique en Allemagne.

 

La Situation Militaire en Extrême-Orient

Quelles sont les raisons de cet optimisme ? C’est d’abord la position de plus en plus difficile des armées Chinoises et Nord-Coréennes. Après le rush initial, ces forces ont perdu toute initiative. Ecrasées par un déluge de feu, leurs communications précaires, leur ravitaillement insuffisant, les rigueurs du froid, la sous-alimentation, l’absence quasi-totale de formations sanitaires, le typhus enfin, ont contribué à d’énormes pertes. Au lieu d’user, comme le croyaient les Sino-Soviétiques, les forces de l’O.N.U., c’est l’armée de Mao Tsé Tung et de Kir-II-Sen qui fond. Mao Tsé Tung serait à Moscou pour discuter de la situation, et le bruit court que les Russes à qui l’entretien de ces 500.000 hommes coûte cher en matériel seraient contraints de cesser les frais.

En tous cas, l’échec de la guerre de Corée, un moment problématique est complet pour les assaillants. Le temps travaille manifestement contre eux. Dans ces conditions, une offensive Chinoise en Indochine qui semblait proche devient problématique, et les Etats-Unis de leur côté, rassurés sur la campagne de Corée ont promis un appui complet à notre corps expéditionnaire, si besoin est. Du même coup, la situation morale s’est transformée en Indochine. Bao Daï et ses ministres, voyant la fortune changer de camp, célèbrent l’amitié franco-vietnamienne. Le prestige d’Ho Chi Minh qui reposait sur la crainte, se dissipe.

En Extrême-Orient, on a vite senti quel est le plus fort. Jusqu’à Tchang-Kaï-Chek et ses 500.000 soldats à Formose qui demandent l’autorisation et les moyens de débarquer en Chine, ce qui est peu probable pour l’instant, mais qui peut le devenir si, comme on le dit, le prestige de Mao Tsé Tung à son tour pâlit.

 

Effets en Europe

Ce sursaut de confiance qui secoue le monde libre a naturellement de profonds effets dans les peuples asservis. En Tchécoslovaquie, le point le plus vulnérable, on assiste à un véritable effondrement du stalinisme. Clementis est en fuite, Gottwald en résidence surveillée, l’épuration sous la conduite du russe Zorine emporte des milliers de têtes ; la vie économique, déjà précaire, s’en ressent. Tito enfin reçoit des vivres et des armes et semble prêt à s’entendre avec la Grèce et la Turquie pour faire front efficacement à une attaque hungaro-bulgare. Le panorama de la résistance européenne a changé.

 

Réactions à Londres

Il n’y a qu’à Londres et à Amsterdam que l’on fait grise mine. Les Hollandais se jugent sacrifiés en Indonésie et boudent. Les Anglais qui ont compris tout de suite la portée du choix qu’Eisenhower avait fait en prenant la France comme principal partenaire en Europe, ont eu d’abord un sursaut de mauvaise humeur, aussitôt réprimé d’ailleurs. Mais ce n’est qu’apparence. L’opinion britannique encaisse, mais se souviendra, et il est probable que le cabinet Attlee ne survivra pas longtemps à un échec diplomatique d’aussi grande portée. La fin du règne travailliste est proche.

La France reprenant la direction de l’Europe comme fondé de pouvoir américain, l’Angleterre n’aura plus à se mêler des affaires du Continent. Le Plan Schuman va être signé ; l’armée européenne décidée ; l’union douanière occidentale ébauchée, sans que l’Angleterre intervienne. Ajoutez à cela l’humiliation de voir des cargos sous pavillon des Etats-Unis débarquer du charbon américain à Cardiff, vous comprendrez que l’on n’a plus beaucoup d’illusions à Downing Street sur le résultat d’une prochaine consultation électorale.

 

Perspectives

On doit beaucoup, croyons-nous, à l’amitié du général Eisenhower et du général Juin. On ne peut négliger en histoire les petites causes. La collaboration intime des deux hommes en Afrique du Nord, et par contre, les nombreuses frictions entre le Commandant en chef et Montgomery pendant la campagne de France, ont joué leur rôle et aussi l’aversion du général américain pour la mentalité et les méthodes des militaires allemands.

Si toutes ces résolutions se concrétisent et que l’unité française se refait, l’humiliation de 1940, qui est la cause essentielle de l’indifférence actuelle au destin national sera peu à peu effacée. Une mission nouvelle qui certes, comporte des servitudes, est confiée à la France. Elle est fonction de la transformation du monde depuis 30 ans et proportionnée à la puissance évidemment réduite que nous représentons. Elle n’est toutefois pas indigne de notre passé et ouvre un champ d’activité intéressant ; aux Français de le bien comprendre.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-02-03 – Alliance Franco-Américaine

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Le Courrier d’Aix – 1951-02-03 – La Vie Internationale.

 

Alliance Franco-Américaine

 

Il y a tant de rencontres d’hommes d’Etat, que le voyage de M. Pleven à Washington a l’air d’une de ces courtoisies coutumières. Au contraire, nous pensons qu’il marque le début d’une orientation nouvelle de la politique française. Au moment où les intérêts anglais et américains se heurtent en Asie, la France et les Etats-Unis découvrent enfin que les leurs coïncident. Expliquons-nous.

 

Historique

Notre diplomatie depuis plus d’un demi-siècle a cherché deux appuis contre la menace allemande.

La Russie d’abord, l’Angleterre ensuite. Ces alliances ne nous ont apporté que des déconvenues. La Russie, après avoir précipité la guerre par ses intrigues balkaniques, s’est effondrée en 1917. En 1939, elle a donné à Hitler les moyens de nous écraser. Brest-Litovsk et le pacte Staline Ribbentrop, voilà l’alliance Russe.

L’Angleterre, perpétuelle hésitante, a permis la guerre de 1914 en n’avertissant pas Guillaume II de son intention de résister par les armes à l’invasion de la Belgique. En 1936, elle a empêché la France d’interdire à Hitler de réoccuper la Rhénanie et de provoquer ainsi sa chute. Sans cesse, entre les deux guerres, elle s’est opposée aux mesures énergiques. Cette politique a conduit à Munich.

Depuis 1945, les relations Franco-anglaises ont été de conflit en conflit. Nous avons été chassés de Syrie et du Liban. Depuis, le plan Schuman, l’unification de l’Europe et l’armée européenne n’ont trouvé à Londres que des obstacles. Militairement enfin, les Anglais n’ont trouvé de force que pour se défendre eux-mêmes. Dunkerque et Damas, voilà les symboles de l’alliance britannique.

Aujourd’hui encore M. Attlee reprend cette attitude équivoque dans la lutte contre l’impérialisme Chinois. Il manœuvre pour sauvegarder Hong-Kong et sa fructueuse contrebande, et pour maintenir l’Inde de Nehru dans l’orbite anglaise. Les Etats-Unis semblent cette fois-ci avoir été très affectés par cette semi-dérobade. Des vétérans Américains ont envoyé à M. Attlee un parapluie symbolique pour l’accompagner dans son éventuel voyage à Pékin.

 

France-Amérique

Pour la première fois, au contraire, depuis un demi-siècle, une puissance est enfin en train de se constituer – car elle n’existait pas jusqu’ici – qui veut sans équivoque se protéger elle-même et protéger le monde libre d’une nouvelle invasion. Ce n’est pas affaire de sentiment – la politique n’a pas à en connaître – mais une question de résolution et de force. Nous savons que si nous obtenons des Etats-Unis la garantie d’une assistance mutuelle et complète en Europe et en Asie, cela ne se terminera pas par un Dunkerque ou un Mers-el-Kebir, mais par un écrasement total de l’adversaire ou ce qui vaudrait mieux et est parfaitement possible – encore – par une prudente retraite que la menace d’une destruction complète lui aura conseillé.

C’est cette assurance que M. Pleven est allé chercher à Washington. Il ne l’obtiendra pas complètement et du premier coup, mais il peut en préparer les voies. Les Etats-Unis ont besoin de la France pour tenir la Russie en respect et pour faire échec au communisme chinois. Le gouvernement Pleven veut demander à Washington les moyens matériels de reconstituer une force française ; le principal obstacle au concours américain est l’existence d’une cinquième colonne. En France comme en Italie elle commence à vaciller. Si notre sécurité intérieure était assurée, les Etats-Unis enverraient en Allemagne une armée suffisante avec l’aide de contingents allemands pour intimider les Soviets.

 

Inquiétudes Soviétiques

Les Russes l’ont compris ; tactique ou non, il est manifeste ce que les Soviets cherchent à causer. Ils ont vu que la guerre de Corée quoi qu’il en put paraître, n’a pas tourné à leur avantage et qu’il n’y a pas grand chance de disloquer le bloc atlantique. Ils inclinent depuis quelques jours à un autre système : à Pékin d’abord. Il s’agit d’obtenir le départ des Américains de Corée par des négociations, puisque la force n’y peut rien, à moins de risquer la guerre totale.

Cette négociation qu’on semble souhaiter ne serait qu’un piège. Qu’en résulterait-il en effet ? Les Chinois et les Américains se retireraient de Corée. Une vague commission internationale composée en majorité d’asiatiques se substituerait aux armées. Kim II Sen aurait beau jeu pour réussir par des intrigues l’unification de la Corée qu’il n’a pu faire par la force, et les armées chinoises seraient libérées pour agir en d’autres directions.

Les Américains ont réussi à faire condamner la Chine comme agresseur par l’O.N.U. Mais Pékin ne se tiendra pas pour battu : Mao Tsé Tung cherchera à obliger les Etats-Unis à participer à une négociation où, à défaut de succès, il mettra la discorde parmi les Nations, et les Américains en posture difficile pour faire échouer ce plan. Les Etats-Unis ne peuvent s’appuyer que sur la France qui, en contrepartie, devra recevoir un appui complet en Indochine, ce qui semble assuré maintenant.

Côté Allemand, de même, les Russes ont de vastes projets. Ils poussent en avant Grotewohl pour éviter à tout prix le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest. Grotewohl n’accepterait-il pas que les élections libres aient lieu en Allemagne Orientale, que toute l’Allemagne unifiée devienne un no man’s land et que Russes et Américains s’en retirent ? Piège terriblement dangereux. Les Russes savent que si les Américains se retiraient d’Allemagne, ils ne pourraient guère rester en Europe, en force tout au moins ; car on ne voit pas de troupes américaines cantonnées en France. Les armées russes derrière la ligne Oder-Neisse contrôleraient l’Europe sans avoir besoin de se mettre en marche, et l’Allemagne travaillée par le bolchévisme, sans véritable armature morale, serait une proie assurée.

Les Soviets cherchent par des moyens politiques à chasser les forces américaines d’Europe et d’Asie. On dit même qu’ils proposeraient à la France et à l’Italie un pacte de non-agression et de collaboration étroite si ces pays voulaient se laisser neutraliser.

Cette politique sera peut-être plus difficile à déjouer que l’autre, l’intimidation par la force. Elle trouvera des complaisances, sinon auprès de M. Attlee, mais à l’aile gauche de son parti. Elle en trouvera en Allemagne parmi des ennemis confessionnels et politiques d’Adenauer. Elle en trouvera en France dans les milieux anti-américains, neutralistes à la Sirius et intellectuels pacifistes. On devrait pourtant se convaincre à la lumière éclatante des faits que, s’il fut jamais une puissance que la force seule peut contenir, c’est la puissance stalinienne.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1951-01-27 – La Diplomatie devant les Faits

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-27 – La Vie Internationale.

 

La Diplomatie devant les Faits

 

Le brusque changement d’attitude du gouvernement de Pékin met une fois de plus en évidence la liberté de manœuvre des diplomaties qui n’ont pas d’opinion publique à ménager, ni de comptes à rendre à un parlement. Pourquoi les Chinois proposent-ils un « cessez-le-feu » qu’ils dénonçaient, il y a peu de jours, comme une manœuvre américaine pour gagner le temps de renforcer leurs positions militaires en Corée ?

 

Les Causes du Revirement Chinois

On a su que Malenkov, le numéro 3 du Soviet Suprême et le maréchal Malinovski avaient fait, il y a quelques jours, un voyage éclair à Pékin. La diplomatie chinoise semble complètement gouvernée par Moscou.

Or, Moscou est naturellement inquiet de la solidarité de mieux en mieux resserrée entre les Alliés de l’Ouest tant dans l’ordre militaire qu’économique ; quant aux divergences qui n’apparaissent que trop dans leurs politiques, le Kremlin sait bien que ce sont là pures tactiques que le moindre danger dissiperait. Il fallait donc essayer de créer un conflit nouveau entre les Etats-Unis, qu’il s’agit d’isoler, et le reste du monde, toujours hésitant à l’action et préférant les compromis aux responsabilités.

Mais il est évident également que si les Chinois avaient eu les moyens de jeter les Américains à la mer en Corée, ils n’envisageraient pas un « cessez le feu ». Les offensives du général Lin Biao ont été très coûteuses en soldats d’élite dont les Chinois ne sont pas tellement pourvus et en matériel que les Russes sont obligés de fournir et de remplacer. Le moment est venu où il faut choisir entre piétiner sur des positions toujours vulnérables ou faire intervenir l’armée rouge avec son aviation. Ce que le Kremlin n’entend pas faire.

 

La Réponse des Etats-Unis

Voilà donc l’O.N.U. à nouveau divisée. Il s’agissait de proclamer Pékin agresseur en Corée ; on cherche à gagner du temps, à engager des pourparlers bien qu’on n’ait guère d’illusion sur les intentions pacifiques des Sino-Russes, mais il est de règle que, chaque fois que les dictateurs s’adoucissent, on soit prêt à leur céder pour obtenir un répit.

C’est ce que l’opinion américaine n’entend pas accepter. Les réactions du Congrès des Etats-Unis, toujours excessives, ont été très catégoriques là-dessus. Les propositions de Pékin paraissent avoir confirmé en Amérique l’opinion que la manière forte est la bonne voie et que les risques en sont moins sérieux qu’on ne pensait. Il est donc probable que, pressé par l’opinion, Acheson, même s’il était enclin à temporiser, va pousser l’O.N.U. à condamner Pékin et à défaut d’acquiescement, faire cavalier seul.

A Washington, on est persuadé qu’une attitude énergique emportera les hésitations des autres nations. L’expédition de Corée n’effraie plus le Pentagone. La position est tenable, les pertes modérées et surtout, on y fait l’expérience des armes nouvelles et des conditions de la guerre qui évoluent si vite. Un cessez-le-feu est moins nécessaire pour les Etats-Unis que pour Pékin.

 

Conséquences

Cependant, une attitude intransigeante de la part des Etats-Unis aurait sur leur prestige moral une influence défavorable et la propagande soviétique trouverait là un argument de choix. La faute en revient aux Américains eux-mêmes ; pour obtenir que leurs alliés, plus exposés qu’eux aux coups de l’ennemi, fassent bloc en toutes circonstances, il eut fallu d’abord qu’ils soient plus forts – ce qu’ils ne tarderont pas à être – mais surtout qu’ils affirment sans ambiguïté une « global strategy » ; où que le péril menace, ils s’engageraient à y faire face avec toutes leurs ressources. Si, par exemple, la Chine attaque l’Indochine, la Birmanie ou la Malaisie, ils y enverront hommes et matériel.

A défaut d’un tel engagement en Europe aussi bien qu’ailleurs, il est naturel que les partenaires des Etats-Unis cherchent à éviter de provoquer les coups dont ils pourraient avoir à supporter tout le poids.

 

La Conférence des Quatre

La même histoire se répète avec la Conférence à Quatre sur l’Allemagne. Moscou a envoyé deux notes coup sur coup à la France et à l’Angleterre, les accusant de violer les pactes d’alliance et d’amitié signés après la victoire. Moscou ne veut à aucun prix d’une armée allemande de l’Ouest, et sent bien que Paris et même Londres, sans compter Bonn, voudraient bien qu’on leur fournisse un prétexte pour y renoncer.

Si les Etats-Unis promettaient d’envoyer 10 divisions devant l’Elbe avant l’été, on mettrait peut-être moins d’empressement à causer avec Moscou. Disons pour conclure qu’il ne faut pas prendre ces divergences trop au sérieux. La diplomatie a ses exigences et ses méthodes. Elle est l’art des compromis entre les nécessités et les susceptibilités des opinions et celles des hommes d’Etat. La diplomatie est une partie d’échecs qui parait parfois décider de la vie des peuples, mais qui en réalité, de nos jours du moins, n’est qu’un jeu en surface qui tantôt épouse et tantôt dissimule les données réelles des situations. Quant au fond des choses, elle n’y changera rien : le réarmement est en marche vers l’équilibre des forces, le bloc des démocraties, quoiqu’il arrive, demeurera intact parce qu’il n’y a pas d’alternative.

 

Petit Conflit Franco-Anglais

Pour distraire nos lecteurs de ces graves sujets, contons une amusante polémique Franco-Anglaise : ces jours-ci, l’agence Reuter en personne a accusé la Banque de France de se livrer à une un peu trop fructueuse opération. On sait que la Federal Reserve Bank des Etats-Unis a fixé le prix de l’or à 35 dollars l’once, prix arbitraire auquel cependant elle en cède aux instituts d’émission qui lui donnent des dollars en échange. Depuis un an, le trésor de Fort Knox a été ainsi soulagé de quelques 2 milliards de dollars. Comme il y a à Paris un marché libre de l’or qui absorbe l’once autour de 44 dollars, notre institut national avec les dollars cédés par les touristes et les dollars-crédit qu’il soustrait aux exportateurs au cours arbitraire de 350 francs, achète à Washington de l’or à 35 dollars qu’il revend à Paris 44, en échange de Francs qu’il repasse aux touristes et aux exportateurs en compensation de leurs dollars et ainsi de suite. Heureusement qu’un particulier n’a pas les moyens de s’exercer à cette opération, car il aurait bien vite des ennuis.

Mais ce qui fâche les Anglais, c’est que l’institut français fait une concurrence déloyale aux producteurs d’or du Transvaal à capitaux britanniques qui, eux aussi, profitent de la prime de l’or pour arrondir leur bénéfices, et l’on s’indigne à Londres que les Américains ferment l’œil à cette petite combinaison. Et l’on dira que les Français n’ont pas la cote d’amour au-delà de l’Atlantique !

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-01-20 – Polémiques et Réalités

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-20 – La Vie Internationale.

 

Polémiques et Réalités

 

Les polémiques aux Etats-Unis autour de la politique internationale et les pouvoirs de M. Truman, et l’activité multipliée de la diplomatie forment un nuage de poussière qui masque l’action essentielle : l’organisation de l’économie de guerre qui se constitue en Amérique avec une rapidité et une ampleur qui confond l’imagination. La mise au point des bases et des plans stratégiques progresse également bien qu’elle se heurte encore, en apparence du moins, à des résistances ou plutôt à des formalités politiques.

 

Le voyage d’Eisenhower

Autant qu’on peut en juger, le voyage du général n’a pas comporté de surprise fâcheuse. Il semble même que les difficultés prévues aient été atténuées. Sauf à Londres où l’armée atlantique compte de puissants adversaires, l’unanimité, comme nous le notions la semaine passée, est faite dans les esprits. La guerre ne peut être évitée ou, si elle éclate, gagnée que par une complète unification des moyens de défense tant économiques que militaires. Tous les hommes politiques responsables sentent qu’une course contre la montre est engagée. Si, dans les mois qui viennent, les Soviets voient s’élever à une allure accélérée une barrière puissante à leurs entreprises, ils modifieront leurs plans agressifs.

 

Le Budget des Etats-Unis

Quand on lit les chiffres du budget que Truman propose au pays pour 1951-1952, vingt-huit mille de nos milliards dont vingt pour l’armement, on se demande comment une pareille somme pourra être dépensée sans écraser l’activité normale des Etats-Unis, puisque, d’autre part, les recettes par la fiscalité doivent en principe équilibrer cette sortie de fonds. Car le Président et ses conseillers ne semblent pas vouloir imposer une restriction brutale aux besoins normaux, sinon ceux que la pénurie de matières premières apportera d’elle-même. Il fait fond sur l’énorme expansion que la précédente guerre a donnée au système américain de production.

Cette expansion est illimitée. Elle doit s’accroître en s’accélérant constamment. « America Unlimited » disait le théoricien du nouveau capitalisme Johnston. Non seulement cette expansion doit permettre le développement d’une puissance militaire inouïe, mais elle ne doit pas affecter le progrès humain. Le budget du président Truman prévoit en effet une part plus large que jamais aux œuvres sociales, suite du programme du « New Deal » ; bien plus, comme cela s’est vérifié depuis 1945, l’expansion affectée aux besoins militaires, en posant les conditions d’une production consommable dans l’avenir, permettra en fin de compte d’accélérer le progrès du bien-être général momentanément ralenti par le gaspillage d’énergie que l’armement comporte.

Cette théorie hardie en pleine application aujourd’hui, s’appuie également sur une méthode financière nouvelle : l’expansion industrielle improductive, celle d’armement, ne sera pas génératrice d’inflation, parce qu’elle constitue un potentiel de production utile dès que la reconversion devient possible. Il n’y a pas inflation si les investissements créent de la richesse, même virtuelle.

Le système capitaliste américain supportera-t-il l’épreuve ? Fournira-t-il à la fois le beurre et les canons, la sécurité sociale et la paix internationale ? Servira-t-il à la fois le progrès et la défense, pourra-t-il s’imposer le surcroît d’efforts d’armer ses alliés ? Rien ne permet d’en douter. Le programme Truman n’a qu’un adversaire : la durée. L’effort ne peut être fertile que s’il est limité dans le temps et un temps assez court et l’on ne voit pas, pour le moment du moins, comment il peut éviter de finir la guerre si l’adversaire ne capitule pas de lui-même.

 

La Réponse d’Adenauer

Après de longues discussions et une prudente patience, le chancelier Adenauer a répondu aux offres insidieuses de Grotewohl, porte-parole de Staline pour des conversations entre Allemands pour le rétablissement de l’unité. Certains critiques intelligents ont prétendu qu’Adenauer avait été désorienté par cette campagne. Nullement. Il a attendu que les chefs de partis aient réfléchi pour se prononcer lui-même.

Au début, la proposition Grotewohl a paru au peuple allemand un piège, puis il y a vu un espoir, celui d’échapper à une troisième guerre, d’éviter de prendre part pour l’Occident. Mais il a bientôt reconnu que ce qu’on lui demandait était une capitulation sans condition devant l’impérialisme soviétique, c’est-à-dire la fin de la liberté et de la patrie allemandes. Aussi, quand Adenauer a répondu par un refus sans restrictions et affirmé l’adhésion complète de l’Allemagne au système occidental, les voix qui le discutaient se sont tues et l’on a été étonné de voir que sa réponse était celle de tous les Allemands ou à peu près, Schumacher compris.

 

La Conférence du Commonwealth

La Conférence des Dominions s’est déroulée à Londres dans le secret ; trois questions ont été débattues. L’attitude du Commonwealth à l’égard de Pékin, le problème du pool des matières premières et le conflit entre l’Inde et le Pakistan au sujet du Cachemire ; le président du conseil du Pakistan, Lyaquat Ali Khan, avait exigé que la question fut discutée et n’est venu à Londres qu’après avoir reçu satisfaction. En vain d’ailleurs, car l’intransigeance de l’Inde a fait une fois de plus échouer les négociations. Il est singulier que le pandit Nehru, successeur de Gandhi, champion de la paix et de la libération des peuples d’Asie, ne soit idéaliste que pour les autres, tandis qu’à l’égard de son voisin, il entretient une querelle et une menace permanente de guerre qui fait le jeu des Soviets et ébranle la solidarité du monde libre, tout cela pour une malheureuse vallée de l’Himalaya de 1.500.000 habitants qui sont en majorité musulmans, et auxquels l’Inde refuse un plébiscite.

A l’égard de la Chine, la politique anglaise a visé à l’apaisement par pure tactique ; le refus de Pékin de cesser le feu met un point final aux négociations, ce qui permettra de refaire l’unité à l’O.N.U. mais gênera le trafic de Hong-Kong.

Enfin, sur la question des matières premières, l’égoïsme britannique l’a emporté. La compétition entre Russes et Américains sur les marchés de la laine, du caoutchouc et de l’étain a rempli les caisses des producteurs et celle de l’Angleterre, et du même coup sauvé la politique travailliste. Renoncer, même partiellement, à ce pactole, il n’en saurait être question. Nous paierons donc nos matières premières aux enchères même si nos prix doivent s’enfler et notre paix sociale en souffrir. Les Américains résisteront-ils ou préfèreront-ils que les Russes épuisent leurs réserves d’or à se procurer les produits dont ils manquent ?

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1951-01-13 – Trop Parler nuit

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-13 – La Vie Internationale.

 

Trop  parler nuit

 

Le fait le plus significatif de l’année 1950 dans l’ordre moral a été le recul de la puissance idéologique du bolchévisme à mesure que sa puissance militaire devenait plus menaçante. Ce recul a d’ailleurs été constant depuis la fin de la guerre ; il est évident aujourd’hui. Le général Eisenhower, dans sa tournée des pays du pacte atlantique, a pu déjà et pourra se rendre compte que le communisme stalinien n’a plus le pouvoir de soulever les masses en sa faveur.

 

Le Tour Stassen

L’importance de ce facteur a été mise en relief par M. Stassen, le gouverneur républicain du Minnesota, qui vient de faire autour du globe une tournée d’information de grande envergure. Après s’être entretenu avec tous les hommes importants du monde libre, il croit pouvoir affirmer que partout on est parfaitement conscient du danger de l’impérialisme communiste et que, d’autre part, en cas de guerre, le Kremlin aurait à faire face à une contre-révolution qui engloberait l’armée rouge elle-même, si elle devait se battre hors des frontières de l’U.R.S.S., et Stassen conclut que les perspectives de paix sont meilleures qu’elles ne l’ont été depuis trois ans.

Cet optimisme qui a l’air d’un paradoxe sinon d’une plaisanterie, doit être pris en considération. Autant une nouvelle Corée est probable en Europe cette année, soit en Allemagne, soit en Yougoslavie ou les deux ; autant il semble peu vraisemblable que l’U.R.S.S. se lance dans la grande aventure. Staline sait que les Etats-Unis ne sont pas prêts et qu’il a encore le temps de marquer des points. Les Américains n’entreraient en guerre cette année que s’ils y étaient absolument contraints. On sent trop bien que le gouvernement Truman cherche à gagner du temps. Sa politique est nette : pas d’apaisement mais pas davantage de provocation, pas même de mesures qui pourraient être interprétées comme un cas de conflit.

 

Le Plan Soviétique

Quel serait alors le plan de Staline ? Comme nous l’avons dit déjà, éviter ce qui sera toujours possible croit-il, que les Américains quand ils seront prêts ne prennent l’initiative d’une guerre préventive. S’assurer, d’ici-là, le maximum de gages. Si la course aux armements n’aboutit pas à la guerre, les peuples démocratiques ne pourront pas supporter indéfiniment le fardeau moral et matériel d’une mobilisation toujours plus coûteuse et plus énervante. Une crise intérieure ne tarderait pas à éclater, ce qui permettrait aux Soviets un nouveau bond en avant. Notons que dans l’idée du Kremlin le triomphe du bolchévisme n’est prévu que pour la fin du siècle.

 

Les Discours aux Etats-Unis

Je ne sais si les Américains se rendent compte du tort que leur fait dans l’opinion mondiale ce prurit de discours sur la politique internationale. Après Hoover, Taft. Autant de Républicains d’ailleurs que de tendances. En fait, le département suit son programme et ces palabres ne servent qu’à former des remous d’opinion à des fins électorales. Il est probable que si Taft était président, il ferait la politique Truman parce qu’en possession de toutes les données du problème, il se rendrait compte qu’il n’y en a pas d’autre possible. Mais il faut donner à l’électeur le sentiment que l’on pourrait faire mieux à moindre frais.

La guerre de Corée est difficile et sanglante. Il ne fallait pas la faire ; si elle avait abouti à une victoire, on aurait porté la critique ailleurs. C’est, au surplus, le sentiment d’ensemble que l’on recueille de tous les points de l’horizon démocratique mondial. Chaque représentant d’un parti parle son langage, celui qui peut lui rallier le plus de suffrages. En réalité, tout le monde est d’accord sur l’essentiel : que ce soit le réarmement allemand, le redressement de l’armée française, la question d’Indochine, ou de Corée, il n’y a pas dans la pratique de véritables divergences, chacun ménage son opinion et cherche à monnayer le plus cher possible son concours, mais on peut prédire à coup sûr que l’armée atlantique sera sur pied à temps fixé et que les divisions américains débarqueront malgré M. Taft quand Eisenhower jugera qu’elles ont une chance de pouvoir tenir en Europe, quoi qu’il advienne.

La situation au fond est assez claire pour la plupart des esprits. Il y a collusion de deux impérialismes ; le Russe qui veut s’emparer de l’Europe et le Chinois qui vise la Birmanie, le Siam, l’Indochine et l’Inde elle-même ; le reste est matière à discours.

Les Européens ont peur du Russe et les Asiatiques du Chinois. En fait, la coalition existe ; la crainte seule empêche qu’elle ne s’exprime ouvertement et le pandit Nehru sait fort bien qu’on n’apaisera pas les Chinois, et tous les hommes d’Etat européens qu’on ne tirera jamais rien d’une négociation avec les Russes. Qu’on songe seulement que le traité autrichien, en discussion depuis quatre ans et sur lequel malgré toute la mauvaise volonté concevable on n’a pas trouvé de point sérieux de divergence, en est à sa 268ème séance de discussions sans résultat !

 

Le Réarmement Allemand

On a raison de souligner la gravité de la question allemande. Les Russes savent parfaitement que la reconstitution d’une armée germanique serait la fin de leur rêve d’hégémonie. Ils ne craignent que l’armée allemande. Ils ne feront, croient-ils, qu’une bouchée des autres. Aussi tenteront-ils l’impossible pour empêcher qu’elle n’existe à nouveau. S’ils ne réussissent pas par des négociations, parce qu’ils n’entendent renoncer à aucun de leurs gages, ils essayeront par la guerre civile. Mais il se pourrait que ce moyen se retourne contre eux.

 

En Corée

La retraite américaine en Corée continue ; mais une évacuation est peu probable. Il s’agit maintenant de retenir le plus de forces chinoises possible en Corée, de leur infliger le plus de pertes aux moindres frais. Abandonner la Corée serait d’abord donner aux Chinois un prestige considérable et libérer des armées qui en quelques semaines déferleraient vers l’Indochine et la Birmanie.

A Lake-Success, M. Austin va chercher à obtenir que la Chine soit déclarée agresseur en Corée, non pour lui appliquer des sanctions militaires, ce qui provoquerait une guerre ouverte, mais pour sauver le prestige de l’O.N.U. et peut-être pour justifier plus tard un débarquement de Tchang-Kaï-Chek ce qui est la grande idée des Républicains et de M. Taft. Débarquement qui aurait pour effet de détourner la menace chinoise sur l’Indochine. Il faudrait pour cela que le climat en Chine même tourne délibérément contre Mao Tsé Tung, ce qui ne semble pas encore le cas.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-01-06- 1951

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Le Courrier d’Aix – 1951-01-06 – La Vie Internationale.

 

1951

 

Du pessimisme sombre à l’optimisme délirant on aura tout entendu en ce début de 51, si bien que l’opinion inquiète qui voudrait s’orienter n’a jamais été plus confondue. Elle sent vaguement que, derrière les propos contraires, ce sont des intérêts qui s’expriment. L’avenir proche, dans la mesure où les prévisions relèvent du jugement et de l’observation, n’est cependant pas tellement obscur. Examinons les repères.

 

En Asie

En Extrême-Orient, il est évident que la guerre ne fera que prendre de l’ampleur : les Américains iront jusqu’au bout quel qu’il soit, les Chinois aussi et les Russes, si besoin est, les relayeront plus ou moins ouvertement. Si les Soviets lançaient leurs forces dans la lutte, il est aussi certain qu’ils l’emporteraient. Eux seul pourraient arracher la Corée aux Nations-Unies. Rien toutefois ne fait prévoir qu’ils le veuillent. Il leur suffit d’alimenter la guerre. Les Américains eux, ne paraissent plus effrayés d’avoir à la soutenir. Appuyés sur l’arsenal Japonais, ils font l’essai de leurs moyens et la mobilisation leur fournira des effectifs de rechange pour d’autres théâtres éventuels. La lutte s’étendra donc en Asie.

 

En Europe

Ici, le théâtre principal ne peut être que l’Allemagne. Pour qui sait les entendre, les Russes ne font pas mystère de leurs projets. Après l’échec de la conférence à quatre qui ne se tiendra que pour appuyer la propagande, les miliciens de Grotewohl passeront à l’action.

Radio-Berlin est plein de menaces de guerre civile, mais ce qui est plus significatif, c’est la manière dont les chroniqueurs de la Radio russe présentent l’affaire à leurs auditeurs. A les entendre, l’Allemagne de l’Ouest est acquise aux Communistes (le citoyen soviétique ignore qu’ils n’ont eu que 4% des voix) ; brimés par la police d’Adenauer, frappés, emprisonnés, torturés par les soldats Alliés, trahis par Schumacher lui-même, cette vaillante jeunesse qui vénère en Staline le protecteur de l’Allemagne, n’attend qu’un geste pour libérer la patrie des oppresseurs capitalistes et de décrire les souffrances et les espoirs de ces phalanges héroïques  – qui d’ailleurs n’existent pas.

Ce feuilleton présenté de façon pittoresque est destiné à enflammer de compassion les partisans de la paix en U.R.S.S. Le même pathos avait servi contre les chiens finlandais, les gardes blancs fascistes de 1940. On sait la suite.

 

Les Courants en Allemagne

Le neutralisme allemand émane comme en France des milieux d’affaires. L’essentiel pour les dirigeants d’entreprise c’est d’éviter la destruction des usines et les ravages de la guerre. Peu importe l’occupation communiste, elle aura le même effet que chez les satellites de l’est. Privés du ravitaillement en matières premières venues d’au-delà des océans, les industries de biens de consommation s’arrêteront plus ou moins, seule l’industrie lourde pourra subsister ; les paysans effrayés produiront peu ou cacheront leur récolte, le niveau de vie de la population s’effondrera ; parmi les communistes, l’épuration sèmera la crainte ou la méfiance. En quelques mois la vie deviendra plus difficile qu’au cours de la précédente guerre.

Dès maintenant, en temps de paix, ces jours-ci les Hongrois déjà presque privés de viande ont reçu en étrennes les tickets de sucre et de farine. Les Tchèques qui attendaient de Russie du blé en échange des produits industriels qu’ils lui livrent ne reçoivent rien, tandis que l’U.R.S.S. vend du grain aux anglais. On imagine ce qu’il en serait en temps de guerre. En dehors des collaborateurs et des occupants, le régime n’aurait plus que des ennemis, et à la libération on serait définitivement débarrassé du communisme.

Comme les Américains, d’autre part, pour des raisons humanitaires et stratégiques feront porter leur effort sur la Russie même les destructions pourront être évitées ou tout au moins réduites, tandis qu’une guerre dans l’état présent des armements ferait de la France et de l’Allemagne une nouvelle Corée. De plus, les nouveaux maîtres communistes instruits par les précédents se garderont de faire du zèle. Ils chercheront plutôt à se ménager des amis pour le jour où ils seraient menacés à leur tour. Le double jeu se donnerait carrière plus encore qu’en 1940-44.

La neutralité est le moindre mal. Tel est à peu près l’arrière-pensée de ceux qui, à Francfort comme ailleurs, refusent de lutter. Ce courant est particulièrement puissant en Allemagne où le souvenir des destructions est parfois plus fort que la haine des Russes. Par ailleurs, l’opinion allemande complètement démoralisée par la défaite hitlérienne a perdu toute foi. La révolution nationale-socialiste avait tout balayé, l’idole écroulée, on s’est pris à douter de tout. L’occupation toujours démoralisante a fait le reste. Les Alliés souvent maladroits et parfois brutaux n’ont guère de sympathies, et l’on se demande si on ne se fera pas tuer pour eux.

Si l’on veut un appui militaire efficace des Allemands, il faut leur offrir un idéal, qui ne peut être que le retour des provinces perdues à l’Est et l’égalité des droits. Ils lutteront alors pour la Patrie retrouvée. Mais cela est impossible car aussitôt Polonais et Tchèques éprouveraient leurs anciens cauchemars et les Français aussi.

 

En Russie et chez les Satellites

A certains indices nous croyons deviner qu’en U.R.S.S. il se passe quelque chose sur le plan idéologique. Il y a eu pas mal de morts subites et de disparus parmi les intellectuels du parti ces temps-ci. Le Titisme dont les critiques à l’égard du Stalinisme sont grossières mais justes, pénètre mieux que la contre-propagande américaine au cœur de l’U.R.S.S. et l’on sent que les déviations inquiètent le Kremlin.

La classe ouvrière dans le monde entier se rend compte de l’immense imposture qu’est le capitalisme d’Etat au service d’une machine de guerre. Il est significatif ; et Karl Marx serait le premier à s’en étonner – que le communisme loin de se développer parmi les travailleurs les plus évolués et les mieux organisés du monde ne fait que perdre du terrain au point de disparaître presque complètement dans les pays industrialisés.

Au contraire, le communisme stalinien a eu pour résultat de créer ou de multiplier à l’infini ce prolétariat sans défense, sans droit de grève, complètement asservi à l’Etat-patron que le socialisme marxiste avait précisément pour but de faire disparaître. Après la Russie, la Chine en fait l’expérience ; au prolétariat des usines et des champs s’ajoute le prolétariat plus sinistre encore, cette chair à canon qui se rue en masse sur les tanks américains.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1950-12-30 – Sursum Corda

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-30 – La Vie Internationale.

 

Sursum Corda

 

Messages de Noël lugubres ! L’an mil, Tamerlan et Gengis-Kan, la fin de la civilisation, l’invasion des barbares. Certes la situation est grave. Il était nécessaire que les peuples endormis fussent réveillés, il ne faudrait pas cependant exagérer au point de pousser à la résignation plutôt qu’au courage.

Après avoir lu ou entendu tant de propos lamentables, le langage un peu cru d’un courriériste espagnol, ancien combattant de la division Azul nous a réjouis :

« Ce n’est pas à nous, dit-il, qu’on fera croire que le Bolcheviks qui ne savent même pas démonter une serrure ou se servir de la chasse des cabinets, vont devenir les maîtres du monde »

Il a raison. Le dernier mot est à la technique intelligente, au courage méthodique, à la puissance industrielle, mais à condition de préserver un moral inébranlable. Quant à nous Français qui habitons le plus convoité, le plus fertile et relativement le moins peuplé des pays voisins, nous sommes condamnés à être en constante alerte.

Depuis des millénaires la guerre n’a jamais cessé sur la terre. Un ennemi disparaît, un autre se présente. Que ce soit en stoïcien ou en chrétien, il faut prendre son parti de cette dure condition humaine. Le Français, pour des générations encore devra, à portée de la main, garder l’uniforme et le fusil.

 

La Retraite de Hungsan

C’est justement sur les événements militaires que nous attirerons l’attention. Car le triomphe de la technique du sang-froid et de l’ordre, les Américains viennent de le réaliser en embarquant à Hungsan en Corée du Nord, cent cinq mille hommes encerclés depuis un mois, dont une bonne part avait dû se frayer une retraite à travers les hordes ennemies, ramené à bord des navires et sous la protection de leurs canons, tous les hommes, les blessés et même les morts et la totalité du matériel utilisable. – Significatifs aussi les combats aériens qui ont permis aux « Sabres » américains d’abattre les M.I.G. soviétiques, le dernier modèle de leurs avions à réaction. La guerre de Corée en effet, comme la guerre d’Espagne de 1936 sert de banc d’essai à la technique et à la stratégie des deux parties. Les Russes ont voulu voir ce qu’une masse de soldats, légèrement armés, pouvait contre une force réduite supérieurement outillée, conditions qui se retrouveraient en Allemagne en cas d’invasion.

Après un premier succès, il semble que la puissance de feu reprenne ses avantages. Nous le verrons mieux dans la défense de Séoul qui va commencer. De part et d’autre, on va essayer de nouvelles formules d’armement. Les militaires vont s’instruire.

 

Le Discours Hoover

Le vieux président Hoover a fait une fois de plus parler de lui en préconisant le repliement américain. Déjà Lippmann avait fait campagne contre les engagements trop étendus des Etats-Unis, et conseillé de les limiter à l’Europe et d’abandonner l’Asie. Hoover voudrait que les Etats-Unis se défendent seulement chez eux. Acheson n’a pas eu de peine à repousser cette stratégie mortelle. Confinés dans leur hémisphère, les Etats-Unis seraient condamnés.

Les Américains doivent avoir une politique mondiale, être prêts partout à faire front à une attaque et pour cela avoir les forces militaires adéquates. Les Soviets qui occupent avec les Chinois une position centrale procèderont par guerres locales, et si possible par satellite interposé, imposant aux Etats-Unis une dispersion de leurs forces. Mais aujourd’hui où une division peut traverser l’Atlantique avec armes et bagages en une nuit, cette dispersion est moins redoutable. Il suffit d’y opposer la mobilité.

 

Politique Commune en Extrême-Orient

Le choix est fait : où que l’agression s’ébranle, elle sera combattue, comme en Corée. Il n’est pas question de l’évacuer. L’Indochine de même sera défendue et par tous les moyens, même si comme le prétendent les Soviets, on devait y employer des Japonais. On s’épuise à chercher à Mao Tsé Tung des raisons et des excuses. Mieux vaut avouer qu’on s’est trompé. Avec le communisme s’est éveillé un impérialisme chinois qu’on ne croyait pas possible dans un pays qui sortait à peine de la guerre civile. Il s’est allié aux soviets pour étendre ses conquêtes, aux sources de matières premières nécessaires à l’industrie qu’il va essayer de forger. Comprendra-t-on qu’abandonner aux communistes l’étain et le caoutchouc, leur livrer le riz, le charbon et l’énergie qui leur manquent pour s’équiper, c’est affaiblir ce monde occidental dans ses défenses vitales ?

 

Reproches Injustes

Aux Etats-Unis on est assez irrité par l’attitude française et la mauvaise grâce du Parlement à voter les crédits militaires.

Ne pourrait-on pas répondre qu’en fait d’impôt, c’est la France qui paie le plus lourd tribut en hommes ? Chaque année nous levons 250.000 soldats pour 40 millions d’habitants. Les Anglais pour 50 millions n’en recrutent que 180.000 et les Américains cent à peine, sur lesquels un tiers au plus de combattants ; la jeunesse française est mobilisée depuis un siècle et demi. Les Américains ne l’ont été que dix ans, et partiellement. Ils ont d’immenses intérêts à défendre. Leur part de sacrifice n’égalera jamais la nôtre.

 

Le Réarmement Allemand

Cette question n’a pas fini de provoquer la mauvaise humeur entre voisins qui ont tant d’intérêt à s’entendre, et de servir d’aliment à la propagande soviétique qui en use à pleine pompe et pourquoi grand Dieu ? pour 150.000 soldats allemands qui, en mettant la chose au mieux, ne seront en ligne qu’en 1953 ! De toutes les critiques qu’on peut adresser à Acheson celle-là est la plus justifiée. Tant en Allemagne qu’en France, ce débat sur le réarmement a fait un mal difficilement réparable. Comme s’il n’eût pas été plus simple que les Américains fassent appel aux volontaires pour les enrôler dans l’armée des Etats-Unis. Sans bruit, ni publicité, ce n’est pas 150 mais 500.000 hommes qu’ils auraient trouvé du jour au lendemain et sous les couleurs et le commandement de la bannière étoilée, ce qui évitait de ressusciter l’aigle de la Wehrmacht.

Peu importe que les Russes aient protesté. Ils ne se sont pas gênés avec les « bereitschaffen ». Il y a une faute de psychologie dont les Américains sont coutumiers. Au surplus, c’est en Allemagne que la controverse sur le réarmement se fait la plus aigüe. Elle a fortement ébranlé la position d’Adenauer. Elle a fait réfléchir les Allemands, ce qui est toujours mauvais : Ils ont pesé leurs chances et trouvé là une magnifique occasion de chantage. Une attaque russe trouverait l’Allemagne occidentale très divisée. Quelle tentation pour les mercenaires de Grotewohl !

 

                                                                                  CRITON

 

 

 

Criton – 1959-12-23 – Hypothèses

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-23 – La Vie Internationale.

 

Hypothèses

 

L’heure présente est caractérisée par une extrême confusion d’opinions, non seulement dans le public mais jusqu’au sommet de la hiérarchie politique. Bevin, par exemple, tient à l’idée qu’il a exprimée à plusieurs reprises que Pékin n’a pas dit son dernier mot et que Mao Tsé Tung n’est pas l’instrument de la politique du Kremlin. Truman semble d’avis contraire et jusqu’ici, les événements donnent tort aux Anglais. Le général chinois Wu après un séjour sans objet apparent, a quitté Lake-Success où l’on espérait qu’il serait retenu au dernier moment par l’insistance des médiateurs, en particulier celui de l’Inde, Sir Benegal Rau.

A Londres, on souhaite des négociations avec Pékin ; à Washington on les craint. Les Américains ont fait le point et la proclamation par le président Truman de l’état d’urgence, qui n’est qu’une étape vers la mobilisation générale, montre qu’aux Etats-Unis, on ne compte plus que sur la force.

 

Les Desseins de l’U.R.S.S.

Sur les intentions russes, même divergence. Pour les uns, les Soviets lanceront au printemps une offensive en Allemagne peut-être pas sous forme d’intervention directe qui déclencherait la guerre mondiale, mais par l’intermédiaire de l’armée allemande communiste qu’ils ont créée dans leur zone. C’est l’impression que l’on recueille en écoutant Radio-Berlin. Un putsch vers l’ouest mettrait aux prises ces « bereitschaften » avec la police allemande de l’ouest désarmée, et les Alliés, stationnés dans les territoires de l’Ouest, interviendraient dans ce que les Russes appelleraient une guerre civile entre Allemands : les forces de la République populaire allemande de l’Est combattraient la république de Bonn au nom de l’unité allemande rejetée par le chancelier Adenauer qui n’a pas répondu aux offres de pourparlers du président Grotewohl.

D’ici là, la Conférence à Quatre demandée par Moscou aurait eu lieu, et naturellement aurait abouti à un échec. Même si cette bataille entre Allemands se terminait par un insuccès, et si Bonn et les Alliés occidentaux restaient maîtres du terrain, l’affaire rendrait beaucoup plus difficile qu’elle n’est déjà la formation d’une armée allemande de l’Ouest. Et c’est cette force militaire que les Soviets redoutent ; le soldat allemand leur fait peur et une Allemagne à égalité de droits avec ses Alliés occidentaux, disposant d’une force militaire et appuyée par de nombreuses divisions américaines, barrerait la route aux ambitions soviétiques. Aussi voit-on les efforts déployés par les Soviets en France pour alerter l’opinion sur le réarmement allemand, le rappel du traité d’alliance franco-soviétique et toutes les manifestations d’amitié de ces dernières semaines. On mesure par-là l’importance que les Soviets attachent à prévenir la constitution d’une armée européenne. Certes, les desseins de Moscou sont difficiles à pénétrer et à juger sur l’apparence, les dirigeants de l’Ouest n’en savent pas plus que nous. Cependant, si l’on fonde son jugement sur la seule expérience de la tactique de la propagande soviétique, c’est cela qui se prépare et pas plus.

 

Hypothèses

On hésite à se ranger à l’avis des pessimistes qui croient que les Soviets mettront à profit l’avance qu’ils ont encore sur les démocraties pour engager une guerre générale au Printemps. Il faudrait pour cela qu’ils aient une forte chance de paralyser la puissance des Etats-Unis en un temps très court, soit par une guerre bactériologique qu’ils préparent assurément (Des laboratoires fonctionnent en ce moment en Allemagne, en Hongrie, à Prague et en Russie même), soit par quelle qu’autre arme secrète susceptible avec l’aide des sous-marins de paralyser le trafic maritime des Démocraties. Même si ces moyens sont prêts, leur efficacité n’est jamais sûre. On l’a vu avec les V2 d’Hitler et une guerre de cette envergure ne se gagne pas en un tournemain. Il n’y a pas d’arme décisive, pas même la bombe atomique à l’abri de laquelle les Américains se sont reposés imprudemment jusqu’ici.

 

Le Rapport des Forces

Si donc après un Pearl Harbour insuffisant une longue guerre mondiale s’engageait, la partie serait trop inégale pour les Soviets. En mettant les choses au mieux pour eux et au pire pour nous, elle n’aboutirait qu’à des destructions.

Les Etats-Unis disposent, en effet, de leur propre puissance qui est fantastique, de celle du Canada et – ce qu’on oublie trop – du potentiel industriel du Japon. Car ce pays de 80 millions d’habitants doté d’une main-d’œuvre qualifiée de premier ordre, travaille en ce moment à plein rendement pour la machine de guerre américaine et sa capacité à elle seule égalerait facilement celle de la Russie tout entière ; cela sans parler de l’Angleterre et des Dominions, de la Turquie aussi et des possibilités d’approvisionnement dans le monde entier. Sur le plan industriel et économique, les Soviets, même avec les Chinois, sont à peine à un contre dix.

 

Conclusion

Ce qui se comprend mal, par contre, ce sont les raisons qui ont poussé les Russes à provoquer chez les Américains ce sursaut d’inquiétude qui va les amener à la mobilisation générale. C’est là qu’une erreur de psychologie dont Staline est fort capable à notre avis, peut être fatale. Comme nous l’avons dit dès l’attaque des Nord-Coréens, les Américains ne démobiliseront que lorsque leurs ennemis auront capitulé sans condition. Ils périront plutôt que de céder. Les Soviets par leur politique ont amené les choses au point où elles ne sont plus susceptibles de compromis. Les Russes croient-ils qu’ils seront assez habiles pour empêcher la puissance des Etats-Unis de frapper quand elle sera à son point culminant ? Obéissent-ils à des forces qui échappent à la raison humaine ?

 

Les Conférences

Devant ces graves problèmes, que dire des conférences tant à Bruxelles qu’à Lake-Success ? La diplomatie n’a de moyen d’action que lorsque les adversaires sont décidés à s’entendre. Sinon ce ne sont que propos pour la galerie. Le problème du réarmement allemand toujours aussi irritant va faire l’objet de marchandages serrés entre Adenauer qui voudrait un accord, mais que Schumacher menace de renverser.

Pourquoi personne n’a-t-il encore proposé que ce réarmement soit provisoire et qu’il prenne fin avec le départ des Américains d’Europe, ceux-ci garantissant l’exécution du traité. Le danger soviétique passé, l’armée allemande disparaitrait.

Cela seul importe à la France, M. Schuman.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1950-12-16 – Vers l’Union

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Le Courrier d’Aix – 1950-12-16 – La Vie Internationale.

 

Vers l’Union

 

Les yeux s’ouvrent : l’intervention des Chinois dans la guerre de Corée, les menaces ouvertes sur la Malaisie et l’Indochine, la présence des troupes de Pékin aux frontières de l’Inde et du Tibet, l’évidence d’un plan gigantesque sino-russe, et surtout le recul désastreux des Américains devant les hordes mongoles et mandchoues, tout cela a obligé chacun à mesurer le péril. Un très net mouvement d’opinion se forme pour le salut commun. A quelque chose, malheur est bon. Beaucoup de difficultés entre nations démocratiques vont se trouver aplanies, à l’intérieur même une sorte d’union nationale se dessine. En Angleterre, on parle d’un gouvernement de coalition que le voyage de M. Eden à Paris semble faire prévoir. En France même, il se pourrait qu’on l’envisageât ….

 

L’Attitude Française

C’est l’opinion française qui jusqu’ici préoccupait : l’importance de la minorité communiste et le fait que le plus grand journal français avait une attitude neutraliste, mettaient en cause toute la défense de l’Occident.

Défendrait-on l’Europe sur l’Elbe, le Rhin ou les Pyrénées ? Si la France n’est pas sûre, peut-on envoyer dix ou vingt divisions en Allemagne occidentale se demandait-on à Washington ? Il semble qu’une quasi-unanimité soit en train de se faire sur une position de résistance. Simultanément paraissait un article de M. Lussy du côté socialiste, un de M. Emile Roche radical et enfin une protestation vigoureuse de l’ « Aube » contre le scandaleux article de « Sirius » dans « Le Monde  ».

Du côté gouvernemental, l’envoi de De Lattre en Indochine, l’accord tripartite sur le réarmement allemand, la note conjointe à Moscou, témoignent de la solidarité de la France avec le monde occidental.

 

La Politique Anglaise

La politique anglaise est moins nette. L’entrevue Truman-Attlee a mis en relief les divergences anglo-américaines. Les Anglais veulent ménager la Chine. Ils entendent garder Hong-Kong, centre du commerce et de la contrebande qui est la plus belle source de dollars du monde britannique. Ils ont, d’autre part, abandonné toutes leurs positions coloniales, sauf la Malaisie. Leurs récents déboires, là-bas et les menaces de Mao-Tsé-Tung les incitent sans doute à chercher avec lui un compromis qui leur permettrait de garder, comme aux Indes, leurs seuls avantages économiques.

Par ailleurs, l’Angleterre veut surtout être protégée en Europe. Elle sait que, la France occupée, la situation de 1940 se reproduirait. Les Iles Britanniques, garanties de l’invasion par la Manche, seraient rasées par les bombardements. Enfin, il y a en Angleterre un courant neutraliste assez différent du nôtre, mais qui le rejoint, composé et des éléments d’extrême-gauche hier encore sympathisants du Communisme, et d’une gauche religieuse, pacifiste à tout prix et qui préfèrerait le joug soviétique à l’emploi de la bombe atomique.

En centrant leur propagande anti-américaine sur la peur de la bombe, les Russes ont manié une arme de choix ; c’est le seul obstacle réel à leur complet triomphe ; à force d’agiter l’imagination des peuples autour d’elle, ils en ont rendu l’emploi moralement délicat. Trop de consciences en seraient alarmées. C’est cette opinion que le Gouvernement Attlee cherche à se concilier en cas d’élections.

 

La Question Allemande

On a remarqué avec inquiétude que l’appel lancé par M. Grotewohl, président du gouvernement d’Allemagne de l’Est, au chancelier Adenauer pour une discussion sur l’unité allemande, était la réplique de la sommation envoyée par Kim II Sung, chef des nord-Coréens, à Syngman Rhee, il y a juste un an. Pas plus que le président de la Corée du Sud, le Chancelier ne répondra à l’invitation des préposés de Moscou. On sait par ailleurs que l’armée  populaire allemande qui pourrait envahir la République Fédérale, est forte de 150.000 hommes bien armés. Reste à savoir s’ils sont sûrs. Pour les surveiller, il y a quatre armées soviétiques en Prusse.

La réorganisation des armées Polonaises, Hongroises, Roumaines et Bulgares semble achevée ; le maréchal Koniev vient d’arriver à Prague pour faire de l’armée Tchécoslovaque un instrument du Kremlin. Ces armées satellites sont peu nombreuses ; les éléments sur lesquels les Russes peuvent compter sont plutôt rares, et malgré toutes les précautions, ils causent à Moscou quelques soucis. Ils servent néanmoins à fixer des forces adverses.

 

Les Visées soviétiques

Quel est le plan Soviétique ? Il n’est pas sûr que l’essentiel pour Moscou soit l’Europe, contrairement à ce que pensent les diplomates. Tous ces préparatifs aux frontières Gréco-Bulgares, les concentrations de troupes autour de la Yougoslavie de Tito et les armées devant Berlin, peuvent servir d’écran à une action décisive en Asie, et à retenir les forces américaines de s’employer en Extrême-Orient.

La conquête rapide en cours de 1951 de l’Indochine et de tout le Sud-Est asiatique avec ses richesses en riz et en matières premières, peut-être la soviétisation de l’Inde seraient des succès énormes et faciles et plus intéressants pour le bloc communiste qu’une guerre dangereuse en Europe qui ne serait, d’ailleurs, pas profitable. Car le potentiel industriel qu’elle représente serait facilement neutralisé par l’aviation américaine.

Les Soviets vont-ils encore réussir ? A-t-on pesé tout ce que représente l’abandon de l’Extrême-Orient ? Ne fallait-il pas donner à l’impérialisme Chinois naissant une leçon militaire décisive ? La présomption et l’insuffisante préparation des Américains ont perdu là une chance unique de sauver à la fois le monde libre et la paix.

 

                                                                                  CRITON