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Le Courrier d’Aix – 1951-02-17 – La Vie Internationale.
Préparatifs
L’actualité internationale se meut sur deux plans bien distincts et en flagrante opposition. D’une part, les controverses bruyantes : aux Etats-Unis, entre une partie de l’opinion républicaine – Hoover-Taft _ et l’administration Truman ; en Angleterre, entre l’aile gauche travailliste et le Cabinet Attlee ; en France, entre les neutralistes et le Gouvernement Pleven ; en Allemagne, entre Adenauer et l’opposition pacifiste, polémiques orchestrées comme il convient par les partisans de Moscou.
D’autre part, et se moquant en quelque sorte de ces débats oratoires et journalistiques, une vaste organisation militaire et diplomatique progresse à pas de géant dans une atmosphère de décision et d’harmonie presque générale entre les responsables de tous les pays visés par l’impérialisme soviétique : expériences atomiques, réunion d’Etat-Major, rencontres de diplomates, manœuvres navales, conférences de chefs de gouvernement se déroulent presque simultanément à une cadence qu’il est difficile de suivre. Nous en négligerons d’importantes pour en marquer seulement la signification.
Extrême-Orient
John Foster Dulles est allé à Tokyo et a mis au point avec le premier Yoshida le prochain traité de paix. Ce traité consacrera l’alliance des Etats-Unis et du Japon qui existe déjà en fait. Les Américains conserveront leurs bases et prendront en charge la sécurité nippone jusqu’à ce que celui-ci puisse y pourvoir. Dulles est allé ensuite conférer avec les ministres Australien et Néo-Zélandais pour les rassurer sur la remilitarisation du Japon.
Nous ne connaissons pas les détails du pacte. Il est facile de conjecturer que les Etats-Unis laisseront au Japon assez de puissance pour rétablir l’équilibre en Extrême-Orient, mais qu’en lui interdisant une marine et une aviation, ils lui couperont définitivement les ailes. Les Japonais, plus souples que les Allemands s’accommodent, en apparence, assez bien de ce rôle de satellite.
Moyen-Orient
En Moyen-Orient, les choses ne vont pas si aisément. Il y a tellement d’antagonismes personnels qu’on ne peut y choisir un allié sans se faire un ennemi. La Perse est le point le plus faible. La mission Grady n’a pas réussi. Téhéran ne veut pas provoquer l’U.R.S.S. et refuse de laisser construire des aérodromes. Comment prévenir une attaque Russe qui en poussant à travers l’Azerbaïdjan sur Mossoul et Bagdad tournerait les défenses turques et atteindrait sans coup férir Suez et l’Arabie Séoudite. Tout le pétrole serait alors aux mains de l’U.R.S.S.
La mission Finletter s’occupe de la Turquie pour accélérer la construction des bases aériennes à portée des centres industriels soviétiques. A Istanbul, une conférence réunit les représentants américains de tout l’Orient. Il s’agit de créer une alliance islamique contre le bolchévisme qui réunirait tous les pays musulmans du Pakistan à l’Egypte et exercerait une attraction puissante sur les éléments islamiques soumis à l’U.R.S.S. vieux projet britannique, toujours irréalisable, repris par les Etats-Unis. Réussiront-ils ? Tous les féodaux arabes ont évidemment grand peur d’un bouleversement social que la propagande communiste prépare. Mais pourront-ils jamais s’empêcher de jouer double jeu ?
Méditerranée
Une autre mission américaine s’occupe d’englober Tito dans l’alliance méditerranéenne qui serait rattachée au pacte atlantique. Il s’agit de l’amener à faire bloc avec la Grèce et la Turquie pour prévenir la menace des satellites de l’U.R.S.S. Tito, à la suite de l’échec subi sur le plan économique et social par son néo-communisme, est complètement à la merci des Américains qui sauvent son régime de l’asphyxie et de la famine. Opportunisme ou conversion, on ne sait trop, il évolue en tous cas vers la démocratie à vive allure.
A l’arrière de ces postes avancés, le renforcement des bases de Chypre se poursuit et les manœuvres aéronavales Anglo-Américaines qui se déroulent en ce moment entre Malte et la Mer Ionienne mettent à l’épreuve le dispositif défensif du bassin méditerranéen oriental, appuyé sur les aérodromes de Lybie, les forteresses de Malte et de Chypre, et le port de Tobrouk.
Maroc
En troisième ligne, c’est le Maroc qui a été choisi pour point d’arrivée des groupes aériens, l’autre étant l’Angleterre même. De gigantesques travaux vont faire du Maroc la plate-forme défensive et la place de ravitaillement de l’armée américaine. 27.000 soldats et spécialistes des Etats-Unis y demeureront en liaison avec des forces françaises correspondantes. Etant donné le rayon d’action de plus en plus étendu des bombardiers, la Russie et l’Europe occupée sont vulnérables à partir de Marrakech.
Cette pénétration militaire des Etats-Unis a ses avantages et ses inconvénients. Il est évident qu’elle ne peut pas s’accompagner d’une pénétration politique et économique. Les Soviets, s’ils ne sont pas en mesure d’asservir le monde, auront fait, contre eux-mêmes, la plus stupide des politiques en donnant aux Etats-Unis les moyens de contrôler plus ou moins directement les points essentiels du globe, en les y forçant presque et peut-être, sinon contre leur gré, du moins contre leurs intentions. L’avantage pour nous Français sera de consolider notre empire colonial qui paraissait condamné et que les Américains eux-mêmes n’avaient pas peu contribué jusqu’ici à ébranler. La force des choses les oblige aujourd’hui à se solidariser avec nous.
En pays arabe comme en pays jaune, la force seule impressionne et soumet. Alliés des Etats-Unis, on ne se révoltera pas contre nous et nos ennemis se tairont. Ce qui se passe à Saïgon se passe aussi à Fez. Le conflit actuel entre le Sultan et l’El Glaoui, entre le Protectorat et l’Istiglal, s’apaisera dès qu’on verra Français et Américains s’entraîner ensemble.
CRITON
P.S. – Un mot du voyage Pleven-Schuman en Italie. C’est par Rome que l’Europe a une chance de se faire et les Italiens y sont tout disposés puisqu’ils ont tout à y gagner. Sans matières premières, avec une main-d’œuvre en excédent, et sur le plan politique n’ayant pas recouvré ses pleins droits, l’Italie a tout à demander et rien à offrir. C’est ce qui rend la conversation à la fois très cordiale et peu pratique.
En réalité, c’est sur la coopération militaire qu’il y a présentement le plus à faire. La France et l’Italie peuvent équilibrer une puissance allemande renaissante et la rendre tolérable. D’autre part, en « libéralisant » les échanges au maximum, en supprimant toutes les barrières inutiles, on prépare les voies à l’établissement de ce grand marché européen, terre promise des peuples si longtemps divisés.