Criton – 1954-06-19 – Bilan

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Le Courrier d’Aix – 1954-06-19 – La Vie Internationale.

 

Bilan

 

On demeure confondu par la facilité avec laquelle les puissances totalitaires remportent des succès sans coup férir. Molotov, en sept semaines à Genève, a empêché l’action américaine en Indochine qui pouvait sauver Dien-Bien-Phu, troublé les relations anglo-américaines, obtenu la chute de Bidault et peut espérer isoler la France et torpiller définitivement la C.E.D. En regard, il n’a eu aucune concession à octroyer à ses adversaires.

 

La Manœuvre Finale d’Eden

Cependant à Genève, comme ailleurs, le dernier mot n’est pas dit. La brusque manœuvre d’Eden mettant fin aux discussions sur la Corée et laissant sur l’Indochine les communistes en tête-à-tête avec les Français et les Vietnamiens, a certainement déconcerté et contrarié Molotov et Chou-en-Laï. Ils ne demandaient qu’à poursuivre une conversation si utile et n’ont pu rejeter sur leurs adversaires la responsabilité de l’échec de Genève. Un fait est indéniable. Les neutres asiatiques et particulièrement l’Inde, qui par l’ambassadeur Menon avait multiplié ses bons offices, se retirent déçus et commencent à s’inquiéter de l’impérialisme communiste.

Il faut reconnaître que les Anglais à Genève, ont réussi un coup de maître. D’abord en refusant de s’associer au sauvetage de l’Indochine le 25 avril, ils ont rallié à leur politique l’opposition travailliste et, s’ils ont violemment indisposé alors le gouvernement Eisenhower-Dulles et la France, Eden lui a magistralement rétabli la situation. D’abord son action de médiateur lui a valu la faveur de l’Inde et des autres puissances de Colombo en leur offrant un rôle d’arbitre en cas d’armistice en Indochine. Il a travaillé en liaison avec le ministre français en le soutenant au cas improbable où les Sino-Russes auraient réellement l’intention d’aboutir à un compromis puis, après la chute du cabinet français, il a brusquement mis les adversaires au pied du mur et bouclé ses valises faisant admettre aux autres partenaires, l’idée qu’aucun accord n’était possible avec les communistes.

En même temps, on annonçait à Londres et à Washington que Churchill et Eden se rendaient aux Etats-Unis conférer avec Eisenhower et Dulles. Ceux-ci sont satisfaits de l’échec de la Conférence et fort mal disposés à l’égard de la France dont la confusion politique, à la longue, les met à bout de patience. Churchill et Eden pourront dire à la Maison Blanche qu’ils ont été bien inspirés en empêchant que les Américains, venant au secours de la France, ne se soient mis dans un mauvais cas, tant politiquement que militairement, étant donné nos faiblesses et l’inconstance de notre politique. Et une fois de plus, les divergences entre cousins anglo-saxons seront jusqu’à nouvel ordre, aplanies, (ce que nous disions l’autre jour ici à M. Duverger). Eliminer la France des grandes délibérations a été le but de Churchill avant et depuis les Bermudes.

 

Que peut-on Faire ?

Et voilà la France isolée, le jouet de la farce. Il va de soi que M. Mendès-France a du génie, mais nous sommes curieux de voir comment il rétablira la situation, s’il est chargé – on l’ignore à l’heure où nous écrivons – de prendre les responsabilités de la négociation. Il est admirable en vérité d’entendre qu’on va résoudre le problème indochinois sans capituler, donc en obtenant des concessions de l’adversaire – quand jusqu’ici celui-là n’en a jamais fait aucune – à moins que Molotov n’ait officieusement fait quelque révélation secrète. Mais, si même il en était ainsi, il faudrait se méfier doublement.

Les Anglais en savent quelque chose, – Molotov manie admirablement le miroir aux alouettes- rappelons Août 1939 quand Molotov, après avoir berné des semaines durant les délégations occidentales réunies au Kremlin, traitait en moins de 24 heures avec Ribbentrop, qui raconte lui-même dans ses mémoires, qu’il n’en revenait pas.

Cependant, il ne faut pas exclure que Molotov ait une solution en vue et un tour dans son sac. Reste à savoir si pour la France, ce n’est pas un mauvais tour. Sans autres appuis et sans atouts, comme nous sommes, nous plaignons le négociateur qui ira l’affronter.

 

La Situation de la France

Il est évident que notre situation est actuellement très mauvaise. Il serait injuste de citer des responsables. Beaucoup de circonstances étaient hors de notre atteinte, en particulier l’aide massive de la Chine aux Viets. Il nous semble cependant qu’on aurait pu établir quelques principes évidents que les événements n’ont cessé, sans la moindre défaillance de confirmer.

1° Il n’y a rien à attendre des Russes et de leurs alliés, même si un accord était possible – ce qui ne s’est jamais produit – ce ne serait qu’une ruse pour nous mieux dépouiller.

2° Il n’y a rien à attendre des Anglais, même si leur intérêt semble coïncider avec le nôtre.

3° La France ne peut s’isoler, elle n’en a ni le courage ni les moyens, et ce serait une folie en tous cas.

4° Un accord avec l’Allemagne d’Adenauer est indispensable pour notre défense et notre avenir, si nous voulons éviter une réédition des événements qui ont amené et suivi la chute de la République de Weimar.

5° Une politique d’étroite solidarité est inévitable avec les Etats-Unis qui d’ailleurs, qu’on le veuille ou non, seront toujours les maîtres de la situation tant que les Soviets ne les auront pas défiés. Ce qu’ils ne feront peut-être pas.

Nous n’avons aucune prétention à connaître l’opinion française. Mais de tous les Français, disons « moyens » et patriotes, que nous avons interrogés, pas un seul n’était en désaccord avec ces principes de bon sens. Ils leur semblaient évidents. Si nos Ministres n’ont pu suivre cette ligne, ce n’est pas qu’ils se refusaient à la suivre, bien au contraire, mais des intérêts privés et les passions politiques les ont obligés à des compromis dont l’aboutissement est l’actuelle situation, la plus sombre et la plus critique que nous ayons connue depuis 1944.

Résumons : l’Indochine, à moins d’un miracle encore possible, virtuellement perdue ; le Maroc et la Tunisie à feu et à sang ; une crise financière aigüe et un isolement politique complet si nous ne ratifions pas la C.E.D. à bref délai ; une Allemagne qui regarde vers Moscou.

 

L’Etat d’Esprit en Allemagne

L’état d’esprit qui se développe en Allemagne de Bonn est chaque jour plus préoccupant. La politique d’Adenauer perd constamment du terrain. L’opposition grandit. Les trois ex-chanceliers de Weimar, les Drs. Wirth, Luther et Brüning, se prononcent pour la neutralité allemande et les contacts avec Moscou. Malenkov les encourage. Les Socialistes d’Ollenhauer les ont suivis ou précédés. L’opinion balance. Les Etats-Unis s’inquiètent. Il y a sans doute là une part de chantage, mais aussi un courant profond. Un des membres influents du Parti chrétien-démocrate l’a quitté pour s’associer à celui des réfugiés : la C.D.U. perd la majorité absolue au Bundestag. La France est accusée de colonialisme et la presse anglaise ajoute, en commentant la chute du ministère : « La politique de grandeur de la France est en train de s’effondrer : la politique de Colombey-les-deux-Eglises, hélas ! ».

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-06-12 – Choisir

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Le Courrier d’Aix – 1954-06-12 – La Vie Internationale.

 

Choisir

 

Les diplomates américains ont toujours pensé que la Conférence de Genève n’était pour les Soviets qu’un moyen pour donner à leur propagande une publicité élargie, grâce aux journalistes chargés de la répandre, de démoraliser le corps expéditionnaire français par l’attente d’un armistice, et de prendre entre temps des gages militaires multiples. Les premières séances de la septième semaine semblent donner raison à cette appréciation. Rien de concret n’est apparu jusqu’ici qui puisse faire espérer un accord ; M. Eden en est pour ses frais et M. Bidault de sa patience. L’affaire cependant n’est pas terminée et des rebondissements demeurent possibles. Un fait est clair : Molotov est revenu de son voyage à Moscou plus intransigeant qu’il ne le paraissait avant : l’objectif immédiat semble être la chute de Bidault et une crise intérieure française.

 

Les Conséquences d’un Échec à Genève

L’échec de la Conférence de Genève serait grave, non seulement pour les Alliés, mais aussi pour les communistes. Bon gré, mal gré, les Anglais seraient obligés de rejoindre le Bloc occidental dans sa politique asiatique, et le conflit indochinois serait internationalisé. La guerre en Asie prendrait une ampleur qu’il ne serait sans doute pas facile de limiter. Est-ce cela vraiment que veulent Chinois et Russes ? C’est possible, mais encore incertain.

 

Confusion à Washington

La politique américaine demeure confuse, malgré l’abondance habituelle des déclarations. On ne sait pas ce que les Américains, pas plus que les Russes, veulent ou attendent, mais tandis que ceux-là le savent, les Américains sont partagés. Les derniers propos de M. Dulles sont nettement réticents à l’égard d’une intervention en Indochine ; à les prendre à la lettre, on conclut que cette intervention n’aurait  lieu qu’en cas d’attaque des Chinois directe et ouverte, ce qui n’a pas de sens, car ceux-ci n’ont aucune raison de le faire. Par ailleurs, Dulles n’entend pas qu’une intervention américaine soit unilatérale, c’est-à-dire en dehors des Anglais et peut-être de l’O.N.U. comme en Corée, ce qui laisserait entendre que les Français en Indochine se tireraient d’affaire seuls, avec un appui purement technique et financier. Il ressort évidemment du dernier état de la situation militaire que, dans ces conditions, notre défaite serait certaine et sans doute rapide ; la défection des Vietnamiens précipiterait la catastrophe, et l’Alliance Atlantique, après un tel désastre, ne serait plus qu’une façade.

Il est peu probable que les déclarations de Dulles traduisent la véritable pensée de la Maison Blanche. Dulles n’a-t-il pas voulu ainsi pousser les communistes à l’intransigeance et faire échouer une conférence dont il n’augure rien que de fâcheux.

 

Un Solution Négociée est-elle Souhaitable ?

Les Etats-Unis pensent  – et ils ne sont pas les seuls – qu’une solution négociée, si par miracle il en sortait une de Genève, serait peut-être, en dernière analyse, pire qu’une hostilité ouverte. Par le moyen d’une trêve, les Sino-Russes seraient plus près de leur but que par les armes. C’est d’ailleurs ce qui nous faisait croire qu’après une réédition de Pan Mun Jon, ils en viendraient à un armistice du type coréen.

Dans l’intérêt strictement français, un armistice serait peut-être préférable à la poursuite de la guerre internationalisée. Encore est-il difficile – toute considération humaine mise à part comme on est bien obligé de le faire en politique – de déterminer ce qui  vaut mieux, d’une paix précaire ou d’une guerre dont nous ne serions plus qu’un élément et non le principal. Si l’on s’abstrait de toute passion politique, de toute préoccupation idéologique, et qu’on pèse le pour et le contre, non plus dans l’immédiat mais à long terme, on peut être enclin à penser que plus tôt le « Showdown » sera déclaré, plus on a de chances de limiter la guerre. Car du train où iraient les choses, si l’Asie du Sud-Est succombait, on n’éviterait pas une troisième guerre mondiale, et le terme de deux ou trois ans envisagé par certains commentateurs paraît vraisemblable. Peut-être l’éviterait-on par contre, si les rouges subissaient un revers décisif en Asie.

 

L’Alliance Balkanique

En dehors de ce douloureux problème, il ne faut pas négliger des faits importants.

L’Alliance balkanique d’abord : le voyage spectaculaire de Tito à Athènes, et le passage dans cette ville du Premier turc Menderes, de retour de Washington, aussitôt après le départ de Tito consacrent une nouvelle soudure de l’alliance occidentale en Méditerranée. Alliance qui suppose un accord final sur Trieste qui paraît bien assuré. Rien ne serait possible sans une réconciliation italo-yougoslave autour du problème, enfin résolu, du territoire libre. Les Etats-Unis qui sont évidemment derrière ces pourparlers sont arrivés à fermer le cercle qui va du Pakistan à l’Espagne. Il faut bien comprendre la portée de l’accord tripartite Turco-Gréco-Yougoslave ; alliance militaire et même plus ; une C.E.D. balkanique et un projet – de principe, s’entend – d’une communauté politique du même type que la communauté européenne des six telle qu’on la conçoit à l’Assemblée de Strasbourg. Quand on songe aux différences ethniques, économiques et sociales qui séparent Turcs, Grecs et Yougoslaves, on ne peut se défendre de scepticisme. On a sans doute tort. Il est peut-être plus facile d’unir des pays dont la structure est encore mal définie et les assises mouvantes, disons sans donner à ce mot rien de péjoratif – arriérés – que de réunir dans une fédération des pays hautement évolués où les intérêts particuliers sont depuis longtemps cristallisés, où l’opinion a des préjugés séculaires qui savent se faire entendre.

 

Les Conséquences pour la C.E.D. et l’Allemagne

Quoi qu’il en soit, le succès, ne fut-il que théorique, de ce nouveau bloc européen doit nous donner à réfléchir, à nous Français et surtout aux adversaires de la C.E.D. On ne peut passer sous silence l’évolution récente de l’opinion en Allemagne. Un député libéral, Pfleiderer, s’est fait récemment le champion d’une politique de contacts sinon de rapprochement avec l’Union Soviétique. L’Allemagne de l’Ouest s’impatiente. Sa force grandit, son économie est pleinement rétablie. Elle aspire à prendre la place qui lui revient et ne supportera pas indéfiniment que la voie d’une incorporation à l’Ouest avec droits égaux ne lui soit pas reconnue.

 

Une Caricature

Une récente caricature allemande parue dans l’organe de la grande industrie nous a frappés et inquiétés : on y voit un grand aigle allemand dont la tête est tournée vers l’Ouest. M. Pfleiderer est en train de s’en saisir pour la tourner vers l’Est, et Adenauer retient le député libéral par la manche en lui disant : « Non, Pfleiderer, ce n’est pas à toi de faire cela. » Ce qui n’exclut pas qu’un autre doive un jour le faire, semble penser le caricaturiste. Ce jour-là n’est pas proche et n’est pas même pour le moment convenable, mais la marche des événements est rapide. L’Allemagne sait que si elle se tournait vers les Soviets, ceux-ci  deviendraient les plus forts. C’en serait fait de l’Europe, de l’Angleterre, et même des Etats-Unis. La civilisation occidentale ne résisterait pas à un tel déplacement de puissance.

Il est temps, grand temps d’en finir avec les chicanes et les tergiversations et les délais perpétuels. Il serait tout de même effarant de penser que la C.E.D. et l’Union Européenne peuvent être mis en échec jusqu’en 1956 par un groupe de députés qui n’a presque plus d’électeurs en France, par un Parti qui n’ose même plus présenter de candidats dans un département où il eut en 1951, trois élus. Est-ce là la démocratie ? Il semble heureusement que l’opinion évolue, l’accord sur la Sarre est pratiquement acquis. Sans doute en reculera-t-on quelque peu l’annonce pour des raisons tactiques, tant que la question indochinoise demeurera dans la balance, mais quelles que soient les réserves qu’on peut faire sur les accords de Bonn et de Paris – et il y en a – l’intérêt supérieur du pays exige qu’on choisisse – en s’y ralliant – le moindre mal. Ce qui est toujours la clef d’une bonne politique.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-06-05 – Cordiales Relations

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Le Courrier d’Aix – 1954-06-05 – La Vie Internationale.

 

Cordiales Relations

 

Le Pan Mun Jon indochinois continue. On n’en sait pas plus qu’aux premiers jours des intentions communistes. On s’accorde toutefois pour une conclusion plus ou moins lointaine de l’arrêt des hostilités. Etat stationnaire, disent les augures. Ce n’est pas tout-à-fait notre avis.

 

Le Voyage de Molotov à Moscou

On n’a pas attaché une importance suffisante au voyage éclair de Molotov à Moscou. Si les choses allaient à Genève conformément au plan que les communistes avaient établi en de multiples réunions préparatoires, cette consultation du Kremlin aurait été superflue. Au demeurant, c’est la première fois que, au cours d’une conférence, Molotov en réfère à Moscou. Remarquons au surplus, qu’avant et après son voyage, Molotov a eu avec Tchou-en-Laï de longs entretiens. De là à conclure à quelques divergences, il n’y a pas trop de hardiesses.

Par ailleurs, la présence à Genève des délégués chinois, le faste vaniteux de leur équipage, l’arrogance de leurs propos, et l’air de grandeur qu’ils se donnent ont vivement impressionné les envoyés des diverses nations et pas seulement des blanches. Le dragon chinois, et cet impérialisme dévastateur dont l’histoire n’est pas oubliée en Asie ont reparu dans l’imagination des Hindous et des Birmans, et peut-être les Moscovites ont reconnu le spectre de Gengis-Khan.

 

Anecdote

A quelqu’un qui nous demandait ce qu’il pouvait en être des relations entre Chinois et Russes, nous répondions par cette anecdote : il n’y a pas très longtemps, sur demande des autorités chinoises, une mission de techniciens russes s’était rendue à Canton pour monter des machines et en apprendre aux Chinois le fonctionnement. Le travail accompli, on trouva au matin tous les Russes assassinés et décapités, ce qui n’empêcha pas le jour même le chef de la mission soviétique de dîner cordialement avec le Préfet chinois. Les divergences, comme on voit, ne nuisent pas nécessairement aux bonnes relations. L’anecdote n’a d’intérêt que pour montrer la difficulté d’estimer à nos mesures occidentales les relations sino-russes.

 

Les Travaillistes invités à Pékin

Les relations anglo-chinoises sont presque aussi originales. Une nouvelle presque incroyable, même pour ceux que rien n’étonne, nous parvient cette semaine : M. Attlee, ex-premier ministre travailliste, accompagné de Morgan Philips, secrétaire du Parti, et du leader extrémiste Bevan, se rendront à Pékin en Août, invités officiellement par les communistes.

L’histoire est doublement curieuse : le même Attlee, premier ministre, a nommé en 1950 un ambassadeur à Pékin qui n’a jamais été reçu par le Gouvernement chinois, ni sous Attlee ni sous Churchill, et Pékin n’a jamais envoyé à Londres de représentant officiel. Ne parlons que pour mémoire de la liquidation systématique et totale à ce jour des affaires anglaises en Chine. Maurice Laty, commentateur habituel de la B.B.C., faisait lui-même remarquer que ce voyage à Pékin tombait assez mal à propos, quand les armes chinoises viennent d’écraser à Dien-Bien-Phu les forces françaises qui défendaient là-bas aussi des intérêts anglais. Il ajoutait qu’il ne voyait pas ce que Attlee et ses compagnons verraient à Pékin de plus que ce que les invités de marque voient d’ordinaire à Moscou ou à Varsovie, rien que ce qu’on veut bien leur montrer. Ils seraient tout aussi bien informés à Londres ou à Hong-Kong.

Ce geste d’un ancien premier Anglais qui a, malheureusement, de fortes chances de l’être sous peu à nouveau explique assez la discrétion avec laquelle on a célébré à Paris comme à Londres, l’entente cordiale. Que diraient les Anglais si M. Mayer ou M. Pinay allaient lever leur verre au banquet de clôture du Congrès des Mau-Mau ? Les intrigues anglaises depuis l’ouverture de la Conférence de Genève ont, quoi qu’on en dise, créé un malaise, non seulement à Paris et à Washington, mais dans l’ensemble du monde libre. Si ces bons offices prodigués à Pékin et à Moscou se révèlent inutiles, on tiendra rigueur aux Anglais pour les faux espoirs qu’ils ont fait naître. En politique, surtout avec les Asiatiques, ce n’est pas en tendant l’autre joue et même le reste qu’on obtient des succès. Les socialistes français ont montré pour une fois, tant pour l’Indochine qu’en Afrique du Nord, une certaine réserve qui ne leur est pas habituelle. Il est vrai qu’entre socialistes anglais et français, les relations ne sont pas des meilleures.

 

La Fin de la Récession aux Etats-Unis

Revenons un peu à l’économie que les événements de l’Extrême-Orient nous avaient fait délaisser. Il semble, comme on le prévoyait et l’espérait, que la grande crise aux Etats-Unis publiée par les prophètes du marxisme, n’aura pas lieu. La courbe de baisse d’activité qui déclinait depuis le milieu de 1953, a commencé de s’étaler vers avril, et l’on pense remonter la pente incessamment. Les pronostics sont encore prudents, mais on s’accorde à exclure l’idée d’une aggravation nouvelle d’ici l’automne du moins. Les moyens employés ont donc suffi à limiter la récession à une pause, et cela sans qu’intervienne une guerre ou un supplément de dépenses d’armement.

En France même, les moyens tout artificiels employés avec hardiesse par M. Edgar Faure et Louvel ont donné jusqu’ici mieux que les résultats escomptés. Il est assez curieux qu’on accuse d’immobilisme en matière économique le Ministère qui a certainement, de tous ceux des Troisième et Quatrième Républiques, le plus innové en la matière.

Il est vrai qu’on appelle « activité » en France, le procédé qui consiste à augmenter les traitements et salaires en actionnant la planche à billets, ou inversement à serrer brutalement la vis au moment où la monnaie s’écroule. Ici au contraire, le plan Edgar Faure-Louvel est un exemple d’économie orientée en faveur de l’activité économique dirigée non au sens étatique et arbitraire, mais en fonction des besoins et des intérêts des producteurs, et au profit de la collectivité dans son ensemble. On peut se demander si ce dopage, dont le succès est certain et qui a permis au malade de reprendre force et courage, sera suivi d’une véritable convalescence puis de guérison. Le moment délicat viendra quand les remèdes d’urgence auront cessé d’être actifs. On connaît bien ceux qu’il faudrait employer ensuite, mais trouvera-t-on en démocratie la continuité et l’autorité nécessaires ? En tout état de cause, la preuve n’est pas loin d’être faite que si les intéressés sont d’accord, on peut agir sur l’économie, arrêter les crises qui menacent, et faire remonter la pente à une courbe étale, et cela sans adjuvants extérieurs. Et ce fait, s’il se confirme, qui aux yeux de beaucoup parait accessoire, peut au contraire être le plus important de ce demi-siècle, et le facteur déterminant pour l’issue du grand duel que se livrent les deux mondes.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1954-05-29 – Cinquième Acte ?

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Le Courrier d’Aix – 1954-05-29 – La Vie Internationale.

 

Cinquième Acte ?

 

Depuis le début de la Conférence de Genève, nous avons été très circonspect sur son issue. Autant on pouvait prévoir l’échec de la réunion de Berlin qui concernait l’Europe, autant il est difficile de savoir ce que les communistes trament entre eux en Asie.

 

Les Pourparlers s’accélèrent

Cette semaine est caractérisée, comme on s’y attendait, par une certaine accélération des négociations sur l’Indochine. Pressé par Eden qui tient à justifier l’attitude du Gouvernement britannique avec l’espoir d’un accord, et par Bidault qui s’appuie sur les pourparlers conduits par les Etats-Unis pour un pacte du Sud-Est asiatique, Molotov est obligé de donner l’impression d’avancer vers un compromis. Il est trop tôt encore pour affirmer que telle est réellement son intention.

 

Interdépendance

Tout, une fois de plus, dépend des desseins de l’U.R.S.S.  Sans la Russie, les Chinois et le Viet-Minh verraient se renverser la situation à leur détriment. Cependant, la Chine et l’U.R.S.S. sont liées, car si l’un des deux changeait de camp ou simplement penchait vers la neutralité, la supériorité du monde libre contraindrait l’autre à se replier sur lui-même, ou serait condamné à une capitulation plus ou moins proche. Au cas donc où les Russes et Chinois ne seraient pas d’accord, ils sont néanmoins obligés de s’entendre, et c’est l’U.R.S.S. qui, en dernier ressort, a voix prépondérante.

Il ne fait aucun doute qu’à Washington et aussi à Londres, on est convaincu de l’impossibilité d’abandonner le Sud-Est asiatique à la Chine. Outre la perte de prestige politique, c’est 95% de la production mondiale de caoutchouc et la moitié de l’étain. Le renversement des potentiels économiques qui résulterait d’un tel bouleversement géographique ferait la guerre inévitable.

 

La Situation Intérieure en U.R.S.S.

Ce qui peut rendre les Russes prudents, c’est l’instabilité du pouvoir en U.R.S.S. Malenkov, comme nous l’avons dit, n’est guère plus qu’un figurant, président en titre plutôt que dictateur ; on dit même que l’étoile de Krouchtchev monte tandis que pâlit la sienne. La lutte pour le pouvoir qui a toujours été celle de l’histoire russe continue d’autant plus qu’aucun homme ne s’impose. Un gouvernement collectif n’a guère de chance de durer en Russie.

D’autre part, la situation économique en U.R.S.S. paraît continuer à se détériorer. Après l’agriculture dont la production stagne malgré les mesures décidées, ce sont les chemins de fer qui fonctionnent mal. Faute de moyens de paiement, les Soviets sont obligés, après avoir vendu des quantités d’or assez appréciables de puiser dans leurs réserves d’argent métal qui se place plus difficilement en Occident. Le dernier rapport sur le commerce international montre que loin d’augmenter, les échanges entre l’Est et l’Ouest ont diminué sensiblement en 1953. Jusqu’ici, le redressement publié à coup de propagande prévu pour 1954 ne dépasse pas sensiblement le niveau de 1952, qui représentait au total deux pour cent du commerce mondial. Peu de chose. Il est donc fort possible que dans ces conditions, pour ne rien dire de celles de la Chine qui sont encore moins brillantes, le Bloc communiste ait besoin de souffler.

 

Il y a Accord et Accord

Il n’en faudrait pas conclure que nous allons aboutir à un accord en Asie entre le monde libre et le Bloc oriental.

D’accord véritable il n’y en aura jamais, mais un compromis plus ou moins stable, plus ou moins durable surtout, peut intervenir qui sera constamment remis en cause par des incidents et des infiltrations politiques, constamment menacé selon le degré de cohésion dont le monde libre fera preuve. S’il fallait se prononcer, c’est dans ce sens que nous verrions s’orienter les pourparlers de Genève. Dans ce cas, au surplus, on verrait aussitôt se profiler la demande soviétique d’une nouvelle conférence sur l’Allemagne pour remettre en cause l’intégration de Bonn avec l’Ouest, diviser une fois de plus les Alliés, et renvoyer la ratification de la C.E.D. Le bruit d’une pareille conférence à l’automne circule déjà.

Molotov en effet, capitalise largement sur le puissant courant neutraliste français qui va des collaborateurs du « Monde » aux rescapés les plus effervescents du R.P.F. La chute de Bidault est un des premiers objectifs du Kremlin. Molotov n’a pas réussi la semaine passée au moment de la défection anglaise, mais l’occasion peut se retrouver.

 

Un Article de M. Duverger

C’est ce qu’envisage M. Duverger dans un article récent du « Monde ». Voici sa thèse :

« Deux politiques, dit-il, se sont affrontées en Asie « l’Européenne » appuyée sur une étroite collaboration franco-britannique, et « l’Américaine ». La politique de Bidault tend à dresser en Asie un bloc franco-américain en face d’une Grande-Bretagne isolée. Cette politique, selon l’auteur, « aurait pour objectif de défendre l’Asie par les armes contre le communisme, en poussant les Etats-Unis à intervenir en Indochine »

Tout cela est inexact. D’abord l’Angleterre ne s’isolera pas longtemps des Etats-Unis. D’ores et déjà, Eden s’est efforcé à Genève de raccommoder la porcelaine brisée par Churchill. Si la Conférence de Genève échoue, il est absolument certain que les Anglais, comme en Corée, se rallieront peut-être mollement, mais effectivement quand même, au Pacte de défense du Sud-Est asiatique. Molotov ne l’ignore pas. Malgré les difficultés que cette politique susciterait entre l’Angleterre et l’Inde, aucun Britannique ne sacrifierait la Malaisie à Nehru qui d’ailleurs ne le souhaite certainement pas. En outre, les Etats-Unis n’interviendront en Indochine que s’ils y sont absolument contraints ; si Molotov n’a pas le dessein de les y entraîner, il n’aura aucune peine à maintenir la paix dans cette région. On l’a déjà vu en Corée.

Duverger poursuit : « La seule chance de sauver l’Asie de l’invasion communiste, c’est d’aider l’immense effort de l’Inde, de la Birmanie, de la Malaisie, pour créer des états asiatiques non communistes, puissants et indépendants. En s’opposant à cette troisième force, en imposant l’option brutale ou le protectorat par des armées de race blanche, soutenant les vieilles féodalités locales ou le ralliement à Mao Tsé Tung, la politique américaine tend à rejeter dans le communisme les masses asiatiques non soviétisées. En lui apportant son renfort, M. Bidault la pousse vers ce tunnel où il y aura un choix dramatique entre l’abandon de l’Asie ou le déclenchement de la troisième guerre mondiale. »

On ne saurait être plus clair.

Duverger est mal informé : cette troisième force asiatique n’existe qu’à l’O.N.U. ou autour des tables de conférence. L’Inde, la Birmanie (et sans doute l’auteur a-t-il voulu dire l’Indonésie au lieu de Malaisie qui, elle, est contrôlée par les Anglais), ont des gouvernements dont l’autorité à l’intérieur des pays est des plus précaires : l’Inde de Nehru, c’est une portion de la vallée du Gange où il bénéficie de l’héritage de Gandhi ; l’Inde, c’est encore Bombay et Madras. Mais les Indes, c’est un immense pays où vivent des peuples qui parlent des langues diverses et ne se comprennent pas. L’anglais est leur seul moyen de s’entendre, et l’autorité y est purement locale. Les gouvernements birman et indonésien contrôlent, et encore de façon intermittente, la capitale et quelques villes ; l’anarchie, quand ce n’est pas la guerre civile, règne ailleurs. Le communisme est plus ou moins partout, tantôt politique, tantôt armé. Ces Etats ne sont protégés du communisme que par le contrepoids que la puissance américaine oppose à Moscou et à Pékin ; qu’il se dérobe et ç’en serait vite fait d’eux. On le sait fort bien à New-Delhi, à Rangoon et à Djakarta et encore mieux à Bangkok.

 

Dilemme

Enfin, M. Duverger conclut :

« Si grâce aux Etats-Unis, le chantage à l’extension du conflit réussit, le Viet-Nam de Bao Daï glissera vers la tutelle américaine et échappera à notre influence ; si elle échoue, nous serons engagés en Asie à perpétuité … Il faudra alors accepter que la route de Paris soit protégée par des soldats allemands … à l’entente cordiale succèdera la collaboration franco-germanique. »

Nous y voilà ! Nous comprenons : pas de C.E.D., l’inimitié franco-allemande à perpétuité et, comme on en murmure déjà à Bonn, un beau jour l’alliance russo-allemande, non plus sous Adenauer mais avec un Spartacus quelconque, un Hitler rouge. L’entente cordiale sans la garantie américaine, cela mène à Sedan et à Vichy, M. Duverger. Et puis, à tout prendre, si la route de Paris doit être protégée, je préfère que ce soit en première ligne par des Allemands flanqués de quelques divisions américaines. Qu’en pensez-vous, chers lecteurs ?

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1954-05-22 – La Partie Continue …

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Le Courrier d’Aix – 1954-05-22 – La Vie Internationale.

 

La Partie Continue …

 

« Second Pan Mun Jon » disions-nous au début de la Conférence de Genève. « Les Russes jouent au médiateur », à la fin de la première semaine. Voici la quatrième révolue, et nous n’en savons pas davantage. L’énigme de l’Asie demeure entière.

 

La Médiation Russe est-elle Tactique ?

Les Soviets font en effet figure de médiateurs. Mais n’est-ce pas simple tactique ? Depuis six mois déjà, Ho Chi Minh a parlé de paix en Indochine ; depuis la Conférence de Berlin, les Communistes ont cherché à accréditer l’idée qu’à Genève on s’entendrait sur un armistice. Et depuis, il y a eu Dien-Bien-Phu et ces jours-ci, la menace croissante sur Hanoï et le Delta tonkinois.

En faisant espérer la fin des hostilités ne mettait-on pas les Vietnamiens et le corps expéditionnaire en état de moindre résistance ? A quoi bon se battre si la paix est prochaine ? Ces manœuvres ont réussi à disloquer l’unité des Occidentaux, à mettre l’armée française au bord de la catastrophe et livrer l’opinion aux défaitistes. Par ailleurs, les Russes et les Chinois savent que s’ils maintiennent leurs exigences, ils entraîneront les Etats-Unis dans la guerre en Asie. Est-ce cela qu’ils cherchent ? Ou bien les Russes sur qui repose l’alimentation des combats en matériel, ce qui doit leur coûter cher, ont-ils vraiment l’intention d’arrêter les hostilités au meilleur compte possible ?

Y a-t-il entre Russes et Chinois des divergences subtiles qu’il est impossible de percevoir ? On peut toujours supposer que Molotov n’a pas intérêt à pousser trop avant l’impérialisme chinois. Mais cela encore n’est pas certain. La Conférence de Genève n’est-elle, comme beaucoup le pensent, qu’un écran de fumée pour masquer les préparatifs militaires plus étendus et plus efficaces ? Il n’est pour le moment aucune conjecture valable. Le jeu des Orientaux est bien caché, et le meilleur diplomate ne peut que le suivre sans le percer comme c’est le cas depuis dix ans.

 

Les Pourparlers s’accélèrent

Cependant Bidault, aidé en cela au moins par Eden, a réussi à accélérer les pourparlers. Il n’hésite pas à menacer de clore les discussions, si l’on n’avance pas quelque peu, et de temps en temps Molotov est obligé de faire un pas. Le moment ne peut être très éloigné où il faudra s’accorder sur assez de points pour que l’on puisse prévoir un accord ou reconnaître l’impasse.

 

La Décision d’Eisenhower

L’événement capital de ces derniers jours est la décision d’Eisenhower de conclure une alliance défensive dans le Sud-Est asiatique, au besoin sans les Anglais.

Les Américains et les Français ont poursuivi leurs pourparlers militaires, et en cas d’échec de la Conférence, la guerre d’Indochine serait enfin internationalisée.

Nous avons souvent ici reproché au Gouvernement français de s’être refusé depuis un an au moins à cette internationalisation. Il y avait à cela des objections, c’est certain, mais il était facile de prévoir que, n’ayant plus les moyens de vaincre seul, il faudrait un jour ou l’autre, soit renoncer à la lutte, soit la continuer non plus seuls, mais avec nos Alliés. Ce fut une grave erreur qui nous a coûté Dien-Bien-Phu.

Le terrible défaut des démocraties en politique, c’est de ne jamais agir qu’en fonction de l’immédiat de ne jamais anticiper sur les événements pourtant faciles à prévoir et inéluctables. On a toujours l’impression que les hommes au pouvoir veulent éviter d’étendre leurs responsabilités au-delà de l’heure présente, comme s’ils s’en remettaient au successeur pour agir selon les données nouvelles. Depuis cinquante ans, on accumulerait les exemples de cet ordre dans la politique française, anglaise et américaine. Les adversaires au contraire voient loin.

 

La Surprise à Londres

La résolution d’Eisenhower de se passer au besoin des Anglais a surpris Londres qui ne semblait pas y croire, et provoqué à coup sûr des remous profonds dans l’opinion des dirigeants anglais. La grande presse, si discrète, s’en fait à mots couverts l’écho. Au cours des dramatiques conseils de cabinet à Londres, le 25 avril, les membres du Gouvernement britannique n’étaient pas tous d’accord pour refuser l’aide à la France, réclamée par nous et acceptée par Dulles.

Nous avons l’impression – ce n’est là qu’une impression personnelle qui ne s’appuie sur aucun fait – qu’Eden et Churchill n’étaient pas du même avis. Dulles était venu à Londres et à Paris pour préparer, en vue de Genève, un front commun ; il était rentré à Washington avec un accord de principe, sinon un homme aussi averti n’aurait pas pris sur lui d’engager les Etats-Unis dans une action collective. En remettant tout en cause et en brisant l’unité de front indispensable entre Alliés devant de rudes adversaires, Churchill a encouru une responsabilité grave. Dulles qui a subi une perte de prestige considérable et a failli y laisser son portefeuille, entraînant avec lui le prestige personnel du Président et celui de tout le Parti républicain en année d’élections, doit avoir contre Churchill une rancune solide.

Churchill a-t-il pensé que le risque valait d’être couru ? Il pensait sans doute qu’ou bien la Conférence de Genève réussirait (comme les Russes l’en ont probablement persuadé), et alors Eden et lui-même cueilleraient tout le mérite d’avoir été les médiateurs de l’accord  et d’avoir, aux yeux des membres du Commonwealth asiatique, sauvé la paix en Extrême-Orient. Ou bien la Conférence de Genève échouerait, la Grande-Bretagne n’y aurait aucune responsabilité, et les Américains seraient seuls avec les Français entraînés dans la guerre, et l’Angleterre recueillerait tout le profit de sa neutralité, avantages de prestige et renforcement considérable de la position économique et financière de l’Angleterre. Eden ne semble avoir suivi qu’à contrecœur, et beaucoup d’Anglais, maintenant qu’Eisenhower s’est prononcé, voient le risque que comporte un affaiblissement aussi profond de l’alliance anglo-américaine.

Du lâchage du 25 avril, il restera tant à Washington qu’à Paris, un souvenir durable, surtout si la Conférence de Genève échoue. Cela se retrouvera, et Eden et ses amis savent mieux que personne, que les Etats-Unis ont pour contrarier les efforts de redressement économique et financier de l’Angleterre plus d’un moyen dont ils se sont jusqu’ici abstenus d’user. On s’en rend compte en Angleterre et si les choses tournent mal, le Gouvernement britannique fera son possible pour ressouder l’Alliance anglo-saxonne. Si la situation militaire en Indochine est des plus préoccupantes, l’avenir n’est pas sans espoir. Au cas où l’ambition des communistes se révèlerait sans limites, force serait bien au Bloc allié de faire front de toutes ses ressources unies.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-05-15 – Les Responsables

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Le Courrier d’Aix – 1954-05-15 – La Vie Internationale.

 

Les Responsables

 

Toutes proportions gardées, la France vient de vivre les plus tragiques événements depuis 1940 ; défaite militaire, défaite diplomatique. Comme toujours en ce pays, les malheurs servent de tremplins à des opérations politiques qui aggravent les revers en excitant les haines civiques : on crie aux responsables.

 

Les Hésitations Anglo-Saxonnes

Les voici : c’est un Américain, David Lawrence qui parle :

« Aujourd’hui les Communistes sont enflammés de leur triomphe. En fait, le véritable tournant historique fut le refus de l’Angleterre et d’autres en 1950, d’appuyer le plan Mac Arthur de détruire les bases communistes en Chine même. L’administration Truman-Acheson n’a pas su assurer le leadership américain à ce moment crucial : en vérité, en renvoyant Mac Arthur, on a fait savoir aux communistes que les Etats-Unis et leurs Alliés avaient peur d’une extension de la guerre … »

Et de comparer ces jours de Mai 1954 à ceux de mars 1936. C’est Eisenhower qui joue les Sarraut :

« Nous ne laisserons pas l’Indochine tomber aux mains du communisme », et huit jours après, parle de compromis ou envisage un possible abandon.

 

Les Responsabilités Américaines

Il est singulier que nos grands journaux du soir qui ne laissent jamais passer une occasion d’accabler les Etats-Unis de toutes les fautes réelles ou possibles aient soigneusement évité de leur attribuer la responsabilité de notre défaite. Que resterait-il, n’est-ce pas, pour le gouvernement et les chefs militaires ?

Cependant, le jour où les Etats-Unis ont cédé à Pan Mun Jon et renoncé au combat pour discuter l’armistice, tout le monde et nous-mêmes a dit : maintenant c’est le tour de l’Indochine ; n’ayant pas atteint tous leurs objectifs en Corée, les Chinois vont reporter leur effort vers le Sud, infiniment plus tentant pour ses ressources économiques. Ils feront traîner en longueur les pourparlers de Pan Mun Jon de façon à détourner l’attention des Américains de leur manœuvre, et les laissant dans le doute de leurs intentions, les obligeront à rester l’arme au pied en Corée.

L’Etat-Major français avait d’ailleurs alors exprimé la même inquiétude, et l’on s’étonne ainsi qu’il ait fixé à Dien-Bien-Phu, à proximité de la frontière chinoise, l’élite du corps expéditionnaire à 300 kilomètres d’Hanoï et sans autre lien avec cette base qu’une aviation manifestement insuffisante. Mais si notre armée abonde en héros nous savons depuis 1914 qu’au sommet il n’y a pas que des génies. Mais tout cela est mineur. Pas plus qu’en 1936 et 1939, nous n’avons été l’agent principal de nos malheurs ; à Genève, la défection de Churchill et les palinodies d’Eisenhower nous ont mis devant une situation sans autre issue que la capitulation ou une lutte dont le prolongement ne mène qu’à la catastrophe, si elle n’est menée par tous les peuples libres.

 

Les Conditions du Viet-Minh

Car c’est bien de capitulation qu’il s’agit à Genève, c’est même le seul genre d’accord que l’on signera jamais avec le communisme. Avec une habileté diabolique, le Vietminh propose en « échange » de la souveraineté d’Ho Chi Minh sur l’ensemble de l’Indochine, la reconnaissance de nos intérêts économiques et culturels ! Nous en avions aussi à Shanghaï ; en quelques mois, par des exactions de toutes sortes, nos établissements ont dû fermer leurs portes ; quant à nos missionnaires, on sait dans quel état ceux qui ne sont pas morts en prison sont revenus. Mais, pour la propagande, de proposer une reconnaissance des intérêts français peut suffire à tromper l’électeur mal informé, et mettre nos négociateurs en plus mauvaise posture encore.

 

La Psychologie Soviétique

Nos lecteurs doivent sourire en pensant que nous mettions – non sans ironie – quelque espoir dans la maladresse de nos ennemis. Cependant, il faut distinguer. Les Russes sont d’excellents joueurs d’échec, et sans souci d’opinion publique et disposant du loisir de réfléchir, ils réussissent des coups de maître comme celui de Dien Bien Phu et de Genève. Par contre, ils n’ont aucun sens de la psychologie occidentale comme lorsqu’ils proposent froidement d’entrer à l’O.T.A.N., ou les Viets dans l’Union Française. Ils ne voient que le succès sans se demander si ce succès qui les grise ne sera pas le point de départ d’échecs ultérieurs. La guerre de Corée en est l’exemple. Le monde libre a pris peu à peu conscience qu’il s’agissait entre lui-même et le monde communiste d’une lutte à mort sans trêve ni merci, sans coexistence possible de quelque ordre qu’elle soit …. L’habileté suprême serait pour les Soviétiques de rassurer l’adversaire, et c’est là qu’ils sont en défaut. Si la France capitule en Indochine, ils ne sauront pas se retenir de violer leurs engagements et de poursuivre leurs avantages, jusqu’à obliger tous les peuples libres à intervenir malgré eux.

 

L’ « Economist », juge de Churchill

Citons maintenant l’ « Economist » qui juge avec une indépendance qui mérite un hommage, l’attitude de son gouvernement.

N’importe quelle guerre, dit-il, peut être arrêtée, si l’un des belligérants capitule, mais si la France et les Etats associés abandonnent la lutte maintenant, les résultats seront particulièrement dangereux pour le peuple anglais. Cette façon de mettre fin à la guerre d’Indochine aurait pour résultat de rapprocher l’heure de la guerre atomique. » David Lawrence commente en ces termes : « Il fut un temps, juste avant la Première Guerre Mondiale quand les Anglais auraient pu allier le bon sens et le courage pour l’éviter. Il était temps encore entre 1936 et 1939 pour négocier un pacte garantissant l’indépendance de la Pologne alors que Molotov, lui, négociait en secret avec les Nazis pour la partager. L’histoire se répète-t-elle et la troisième guerre n’est-elle plus qu’une question de deux ou trois ans parce que les Alliés sont sans volonté pour agir avec décision contre l’inexorable avance d’un gouvernement de dictature ? »

 

Les Flottements de la Politique Américaine s’expliquent

Il y a toutefois aux hésitations et aux contradictions américaines une explication. Il est probable que la Conférence de Genève échouera comme ont échouées toutes les précédentes parce que les Soviets ne seraient pas fâchés d’entraîner les Etats-Unis à nouveau dans une guerre sur le continent asiatique qui les affaiblirait et mettrait en même temps les Chinois devant une épreuve difficile qui les tiendrait plus que jamais sous la coupe russe. Cette guerre en Asie du Sud-Est indisposerait l’opinion américaine et éloignerait les pays asiatiques libres, comme l’Inde et l’Indonésie et les pays arabes, de l’orbite américaine, tandis que Moscou ferait la propagande de la paix. Comme disait hier le sénateur Knowland : il est bien tard pour sauver l’Asie du Sud-Est. Mais l’abandonner ne serait-il pas se résigner au pire ?

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1954-05-08 – Albion à Genève

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Le Courrier d’Aix – 1954-05-08 – La Vie Internationale.

 

Albion à Genève

 

Les Soviétiques ont remporté à Genève un succès qui a dû les surprendre eux-mêmes. L’Alliance Atlantique s’est trouvée ébranlée, sans qu’ils aient eu à s’employer.

Les frères Alsop rappelaient hier que la dramatique journée du samedi 24 avril dernier rappelait les événements de mars 1935, quand Hitler réoccupa la Rhénanie. L’Angleterre et, au Foreign-Office, le même Anthony Eden refusèrent de répondre à l’appel de Sarraut et Mandel qui ne voulaient pas laisser Strasbourg sous les canons allemands. L’histoire ne se répète pas, mais quand des circonstances analogues se retrouvent, les mêmes hommes réagissent de façon semblable, et les conséquences peuvent en être comparables.

 

Ce que furent les 24 et 25 avril, à Londres

Dans notre chronique antérieure relative à cet événement nous nous étions mépris sur sa portée. Nous pensions que les trois Occidentaux qui venaient de se concerter avant l’ouverture de la Conférence de Genève – réunion pour laquelle Dulles était venu spécialement à Londres et à Paris – avaient réparti les rôles de façon analogue à ce qu’ils avaient présentés à Berlin.

La France demandait aux Etats-Unis une intervention aérienne immédiate en Indochine ; les Américains acceptaient, mais Londres demandaient qu’on sursoie à l’exécution si une rapide conclusion d’un accord pacifique pouvait être obtenue à Genève. Les Sino-Soviétiques se trouvaient alors placés devant un choix, ou proposer un compromis acceptable, ou affronter la coalition. C’était clair et bien conçu et d’excellente tactique ; ainsi le pensions-nous.

En réalité, il en allait tout autrement : la France avait demandé secours ; les Etats-Unis avaient accepté ; leurs porte-avions croisaient au large du golfe du Tonkin, mais Churchill, après deux réunions le dimanche du cabinet, refusait de s’associer à une action militaire, sans lier sa décision avec l’issue de Genève. Les Etats-Unis se refusaient alors à leur tour à agir seuls, à cause du Congrès qui aurait accepté une action commune mais non un geste unilatéral de cette gravité. Et l’assaut contre Dien-Bien-Phu reprit contre les forces françaises réduites à leurs moyens.

 

Les Raisons de Londres

Un événement de cette importance demande un examen objectif et sans passion. La position de Churchill était difficile. D’abord l’Opposition travailliste aurait réagi violemment : Attlee tout comme Bevan. Le Parti Travailliste se serait ressoudé à la veille des élections aux conseils généraux en Angleterre ; la position du Parti conservateur où beaucoup de députés sont hostiles à l’intervention en Asie aurait été ébranlée.

D’autre part, pendant ce temps, se tenait la Conférence asiatique de Colombo où siègent trois membres du Commonwealth : l’Inde, le Pakistan, Ceylan. Leurs relations avec la Grande-Bretagne sont pour le moins instables, sinon tendues. L’Angleterre entrant dans un conflit asiatique, aux côtés d’une puissance accusée de colonialisme – la France – risquait de rompre le dernier fil, et les Anglais mettaient en jeu, là et aussi en Birmanie, ce qui leur reste de positions économiques et morales. Au cas où le conflit s’étendait à la Chine, Hong-Kong indéfendable succombait ; enfin, Londres qui voit se rétrécir ces débouchés commerciaux tenait à profiter des commandes soviétiques que les Russes avaient très habilement tendues au moment des négociations.

Cela dit, et impartialement pesées difficultés intérieures et extérieures, il n’en reste pas moins qu’en s’opposant à une action commune, les Anglais risquent plus encore. Si l’Asie du Sud-Est tombe au pouvoir des communistes, tout le reste, Inde comprise, y passera. Non seulement ce sera pour l’Angleterre la perte totale de ses ressources de caoutchouc et d’étain, avec la Malaisie et Ceylan, mais à plus ou moins longue échéance, la menace soviétique s’étendra sur les Iles Britanniques mêmes. Dunkerque et la bataille d’Angleterre se profilent. Mais les Anglais ne réagissent qu’à l’immédiat. A leurs yeux, le péril indochinois n’étant pas tellement pressant, en ajournant leur décision, ils ont agi avec prudence.

 

Les Dessous de l’Affaire

Malheureusement, il semble bien qu’il ne s’agit pas d’un simple « wait and see » habituel. On a beaucoup remarqué que Churchill reprenant le ton de son discours du 11 mai 1953 avait adressé à la Russie en termes chaleureux des vœux de prospérité et d’heureux progrès, tout en pressant la France de ratifier sans délai la C.E.D. Eden de son côté à Genève a fait visite à Tchou-en-Laï et a laissé mettre à son compte un projet de partage de l’Indochine entre Vietnam et Vietminh. Dans son message aux Ministres asiatiques réunis à Colombo, il leur a suggéré de s’entremettre pour prendre en charge l’administration de l’Indochine neutralisée, ce qui sous-entend le départ des Français ; le mot de colonialisme a même été prononcé à notre endroit ce qui de la part des Anglais est un peu raide.

Tout se passe comme si, les Anglais abandonnant l’expectative, se préparaient à s’entendre avec Moscou contre la France et les Etats-Unis, pourvu bien entendu que les Sino-Russes se montrent raisonnables, ce qu’il est bien naïf de croire. Il y a derrière cette attitude des motifs peu avouables : d’abord cette vieille jalousie coloniale que rien n’effacera entre la France et l’Angleterre. On ne nous a jamais pardonné d’avoir tenu en Indochine quand Londres évacuait la Birmanie, et notre défaite en Indochine ne déplairait pas à tout le monde outre-Manche.

Il y a autre chose : si les événements amenaient les Etats-Unis à s’unir à la France pour combattre seuls le communisme, ce qui est loin d’être impossible, si la Conférence de Genève échouait par l’intransigeance des Rouges gonflés de leurs succès diplomatiques et militaires, Londres ferait une affaire splendide ; d’autres se battraient pour sauver la Malaisie et l’Angleterre regarderait faire. La Livre Sterling encore fragile redeviendrait la devise appréciée dans le monde (le Sterling bloqué a déjà fait un bond depuis huit jours). Finie la suprématie du Dollar, et quelle hausse pour les « commodities » que produit le Commonwealth ! Du coup, la City redeviendrait le banquier du monde et l’Angleterre retrouverait la confiance des peuples asiatiques et africains en se justifiant ainsi du soupçon de « colonialisme ».

Que le lecteur ne croit pas que nous romançons ou qu’il y a là spéculation gratuite. Il suffirait d’aligner des citations éparses de journaux, de discours ou de revues anglaises de ces derniers jours pour y trouver noir sur blanc chacune de ces hypothèses. Tout cela serait bien joué si les héros de Dien-Bien-Phu ne mouraient pendant que les Excellences se livrent à leurs combinaisons, et si les Chinois, les Russes et les Viets ne venaient pas de remporter à Genève une retentissante victoire diplomatique. Victoire d’autant moins contestable que le bruit court déjà que M. Dulles, qui a quitté Genève serait amené à démissionner. Ce bruit est sans doute controuvé, mais il suffit qu’il couve pour montrer qu’à Washington on est en plein désarroi. Derrière Dulles, Eisenhower est atteint : tantôt il annonce des décisions capitales, tantôt il fait des vœux pour un modus vivendi en Indochine ; le prestige américain a subi du fait de Londres une rude secousse. Les frères Alsop plus haut nommés comptent sur la présomption et la maladresse des communistes pour refaire l’unité du Bloc occidental. La chose n’est pas impossible.

Mais les Soviets ont préparé Genève avec un soin remarquable. Grâce à la Conférence, la propagande qui se perdait dans le vide est répandue à flots par le truchement des journalistes avides de copie. Les commandes fabuleuses de marchandises ont appâté les affairistes de tous les pays. Des contacts souterrains ont été établis dans les parlements occidentaux. Il reste aux Russes à abattre Georges Bidault. Ils ont à Paris beaucoup de gens pour les aider. Il suffit qu’ils le mettent dans l’obligation de refuser un accord qui serait suffisant pour ses adversaires, mais inacceptable pour ceux qui ont charge de la dignité française. Encore une fois, comptons sur leur maladresse.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-05-01 – Le Plan Molotov à Genève

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Le Courrier d’Aix – 1954-05-01 – La Vie Internationale.

 

Le Plan Molotov à Genève

 

Une impression très nette se dégage des premiers contacts de Genève. Les Russes veulent jouer les médiateurs. Voici ce que paraît être leur plan !

 

Le Plan Molotov

Eviter une internationalisation du conflit Indochinois en faisant obstacle à l’intervention américaine directe et au pacte de défense des nations intéressées à l’indépendance de l’Asie du Sud-Est tel que Dulles a cherché à le conclure. Donner d’autre part des satisfactions aux Chinois sans leur permettre de transformer en satellites les pays qu’ils convoitent ; leur laisser l’espoir de s’infiltrer plus tard sans s’exposer dans l’immédiat à entrer en conflit avec les Américains. Ce qui, dans la pratique, pourrait signifier : proposer d’abord un cessez-le-feu à certaines conditions, sans laisser auparavant écraser la garnison de Dien Bien Phu, ce qui pourrait déterminer la France qu’ils cherchent manifestement à se concilier, à s’engager à fond dans le sillage de la politique des Etats-Unis ; engager ensuite de longs pourparlers pour aboutir à la création d’un état tampon satellite de la Chine qui comprendrait au moins la totalité du Tonkin, ce qui aurait l’avantage de disloquer la coopération Franco-Vietnamienne et de renverser Bao Daï, tout en brouillant les nationalistes vietnamiens avec la France. Le noyautage politique des autres états indochinois en serait considérablement facilité, et la France demeurerait dans ce qui resterait des Etats associés dans une position plus précaire que jamais.

Ce plan, s’il correspond en gros à la réalité, serait selon nous tout à fait dans la ligne de Moscou : créer des difficultés aux Alliés, et tenir la Chine sous sa dépendance.

 

Les Chances de Succès

Reste à savoir si le plan peut réussir. Du côté Chinois et Vietminh, la pression des Russes est aisée. Au cas où ils résisteraient, il suffit qu’ils soient abandonnés à leur sort par Moscou pour mesurer les risques qu’ils peuvent courir. Intervention américaine avec Tchang-Kaï-Chek d’un côté, Syngman Rhee de l’autre, la France au Sud, et les Etats-Unis derrière ses Alliés.

Du côté de ceux-ci, la tâche de Moscou est plus difficile. La France a des engagements à l’égard du Vietnam (bien que les difficultés soulevées par Bao Daï pour signer les traités préparés avec la France, peut dans une certaine mesure délier celle-ci de ses obligations). L’abandon du Tonkin surtout si l’on devait y inclure Haiphong et les charbonnages, serait un revers grave pour le prestige français. D’autre part, si les Anglais voient d’un œil favorable une solution de compromis de ce genre, les Etats-Unis y voient eux, avec raison, une menace plus grave pour l’avenir, une sorte de Munich asiatique qu’il faut à tout prix éviter.

Il est bien clair, comme nous le disions, que la poussée chinoise vers le Sud ne serait que momentanément arrêtée. Pour qu’une telle solution soit acceptable, il faudrait être sûr que les Soviets sont eux aussi décidés à limiter les ambitions chinoises et cette certitude, on ne l’obtiendra malheureusement jamais. Il est probable, d’autre part, que les Soviets mettraient comme prix à leur médiation l’abandon par la France de la C.E.D., ce qui diviserait notre pays d’avec ses Alliés et rendrait impossible l’unification de l’Europe et la future coopération franco-allemande ; ce qui, pour les Russes, est bien plus important que la C.E.D. elle-même.

On s’explique ainsi la méfiance des Etats-Unis envers cette rencontre de Genève. Les Américains ont probablement encore manqué l’occasion. Devant la situation désespérée de Dien Bien Phu, une intervention massive des bombardiers des Etats-Unis aurait retourné notre situation militaire et forcé l’opinion française à se rallier à cette audacieuse et décisive action. Mais il y a le Congrès américain qu’il faut consulter, et l’O.N.U. et les Alliés de divers côtés à ménager ; ce genre d’action est hors de possibilités des démocraties. Les Soviets le savent bien ; ils puisent là toute leur force.

 

L’Attitude Anglaise

Et puis il y a l’Angleterre : la maison du voisin peut bien brûler, les Anglais ne bougent que si le feu gagne la leur. Même lorsque, comme c’est le cas présentement, les intérêts anglais et français coïncident, cela ne suffit pas pour que Londres nous appuie. C’est ce qui s’est passé samedi dernier, quand Dulles et l’amiral Radford ont demandé successivement à Eden et à l’Etat-Major de répondre de concert à la requête française d’aide immédiate en Indochine.

Malgré toutes les humiliations subies, les Anglais ont conservé l’espoir de se concilier la Chine rouge. Pour eux, l’heure de la négociation viendra tôt ou tard après que les Communistes auront usé sur les autres leurs griffes sanglantes. Eden avait le même sentiment quand les Japonais ont attaqué les Etats-Unis à Pearl-Harbour. Quelques mois après, les Japonais enlevaient Singapour après avoir coulé les deux cuirassés britanniques qui en défendaient les abords. Mais l’exemple est inutile : on ne change pas les peuples, encore moins les diplomates, surtout s’ils sont Anglais.

 

Conclusion

Cette défection anglaise va aider les Soviets à conserver l’initiative et, s’ils ont bien l’intention de mener la Conférence au Munich asiatique, les Américains ne pourront les en empêcher car ils seraient seuls à s’opposer à un compromis que tout le monde souhaite, comme en 1938. Mais Molotov malgré ses habilités est si mauvais psychologue, et Tchou en Laï si présomptueux, que le défaut de la cuirasse pourrait leur échapper.

En tous cas, la tâche de Bidault ne sera pas facile à Genève encore moins à Paris où l’assaut des extrêmes se prépare : Communistes et Gaullistes rivalisent de violence. Réédition du coup de Cannes en 1922 ?

 

Flottement de l’Opinion

Ce qui est affligeant dans cette épreuve militaire, diplomatique et politique, c’est qu’elle est subie en France avec une inquiétude résignée, au moment même où une volonté nationale fortement affirmée pourrait exercer une influence déterminante sur l’avenir du monde. Car le drame d’Indochine est un événement capital de l’histoire d’après-guerre, et la Conférence de Genève la plus sérieuse sinon le seule depuis 1945. Affligeante surtout, l’absence d’un grand organe national. Notre presse est représentée à l’étranger soit par des feuilles mondaines de rédaction académique, soit, ce qui est plus grave, par d’autres dont on ne discerne pas s’ils font ou non le jeu du communisme, tout en paraissant s’en détacher par un neutralisme habile. Les unes et les autres ne communiquent pas avec l’esprit national qui ne saurait s’y reconnaître et oscille embarrassé entre les déclarations officielles et des passions politiques contradictoires. L’âme française est sans voix. On ne peut qu’admirer dans ces conditions ceux qui tant bien que mal tiennent tête à ces orages divergents pour maintenir une politique française.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-04-24 – Un Nouveau Pan-Mun-Jon

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Le Courrier d’Aix – 1954-04-24 – La Vie Internationale.

 

Un Nouveau Pan-Mun-Jon

 

Les neutralistes de toutes nuances se sont ingéniés à découvrir dans les pourparlers récents entre Dulles, Eden et Bidault tous les sujets de désaccord. Il faut en effet, pour en trouver, beaucoup d’imagination. Faisons le point en quelques mots : la situation du corps expéditionnaire en Indochine est désespérée, sinon dans l’immédiat, du moins pour la prochaine campagne. L’aide matérielle des Américains n’y pourra pas grand-chose. Si rien ne devait changer dans le rapport des forces, la seule solution serait le repli des troupes françaises dans quelques bases maritimes, et l’abandon du reste aux Viet-Minh, solution dont nous avons parlé il y a longtemps et que M. Lippmann a reprise à son compte récemment. Le repli permettrait de sauver la face et des vies humaines, mais ne présenterait pas grand intérêt militaire, politique et économique. Pratiquement, la route de Singapour serait ouverte.

Là-dessus, les Etats-Unis, surmontant leurs répugnances et conscients du péril, mettent leurs forces dans la balance à la veille de la Conférence de Genève, et espèrent par cette menace faire céder les Chinois. L’espèrent-ils vraiment ou agissent-ils ainsi pour dégager leur responsabilité devant leur opinion et celle de leurs Alliés ? Il est probable que Dulles n’en sait pas plus que nous sur les desseins des Chinois, et nous ne les connaîtrons pas de sitôt. En mettant les choses au mieux, Genève sera un nouveau Pan Mun Jon.

On ne voit pas dans ces conditions comment un Ministre français auquel on vient offrir, au cas où il y aurait une chance de négocier, l’atout majeur d’une menace d’intervention américaine, ferait des difficultés pour l’accepter.

 

Un Gallup sur l’Intervention Américaine

Il est intéressant de noter que, malgré les cruels souvenirs de la guerre de Corée où les Américains perdirent trente mille des leurs sans compter les blessés qui n’étaient pour la plupart ni des professionnels ni des volontaires ni des mercenaires, un récent Gallup accuse 46 pour cent d’opinions hostiles à l’intervention des soldats des Etats-Unis en Indochine, contre 33,6 pour cent favorables, le reste étant indécis. Cette proportion d’un tiers montre à quel degré la gravité des événements du Sud-Est asiatique a été ressentie en Amérique.

Que de fois avons-nous dit ici depuis 1951 : on s’apercevra un jour, aux Etats-Unis, que Mac Arthur avait raison ; souhaitons que ce ne soit pas trop tard. Personne ne l’avoue, mais tout le monde aujourd’hui le pense. Car en supposant même que la Conférence de Genève aboutisse à une trêve, que la menace d’intervention américaine sauve la situation en Indochine, le problème ne sera qu’ajourné ; la Chine rouge profitera d’un répit pour accroître son potentiel de guerre et, ayant fourbi de nouvelles armes, partira au moment choisi pour un nouvel assaut. Voici un propos qui ne sera pas du goût de tout le monde, mais ici nous ne discutons pas politique, mais des données selon lesquelles se forme l’histoire.

 

Les Conditions d’une Paix Véritable

La seule chance de paix est dans la dislocation de l’Alliance Sino-Russe et la destruction du potentiel de guerre chinois, quand il en est encore temps. Le régime de Pékin abattu, l’U.R.S.S. ne sera pas dangereuse ; les forces du monde libre auront acquis alors une telle prépondérance que l’Union Soviétique pourra développer en toute quiétude son expérience économique et sociale avec, souhaitons-le pour elle, un peu plus de succès qu’elle n’en a obtenu jusqu’ici. Il fut un temps qui n’est pas loin où l’on regardait avec scepticisme celui qui disait que les problèmes asiatiques, et avant tout celui de l’Indochine, étaient infiniment plus importants que ceux d’Europe où la situation était stabilisée pour longtemps. Qui aujourd’hui le contesterait ? Ajoutons, sans hésitation, que les Etats-Unis devront tôt ou tard intervenir en personne sur le continent asiatique non en Indochine, où ils n’ont que faire, mais en Chine même. Privés du concours chinois, le Vietminh serait réduit peu à peu et même rapidement à une action comparable à celle des terroristes marocains. Car la passivité vietnamienne n’est pas affaire d’opinion ou de sentiment, c’est l’attentisme de ceux qui ne savent pas qui est, et surtout qui sera le plus fort.

 

Les Déclarations Anglo-Américaines sur le C.E.D.

Ces temps-ci nous ont apporté les déclarations tant attendues sur les garanties que l’Angleterre et les Etats-Unis apportent à la Communauté Européenne de Défense. Les uns y ont vu un progrès appréciable, d’autres naturellement n’y ont trouvé que de vagues promesses. En fait, ces garanties ne valent que par l’intention qu’elles révèlent : Anglais et Américains n’ont pas plus que nous à ressusciter le militarisme allemand. Encore une fois, comme nous le suggérions au temps où M. Robert Schuman mettait en avant le projet de C.E.D., pourquoi n’a-t-on pas prévu dans un accord tripartite France-Angleterre-Etats-Unis que ces divisions allemandes constituées pour faire face au danger soviétique seraient dissoutes purement et simplement le jour où le péril aurait disparu, et que le départ des anglo-saxons du continent ne s’accomplirait qu’après désarmement de l’Allemagne réunifiée qui d’ailleurs s’accompagnerait naturellement d’un désarmement plus général ? Que de polémiques on aurait évitées par ce moyen. Après quatre ans de réflexion, nous ne voyons pas d’objection à ce plan que la jeune République de Bonn n’aurait pas pu refuser puisque la renaissance du militarisme allemand était et demeure la plus redoutable menace à son développement parmi les démocraties libres.

 

Les Élections Belges

Terminons sur de moins graves sujets. Les Belges ont voté et, comme prévu, la majorité absolue a échappé aux Chrétiens-sociaux qui ne l’avaient emporté aux élections précédentes que par l’incidence de la question royale. Un cabinet socialiste-libéral est en formation. Ce qui est intéressant, c’est le calme de la campagne électorale, l’absence de polémiques sur les questions doctrinales, économiques ou sociales. N’était l’antagonisme des cléricaux et des anticléricaux, les Partis auraient été en peine de trouver des sujets de dispute. On s’est rabattu sur la durée du service militaire et les subventions à l’école confessionnelle. Le programme des Socialo-libéraux se borne à développer les mesures préconisées par son prédécesseur pour maintenir la prospérité manifeste de la Belgique. Les Socialistes doctrinaires n’y trouveront pas leur compte, mais les Belges y verront la garantie d’un progrès dans la bonne voie. La preuve en est que les milieux d’affaires et les financiers n’ont pas réagi défavorablement ; la fermeté demeure sur tous les marchés. Qu’on le veuille ou non, les temps sont changés ; l’échec économique et social du communisme, qui d’ailleurs perd en Belgique une part appréciable de ses derniers adhérents, et le relèvement fulgurant de l’Allemagne sous un régime libéral ont fait la preuve de l’efficacité du système de la libre entreprise et de la concurrence, pour l’élévation générale des niveaux de vie.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1954-04-10 – Enfin !

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Le Courrier d’Aix – 1954-04-10 – La Vie Internationale.

 

Enfin !

 

Enfin les événements d’Indochine sont appréciés à leur pleine valeur par le monde libre. Il y a cinq ans au moins que nous attendons cette tenue. Eisenhower a dit que « quel que soit le prix qu’il y faudra mettre, l’Indochine ne doit pas tomber aux mains du communisme ». Les Américains ont été longtemps aveugles, longtemps hésitants après avoir compris. Les Français ont eu tort de reculer devant l’internationalisation du conflit qui présente de sérieux inconvénients, mais aurait peut-être évité bien des sacrifices. Les Chinois cèderont-ils devant l’espèce d’ultimatum que leur a finalement adressé Foster Dulles ? S’il s’agissait des Russes, on pourrait répondre affirmativement. Ils ont toujours été prudents. Chez les Jaunes par contre, la tentation du suicide est souvent plus forte que la raison ; l’exemple du Japon reste dans l’esprit.

 

Les Avances de Moscou

Il est significatif cependant que la radio soviétique insiste chaque jour sur les possibilités d’un accord et d’une paix en Asie négociée à la prochaine Conférence de Genève. La guerre de Corée, si elle a donné une impulsion au nationalisme chinois, n’a pas été payante pour l’U.R.S.S. Et il reste vrai que la conquête de l’Asie du Sud-Est par la Chine n’est pas, à longue échéance dans l’intérêt des Soviets. Si une véritable guerre s’allumait à nouveau en Chine, les Russes seraient obligés de soutenir leurs alliés et si ceux-ci étaient défaits, l’U.R.S.S. perdrait une large part de sa puissance ; de plus, les embarras de l’économie russe sont notoires. Dans un récent article du journal du peuple de Pékin, on pouvait lire que 200 millions de Chinois sur 500 ne vivent que du bol de riz que le Gouvernement leur distribue quand il y en a.

 

La Paix n’est pas en Danger

Dans ces conditions il est faux de prétendre que la paix du monde est en danger parce que les Etats-Unis ont mis les Sino-Soviétiques devant les risques d’une intervention directe en Asie du Sud-Est. Il faut reconnaître d’ailleurs que l’opinion française, à quelques exceptions près a réagi avec calme aux décisions de Washington, et a compris que seule une résolution sans ambiguïté, consciente des risques qu’elle implique pouvait sauver le corps expéditionnaire français d’une situation qui n’est pas loin de devenir désespérée. C’est plutôt à Londres que l’opposition travailliste se déchaîne, dès que l’on entend le langage de la force. Ce que l’on appelait jadis le « pacifisme bêlant » de nos socialistes, a émigré outre-Manche.

 

Les Projets d’Action Commune

Les projets d’action concertée ne compromettent nullement les chances de succès de la Conférence de Genève. Dûment avertis, les Sino-Soviétiques feront le point. Si aucun échec militaire sérieux ne nous est infligé d’ici-là, on peut prévoir un nouveau Pan Mun Jon avec des hauts et des bas, et finalement une trêve plus ou moins stable. Tout bien pesé, d’après ce que l’on peut inférer de l’attitude russe, c’est dans ce sens que s’orienteront les choses. Rien ne sera résolu, mais on évitera le pire.

 

Que serait le Pire ?

Et d’ailleurs si le pire arrivait, qu’en serait-il ? La flotte américaine bloquerait les côtes chinoises. La guerre civile se rallumerait en Chine continentale où les troupes de Tchang-Kaï-Chek appuyées par les Etats-Unis tenteraient de reconquérir le pouvoir. On en reviendrait à une situation qui fut pendant de longues années celle de la Chine. Ho Chi Minh réduit à ses propres forces ne pourrait plus entreprendre d’opérations sérieuses. Ce ne sont certes pas des perspectives heureuses pour l’humanité. Mais il y a, loin de là, à un cataclysme mondial. Le pire serait pour nous la destruction de nos forces en Indochine, et la formidable vague de puissance et d’orgueil que la victoire ferait déferler de Pékin, et c’est cela qu’il faut éviter coûte que coûte et c’est ce qui le sera. Il nous semble qu’une telle opinion banale et de bon sens devrait être celle de tout Français qui a conservé le sens national.

 

Les Soviets et l’O.T.A.N.

On a beaucoup commenté la dernière note soviétique où Moscou propose sans ambages d’adhérer au Pacte Atlantique après l’avoir, des années durant, chargé du noir dessein de préparer la guerre mondiale. On a cru à un « poisson d’avril ». C’est mal connaître les Russes. L’idée doit être de Vichinsky et a dû le séduire comme un bonne manœuvre pour mettre l’adversaire dans l’embarras. Il n’a pas prévu un instant qu’on y verrait une farce et qu’un éclat de rire y répondrait.

Mais en Occident, la proposition a paru si énorme que Mme Tabouis et M. Daladier eux-mêmes n’ont pas mordu. C’est tout dire, « L’Humanité » s’est montrée discrète. Et cependant pourquoi ne pas prendre les Russes au mot ? L’accession à l’O.T.A.N. comporte des conditions ; en sollicitant d’y participer, le candidat doit donner toutes indications sur l’état de ses forces et permettre qu’on s’en assure. Le mystère de la puissance soviétique serait éclairci et peut-être aurait-on des révélations rassurantes que les Soviets préfèrent cacher. Mais nous doutons que la réponse des Occidentaux ait assez de hardiesse ou d’humour pour formuler de telles propositions.

 

L’ « Indépendance » de la République Orientale d’Allemagne

En attendant, les Soviets ont érigé la République orientale d’Allemagne en pays indépendant et souverain ; c’est-à-dire, en bon français, que la zone d’occupation deviendra un satellite au même titre que la Tchécoslovaquie et la Pologne. Il n’y aura pas grand-chose de changé. La manœuvre russe mérite cependant attention. D’abord parce qu’elle prétend supprimer en droit les dernières prérogatives des Alliés occidentaux issues du statu d’occupation et qu’il leur sera difficile en traitant de l’Allemagne orientale de ne pas reconnaître, au moins de facto, le Gouvernement de Pankow. C’est dissiper aussi si l’on conservait quelque illusion tout espoir de réunification pacifique de l’Allemagne.

Mais il y a autre chose : n’est-ce pas aussi obliger les Alliés occidentaux à rendre à l’Allemagne d’Adenauer sa pleine souveraineté ? Et cette souveraineté, n’est-ce pas la ratification du traité de Bonn qui doit la consacrer ? Et celui-ci n’est-il pas lié en droit au traité de la Communauté Européenne de Défense ? N’est-ce pas une preuve de plus que la lutte contre la C.E.D. est, pour les Russes, une feinte. Ils ne la craignent pas et nous ne sommes pas loin de croire maintenant qu’ils la souhaitent. Quelle meilleure garantie pour eux de la perpétuation du statu-quo en Europe ?

 

Encore la C.E.D.

Pauvre C.E.D. ! Un journaliste étranger humoriste, disait qu’elle avait rendu à la France son vrai visage en ressuscitant la conjonction des extrêmes. Il est certain que la querelle a rendu la voix aux nationalistes factieux et donné du même coup au parti de l’étranger l’apparence du patriotisme. C’est ressusciter l’atmosphère de « l’Affaire ». Comme nous sommes conservateurs, même dans nos passions !

En réalité, l’enjeu de la C.E.D. a été exagéré. Si comme nous l’avons toujours pensé, elle est ratifiée, ce ne sera pas en tous cas de sitôt, car du principe à la réalisation il y aura bien des étapes. L’avenir de la France n’en sera pas sérieusement affecté. Voyons la Communauté du Charbon et de l’Acier, qu’a-t-elle jusqu’ici bouleversé ? Rien exactement. Si nous nous dérobons devant la C.E.D., notre crédit dans le monde en pâtira assez longtemps, notre situation économique et politique demeurée en vase clos augmentera le retard qu’elle a pris déjà et l’on se passera de notre concours, ce que sans doute beaucoup souhaitent sans le dire. Si nous entrons dans la Communauté de Défense, il se pourrait qu’au lieu d’y gagner, celle-ci y perde de son efficience, ce qui explique le double jeu de Moscou.

En tous cas, si ceux qui s’époumonent prenaient la peine de réfléchir, la plupart de ceux qui sont contre seraient pour, et certains de ses partisans pourraient avoir des hésitations. La sagesse voudrait qu’on se ralliât à l’opinion de M. Prudhomme puisque nous l’avons proposée nous-mêmes. Ayons la bonne foi de l’accepter, et puisque tout le monde nous en presse, il ne serait pas raisonnable de s’entêter à demeurer seuls. Vae soli ! Quant aux conséquences, il est probable qu’elles seront bien moins sensibles qu’on ne l’espère ou ne le craint.

 

                                                                                            CRITON