Criton – 1954-05-29 – Cinquième Acte ?

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Le Courrier d’Aix – 1954-05-29 – La Vie Internationale.

 

Cinquième Acte ?

 

Depuis le début de la Conférence de Genève, nous avons été très circonspect sur son issue. Autant on pouvait prévoir l’échec de la réunion de Berlin qui concernait l’Europe, autant il est difficile de savoir ce que les communistes trament entre eux en Asie.

 

Les Pourparlers s’accélèrent

Cette semaine est caractérisée, comme on s’y attendait, par une certaine accélération des négociations sur l’Indochine. Pressé par Eden qui tient à justifier l’attitude du Gouvernement britannique avec l’espoir d’un accord, et par Bidault qui s’appuie sur les pourparlers conduits par les Etats-Unis pour un pacte du Sud-Est asiatique, Molotov est obligé de donner l’impression d’avancer vers un compromis. Il est trop tôt encore pour affirmer que telle est réellement son intention.

 

Interdépendance

Tout, une fois de plus, dépend des desseins de l’U.R.S.S.  Sans la Russie, les Chinois et le Viet-Minh verraient se renverser la situation à leur détriment. Cependant, la Chine et l’U.R.S.S. sont liées, car si l’un des deux changeait de camp ou simplement penchait vers la neutralité, la supériorité du monde libre contraindrait l’autre à se replier sur lui-même, ou serait condamné à une capitulation plus ou moins proche. Au cas donc où les Russes et Chinois ne seraient pas d’accord, ils sont néanmoins obligés de s’entendre, et c’est l’U.R.S.S. qui, en dernier ressort, a voix prépondérante.

Il ne fait aucun doute qu’à Washington et aussi à Londres, on est convaincu de l’impossibilité d’abandonner le Sud-Est asiatique à la Chine. Outre la perte de prestige politique, c’est 95% de la production mondiale de caoutchouc et la moitié de l’étain. Le renversement des potentiels économiques qui résulterait d’un tel bouleversement géographique ferait la guerre inévitable.

 

La Situation Intérieure en U.R.S.S.

Ce qui peut rendre les Russes prudents, c’est l’instabilité du pouvoir en U.R.S.S. Malenkov, comme nous l’avons dit, n’est guère plus qu’un figurant, président en titre plutôt que dictateur ; on dit même que l’étoile de Krouchtchev monte tandis que pâlit la sienne. La lutte pour le pouvoir qui a toujours été celle de l’histoire russe continue d’autant plus qu’aucun homme ne s’impose. Un gouvernement collectif n’a guère de chance de durer en Russie.

D’autre part, la situation économique en U.R.S.S. paraît continuer à se détériorer. Après l’agriculture dont la production stagne malgré les mesures décidées, ce sont les chemins de fer qui fonctionnent mal. Faute de moyens de paiement, les Soviets sont obligés, après avoir vendu des quantités d’or assez appréciables de puiser dans leurs réserves d’argent métal qui se place plus difficilement en Occident. Le dernier rapport sur le commerce international montre que loin d’augmenter, les échanges entre l’Est et l’Ouest ont diminué sensiblement en 1953. Jusqu’ici, le redressement publié à coup de propagande prévu pour 1954 ne dépasse pas sensiblement le niveau de 1952, qui représentait au total deux pour cent du commerce mondial. Peu de chose. Il est donc fort possible que dans ces conditions, pour ne rien dire de celles de la Chine qui sont encore moins brillantes, le Bloc communiste ait besoin de souffler.

 

Il y a Accord et Accord

Il n’en faudrait pas conclure que nous allons aboutir à un accord en Asie entre le monde libre et le Bloc oriental.

D’accord véritable il n’y en aura jamais, mais un compromis plus ou moins stable, plus ou moins durable surtout, peut intervenir qui sera constamment remis en cause par des incidents et des infiltrations politiques, constamment menacé selon le degré de cohésion dont le monde libre fera preuve. S’il fallait se prononcer, c’est dans ce sens que nous verrions s’orienter les pourparlers de Genève. Dans ce cas, au surplus, on verrait aussitôt se profiler la demande soviétique d’une nouvelle conférence sur l’Allemagne pour remettre en cause l’intégration de Bonn avec l’Ouest, diviser une fois de plus les Alliés, et renvoyer la ratification de la C.E.D. Le bruit d’une pareille conférence à l’automne circule déjà.

Molotov en effet, capitalise largement sur le puissant courant neutraliste français qui va des collaborateurs du « Monde » aux rescapés les plus effervescents du R.P.F. La chute de Bidault est un des premiers objectifs du Kremlin. Molotov n’a pas réussi la semaine passée au moment de la défection anglaise, mais l’occasion peut se retrouver.

 

Un Article de M. Duverger

C’est ce qu’envisage M. Duverger dans un article récent du « Monde ». Voici sa thèse :

« Deux politiques, dit-il, se sont affrontées en Asie « l’Européenne » appuyée sur une étroite collaboration franco-britannique, et « l’Américaine ». La politique de Bidault tend à dresser en Asie un bloc franco-américain en face d’une Grande-Bretagne isolée. Cette politique, selon l’auteur, « aurait pour objectif de défendre l’Asie par les armes contre le communisme, en poussant les Etats-Unis à intervenir en Indochine »

Tout cela est inexact. D’abord l’Angleterre ne s’isolera pas longtemps des Etats-Unis. D’ores et déjà, Eden s’est efforcé à Genève de raccommoder la porcelaine brisée par Churchill. Si la Conférence de Genève échoue, il est absolument certain que les Anglais, comme en Corée, se rallieront peut-être mollement, mais effectivement quand même, au Pacte de défense du Sud-Est asiatique. Molotov ne l’ignore pas. Malgré les difficultés que cette politique susciterait entre l’Angleterre et l’Inde, aucun Britannique ne sacrifierait la Malaisie à Nehru qui d’ailleurs ne le souhaite certainement pas. En outre, les Etats-Unis n’interviendront en Indochine que s’ils y sont absolument contraints ; si Molotov n’a pas le dessein de les y entraîner, il n’aura aucune peine à maintenir la paix dans cette région. On l’a déjà vu en Corée.

Duverger poursuit : « La seule chance de sauver l’Asie de l’invasion communiste, c’est d’aider l’immense effort de l’Inde, de la Birmanie, de la Malaisie, pour créer des états asiatiques non communistes, puissants et indépendants. En s’opposant à cette troisième force, en imposant l’option brutale ou le protectorat par des armées de race blanche, soutenant les vieilles féodalités locales ou le ralliement à Mao Tsé Tung, la politique américaine tend à rejeter dans le communisme les masses asiatiques non soviétisées. En lui apportant son renfort, M. Bidault la pousse vers ce tunnel où il y aura un choix dramatique entre l’abandon de l’Asie ou le déclenchement de la troisième guerre mondiale. »

On ne saurait être plus clair.

Duverger est mal informé : cette troisième force asiatique n’existe qu’à l’O.N.U. ou autour des tables de conférence. L’Inde, la Birmanie (et sans doute l’auteur a-t-il voulu dire l’Indonésie au lieu de Malaisie qui, elle, est contrôlée par les Anglais), ont des gouvernements dont l’autorité à l’intérieur des pays est des plus précaires : l’Inde de Nehru, c’est une portion de la vallée du Gange où il bénéficie de l’héritage de Gandhi ; l’Inde, c’est encore Bombay et Madras. Mais les Indes, c’est un immense pays où vivent des peuples qui parlent des langues diverses et ne se comprennent pas. L’anglais est leur seul moyen de s’entendre, et l’autorité y est purement locale. Les gouvernements birman et indonésien contrôlent, et encore de façon intermittente, la capitale et quelques villes ; l’anarchie, quand ce n’est pas la guerre civile, règne ailleurs. Le communisme est plus ou moins partout, tantôt politique, tantôt armé. Ces Etats ne sont protégés du communisme que par le contrepoids que la puissance américaine oppose à Moscou et à Pékin ; qu’il se dérobe et ç’en serait vite fait d’eux. On le sait fort bien à New-Delhi, à Rangoon et à Djakarta et encore mieux à Bangkok.

 

Dilemme

Enfin, M. Duverger conclut :

« Si grâce aux Etats-Unis, le chantage à l’extension du conflit réussit, le Viet-Nam de Bao Daï glissera vers la tutelle américaine et échappera à notre influence ; si elle échoue, nous serons engagés en Asie à perpétuité … Il faudra alors accepter que la route de Paris soit protégée par des soldats allemands … à l’entente cordiale succèdera la collaboration franco-germanique. »

Nous y voilà ! Nous comprenons : pas de C.E.D., l’inimitié franco-allemande à perpétuité et, comme on en murmure déjà à Bonn, un beau jour l’alliance russo-allemande, non plus sous Adenauer mais avec un Spartacus quelconque, un Hitler rouge. L’entente cordiale sans la garantie américaine, cela mène à Sedan et à Vichy, M. Duverger. Et puis, à tout prendre, si la route de Paris doit être protégée, je préfère que ce soit en première ligne par des Allemands flanqués de quelques divisions américaines. Qu’en pensez-vous, chers lecteurs ?

 

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