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Le Courrier d’Aix – 1954-06-05 – La Vie Internationale.
Cordiales Relations
Le Pan Mun Jon indochinois continue. On n’en sait pas plus qu’aux premiers jours des intentions communistes. On s’accorde toutefois pour une conclusion plus ou moins lointaine de l’arrêt des hostilités. Etat stationnaire, disent les augures. Ce n’est pas tout-à-fait notre avis.
Le Voyage de Molotov à Moscou
On n’a pas attaché une importance suffisante au voyage éclair de Molotov à Moscou. Si les choses allaient à Genève conformément au plan que les communistes avaient établi en de multiples réunions préparatoires, cette consultation du Kremlin aurait été superflue. Au demeurant, c’est la première fois que, au cours d’une conférence, Molotov en réfère à Moscou. Remarquons au surplus, qu’avant et après son voyage, Molotov a eu avec Tchou-en-Laï de longs entretiens. De là à conclure à quelques divergences, il n’y a pas trop de hardiesses.
Par ailleurs, la présence à Genève des délégués chinois, le faste vaniteux de leur équipage, l’arrogance de leurs propos, et l’air de grandeur qu’ils se donnent ont vivement impressionné les envoyés des diverses nations et pas seulement des blanches. Le dragon chinois, et cet impérialisme dévastateur dont l’histoire n’est pas oubliée en Asie ont reparu dans l’imagination des Hindous et des Birmans, et peut-être les Moscovites ont reconnu le spectre de Gengis-Khan.
Anecdote
A quelqu’un qui nous demandait ce qu’il pouvait en être des relations entre Chinois et Russes, nous répondions par cette anecdote : il n’y a pas très longtemps, sur demande des autorités chinoises, une mission de techniciens russes s’était rendue à Canton pour monter des machines et en apprendre aux Chinois le fonctionnement. Le travail accompli, on trouva au matin tous les Russes assassinés et décapités, ce qui n’empêcha pas le jour même le chef de la mission soviétique de dîner cordialement avec le Préfet chinois. Les divergences, comme on voit, ne nuisent pas nécessairement aux bonnes relations. L’anecdote n’a d’intérêt que pour montrer la difficulté d’estimer à nos mesures occidentales les relations sino-russes.
Les Travaillistes invités à Pékin
Les relations anglo-chinoises sont presque aussi originales. Une nouvelle presque incroyable, même pour ceux que rien n’étonne, nous parvient cette semaine : M. Attlee, ex-premier ministre travailliste, accompagné de Morgan Philips, secrétaire du Parti, et du leader extrémiste Bevan, se rendront à Pékin en Août, invités officiellement par les communistes.
L’histoire est doublement curieuse : le même Attlee, premier ministre, a nommé en 1950 un ambassadeur à Pékin qui n’a jamais été reçu par le Gouvernement chinois, ni sous Attlee ni sous Churchill, et Pékin n’a jamais envoyé à Londres de représentant officiel. Ne parlons que pour mémoire de la liquidation systématique et totale à ce jour des affaires anglaises en Chine. Maurice Laty, commentateur habituel de la B.B.C., faisait lui-même remarquer que ce voyage à Pékin tombait assez mal à propos, quand les armes chinoises viennent d’écraser à Dien-Bien-Phu les forces françaises qui défendaient là-bas aussi des intérêts anglais. Il ajoutait qu’il ne voyait pas ce que Attlee et ses compagnons verraient à Pékin de plus que ce que les invités de marque voient d’ordinaire à Moscou ou à Varsovie, rien que ce qu’on veut bien leur montrer. Ils seraient tout aussi bien informés à Londres ou à Hong-Kong.
Ce geste d’un ancien premier Anglais qui a, malheureusement, de fortes chances de l’être sous peu à nouveau explique assez la discrétion avec laquelle on a célébré à Paris comme à Londres, l’entente cordiale. Que diraient les Anglais si M. Mayer ou M. Pinay allaient lever leur verre au banquet de clôture du Congrès des Mau-Mau ? Les intrigues anglaises depuis l’ouverture de la Conférence de Genève ont, quoi qu’on en dise, créé un malaise, non seulement à Paris et à Washington, mais dans l’ensemble du monde libre. Si ces bons offices prodigués à Pékin et à Moscou se révèlent inutiles, on tiendra rigueur aux Anglais pour les faux espoirs qu’ils ont fait naître. En politique, surtout avec les Asiatiques, ce n’est pas en tendant l’autre joue et même le reste qu’on obtient des succès. Les socialistes français ont montré pour une fois, tant pour l’Indochine qu’en Afrique du Nord, une certaine réserve qui ne leur est pas habituelle. Il est vrai qu’entre socialistes anglais et français, les relations ne sont pas des meilleures.
La Fin de la Récession aux Etats-Unis
Revenons un peu à l’économie que les événements de l’Extrême-Orient nous avaient fait délaisser. Il semble, comme on le prévoyait et l’espérait, que la grande crise aux Etats-Unis publiée par les prophètes du marxisme, n’aura pas lieu. La courbe de baisse d’activité qui déclinait depuis le milieu de 1953, a commencé de s’étaler vers avril, et l’on pense remonter la pente incessamment. Les pronostics sont encore prudents, mais on s’accorde à exclure l’idée d’une aggravation nouvelle d’ici l’automne du moins. Les moyens employés ont donc suffi à limiter la récession à une pause, et cela sans qu’intervienne une guerre ou un supplément de dépenses d’armement.
En France même, les moyens tout artificiels employés avec hardiesse par M. Edgar Faure et Louvel ont donné jusqu’ici mieux que les résultats escomptés. Il est assez curieux qu’on accuse d’immobilisme en matière économique le Ministère qui a certainement, de tous ceux des Troisième et Quatrième Républiques, le plus innové en la matière.
Il est vrai qu’on appelle « activité » en France, le procédé qui consiste à augmenter les traitements et salaires en actionnant la planche à billets, ou inversement à serrer brutalement la vis au moment où la monnaie s’écroule. Ici au contraire, le plan Edgar Faure-Louvel est un exemple d’économie orientée en faveur de l’activité économique dirigée non au sens étatique et arbitraire, mais en fonction des besoins et des intérêts des producteurs, et au profit de la collectivité dans son ensemble. On peut se demander si ce dopage, dont le succès est certain et qui a permis au malade de reprendre force et courage, sera suivi d’une véritable convalescence puis de guérison. Le moment délicat viendra quand les remèdes d’urgence auront cessé d’être actifs. On connaît bien ceux qu’il faudrait employer ensuite, mais trouvera-t-on en démocratie la continuité et l’autorité nécessaires ? En tout état de cause, la preuve n’est pas loin d’être faite que si les intéressés sont d’accord, on peut agir sur l’économie, arrêter les crises qui menacent, et faire remonter la pente à une courbe étale, et cela sans adjuvants extérieurs. Et ce fait, s’il se confirme, qui aux yeux de beaucoup parait accessoire, peut au contraire être le plus important de ce demi-siècle, et le facteur déterminant pour l’issue du grand duel que se livrent les deux mondes.
CRITON