Criton – 1954-05-08 – Albion à Genève

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Le Courrier d’Aix – 1954-05-08 – La Vie Internationale.

 

Albion à Genève

 

Les Soviétiques ont remporté à Genève un succès qui a dû les surprendre eux-mêmes. L’Alliance Atlantique s’est trouvée ébranlée, sans qu’ils aient eu à s’employer.

Les frères Alsop rappelaient hier que la dramatique journée du samedi 24 avril dernier rappelait les événements de mars 1935, quand Hitler réoccupa la Rhénanie. L’Angleterre et, au Foreign-Office, le même Anthony Eden refusèrent de répondre à l’appel de Sarraut et Mandel qui ne voulaient pas laisser Strasbourg sous les canons allemands. L’histoire ne se répète pas, mais quand des circonstances analogues se retrouvent, les mêmes hommes réagissent de façon semblable, et les conséquences peuvent en être comparables.

 

Ce que furent les 24 et 25 avril, à Londres

Dans notre chronique antérieure relative à cet événement nous nous étions mépris sur sa portée. Nous pensions que les trois Occidentaux qui venaient de se concerter avant l’ouverture de la Conférence de Genève – réunion pour laquelle Dulles était venu spécialement à Londres et à Paris – avaient réparti les rôles de façon analogue à ce qu’ils avaient présentés à Berlin.

La France demandait aux Etats-Unis une intervention aérienne immédiate en Indochine ; les Américains acceptaient, mais Londres demandaient qu’on sursoie à l’exécution si une rapide conclusion d’un accord pacifique pouvait être obtenue à Genève. Les Sino-Soviétiques se trouvaient alors placés devant un choix, ou proposer un compromis acceptable, ou affronter la coalition. C’était clair et bien conçu et d’excellente tactique ; ainsi le pensions-nous.

En réalité, il en allait tout autrement : la France avait demandé secours ; les Etats-Unis avaient accepté ; leurs porte-avions croisaient au large du golfe du Tonkin, mais Churchill, après deux réunions le dimanche du cabinet, refusait de s’associer à une action militaire, sans lier sa décision avec l’issue de Genève. Les Etats-Unis se refusaient alors à leur tour à agir seuls, à cause du Congrès qui aurait accepté une action commune mais non un geste unilatéral de cette gravité. Et l’assaut contre Dien-Bien-Phu reprit contre les forces françaises réduites à leurs moyens.

 

Les Raisons de Londres

Un événement de cette importance demande un examen objectif et sans passion. La position de Churchill était difficile. D’abord l’Opposition travailliste aurait réagi violemment : Attlee tout comme Bevan. Le Parti Travailliste se serait ressoudé à la veille des élections aux conseils généraux en Angleterre ; la position du Parti conservateur où beaucoup de députés sont hostiles à l’intervention en Asie aurait été ébranlée.

D’autre part, pendant ce temps, se tenait la Conférence asiatique de Colombo où siègent trois membres du Commonwealth : l’Inde, le Pakistan, Ceylan. Leurs relations avec la Grande-Bretagne sont pour le moins instables, sinon tendues. L’Angleterre entrant dans un conflit asiatique, aux côtés d’une puissance accusée de colonialisme – la France – risquait de rompre le dernier fil, et les Anglais mettaient en jeu, là et aussi en Birmanie, ce qui leur reste de positions économiques et morales. Au cas où le conflit s’étendait à la Chine, Hong-Kong indéfendable succombait ; enfin, Londres qui voit se rétrécir ces débouchés commerciaux tenait à profiter des commandes soviétiques que les Russes avaient très habilement tendues au moment des négociations.

Cela dit, et impartialement pesées difficultés intérieures et extérieures, il n’en reste pas moins qu’en s’opposant à une action commune, les Anglais risquent plus encore. Si l’Asie du Sud-Est tombe au pouvoir des communistes, tout le reste, Inde comprise, y passera. Non seulement ce sera pour l’Angleterre la perte totale de ses ressources de caoutchouc et d’étain, avec la Malaisie et Ceylan, mais à plus ou moins longue échéance, la menace soviétique s’étendra sur les Iles Britanniques mêmes. Dunkerque et la bataille d’Angleterre se profilent. Mais les Anglais ne réagissent qu’à l’immédiat. A leurs yeux, le péril indochinois n’étant pas tellement pressant, en ajournant leur décision, ils ont agi avec prudence.

 

Les Dessous de l’Affaire

Malheureusement, il semble bien qu’il ne s’agit pas d’un simple « wait and see » habituel. On a beaucoup remarqué que Churchill reprenant le ton de son discours du 11 mai 1953 avait adressé à la Russie en termes chaleureux des vœux de prospérité et d’heureux progrès, tout en pressant la France de ratifier sans délai la C.E.D. Eden de son côté à Genève a fait visite à Tchou-en-Laï et a laissé mettre à son compte un projet de partage de l’Indochine entre Vietnam et Vietminh. Dans son message aux Ministres asiatiques réunis à Colombo, il leur a suggéré de s’entremettre pour prendre en charge l’administration de l’Indochine neutralisée, ce qui sous-entend le départ des Français ; le mot de colonialisme a même été prononcé à notre endroit ce qui de la part des Anglais est un peu raide.

Tout se passe comme si, les Anglais abandonnant l’expectative, se préparaient à s’entendre avec Moscou contre la France et les Etats-Unis, pourvu bien entendu que les Sino-Russes se montrent raisonnables, ce qu’il est bien naïf de croire. Il y a derrière cette attitude des motifs peu avouables : d’abord cette vieille jalousie coloniale que rien n’effacera entre la France et l’Angleterre. On ne nous a jamais pardonné d’avoir tenu en Indochine quand Londres évacuait la Birmanie, et notre défaite en Indochine ne déplairait pas à tout le monde outre-Manche.

Il y a autre chose : si les événements amenaient les Etats-Unis à s’unir à la France pour combattre seuls le communisme, ce qui est loin d’être impossible, si la Conférence de Genève échouait par l’intransigeance des Rouges gonflés de leurs succès diplomatiques et militaires, Londres ferait une affaire splendide ; d’autres se battraient pour sauver la Malaisie et l’Angleterre regarderait faire. La Livre Sterling encore fragile redeviendrait la devise appréciée dans le monde (le Sterling bloqué a déjà fait un bond depuis huit jours). Finie la suprématie du Dollar, et quelle hausse pour les « commodities » que produit le Commonwealth ! Du coup, la City redeviendrait le banquier du monde et l’Angleterre retrouverait la confiance des peuples asiatiques et africains en se justifiant ainsi du soupçon de « colonialisme ».

Que le lecteur ne croit pas que nous romançons ou qu’il y a là spéculation gratuite. Il suffirait d’aligner des citations éparses de journaux, de discours ou de revues anglaises de ces derniers jours pour y trouver noir sur blanc chacune de ces hypothèses. Tout cela serait bien joué si les héros de Dien-Bien-Phu ne mouraient pendant que les Excellences se livrent à leurs combinaisons, et si les Chinois, les Russes et les Viets ne venaient pas de remporter à Genève une retentissante victoire diplomatique. Victoire d’autant moins contestable que le bruit court déjà que M. Dulles, qui a quitté Genève serait amené à démissionner. Ce bruit est sans doute controuvé, mais il suffit qu’il couve pour montrer qu’à Washington on est en plein désarroi. Derrière Dulles, Eisenhower est atteint : tantôt il annonce des décisions capitales, tantôt il fait des vœux pour un modus vivendi en Indochine ; le prestige américain a subi du fait de Londres une rude secousse. Les frères Alsop plus haut nommés comptent sur la présomption et la maladresse des communistes pour refaire l’unité du Bloc occidental. La chose n’est pas impossible.

Mais les Soviets ont préparé Genève avec un soin remarquable. Grâce à la Conférence, la propagande qui se perdait dans le vide est répandue à flots par le truchement des journalistes avides de copie. Les commandes fabuleuses de marchandises ont appâté les affairistes de tous les pays. Des contacts souterrains ont été établis dans les parlements occidentaux. Il reste aux Russes à abattre Georges Bidault. Ils ont à Paris beaucoup de gens pour les aider. Il suffit qu’ils le mettent dans l’obligation de refuser un accord qui serait suffisant pour ses adversaires, mais inacceptable pour ceux qui ont charge de la dignité française. Encore une fois, comptons sur leur maladresse.

 

                                                                                            CRITON