Criton – 1954-05-01 – Le Plan Molotov à Genève

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Le Courrier d’Aix – 1954-05-01 – La Vie Internationale.

 

Le Plan Molotov à Genève

 

Une impression très nette se dégage des premiers contacts de Genève. Les Russes veulent jouer les médiateurs. Voici ce que paraît être leur plan !

 

Le Plan Molotov

Eviter une internationalisation du conflit Indochinois en faisant obstacle à l’intervention américaine directe et au pacte de défense des nations intéressées à l’indépendance de l’Asie du Sud-Est tel que Dulles a cherché à le conclure. Donner d’autre part des satisfactions aux Chinois sans leur permettre de transformer en satellites les pays qu’ils convoitent ; leur laisser l’espoir de s’infiltrer plus tard sans s’exposer dans l’immédiat à entrer en conflit avec les Américains. Ce qui, dans la pratique, pourrait signifier : proposer d’abord un cessez-le-feu à certaines conditions, sans laisser auparavant écraser la garnison de Dien Bien Phu, ce qui pourrait déterminer la France qu’ils cherchent manifestement à se concilier, à s’engager à fond dans le sillage de la politique des Etats-Unis ; engager ensuite de longs pourparlers pour aboutir à la création d’un état tampon satellite de la Chine qui comprendrait au moins la totalité du Tonkin, ce qui aurait l’avantage de disloquer la coopération Franco-Vietnamienne et de renverser Bao Daï, tout en brouillant les nationalistes vietnamiens avec la France. Le noyautage politique des autres états indochinois en serait considérablement facilité, et la France demeurerait dans ce qui resterait des Etats associés dans une position plus précaire que jamais.

Ce plan, s’il correspond en gros à la réalité, serait selon nous tout à fait dans la ligne de Moscou : créer des difficultés aux Alliés, et tenir la Chine sous sa dépendance.

 

Les Chances de Succès

Reste à savoir si le plan peut réussir. Du côté Chinois et Vietminh, la pression des Russes est aisée. Au cas où ils résisteraient, il suffit qu’ils soient abandonnés à leur sort par Moscou pour mesurer les risques qu’ils peuvent courir. Intervention américaine avec Tchang-Kaï-Chek d’un côté, Syngman Rhee de l’autre, la France au Sud, et les Etats-Unis derrière ses Alliés.

Du côté de ceux-ci, la tâche de Moscou est plus difficile. La France a des engagements à l’égard du Vietnam (bien que les difficultés soulevées par Bao Daï pour signer les traités préparés avec la France, peut dans une certaine mesure délier celle-ci de ses obligations). L’abandon du Tonkin surtout si l’on devait y inclure Haiphong et les charbonnages, serait un revers grave pour le prestige français. D’autre part, si les Anglais voient d’un œil favorable une solution de compromis de ce genre, les Etats-Unis y voient eux, avec raison, une menace plus grave pour l’avenir, une sorte de Munich asiatique qu’il faut à tout prix éviter.

Il est bien clair, comme nous le disions, que la poussée chinoise vers le Sud ne serait que momentanément arrêtée. Pour qu’une telle solution soit acceptable, il faudrait être sûr que les Soviets sont eux aussi décidés à limiter les ambitions chinoises et cette certitude, on ne l’obtiendra malheureusement jamais. Il est probable, d’autre part, que les Soviets mettraient comme prix à leur médiation l’abandon par la France de la C.E.D., ce qui diviserait notre pays d’avec ses Alliés et rendrait impossible l’unification de l’Europe et la future coopération franco-allemande ; ce qui, pour les Russes, est bien plus important que la C.E.D. elle-même.

On s’explique ainsi la méfiance des Etats-Unis envers cette rencontre de Genève. Les Américains ont probablement encore manqué l’occasion. Devant la situation désespérée de Dien Bien Phu, une intervention massive des bombardiers des Etats-Unis aurait retourné notre situation militaire et forcé l’opinion française à se rallier à cette audacieuse et décisive action. Mais il y a le Congrès américain qu’il faut consulter, et l’O.N.U. et les Alliés de divers côtés à ménager ; ce genre d’action est hors de possibilités des démocraties. Les Soviets le savent bien ; ils puisent là toute leur force.

 

L’Attitude Anglaise

Et puis il y a l’Angleterre : la maison du voisin peut bien brûler, les Anglais ne bougent que si le feu gagne la leur. Même lorsque, comme c’est le cas présentement, les intérêts anglais et français coïncident, cela ne suffit pas pour que Londres nous appuie. C’est ce qui s’est passé samedi dernier, quand Dulles et l’amiral Radford ont demandé successivement à Eden et à l’Etat-Major de répondre de concert à la requête française d’aide immédiate en Indochine.

Malgré toutes les humiliations subies, les Anglais ont conservé l’espoir de se concilier la Chine rouge. Pour eux, l’heure de la négociation viendra tôt ou tard après que les Communistes auront usé sur les autres leurs griffes sanglantes. Eden avait le même sentiment quand les Japonais ont attaqué les Etats-Unis à Pearl-Harbour. Quelques mois après, les Japonais enlevaient Singapour après avoir coulé les deux cuirassés britanniques qui en défendaient les abords. Mais l’exemple est inutile : on ne change pas les peuples, encore moins les diplomates, surtout s’ils sont Anglais.

 

Conclusion

Cette défection anglaise va aider les Soviets à conserver l’initiative et, s’ils ont bien l’intention de mener la Conférence au Munich asiatique, les Américains ne pourront les en empêcher car ils seraient seuls à s’opposer à un compromis que tout le monde souhaite, comme en 1938. Mais Molotov malgré ses habilités est si mauvais psychologue, et Tchou en Laï si présomptueux, que le défaut de la cuirasse pourrait leur échapper.

En tous cas, la tâche de Bidault ne sera pas facile à Genève encore moins à Paris où l’assaut des extrêmes se prépare : Communistes et Gaullistes rivalisent de violence. Réédition du coup de Cannes en 1922 ?

 

Flottement de l’Opinion

Ce qui est affligeant dans cette épreuve militaire, diplomatique et politique, c’est qu’elle est subie en France avec une inquiétude résignée, au moment même où une volonté nationale fortement affirmée pourrait exercer une influence déterminante sur l’avenir du monde. Car le drame d’Indochine est un événement capital de l’histoire d’après-guerre, et la Conférence de Genève la plus sérieuse sinon le seule depuis 1945. Affligeante surtout, l’absence d’un grand organe national. Notre presse est représentée à l’étranger soit par des feuilles mondaines de rédaction académique, soit, ce qui est plus grave, par d’autres dont on ne discerne pas s’ils font ou non le jeu du communisme, tout en paraissant s’en détacher par un neutralisme habile. Les unes et les autres ne communiquent pas avec l’esprit national qui ne saurait s’y reconnaître et oscille embarrassé entre les déclarations officielles et des passions politiques contradictoires. L’âme française est sans voix. On ne peut qu’admirer dans ces conditions ceux qui tant bien que mal tiennent tête à ces orages divergents pour maintenir une politique française.

 

                                                                                            CRITON