Criton – 1954-04-24 – Un Nouveau Pan-Mun-Jon

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Le Courrier d’Aix – 1954-04-24 – La Vie Internationale.

 

Un Nouveau Pan-Mun-Jon

 

Les neutralistes de toutes nuances se sont ingéniés à découvrir dans les pourparlers récents entre Dulles, Eden et Bidault tous les sujets de désaccord. Il faut en effet, pour en trouver, beaucoup d’imagination. Faisons le point en quelques mots : la situation du corps expéditionnaire en Indochine est désespérée, sinon dans l’immédiat, du moins pour la prochaine campagne. L’aide matérielle des Américains n’y pourra pas grand-chose. Si rien ne devait changer dans le rapport des forces, la seule solution serait le repli des troupes françaises dans quelques bases maritimes, et l’abandon du reste aux Viet-Minh, solution dont nous avons parlé il y a longtemps et que M. Lippmann a reprise à son compte récemment. Le repli permettrait de sauver la face et des vies humaines, mais ne présenterait pas grand intérêt militaire, politique et économique. Pratiquement, la route de Singapour serait ouverte.

Là-dessus, les Etats-Unis, surmontant leurs répugnances et conscients du péril, mettent leurs forces dans la balance à la veille de la Conférence de Genève, et espèrent par cette menace faire céder les Chinois. L’espèrent-ils vraiment ou agissent-ils ainsi pour dégager leur responsabilité devant leur opinion et celle de leurs Alliés ? Il est probable que Dulles n’en sait pas plus que nous sur les desseins des Chinois, et nous ne les connaîtrons pas de sitôt. En mettant les choses au mieux, Genève sera un nouveau Pan Mun Jon.

On ne voit pas dans ces conditions comment un Ministre français auquel on vient offrir, au cas où il y aurait une chance de négocier, l’atout majeur d’une menace d’intervention américaine, ferait des difficultés pour l’accepter.

 

Un Gallup sur l’Intervention Américaine

Il est intéressant de noter que, malgré les cruels souvenirs de la guerre de Corée où les Américains perdirent trente mille des leurs sans compter les blessés qui n’étaient pour la plupart ni des professionnels ni des volontaires ni des mercenaires, un récent Gallup accuse 46 pour cent d’opinions hostiles à l’intervention des soldats des Etats-Unis en Indochine, contre 33,6 pour cent favorables, le reste étant indécis. Cette proportion d’un tiers montre à quel degré la gravité des événements du Sud-Est asiatique a été ressentie en Amérique.

Que de fois avons-nous dit ici depuis 1951 : on s’apercevra un jour, aux Etats-Unis, que Mac Arthur avait raison ; souhaitons que ce ne soit pas trop tard. Personne ne l’avoue, mais tout le monde aujourd’hui le pense. Car en supposant même que la Conférence de Genève aboutisse à une trêve, que la menace d’intervention américaine sauve la situation en Indochine, le problème ne sera qu’ajourné ; la Chine rouge profitera d’un répit pour accroître son potentiel de guerre et, ayant fourbi de nouvelles armes, partira au moment choisi pour un nouvel assaut. Voici un propos qui ne sera pas du goût de tout le monde, mais ici nous ne discutons pas politique, mais des données selon lesquelles se forme l’histoire.

 

Les Conditions d’une Paix Véritable

La seule chance de paix est dans la dislocation de l’Alliance Sino-Russe et la destruction du potentiel de guerre chinois, quand il en est encore temps. Le régime de Pékin abattu, l’U.R.S.S. ne sera pas dangereuse ; les forces du monde libre auront acquis alors une telle prépondérance que l’Union Soviétique pourra développer en toute quiétude son expérience économique et sociale avec, souhaitons-le pour elle, un peu plus de succès qu’elle n’en a obtenu jusqu’ici. Il fut un temps qui n’est pas loin où l’on regardait avec scepticisme celui qui disait que les problèmes asiatiques, et avant tout celui de l’Indochine, étaient infiniment plus importants que ceux d’Europe où la situation était stabilisée pour longtemps. Qui aujourd’hui le contesterait ? Ajoutons, sans hésitation, que les Etats-Unis devront tôt ou tard intervenir en personne sur le continent asiatique non en Indochine, où ils n’ont que faire, mais en Chine même. Privés du concours chinois, le Vietminh serait réduit peu à peu et même rapidement à une action comparable à celle des terroristes marocains. Car la passivité vietnamienne n’est pas affaire d’opinion ou de sentiment, c’est l’attentisme de ceux qui ne savent pas qui est, et surtout qui sera le plus fort.

 

Les Déclarations Anglo-Américaines sur le C.E.D.

Ces temps-ci nous ont apporté les déclarations tant attendues sur les garanties que l’Angleterre et les Etats-Unis apportent à la Communauté Européenne de Défense. Les uns y ont vu un progrès appréciable, d’autres naturellement n’y ont trouvé que de vagues promesses. En fait, ces garanties ne valent que par l’intention qu’elles révèlent : Anglais et Américains n’ont pas plus que nous à ressusciter le militarisme allemand. Encore une fois, comme nous le suggérions au temps où M. Robert Schuman mettait en avant le projet de C.E.D., pourquoi n’a-t-on pas prévu dans un accord tripartite France-Angleterre-Etats-Unis que ces divisions allemandes constituées pour faire face au danger soviétique seraient dissoutes purement et simplement le jour où le péril aurait disparu, et que le départ des anglo-saxons du continent ne s’accomplirait qu’après désarmement de l’Allemagne réunifiée qui d’ailleurs s’accompagnerait naturellement d’un désarmement plus général ? Que de polémiques on aurait évitées par ce moyen. Après quatre ans de réflexion, nous ne voyons pas d’objection à ce plan que la jeune République de Bonn n’aurait pas pu refuser puisque la renaissance du militarisme allemand était et demeure la plus redoutable menace à son développement parmi les démocraties libres.

 

Les Élections Belges

Terminons sur de moins graves sujets. Les Belges ont voté et, comme prévu, la majorité absolue a échappé aux Chrétiens-sociaux qui ne l’avaient emporté aux élections précédentes que par l’incidence de la question royale. Un cabinet socialiste-libéral est en formation. Ce qui est intéressant, c’est le calme de la campagne électorale, l’absence de polémiques sur les questions doctrinales, économiques ou sociales. N’était l’antagonisme des cléricaux et des anticléricaux, les Partis auraient été en peine de trouver des sujets de dispute. On s’est rabattu sur la durée du service militaire et les subventions à l’école confessionnelle. Le programme des Socialo-libéraux se borne à développer les mesures préconisées par son prédécesseur pour maintenir la prospérité manifeste de la Belgique. Les Socialistes doctrinaires n’y trouveront pas leur compte, mais les Belges y verront la garantie d’un progrès dans la bonne voie. La preuve en est que les milieux d’affaires et les financiers n’ont pas réagi défavorablement ; la fermeté demeure sur tous les marchés. Qu’on le veuille ou non, les temps sont changés ; l’échec économique et social du communisme, qui d’ailleurs perd en Belgique une part appréciable de ses derniers adhérents, et le relèvement fulgurant de l’Allemagne sous un régime libéral ont fait la preuve de l’efficacité du système de la libre entreprise et de la concurrence, pour l’élévation générale des niveaux de vie.

 

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