Criton – 1954-04-10 – Enfin !

ORIGINAL-Criton-1954-04-10  pdf

Le Courrier d’Aix – 1954-04-10 – La Vie Internationale.

 

Enfin !

 

Enfin les événements d’Indochine sont appréciés à leur pleine valeur par le monde libre. Il y a cinq ans au moins que nous attendons cette tenue. Eisenhower a dit que « quel que soit le prix qu’il y faudra mettre, l’Indochine ne doit pas tomber aux mains du communisme ». Les Américains ont été longtemps aveugles, longtemps hésitants après avoir compris. Les Français ont eu tort de reculer devant l’internationalisation du conflit qui présente de sérieux inconvénients, mais aurait peut-être évité bien des sacrifices. Les Chinois cèderont-ils devant l’espèce d’ultimatum que leur a finalement adressé Foster Dulles ? S’il s’agissait des Russes, on pourrait répondre affirmativement. Ils ont toujours été prudents. Chez les Jaunes par contre, la tentation du suicide est souvent plus forte que la raison ; l’exemple du Japon reste dans l’esprit.

 

Les Avances de Moscou

Il est significatif cependant que la radio soviétique insiste chaque jour sur les possibilités d’un accord et d’une paix en Asie négociée à la prochaine Conférence de Genève. La guerre de Corée, si elle a donné une impulsion au nationalisme chinois, n’a pas été payante pour l’U.R.S.S. Et il reste vrai que la conquête de l’Asie du Sud-Est par la Chine n’est pas, à longue échéance dans l’intérêt des Soviets. Si une véritable guerre s’allumait à nouveau en Chine, les Russes seraient obligés de soutenir leurs alliés et si ceux-ci étaient défaits, l’U.R.S.S. perdrait une large part de sa puissance ; de plus, les embarras de l’économie russe sont notoires. Dans un récent article du journal du peuple de Pékin, on pouvait lire que 200 millions de Chinois sur 500 ne vivent que du bol de riz que le Gouvernement leur distribue quand il y en a.

 

La Paix n’est pas en Danger

Dans ces conditions il est faux de prétendre que la paix du monde est en danger parce que les Etats-Unis ont mis les Sino-Soviétiques devant les risques d’une intervention directe en Asie du Sud-Est. Il faut reconnaître d’ailleurs que l’opinion française, à quelques exceptions près a réagi avec calme aux décisions de Washington, et a compris que seule une résolution sans ambiguïté, consciente des risques qu’elle implique pouvait sauver le corps expéditionnaire français d’une situation qui n’est pas loin de devenir désespérée. C’est plutôt à Londres que l’opposition travailliste se déchaîne, dès que l’on entend le langage de la force. Ce que l’on appelait jadis le « pacifisme bêlant » de nos socialistes, a émigré outre-Manche.

 

Les Projets d’Action Commune

Les projets d’action concertée ne compromettent nullement les chances de succès de la Conférence de Genève. Dûment avertis, les Sino-Soviétiques feront le point. Si aucun échec militaire sérieux ne nous est infligé d’ici-là, on peut prévoir un nouveau Pan Mun Jon avec des hauts et des bas, et finalement une trêve plus ou moins stable. Tout bien pesé, d’après ce que l’on peut inférer de l’attitude russe, c’est dans ce sens que s’orienteront les choses. Rien ne sera résolu, mais on évitera le pire.

 

Que serait le Pire ?

Et d’ailleurs si le pire arrivait, qu’en serait-il ? La flotte américaine bloquerait les côtes chinoises. La guerre civile se rallumerait en Chine continentale où les troupes de Tchang-Kaï-Chek appuyées par les Etats-Unis tenteraient de reconquérir le pouvoir. On en reviendrait à une situation qui fut pendant de longues années celle de la Chine. Ho Chi Minh réduit à ses propres forces ne pourrait plus entreprendre d’opérations sérieuses. Ce ne sont certes pas des perspectives heureuses pour l’humanité. Mais il y a, loin de là, à un cataclysme mondial. Le pire serait pour nous la destruction de nos forces en Indochine, et la formidable vague de puissance et d’orgueil que la victoire ferait déferler de Pékin, et c’est cela qu’il faut éviter coûte que coûte et c’est ce qui le sera. Il nous semble qu’une telle opinion banale et de bon sens devrait être celle de tout Français qui a conservé le sens national.

 

Les Soviets et l’O.T.A.N.

On a beaucoup commenté la dernière note soviétique où Moscou propose sans ambages d’adhérer au Pacte Atlantique après l’avoir, des années durant, chargé du noir dessein de préparer la guerre mondiale. On a cru à un « poisson d’avril ». C’est mal connaître les Russes. L’idée doit être de Vichinsky et a dû le séduire comme un bonne manœuvre pour mettre l’adversaire dans l’embarras. Il n’a pas prévu un instant qu’on y verrait une farce et qu’un éclat de rire y répondrait.

Mais en Occident, la proposition a paru si énorme que Mme Tabouis et M. Daladier eux-mêmes n’ont pas mordu. C’est tout dire, « L’Humanité » s’est montrée discrète. Et cependant pourquoi ne pas prendre les Russes au mot ? L’accession à l’O.T.A.N. comporte des conditions ; en sollicitant d’y participer, le candidat doit donner toutes indications sur l’état de ses forces et permettre qu’on s’en assure. Le mystère de la puissance soviétique serait éclairci et peut-être aurait-on des révélations rassurantes que les Soviets préfèrent cacher. Mais nous doutons que la réponse des Occidentaux ait assez de hardiesse ou d’humour pour formuler de telles propositions.

 

L’ « Indépendance » de la République Orientale d’Allemagne

En attendant, les Soviets ont érigé la République orientale d’Allemagne en pays indépendant et souverain ; c’est-à-dire, en bon français, que la zone d’occupation deviendra un satellite au même titre que la Tchécoslovaquie et la Pologne. Il n’y aura pas grand-chose de changé. La manœuvre russe mérite cependant attention. D’abord parce qu’elle prétend supprimer en droit les dernières prérogatives des Alliés occidentaux issues du statu d’occupation et qu’il leur sera difficile en traitant de l’Allemagne orientale de ne pas reconnaître, au moins de facto, le Gouvernement de Pankow. C’est dissiper aussi si l’on conservait quelque illusion tout espoir de réunification pacifique de l’Allemagne.

Mais il y a autre chose : n’est-ce pas aussi obliger les Alliés occidentaux à rendre à l’Allemagne d’Adenauer sa pleine souveraineté ? Et cette souveraineté, n’est-ce pas la ratification du traité de Bonn qui doit la consacrer ? Et celui-ci n’est-il pas lié en droit au traité de la Communauté Européenne de Défense ? N’est-ce pas une preuve de plus que la lutte contre la C.E.D. est, pour les Russes, une feinte. Ils ne la craignent pas et nous ne sommes pas loin de croire maintenant qu’ils la souhaitent. Quelle meilleure garantie pour eux de la perpétuation du statu-quo en Europe ?

 

Encore la C.E.D.

Pauvre C.E.D. ! Un journaliste étranger humoriste, disait qu’elle avait rendu à la France son vrai visage en ressuscitant la conjonction des extrêmes. Il est certain que la querelle a rendu la voix aux nationalistes factieux et donné du même coup au parti de l’étranger l’apparence du patriotisme. C’est ressusciter l’atmosphère de « l’Affaire ». Comme nous sommes conservateurs, même dans nos passions !

En réalité, l’enjeu de la C.E.D. a été exagéré. Si comme nous l’avons toujours pensé, elle est ratifiée, ce ne sera pas en tous cas de sitôt, car du principe à la réalisation il y aura bien des étapes. L’avenir de la France n’en sera pas sérieusement affecté. Voyons la Communauté du Charbon et de l’Acier, qu’a-t-elle jusqu’ici bouleversé ? Rien exactement. Si nous nous dérobons devant la C.E.D., notre crédit dans le monde en pâtira assez longtemps, notre situation économique et politique demeurée en vase clos augmentera le retard qu’elle a pris déjà et l’on se passera de notre concours, ce que sans doute beaucoup souhaitent sans le dire. Si nous entrons dans la Communauté de Défense, il se pourrait qu’au lieu d’y gagner, celle-ci y perde de son efficience, ce qui explique le double jeu de Moscou.

En tous cas, si ceux qui s’époumonent prenaient la peine de réfléchir, la plupart de ceux qui sont contre seraient pour, et certains de ses partisans pourraient avoir des hésitations. La sagesse voudrait qu’on se ralliât à l’opinion de M. Prudhomme puisque nous l’avons proposée nous-mêmes. Ayons la bonne foi de l’accepter, et puisque tout le monde nous en presse, il ne serait pas raisonnable de s’entêter à demeurer seuls. Vae soli ! Quant aux conséquences, il est probable qu’elles seront bien moins sensibles qu’on ne l’espère ou ne le craint.

 

                                                                                            CRITON