Criton – 1954-04-03 – Le Langage de la Force

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Le Courrier d’Aix – 1954-04-03 – La Vie Internationale.

 

Le Langage de la Force

 

Le discours de Foster Dulles sur l’Indochine et les déclarations de Churchill approuvant les expériences atomiques de Bikini, montrent sans ambiguïté que la solidarité anglo-saxonne en face des Soviéto-Chinois est complète. La déception et même la colère des Travaillistes aux Communes qui pensaient que le Premier Ministre ferait des réserves sur la politique américaine seront partagées par tous les neutralistes européens. Une politique commune est arrêtée pour la Conférence de Genève aussi ferme qu’à Berlin. Il est hors de question que la France seule puisse, si elle en avait l’intention, se désolidariser de ses Alliés.

 

Les Déclarations de Dulles

Dulles a été formel sur deux points. La Chine devra renoncer à toute expansion vers le Sud-Est asiatique et en Corée, retirer ses troupes et souscrire à une réunification du pays selon les principes de la démocratie occidentale. Sinon, il ne sera question d’aucune concession dans le domaine économique et à plus forte raison politique.

Contrairement à ce que l’on cherche à faire croire à l’opinion française, cette déclaration du Secrétaire américain n’a pour objectif, ni de torpiller la Conférence de Genève, ni d’interdire à la France de rechercher les possibilités d’une paix en Indochine. Au contraire, le fait d’envisager une internationalisation du conflit auquel les Nations-Unies ou simplement les partenaires de l’ « Anzus » avec la Grande-Bretagne seraient appelés à participer est de nature à faire réfléchir les Russes et les Chinois, et à les pousser à traiter ou à renoncer devant la menace d’extension du conflit. C’est devant une perspective du même genre qu’ils ont renoncé à poursuivre la Guerre de Corée. La position de la France à Genève n’en pourra être que plus forte. Selon toute apparence les termes de cette tactique diplomatique ont été connus du Général Ely lors des entretiens de Washington.

 

Les Échanges Est-Ouest

Déjà à la Conférence qui s’est tenue ces jours-ci entre Américains, Anglais et Français sur le commerce Est-Ouest et les adoucissements possibles au « Battle Act », l’embargo quasi-total des livraisons à la Chine rouge a été strictement maintenu. Quant aux échanges avec les Soviets et ses Satellites, on est convenu de s’en tenir à une liste de marchandises bien définies, et à limiter les transactions aux possibilités immédiates et non de les étendre selon des plans de réalisation aléatoire. Les échanges seront ainsi ramenés à des proportions modestes et raisonnables fort éloignés des propositions fantastiques de la propagande communiste. Les sanctions prises par les Anglais contre des opérateurs qui avaient transgressé le « Battle Act » sont une preuve de plus que les Européens entendent s’en tenir aux instructions antérieures. Le mirage de l’extension illimité du commerce Est-Ouest se trouve dissipé.

 

Les Incidences de la Politique Intérieure Américaine sur le Discours

Cette fermeté des Anglo-Saxons n’est certes pas pour nous une surprise. Elle a pour les Américains des raisons de politique intérieure. On n’a pas tardé en effet aux Etats-Unis à trouver que le président Eisenhower, dont on espérait des miracles comme la paix et la victoire simultanées en Corée, était un « brave homme » plein de généreuses intentions, mais faible et hésitant devant les risques et embarrassé pour prendre position. Défié par McCarthy, on attendait de lui une riposte à l’américaine qui aurait envoyé le Sénateur au tapis. Un journaliste d’opinion aussi mesuré que M. Lippmann, écrivait récemment que « l’hystérie », traduisons en français, l’inquiétude un peu panique, qui s’est emparée de l’opinion américaine devant les risques de la guerre atomique et l’espionnage soviétique, avait pour origine le manque de confiance de la nation dans la fermeté de son chef. Eisenhower avait été plébiscité pour délivrer les Américains de tout risque et leur permettre de continuer leur besogne à l’accoutumée. Un redressement s’imposait donc, et Dulles a repris la barre ; les expériences thermonucléaires se poursuivront, quelles que soient les protestations, et l’Indochine sera défendue, même au risque d’une intervention américaine en cas de défaillance des Français. Cela n’a pas été exprimé pour ne pas contredire les déclarations antérieures d’Ike, mais se comprend implicitement.

 

La Position Diplomatique Française

Cette importance primordiale donnée à la guerre d’Indochine renforce considérablement la position diplomatique française. Non pas en face des Sino-Soviétiques dont, comme nous l’avons répété, il n’y a rien à attendre à moins qu’ils n’aient décidé d’abandonner Ho Chi Minh, ce qu’ils feront dans ce cas sans conditions, mais pour une solution satisfaisante du problème franco-allemand pour nous autrement profitable. Pour que la solidarité du monde atlantique devienne totale, il faut résoudre le problème sarrois ou du moins s’accorder à faire disparaître les antagonismes trop pressants, rendre à la République de Bonn sa souveraineté, ce qui ne peut plus être différé, et trouver une formule pour rendre acceptable la C.E.D. puisque l’on est à peu près unanime pour tenir la participation militaire de l’Allemagne occidentale comme indispensable à la défense commune.

 

L’Europe se fait.

Nous nous abstenons volontairement de commenter la question, au moment où elle a pris chez nous ce caractère « hystérique » que l’on reproche aux autres. Tenons-nous-en comme toujours, non à l’expression d’opinion qui ajouterait des sottises à tant d’autres, mais à l’examen irréfutable des faits.

L’Europe est en train de se faire sans nous : Anglais et Allemands ont synchronisé dans ce domaine financier des mesures propres à restaurer la liberté des échanges, et dans la mesure du possible, à desserrer les barrières monétaires : instauration à Londres d’un marché libre de l’or ; convertibilité partielle du Mark dans le cadre européen. La coopération financière des pays du Benelux a franchi une étape par la libre circulation des capitaux entre eux. Les relations commerciales des trois pays avec l’Allemagne s’assouplissent graduellement. L’Allemagne de Bonn s’ouvre les marchés grecs et turcs, et une union douanière Italo-allemande n’est plus du domaine de l’utopie. La France pressée de toutes parts est obligée d’abattre quelques-unes des barrières protectionnistes dont elle avait hérissé ses frontières. La Communauté Européenne de Défense est acceptée en principe par tous et il n’est pas jusqu’à la Suède, jusqu’ici farouchement attachée à sa neutralité, qui ne commence à s’entretenir avec ses voisins pour une défense commune appuyée sur le Pacte Atlantique. La France ne peut plus faire obstacle à cette cristallisation des intérêts et des sentiments qui s’expriment partout avec une rapidité presque quotidienne. Notre position, à mesure que la pression s’accentue deviendrait intolérable et nous obligerait à l’avenir à une véritable capitulation alors que nous avons présentement les plus solides arguments pour nous adapter, aux meilleures conditions, à l’inévitable. D’ailleurs, comme le faisait remarquer hier un journaliste suisse, la France a plus besoin de l’Europe que celle-ci d’elle.

 

Le Prestige des Armées Françaises

Au risque de nous répéter, disons que c’est à notre défense en Indochine que la France doit de pouvoir faire prévaloir ses vues. Il est assez scandaleux de voir s’étaler sur les journaux étrangers la biographie du colonel de Castries dont hier seulement « Le Monde » comme à regret retraçait la carrière. On dirait que les Français ont honte d’une lutte qui est aujourd’hui son meilleur titre à l’admiration du monde, car dans tous les autres domaines, les critiques ne nous épargnent pas. Alors que dans un passé récent nous avons claironné des gloires qui n’étaient pas toutes sans taches ; celle-là force l’admiration du monde libre, acceptons-la.

 

                                                                                  CRITON