Criton – 1954-03-27 – Prologue à Genève

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Le Courrier d’Aix – 1954-03-27 – La Vie Internationale.

 

Prologue à Genève

 

Eden a dit aux Communes qu’il se pourrait que la Conférence de Genève soit encore plus décevante que celle de Berlin. Exactement le contraire d’Adenauer qui pensait que les Sino-Russes veulent un accord en Asie. L’un et l’autre ont cependant l’expérience des affaires, et de bonnes informations. Nous avons ici penché vers l’opinion d’Eden, sans négliger toutefois les hypothèses contraires. Le problème reste entier.

 

La Chine et l’O.N.U.

De même qu’à Berlin, tous les commentateurs croyaient que les Soviets craignaient la Communauté Européenne de Défense et chercheraient  par tous les moyens à empêcher sa réalisation, tous s’accordent avant Genève à penser que le but essentiel des Chinois est d’obtenir leur admission à l’O.N.U., et qu’ils sacrifieront, s’il le faut, Ho Chi Minh pour obliger les Américains à leur ouvrir les portes de l’organisation internationale.

Nous pensons que cette fois encore ils se trompent. Sans doute les questions de prestige jouent un rôle dans le comportement chinois et ce serait pour eux un triomphe que de chasser Tchang Kaï Chek de l’O.N.U. et d’y figurer comme cinquième Grand. Mais de là à croire qu’ils payeront ce succès d’un grand prix, il y a loin.

Le marchandage, admission à l’O.N.U. contre paix en Indochine que les Sino-Russes laissent pressentir sans l’avoir d’ailleurs jamais formulé est, tout comme le marchandage C.E.D. contre réunification et neutralisation de l’Allemagne, le dilemme qui peut le mieux diviser les Alliés. Dans un article récent, M. Lippmann accusait déjà Dulles de s’être laissé coincer entre sa promesse de ne pas reconnaître Pékin et l’hostilité que lui témoignerait le monde libre s’il refusait de consentir ce prix pour le rétablissement de la paix en Asie et la fin de la guerre froide. Si Dulles a couru délibérément ce risque – en se ménageant toutefois une porte de sortie –, c’est qu’il ne croit pas que le désir de Pékin de s’asseoir à l’O.N.U. lui fasse abandonner ses positions stratégiques. Pour que les Chinois posent le marché en ces termes simples, il faudrait que la guerre d’Indochine sous sa forme actuelle ait cessé de les intéresser. Il faudrait surtout que cela corresponde aux intentions de Moscou.

 

Un Gouvernement Collectif à Pékin

Les journaux anglais les plus sérieux se font l’écho de changements importants dans l’organisation du pouvoir à Pékin. Mao Tsé Tung passe pour malade, et le fait n’a jamais été démenti. Le Comité central du Parti qui ne l’appelle plus Président mais Camarade, se serait transformé, comme celui de l’U.R.S.S. après la mort de Staline. On aurait renoncé au culte de la personne et au pouvoir d’un seul homme. Le Parti serait dirigé par un organisme collectif dont le membre le plus influent serait Liu-Chao-Chi qui a fait à Moscou son éducation politique et passe pour l’homme du Kremlin.

En tous cas, l’axe Moscou-Pékin semble plus solide que jamais, et les deux délégations présenteront à Genève un bloc sans fissure. Les débats qui doivent durer trois mois ne seront peut-être pas plus passionnants que ceux de Pan Mun Jon.

 

Evolution de l’Opinion Française sur l’Indochine

La presse étrangère note que le problème indochinois a sensiblement évolué depuis quelques jours dans l’opinion française. Les partisans de la paix à tout prix ont baissé le ton. D’abord parce qu’en regardant les choses plus objectivement, on s’est aperçu que loin d’être actuellement un fardeau financier, la guerre d’Indochine  rapporte des dollars au Trésor et du travail à quatre-vingt mille ouvriers français, et que cette lutte cruelle si courageusement soutenue par ceux qui payent de leur personne sans se plaindre est appréciée dans le monde comme une manifestation d’énergie et de vitalité qui devrait faire honte à ceux qui à l’intérieur sont toujours prêts à capituler. Nos vertus militaires compensent aux yeux du monde notre veulerie civique. On a compris aussi l’atout que représentait cette guerre dans le jeu diplomatique ; nos lecteurs sont depuis longtemps familiers avec ces considérations mais le public français, même celui qui passe pour éclairé, ne l’était pas. Si d’autre part, la situation militaire qui ne tardera pas à se fixer au début de la saison des pluies demeure favorable et que Dien Ben Fou reste en nos mains, la France pourra se présenter à Genève sans faire figure de demandeur.

 

L’Indochine et les Etats-Unis

A Washington, la question indochinoise est de plus en plus au premier plan. Il est particulièrement significatif qu’une entrevue ait eu lieu ces jours-ci entre Eisenhower et Mac Arthur. En aucun cas, les Etats-Unis n’abandonneront l’Asie du Sud-Est aux Chinois. Gardons toujours en mémoire que l’échec des Américains en Corée, la première humiliation de leur histoire, est une blessure dont ils ne parlent jamais, mais à laquelle ils pensent sans cesse. Les Américains la vengeront un jour si lointain qu’il soit, et l’on ne comprendrait pas exactement le soutien dont McCarthy jouit dans l’opinion si le sénateur du Wisconsin ne traduisait pas, bien plus que la hantise de la trahison et du communisme, la rancœur des Américaines contre ceux qui ont refusé de donner à Mac Arthur, puis à Van Fleet les moyens de vaincre sur le Yalu. C’est ce souvenir qui planera sur les élections de Novembre prochain. C’est aussi pourquoi l’aide à l’Indochine, si coûteuse qu’elle soit au contribuable américain, est appuyée par tous les hommes politiques et presque toute la presse. La bataille de Dien Bien Fou favorablement commentée, sert notre prestige. Les Sino-Russes savent fort bien qu’ils ne trouveront pas à Genève des partenaires démoralisés. Il se pourrait qu’en cas d’échec des pourparlers, des moyens militaires autrement puissants et efficaces, soient mis en œuvre à l’automne pour forcer la décision. Cette menace est la meilleure chance d’obtenir un armistice.

 

Le Commerce Est-Ouest

On continue à faire grand battage des entretiens multiples qui se succèdent pour l’élargissement des échanges Est-Ouest. Des marchés ont été traités c’est certain, mais les chiffres effectifs sont bien modestes en regard des prévisions de la propagande. L’État soviétique fait de bonnes affaires. Il achète des oranges italiennes à 0,80 le kilo, rendues en U.R.S.S. il les revend 2.15 Roubles aux  ménagères ; le capitalisme d’Etat a de bonnes leçons de profit à donner aux exploiteurs et ploutocrates occidentaux. En U.R.S.S., là au moins, il n’y a pas d’intermédiaires parasites.

 

L’Objectif des Pourparlers Commerciaux

Le but réel de ces alléchantes promesses d’échanges Est-Ouest est de dresser les Européens contre le « Battle Act » que les Américains ont imposé pour empêcher l’exportation de matériel stratégique au-delà du rideau de fer, et la commission COCOM chargée de l’appliquer. Cela vise surtout les commerçants anglais irrités par ces restrictions et formalités qui les gênent pour leurs exportations.

L’élargissement des échanges a aussi pour objet d’obtenir les marchandises jusqu’ici prohibées que les Soviets et les Chinois devaient se procurer fort cher au marché noir avec les risques inhérents à ce genre de transactions. Il ne semble pas cependant que les exportations des pays libres aient été aussi sensibles à l’appât que l’espéraient les Russes. La mission anglaise qui devait venir à Berlin-Est rencontrer les Chinois a été décommandée. Le rideau de fer est aussi le mur de la méfiance.

 

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